Les trois mousquetaires written by Alexandre Dumas
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Alexandre Dumas >> Les trois mousquetaires
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"Pardon lui dit-il en souriant, pardon, mon cher compatriote, mais
je vous avais parfaitement oublie. Que voulez-vous! un capitaine
n'est rien qu'un pere de famille charge d'une plus grande
responsabilite qu'un pere de famille ordinaire. Les soldats sont
de grands enfants; mais comme je tiens a ce que les ordres du roi,
et surtout ceux de M. le cardinal, soient executes..."
D'Artagnan ne put dissimuler un sourire. A ce sourire,
M. de Treville jugea qu'il n'avait point affaire a un sot, et
venant droit au fait, tout en changeant de conversation:
"J'ai beaucoup aime monsieur votre pere, dit-il. Que puis-je faire
pour son fils? hatez-vous, mon temps n'est pas a moi.
-- Monsieur, dit d'Artagnan, en quittant Tarbes et en venant ici,
je me proposais de vous demander, en souvenir de cette amitie dont
vous n'avez pas perdu memoire, une casaque de mousquetaire; mais,
apres tout ce que je vois depuis deux heures, je comprends qu'une
telle faveur serait enorme, et je tremble de ne point la meriter.
-- C'est une faveur en effet, jeune homme, repondit
M. de Treville; mais elle peut ne pas etre si fort au-dessus de
vous que vous le croyez ou que vous avez l'air de le croire.
Toutefois une decision de Sa Majeste a prevu ce cas, et je vous
annonce avec regret qu'on ne recoit personne mousquetaire avant
l'epreuve prealable de quelques campagnes, de certaines actions
d'eclat, ou d'un service de deux ans dans quelque autre regiment
moins favorise que le notre."
D'Artagnan s'inclina sans rien repondre. Il se sentait encore plus
avide d'endosser l'uniforme de mousquetaire depuis qu'il y avait
de si grandes difficultes a l'obtenir.
"Mais, continua Treville en fixant sur son compatriote un regard
si percant qu'on eut dit qu'il voulait lire jusqu'au fond de son
coeur, mais, en faveur de votre pere, mon ancien compagnon, comme
je vous l'ai dit, je veux faire quelque chose pour vous, jeune
homme. Nos cadets de Bearn ne sont ordinairement pas riches, et je
doute que les choses aient fort change de face depuis mon depart
de la province. Vous ne devez donc pas avoir de trop, pour vivre,
de l'argent que vous avez apporte avec vous."
D'Artagnan se redressa d'un air fier qui voulait dire qu'il ne
demandait l'aumone a personne.
"C'est bien, jeune homme, c'est bien, continua Treville, je
connais ces airs-la, je suis venu a Paris avec quatre ecus dans ma
poche, et je me serais battu avec quiconque m'aurait dit que je
n'etais pas en etat d'acheter le Louvre."
D'Artagnan se redressa de plus en plus; grace a la vente de son
cheval, il commencait sa carriere avec quatre ecus de plus que
M. de Treville n'avait commence la sienne.
"Vous devez donc, disais-je, avoir besoin de conserver ce que vous
avez, si forte que soit cette somme; mais vous devez avoir besoin
aussi de vous perfectionner dans les exercices qui conviennent a
un gentilhomme. J'ecrirai des aujourd'hui une lettre au directeur
de l'academie royale, et des demain il vous recevra sans
retribution aucune. Ne refusez pas cette petite douceur. Nos
gentilshommes les mieux nes et les plus riches la sollicitent
quelquefois, sans pouvoir l'obtenir. Vous apprendrez le manege du
cheval, l'escrime et la danse; vous y ferez de bonnes
connaissances, et de temps en temps vous reviendrez me voir pour
me dire ou vous en etes et si je puis faire quelque chose pour
vous."
D'Artagnan, tout etranger qu'il fut encore aux facons de cour,
s'apercut de la froideur de cet accueil.
"Helas, monsieur, dit-il, je vois combien la lettre de
recommandation que mon pere m'avait remise pour vous me fait
defaut aujourd'hui!
-- En effet, repondit M. de Treville, je m'etonne que vous ayez
entrepris un aussi long voyage sans ce viatique oblige, notre
seule ressource a nous autres Bearnais.
-- Je l'avais, monsieur, et, Dieu merci, en bonne forme, s'ecria
d'Artagnan; mais on me l'a perfidement derobe."
Et il raconta toute la scene de Meung, depeignit le gentilhomme
inconnu dans ses moindres details, le tout avec une chaleur, une
verite qui charmerent M. de Treville.
"Voila qui est etrange, dit ce dernier en meditant; vous aviez
donc parle de moi tout haut?
-- Oui, monsieur, sans doute j'avais commis cette imprudence; que
voulez-vous, un nom comme le votre devait me servir de bouclier en
route: jugez si je me suis mis souvent a couvert!"
La flatterie etait fort de mise alors, et M. de Treville aimait
l'encens comme un roi ou comme un cardinal. Il ne put donc
s'empecher de sourire avec une visible satisfaction, mais ce
sourire s'effaca bientot, et revenant de lui-meme a l'aventure de
Meung:
"Dites-moi, continua-t-il, ce gentilhomme n'avait-il pas une
legere cicatrice a la tempe?
-- Oui, comme le ferait l'eraflure d'une balle.
-- N'etait-ce pas un homme de belle mine?
-- Oui.
-- De haute taille?
-- Oui.
-- Pale de teint et brun de poil?
-- Oui, oui, c'est cela. Comment se fait-il, monsieur, que vous
connaissiez cet homme? Ah! si jamais je le retrouve, et je le
retrouverai, je vous le jure, fut-ce en enfer...
-- Il attendait une femme? continua Treville.
-- Il est du moins parti apres avoir cause un instant avec celle
qu'il attendait.
-- Vous ne savez pas quel etait le sujet de leur conversation?
-- Il lui remettait une boite, lui disait que cette boite
contenait ses instructions, et lui recommandait de ne l'ouvrir
qu'a Londres.
-- Cette femme etait anglaise?
-- Il l'appelait Milady.
-- C'est lui! murmura Treville, c'est lui! je le croyais encore a
Bruxelles!
-- Oh! monsieur, si vous savez quel est cet homme, s'ecria
d'Artagnan, indiquez-moi qui il est et d'ou il est, puis je vous
tiens quitte de tout, meme de votre promesse de me faire entrer
dans les mousquetaires; car avant toute chose je veux me venger.
-- Gardez-vous-en bien, jeune homme, s'ecria Treville; si vous le
voyez venir, au contraire, d'un cote de la rue, passez de l'autre!
Ne vous heurtez pas a un pareil rocher: il vous briserait comme un
verre.
-- Cela n'empeche pas, dit d'Artagnan, que si jamais je le
retrouve...
-- En attendant, reprit Treville, ne le cherchez pas, si j'ai un
conseil a vous donner."
Tout a coup Treville s'arreta, frappe d'un soupcon subit. Cette
grande haine que manifestait si hautement le jeune voyageur pour
cet homme, qui, chose assez peu vraisemblable, lui avait derobe la
lettre de son pere, cette haine ne cachait-elle pas quelque
perfidie? ce jeune homme n'etait-il pas envoye par Son Eminence?
ne venait-il pas pour lui tendre quelque piege? ce pretendu
d'Artagnan n'etait-il pas un emissaire du cardinal qu'on cherchait
a introduire dans sa maison, et qu'on avait place pres de lui pour
surprendre sa confiance et pour le perdre plus tard, comme cela
s'etait mille fois pratique? Il regarda d'Artagnan plus fixement
encore cette seconde fois que la premiere. Il fut mediocrement
rassure par l'aspect de cette physionomie petillante d'esprit
astucieux et d'humilite affectee.
"Je sais bien qu'il est Gascon, pensa-t-il; mais il peut l'etre
aussi bien pour le cardinal que pour moi. Voyons, eprouvons-le."
"Mon ami, lui dit-il lentement, je veux, comme au fils de mon
ancien ami, car je tiens pour vraie l'histoire de cette lettre
perdue, je veux, dis-je, pour reparer la froideur que vous avez
d'abord remarquee dans mon accueil, vous decouvrir les secrets de
notre politique. Le roi et le cardinal sont les meilleurs amis;
leurs apparents demeles ne sont que pour tromper les sots. Je ne
pretends pas qu'un compatriote, un joli cavalier, un brave garcon,
fait pour avancer, soit la dupe de toutes ces feintises et donne
comme un niais dans le panneau, a la suite de tant d'autres qui
s'y sont perdus. Songez bien que je suis devoue a ces deux maitres
tout-puissants, et que jamais mes demarches serieuses n'auront
d'autre but que le service du roi et celui de M. le cardinal, un
des plus illustres genies que la France ait produits. Maintenant,
jeune homme, reglez-vous la-dessus, et si vous avez, soit de
famille, soit par relations, soit d'instinct meme, quelqu'une de
ces inimities contre le cardinal telles que nous les voyons
eclater chez les gentilshommes, dites-moi adieu, et quittons-nous.
Je vous aiderai en mille circonstances, mais sans vous attacher a
ma personne. J'espere que ma franchise, en tout cas, vous fera mon
ami; car vous etes jusqu'a present le seul jeune homme a qui j'aie
parle comme je le fais."
Treville se disait a part lui:
"Si le cardinal m'a depeche ce jeune renard, il n'aura certes pas
manque, lui qui sait a quel point je l'execre, de dire a son
espion que le meilleur moyen de me faire la cour est de me dire
pis que pendre de lui; aussi, malgre mes protestations, le ruse
compere va-t-il me repondre bien certainement qu'il a l'Eminence
en horreur."
Il en fut tout autrement que s'y attendait Treville; d'Artagnan
repondit avec la plus grande simplicite:
"Monsieur, j'arrive a Paris avec des intentions toutes semblables.
Mon pere m'a recommande de ne souffrir rien du roi, de M. le
cardinal et de vous, qu'il tient pour les trois premiers de
France."
D'Artagnan ajoutait M. de Treville aux deux autres, comme on peut
s'en apercevoir, mais il pensait que cette adjonction ne devait
rien gater.
"J'ai donc la plus grande veneration pour M. le cardinal,
continua-t-il, et le plus profond respect pour ses actes. Tant
mieux pour moi, monsieur, si vous me parlez, comme vous le dites,
avec franchise; car alors vous me ferez l'honneur d'estimer cette
ressemblance de gout; mais si vous avez eu quelque defiance, bien
naturelle d'ailleurs, je sens que je me perds en disant la verite;
mais, tant pis, vous ne laisserez pas que de m'estimer, et c'est a
quoi je tiens plus qu'a toute chose au monde."
M. de Treville fut surpris au dernier point. Tant de penetration,
tant de franchise enfin, lui causait de l'admiration, mais ne
levait pas entierement ses doutes: plus ce jeune homme etait
superieur aux autres jeunes gens, plus il etait a redouter s'il se
trompait. Neanmoins il serra la main a d'Artagnan, et lui dit:
"Vous etes un honnete garcon, mais dans ce moment je ne puis faire
que ce que je vous ai offert tout a l'heure. Mon hotel vous sera
toujours ouvert. Plus tard, pouvant me demander a toute heure et
par consequent saisir toutes les occasions, vous obtiendrez
probablement ce que vous desirez obtenir.
-- C'est-a-dire, monsieur, reprit d'Artagnan, que vous attendez
que je m'en sois rendu digne. Eh bien, soyez tranquille, ajouta-t-
il avec la familiarite du Gascon, vous n'attendrez pas longtemps."
Et il salua pour se retirer, comme si desormais le reste le
regardait.
"Mais attendez donc, dit M. de Treville en l'arretant, je vous ai
promis une lettre pour le directeur de l'academie. Etes-vous trop
fier pour l'accepter, mon jeune gentilhomme?
-- Non, monsieur, dit d'Artagnan; je vous reponds qu'il n'en sera
pas de celle-ci comme de l'autre. Je la garderai si bien qu'elle
arrivera, je vous le jure, a son adresse, et malheur a celui qui
tenterait de me l'enlever!"
M. de Treville sourit a cette fanfaronnade, et, laissant son jeune
compatriote dans l'embrasure de la fenetre ou ils se trouvaient et
ou ils avaient cause ensemble, il alla s'asseoir a une table et se
mit a ecrire la lettre de recommandation promise. Pendant ce
temps, d'Artagnan, qui n'avait rien de mieux a faire, se mit a
battre une marche contre les carreaux, regardant les mousquetaires
qui s'en allaient les uns apres les autres, et les suivant du
regard jusqu'a ce qu'ils eussent disparu au tournant de la rue.
M. de Treville, apres avoir ecrit la lettre, la cacheta et, se
levant, s'approcha du jeune homme pour la lui donner; mais au
moment meme ou d'Artagnan etendait la main pour la recevoir,
M. de Treville fut bien etonne de voir son protege faire un
soubresaut, rougir de colere et s'elancer hors du cabinet en
criant:
"Ah! sangdieu! il ne m'echappera pas, cette fois.
-- Et qui cela? demanda M. de Treville.
-- Lui, mon voleur! repondit d'Artagnan. Ah! traitre!"
Et il disparut.
"Diable de fou! murmura M. de Treville. A moins toutefois, ajouta-
t-il, que ce ne soit une maniere adroite de s'esquiver, en voyant
qu'il a manque son coup."
CHAPITRE IV
L'EPAULE D'ATHOS, LE BAUDRIER DE PORTHOS ET LE MOUCHOIR D'ARAMIS
D'Artagnan, furieux, avait traverse l'antichambre en trois bonds
et s'elancait sur l'escalier, dont il comptait descendre les
degres quatre a quatre, lorsque, emporte par sa course, il alla
donner tete baissee dans un mousquetaire qui sortait de chez
M. de Treville par une porte de degagement, et, le heurtant du
front a l'epaule, lui fit pousser un cri ou plutot un hurlement.
"Excusez-moi, dit d'Artagnan, essayant de reprendre sa course,
excusez-moi, mais je suis presse."
A peine avait-il descendu le premier escalier, qu'un poignet de
fer le saisit par son echarpe et l'arreta.
"Vous etes presse! s'ecria le mousquetaire, pale comme un linceul;
sous ce pretexte, vous me heurtez, vous dites: "Excusez-moi", et
vous croyez que cela suffit? Pas tout a fait, mon jeune homme.
Croyez-vous, parce que vous avez entendu M. de Treville nous
parler un peu cavalierement aujourd'hui, que l'on peut nous
traiter comme il nous parle? Detrompez-vous, compagnon, vous
n'etes pas M. de Treville, vous.
-- Ma foi, repliqua d'Artagnan, qui reconnut Athos, lequel, apres
le pansement opere par le docteur, regagnait son appartement, ma
foi, je ne l'ai pas fait expres, j'ai dit: "Excusez-moi." Il me
semble donc que c'est assez. Je vous repete cependant, et cette
fois c'est trop peut-etre, parole d'honneur! je suis presse, tres
presse. Lachez-moi donc, je vous prie, et laissez-moi aller ou
j'ai affaire.
-- Monsieur, dit Athos en le lachant, vous n'etes pas poli. On
voit que vous venez de loin."
D'Artagnan avait deja enjambe trois ou quatre degres, mais a la
remarque d'Athos il s'arreta court.
"Morbleu, monsieur! dit-il, de si loin que je vienne, ce n'est pas
vous qui me donnerez une lecon de belles manieres, je vous
previens.
-- Peut-etre, dit Athos.
-- Ah! si je n'etais pas si presse, s'ecria d'Artagnan, et si je
ne courais pas apres quelqu'un...
-- Monsieur l'homme presse, vous me trouverez sans courir, moi,
entendez-vous?
-- Et ou cela, s'il vous plait?
-- Pres des Carmes-Deschaux.
-- A quelle heure?
-- Vers midi.
-- Vers midi, c'est bien, j'y serai.
-- Tachez de ne pas me faire attendre, car a midi un quart je vous
previens que c'est moi qui courrai apres vous et vous couperai les
oreilles a la course.
-- Bon! lui cria d'Artagnan; on y sera a midi moins dix minutes."
Et il se mit a courir comme si le diable l'emportait, esperant
retrouver encore son inconnu, que son pas tranquille ne devait pas
avoir conduit bien loin.
Mais, a la porte de la rue, causait Porthos avec un soldat aux
gardes. Entre les deux causeurs, il y avait juste l'espace d'un
homme. D'Artagnan crut que cet espace lui suffirait, et il
s'elanca pour passer comme une fleche entre eux deux. Mais
d'Artagnan avait compte sans le vent. Comme il allait passer, le
vent s'engouffra dans le long manteau de Porthos, et d'Artagnan
vint donner droit dans le manteau. Sans doute, Porthos avait des
raisons de ne pas abandonner cette partie essentielle de son
vetement car, au lieu de laisser aller le pan qu'il tenait, il
tira a lui, de sorte que d'Artagnan s'enroula dans le velours par
un mouvement de rotation qu'explique la resistance de l'obstine
Porthos.
D'Artagnan, entendant jurer le mousquetaire, voulut sortir de
dessous le manteau qui l'aveuglait, et chercha son chemin dans le
pli. Il redoutait surtout d'avoir porte atteinte a la fraicheur du
magnifique baudrier que nous connaissons; mais, en ouvrant
timidement les yeux, il se trouva le nez colle entre les deux
epaules de Porthos c'est-a-dire precisement sur le baudrier.
Helas! comme la plupart des choses de ce monde qui n'ont pour
elles que l'apparence, le baudrier etait d'or par-devant et de
simple buffle par-derriere. Porthos, en vrai glorieux qu'il etait,
ne pouvant avoir un baudrier d'or tout entier, en avait au moins
la moitie: on comprenait des lors la necessite du rhume et
l'urgence du manteau.
"Vertubleu! cria Porthos faisant tous ses efforts pour se
debarrasser de d'Artagnan qui lui grouillait dans le dos, vous
etes donc enrage de vous jeter comme cela sur les gens!
-- Excusez-moi, dit d'Artagnan reparaissant sous l'epaule du
geant, mais je suis tres presse, je cours apres quelqu'un, et...
-- Est-ce que vous oubliez vos yeux quand vous courez, par hasard?
demanda Porthos.
-- Non, repondit d'Artagnan pique, non, et grace a mes yeux je
vois meme ce que ne voient pas les autres."
Porthos comprit ou ne comprit pas, toujours est-il que, se
laissant aller a sa colere:
"Monsieur, dit-il, vous vous ferez etriller, je vous en previens,
si vous vous frottez ainsi aux mousquetaires.
-- Etriller, monsieur! dit d'Artagnan, le mot est dur.
-- C'est celui qui convient a un homme habitue a regarder en face
ses ennemis.
-- Ah! pardieu! je sais bien que vous ne tournez pas le dos aux
votres, vous."
Et le jeune homme, enchante de son espieglerie, s'eloigna en riant
a gorge deployee.
Porthos ecuma de rage et fit un mouvement pour se precipiter sur
d'Artagnan.
"Plus tard, plus tard, lui cria celui-ci, quand vous n'aurez plus
votre manteau.
-- A une heure donc, derriere le Luxembourg.
-- Tres bien, a une heure", repondit d'Artagnan en tournant
l'angle de la rue.
Mais ni dans la rue qu'il venait de parcourir, ni dans celle qu'il
embrassait maintenant du regard, il ne vit personne. Si doucement
qu'eut marche l'inconnu, il avait gagne du chemin; peut-etre aussi
etait-il entre dans quelque maison. D'Artagnan s'informa de lui a
tous ceux qu'il rencontra, descendit jusqu'au bac, remonta par la
rue de Seine et la Croix-Rouge; mais rien, absolument rien.
Cependant cette course lui fut profitable en ce sens qu'a mesure
que la sueur inondait son front, son coeur se refroidissait.
Il se mit alors a reflechir sur les evenements qui venaient de se
passer; ils etaient nombreux et nefastes: il etait onze heures du
matin a peine, et deja la matinee lui avait apporte la disgrace de
M. de Treville, qui ne pouvait manquer de trouver un peu cavaliere
la facon dont d'Artagnan l'avait quitte.
En outre, il avait ramasse deux bons duels avec deux hommes
capables de tuer chacun trois d'Artagnan, avec deux mousquetaires
enfin, c'est-a-dire avec deux de ces etres qu'il estimait si fort
qu'il les mettait, dans sa pensee et dans son coeur, au-dessus de
tous les autres hommes.
La conjecture etait triste. Sur d'etre tue par Athos, on comprend
que le jeune homme ne s'inquietait pas beaucoup de Porthos.
Pourtant, comme l'esperance est la derniere chose qui s'eteint
dans le coeur de l'homme, il en arriva a esperer qu'il pourrait
survivre, avec des blessures terribles, bien entendu, a ces deux
duels, et, en cas de survivance, il se fit pour l'avenir les
reprimandes suivantes:
"Quel ecervele je fais, et quel butor je suis! Ce brave et
malheureux Athos etait blesse juste a l'epaule contre laquelle je
m'en vais, moi, donner de la tete comme un belier. La seule chose
qui m'etonne, c'est qu'il ne m'ait pas tue roide; il en avait le
droit, et la douleur que je lui ai causee a du etre atroce. Quant
a Porthos! Oh! quant a Porthos, ma foi, c'est plus drole."
Et malgre lui le jeune homme se mit a rire, tout en regardant
neanmoins si ce rire isole, et sans cause aux yeux de ceux qui le
voyaient rire, n'allait pas blesser quelque passant.
"Quant a Porthos, c'est plus drole; mais je n'en suis pas moins un
miserable etourdi. Se jette-t-on ainsi sur les gens sans dire
gare! non! et va-t-on leur regarder sous le manteau pour y voir ce
qui n'y est pas! Il m'eut pardonne bien certainement; il m'eut
pardonne si je n'eusse pas ete lui parler de ce maudit baudrier, a
mots couverts, c'est vrai; oui, couverts joliment! Ah! maudit
Gascon que je suis, je ferais de l'esprit dans la poele a frire.
Allons, d'Artagnan mon ami, continua-t-il, se parlant a lui-meme
avec toute l'amenite qu'il croyait se devoir, si tu en rechappes,
ce qui n'est pas probable, il s'agit d'etre a l'avenir d'une
politesse parfaite. Desormais il faut qu'on t'admire, qu'on te
cite comme modele. Etre prevenant et poli, ce n'est pas etre
lache. Regardez plutot Aramis: Aramis, c'est la douceur, c'est la
grace en personne. Eh bien, personne s'est-il jamais avise de dire
qu'Aramis etait un lache? Non, bien certainement, et desormais je
veux en tout point me modeler sur lui. Ah! justement le voici."
D'Artagnan, tout en marchant et en monologuant, etait arrive a
quelques pas de l'hotel d'Aiguillon, et devant cet hotel il avait
apercu Aramis causant gaiement avec trois gentilshommes des gardes
du roi. De son cote, Aramis apercut d'Artagnan; mais comme il
n'oubliait point que c'etait devant ce jeune homme que
M. de Treville s'etait si fort emporte le matin, et qu'un temoin
des reproches que les mousquetaires avaient recus ne lui etait
d'aucune facon agreable, il fit semblant de ne pas le voir.
D'Artagnan, tout entier au contraire a ses plans de conciliation
et de courtoisie, s'approcha des quatre jeunes gens en leur
faisant un grand salut accompagne du plus gracieux sourire. Aramis
inclina legerement la tete, mais ne sourit point. Tous quatre, au
reste, interrompirent a l'instant meme leur conversation.
D'Artagnan n'etait pas assez niais pour ne point s'apercevoir
qu'il etait de trop; mais il n'etait pas encore assez rompu aux
facons du beau monde pour se tirer galamment d'une situation
fausse comme l'est, en general, celle d'un homme qui est venu se
meler a des gens qu'il connait a peine et a une conversation qui
ne le regarde pas. Il cherchait donc en lui-meme un moyen de faire
sa retraite le moins gauchement possible, lorsqu'il remarqua
qu'Aramis avait laisse tomber son mouchoir et, par megarde sans
doute, avait mis le pied dessus; le moment lui parut arrive de
reparer son inconvenance: il se baissa, et de l'air le plus
gracieux qu'il put trouver, il tira le mouchoir de dessous le pied
du mousquetaire, quelques efforts que celui-ci fit pour le
retenir, et lui dit en le lui remettant:
"Je crois, monsieur que voici un mouchoir que vous seriez fache de
perdre."
Le mouchoir etait en effet richement brode et portait une couronne
et des armes a l'un de ses coins. Aramis rougit excessivement et
arracha plutot qu'il ne prit le mouchoir des mains du Gascon.
"Ah! Ah! s'ecria un des gardes, diras-tu encore, discret Aramis,
que tu es mal avec Mme de Bois-Tracy, quand cette gracieuse dame a
l'obligeance de te preter ses mouchoirs?"
Aramis lanca a d'Artagnan un de ces regards qui font comprendre a
un homme qu'il vient de s'acquerir un ennemi mortel; puis,
reprenant son air doucereux:
"Vous vous trompez, messieurs, dit-il, ce mouchoir n'est pas a
moi, et je ne sais pourquoi monsieur a eu la fantaisie de me le
remettre plutot qu'a l'un de vous, et la preuve de ce que je dis,
c'est que voici le mien dans ma poche."
A ces mots, il tira son propre mouchoir, mouchoir fort elegant
aussi, et de fine batiste, quoique la batiste fut chere a cette
epoque, mais mouchoir sans broderie, sans armes et orne d'un seul
chiffre, celui de son proprietaire.
Cette fois, d'Artagnan ne souffla pas mot, il avait reconnu sa
bevue; mais les amis d'Aramis ne se laisserent pas convaincre par
ses denegations, et l'un d'eux, s'adressant au jeune mousquetaire
avec un serieux affecte:
"Si cela etait, dit-il, ainsi que tu le pretends, je serais force,
mon cher Aramis, de te le redemander; car, comme tu le sais, Bois-
Tracy est de mes intimes, et je ne veux pas qu'on fasse trophee
des effets de sa femme.
-- Tu demandes cela mal, repondit Aramis, et tout en reconnaissant
la justesse de ta reclamation quant au fond, je refuserais a cause
de la forme.
-- Le fait est, hasarda timidement d'Artagnan, que je n'ai pas vu
sortir le mouchoir de la poche de M. Aramis. Il avait le pied
dessus, voila tout, et j'ai pense que, puisqu'il avait le pied
dessus, le mouchoir etait a lui.
-- Et vous vous etes trompe, mon cher monsieur", repondit
froidement Aramis, peu sensible a la reparation.
Puis, se retournant vers celui des gardes qui s'etait declare
l'ami de Bois-Tracy:
"D'ailleurs, continua-t-il, je reflechis, mon cher intime de Bois-
Tracy, que je suis son ami non moins tendre que tu peux l'etre
toi-meme; de sorte qu'a la rigueur ce mouchoir peut aussi bien
etre sorti de ta poche que de la mienne.
-- Non, sur mon honneur! s'ecria le garde de Sa Majeste.
-- Tu vas jurer sur ton honneur et moi sur ma parole et alors il y
aura evidemment un de nous deux qui mentira. Tiens, faisons mieux,
Montaran, prenons-en chacun la moitie.
-- Du mouchoir?
-- Oui.
-- Parfaitement, s'ecrierent les deux autres gardes, le jugement
du roi Salomon. Decidement, Aramis, tu es plein de sagesse."
Les jeunes gens eclaterent de rire, et comme on le pense bien,
l'affaire n'eut pas d'autre suite. Au bout d'un instant, la
conversation cessa, et les trois gardes et le mousquetaire, apres
s'etre cordialement serre la main, tirerent, les trois gardes de
leur cote et Aramis du sien.
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