Les trois mousquetaires written by Alexandre Dumas
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Alexandre Dumas >> Les trois mousquetaires
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-- Ah ca, mais, dit Porthos, il me semble que vous faites la de
tristes plaisanteries, mon cher.
-- Je ne plaisante pas, repondit Athos.
-- Savez-vous, dit Porthos, que tordre le cou a cette damnee
Milady serait un peche moins grand que de le tordre a ces pauvres
diables de huguenots, qui n'ont jamais commis d'autres crimes que
de chanter en francais des psaumes que nous chantons en latin?
-- Qu'en dit l'abbe? demanda tranquillement Athos.
-- Je dis que je suis de l'avis de Porthos, repondit Aramis.
-- Et moi donc! fit d'Artagnan.
-- Heureusement qu'elle est loin, observa Porthos; car j'avoue
qu'elle me generait fort ici.
-- Elle me gene en Angleterre aussi bien qu'en France, dit Athos.
-- Elle me gene partout, continua d'Artagnan.
-- Mais puisque vous la teniez, dit Porthos, que ne l'avez-vous
noyee, etranglee, pendue? il n'y a que les morts qui ne reviennent
pas.
-- Vous croyez cela, Porthos? repondit le mousquetaire avec un
sombre sourire que d'Artagnan comprit seul.
-- J'ai une idee, dit d'Artagnan.
-- Voyons, dirent les mousquetaires.
-- Aux armes!" cria Grimaud.
Les jeunes gens se leverent vivement et coururent aux fusils.
Cette fois, une petite troupe s'avancait composee de vingt ou
vingt-cinq hommes; mais ce n'etaient plus des travailleurs,
c'etaient des soldats de la garnison.
"Si nous retournions au camp? dit Porthos, il me semble que la
partie n'est pas egale.
-- Impossible pour trois raisons, repondit Athos: la premiere,
c'est que nous n'avons pas fini de dejeuner; la seconde, c'est que
nous avons encore des choses d'importance a dire; la troisieme,
c'est qu'il s'en manque encore de dix minutes que l'heure ne soit
ecoulee.
-- Voyons, dit Aramis, il faut cependant arreter un plan de
bataille.
-- Il est bien simple, repondit Athos: aussitot que l'ennemi est a
portee de mousquet, nous faisons feu; s'il continue d'avancer,
nous faisons feu encore, nous faisons feu tant que nous avons des
fusils charges; si ce qui reste de la troupe veut encore monter a
l'assaut, nous laissons les assiegeants descendre jusque dans le
fosse, et alors nous leur poussons sur la tete ce pan de mur qui
ne tient plus que par un miracle d'equilibre.
-- Bravo! s'ecria Porthos; decidement, Athos, vous etiez ne pour
etre general, et le cardinal, qui se croit un grand homme
de guerre, est bien peu de chose aupres de vous.
-- Messieurs, dit Athos, pas de double emploi, je vous prie; visez
bien chacun votre homme.
-- Je tiens le mien, dit d'Artagnan.
-- Et moi le mien dit Porthos.
-- Et moi idem, dit Aramis.
-- Alors feu!" dit Athos.
Les quatre coups de fusil ne firent qu'une detonation, et quatre
hommes tomberent.
Aussitot le tambour battit, et la petite troupe s'avanca au pas de
charge.
Alors les coups de fusil se succederent sans regularite, mais
toujours envoyes avec la meme justesse. Cependant, comme s'ils
eussent connu la faiblesse numerique des amis, les Rochelois
continuaient d'avancer au pas de course.
Sur trois autres coups de fusil, deux hommes tomberent; mais
cependant la marche de ceux qui restaient debout ne se
ralentissait pas.
Arrives au bas du bastion, les ennemis etaient encore douze ou
quinze; une derniere decharge les accueillit, mais ne les arreta
point: ils sauterent dans le fosse et s'appreterent a escalader la
breche.
"Allons, mes amis, dit Athos, finissons-en d'un coup: a la
muraille! a la muraille!"
Et les quatre amis, secondes par Grimaud, se mirent a pousser avec
le canon de leurs fusils un enorme pan de mur, qui s'inclina comme
si le vent le poussait, et, se detachant de sa base, tomba avec un
bruit horrible dans le fosse: puis on entendit un grand cri, un
nuage de poussiere monta vers le ciel, et tout fut dit.
"Les aurions-nous ecrases depuis le premier jusqu'au dernier?
demanda Athos.
-- Ma foi, cela m'en a l'air, dit d'Artagnan.
-- Non, dit Porthos, en voila deux ou trois qui se sauvent tout
eclopes."
En effet, trois ou quatre de ces malheureux, couverts de boue et
de sang, fuyaient dans le chemin creux et regagnaient la ville:
c'etait tout ce qui restait de la petite troupe.
Athos regarda a sa montre.
"Messieurs, dit-il, il y a une heure que nous sommes ici, et
maintenant le pari est gagne, mais il faut etre beaux joueurs:
d'ailleurs d'Artagnan ne nous a pas dit son idee."
Et le mousquetaire, avec son sang-froid habituel, alla s'asseoir
devant les restes du dejeuner.
"Mon idee? dit d'Artagnan.
-- Oui, vous disiez que vous aviez une idee, repliqua Athos.
-- Ah! j'y suis, reprit d'Artagnan: je passe en Angleterre une
seconde fois, je vais trouver M. de Buckingham et je l'avertis du
complot trame contre sa vie.
-- Vous ne ferez pas cela, d'Artagnan, dit froidement Athos.
-- Et pourquoi cela? ne l'ai-je pas fait deja?
-- Oui, mais a cette epoque nous n'etions pas en guerre; a cette
epoque, M. de Buckingham etait un allie et non un ennemi: ce que
vous voulez faire serait taxe de trahison."
D'Artagnan comprit la force de ce raisonnement et se tut.
"Mais, dit Porthos, il me semble que j'ai une idee a mon tour.
-- Silence pour l'idee de M. Porthos! dit Aramis.
-- Je demande un conge a M. de Treville, sous un pretexte
quelconque que vous trouverez: je ne suis pas fort sur les
pretextes, moi. Milady ne me connait pas, je m'approche d'elle
sans qu'elle me redoute, et lorsque je trouve ma belle, je
l'etrangle.
-- Eh bien, dit Athos, je ne suis pas tres eloigne d'adopter
l'idee de Porthos.
-- Fi donc! dit Aramis, tuer une femme! Non, tenez, moi, j'ai la
veritable idee.
-- Voyons votre idee, Aramis! demanda Athos, qui avait beaucoup de
deference pour le jeune mousquetaire.
-- Il faut prevenir la reine.
-- Ah! ma foi, oui, s'ecrierent ensemble Porthos et d'Artagnan; je
crois que nous touchons au moyen.
-- Prevenir la reine! dit Athos, et comment cela? Avons-nous des
relations a la cour? Pouvons-nous envoyer quelqu'un a Paris sans
qu'on le sache au camp? D'ici a Paris il y a cent quarante lieues;
notre lettre ne sera pas a Angers que nous serons au cachot, nous.
-- Quant a ce qui est de faire remettre surement une lettre a
Sa Majeste, proposa Aramis en rougissant, moi, je m'en charge; je
connais a Tours une personne adroite..."
Aramis s'arreta en voyant sourire Athos.
"Eh bien, vous n'adoptez pas ce moyen, Athos? dit d'Artagnan.
-- Je ne le repousse pas tout a fait, dit Athos, mais je voulais
seulement faire observer a Aramis qu'il ne peut quitter le camp;
que tout autre qu'un de nous n'est pas sur; que, deux heures apres
que le messager sera parti, tous les capucins, tous les alguazils,
tous les bonnets noirs du cardinal sauront votre lettre par coeur,
et qu'on arretera vous et votre adroite personne.
-- Sans compter, objecta Porthos, que la reine sauvera
M. de Buckingham, mais ne nous sauvera pas du tout, nous autres.
-- Messieurs, dit d'Artagnan, ce qu'objecte Porthos est plein de
sens.
-- Ah! ah! que se passe-t-il donc dans la ville? dit Athos.
-- On bat la generale."
Les quatre amis ecouterent, et le bruit du tambour parvint
effectivement jusqu'a eux.
"Vous allez voir qu'ils vont nous envoyer un regiment tout entier,
dit Athos.
-- Vous ne comptez pas tenir contre un regiment tout entier? dit
Porthos.
-- Pourquoi pas? dit le mousquetaire, je me sens en train; et je
tiendrais devant une armee, si nous avions seulement eu la
precaution de prendre une douzaine de bouteilles en plus.
-- Sur ma parole, le tambour se rapproche, dit d'Artagnan.
-- Laissez-le se rapprocher, dit Athos; il y a pour un quart
d'heure de chemin d'ici a la ville, et par consequent de la ville
ici. C'est plus de temps qu'il ne nous en faut pour arreter notre
plan; si nous nous en allons d'ici, nous ne retrouverons jamais un
endroit aussi convenable. Et tenez, justement, messieurs, voila la
vraie idee qui me vient.
-- Dites alors.
-- Permettez que je donne a Grimaud quelques ordres
indispensables."
Athos fit signe a son valet d'approcher.
"Grimaud, dit Athos, en montrant les morts qui gisaient dans le
bastion, vous allez prendre ces messieurs, vous allez les dresser
contre la muraille vous leur mettrez leur chapeau sur la tete et
leur fusil a la main.
-- O grand homme! s'ecria d'Artagnan, je te comprends.
-- Vous comprenez? dit Porthos.
-- Et toi, comprends-tu, Grimaud?" demanda Aramis.
Grimaud fit signe que oui.
"C'est tout ce qu'il faut, dit Athos, revenons a mon idee.
-- Je voudrais pourtant bien comprendre, observa Porthos.
-- C'est inutile.
-- Oui, oui, l'idee d'Athos, dirent en meme temps d'Artagnan et
Aramis.
-- Cette Milady, cette femme, cette creature, ce demon, a un beau-
frere, a ce que vous m'avez dit, je crois, d'Artagnan.
-- Oui, je le connais beaucoup meme, et je crois aussi qu'il n'a
pas une grande sympathie pour sa belle-soeur.
-- Il n'y a pas de mal a cela, repondit Athos, et il la
detesterait que cela n'en vaudrait que mieux.
-- En ce cas nous sommes servis a souhait.
-- Cependant, dit Porthos, je voudrais bien comprendre ce que fait
Grimaud.
-- Silence, Porthos! dit Aramis.
-- Comment se nomme ce beau-frere?
-- Lord de Winter.
-- Ou est-il maintenant?
-- Il est retourne a Londres au premier bruit de guerre.
-- Eh bien, voila justement l'homme qu'il nous faut, dit Athos,
c'est celui qu'il nous convient de prevenir; nous lui ferons
savoir que sa belle-soeur est sur le point d'assassiner quelqu'un,
et nous le prierons de ne pas la perdre de vue. Il y a bien a
Londres, je l'espere, quelque etablissement dans le genre des
Madelonnettes ou des Filles repenties; il y fait mettre sa belle-
soeur, et nous sommes tranquilles.
-- Oui, dit d'Artagnan, jusqu'a ce qu'elle en sorte.
-- Ah! ma foi, reprit Athos, vous en demandez trop, d'Artagnan, je
vous ai donne tout ce que j'avais et je vous previens que c'est le
fond de mon sac.
-- Moi, je trouve que c'est ce qu'il y a de mieux, dit Aramis;
nous prevenons a la fois la reine et Lord de Winter.
-- Oui, mais par qui ferons-nous porter la lettre a Tours et la
lettre a Londres?
-- Je reponds de Bazin, dit Aramis.
-- Et moi de Planchet, continua d'Artagnan.
-- En effet, dit Porthos, si nous ne pouvons nous absenter du
camp, nos laquais peuvent le quitter.
-- Sans doute, dit Aramis, et des aujourd'hui nous ecrivons les
lettres, nous leur donnons de l'argent, et ils partent.
-- Nous leur donnons de l'argent? reprit Athos, vous en avez donc,
de l'argent?"
Les quatre amis se regarderent, et un nuage passa sur les fronts
qui s'etaient un instant eclaircis.
"Alerte! cria d'Artagnan, je vois des points noirs et des points
rouges qui s'agitent la-bas; que disiez-vous donc d'un regiment,
Athos? c'est une veritable armee.
-- Ma foi, oui, dit Athos, les voila. Voyez-vous les sournois qui
venaient sans tambours ni trompettes. Ah! ah! tu as fini,
Grimaud?"
Grimaud fit signe que oui, et montra une douzaine de morts qu'il
avait places dans les attitudes les plus pittoresques: les uns au
port d'armes, les autres ayant l'air de mettre en joue, les autres
l'epee a la main.
"Bravo! reprit Athos, voila qui fait honneur a ton imagination.
-- C'est egal, dit Porthos, je voudrais cependant bien comprendre.
-- Decampons d'abord, interrompit d'Artagnan, tu comprendras
apres.
-- Un instant, messieurs, un instant! donnons le temps a Grimaud
de desservir.
-- Ah! dit Aramis, voici les points noirs et les points rouges qui
grandissent fort visiblement et je suis de l'avis de d'Artagnan;
je crois que nous n'avons pas de temps a perdre pour regagner
notre camp.
-- Ma foi, dit Athos, je n'ai plus rien contre la retraite: nous
avions parie pour une heure, nous sommes restes une heure et
demie; il n'y a rien a dire; partons, messieurs, partons."
Grimaud avait deja pris les devants avec le panier et la desserte.
Les quatre amis sortirent derriere lui et firent une dizaine de
pas.
"Eh! s'ecria Athos, que diable faisons-nous, messieurs?
-- Avez-vous oublie quelque chose? demanda Aramis.
-- Et le drapeau, morbleu! Il ne faut pas laisser un drapeau aux
mains de l'ennemi, meme quand ce drapeau ne serait qu'une
serviette."
Et Athos s'elanca dans le bastion, monta sur la plate-forme, et
enleva le drapeau; seulement comme les Rochelois etaient arrives a
portee de mousquet, ils firent un feu terrible sur cet homme, qui,
comme par plaisir, allait s'exposer aux coups.
Mais on eut dit qu'Athos avait un charme attache a sa personne,
les balles passerent en sifflant tout autour de lui, pas une ne le
toucha.
Athos agita son etendard en tournant le dos aux gens de la ville
et en saluant ceux du camp. Des deux cotes de grands cris
retentirent, d'un cote des cris de colere, de l'autre des cris
d'enthousiasme.
Une seconde decharge suivit la premiere, et trois balles, en la
trouant, firent reellement de la serviette un drapeau. On entendit
les clameurs de tout le camp qui criait:
-- Descendez, descendez!"
Athos descendit; ses camarades, qui l'attendaient avec anxiete, le
virent paraitre avec joie.
-- Allons, Athos, allons, dit d'Artagnan, allongeons, allongeons;
maintenant que nous avons tout trouve, excepte l'argent, il serait
stupide d'etre tues."
Mais Athos continua de marcher majestueusement, quelque
observation que pussent lui faire ses compagnons, qui, voyant
toute observation inutile, reglerent leur pas sur le sien.
Grimaud et son panier avaient pris les devants et se trouvaient
tous deux hors d'atteinte.
Au bout d'un instant on entendit le bruit d'une fusillade enragee.
"Qu'est-ce que cela? demanda Porthos, et sur quoi tirent-ils? je
n'entends pas siffler les balles et je ne vois personne.
-- Ils tirent sur nos morts, repondit Athos.
-- Mais nos morts ne repondront pas.
-- Justement; alors ils croiront a une embuscade, ils
delibereront; ils enverront un parlementaire, et quand ils
s'apercevront de la plaisanterie, nous serons hors de la portee
des balles. Voila pourquoi il est inutile de gagner une pleuresie
en nous pressant.
-- Oh! je comprends, s'ecria Porthos emerveille.
-- C'est bien heureux!" dit Athos en haussant les epaules.
De leur cote, les Francais, en voyant revenir les quatre amis au
pas, poussaient des cris d'enthousiasme.
Enfin une nouvelle mousquetade se fit entendre, et cette fois les
balles vinrent s'aplatir sur les cailloux autour des quatre amis
et siffler lugubrement a leurs oreilles. Les Rochelois venaient
enfin de s'emparer du bastion.
"Voici des gens bien maladroits, dit Athos; combien en avons-nous
tue? douze?
-- Ou quinze.
-- Combien en avons-nous ecrase?
-- Huit ou dix.
-- Et en echange de tout cela pas une egratignure? Ah! si fait!
Qu'avez-vous donc la a la main, d'Artagnan? du sang, ce me semble?
-- Ce n'est rien, dit d'Artagnan.
-- Une balle perdue?
-- Pas meme.
-- Qu'est-ce donc alors?"
Nous l'avons dit, Athos aimait d'Artagnan comme son enfant, et ce
caractere sombre et inflexible avait parfois pour le jeune homme
des sollicitudes de pere.
"Une ecorchure, reprit d'Artagnan; mes doigts ont ete pris entre
deux pierres, celle du mur et celle de ma bague; alors la peau
s'est ouverte.
-- Voila ce que c'est que d'avoir des diamants, mon maitre, dit
dedaigneusement Athos.
-- Ah ca, mais, s'ecria Porthos, il y a un diamant en effet, et
pourquoi diable alors, puisqu'il y a un diamant, nous plaignons-
nous de ne pas avoir d'argent?
-- Tiens, au fait! dit Aramis.
-- A la bonne heure, Porthos; cette fois-ci voila une idee.
-- Sans doute, dit Porthos, en se rengorgeant sur le compliment
d'Athos, puisqu'il y a un diamant, vendons-le.
-- Mais, dit d'Artagnan, c'est le diamant de la reine.
-- Raison de plus, reprit Athos, la reine sauvant M. de Buckingham
son amant, rien de plus juste; la reine nous sauvant, nous ses
amis, rien de plus moral: vendons le diamant. Qu'en pense monsieur
l'abbe? Je ne demande pas l'avis de Porthos, il est donne.
-- Mais je pense, dit Aramis en rougissant, que sa bague ne venant
pas d'une maitresse, et par consequent n'etant pas un gage
d'amour, d'Artagnan peut la vendre.
-- Mon cher, vous parlez comme la theologie en personne. Ainsi
votre avis est?...
-- De vendre le diamant, repondit Aramis.
-- Eh bien, dit gaiement d'Artagnan, vendons le diamant et n'en
parlons plus."
La fusillade continuait, mais les amis etaient hors de portee, et
les Rochelois ne tiraient plus que pour l'acquit de leur
conscience.
"Ma foi, dit Athos, il etait temps que cette idee vint a Porthos;
nous voici au camp. Ainsi, messieurs, pas un mot de plus sur cette
affaire. On nous observe, on vient a notre rencontre, nous allons
etre portes en triomphe."
En effet, comme nous l'avons dit, tout le camp etait en emoi; plus
de deux mille personnes avaient assiste, comme a un spectacle, a
l'heureuse forfanterie des quatre amis, forfanterie dont on etait
bien loin de soupconner le veritable motif. On n'entendait que le
cri de: Vivent les gardes! Vivent les mousquetaires! M. de Busigny
etait venu le premier serrer la main a Athos et reconnaitre que le
pari etait perdu. Le dragon et le Suisse l'avaient suivi, tous les
camarades avaient suivi le dragon et le Suisse. C'etaient des
felicitations, des poignees de main, des embrassades a n'en plus
finir, des rires inextinguibles a l'endroit des Rochelois; enfin,
un tumulte si grand, que M. Le cardinal crut qu'il y avait emeute
et envoya La Houdiniere, son capitaine des gardes, s'informer de
ce qui se passait.
La chose fut racontee au messager avec toute l'efflorescence de
l'enthousiasme.
"Eh bien? demanda le cardinal en voyant La Houdiniere.
-- Eh bien, Monseigneur, dit celui-ci, ce sont trois mousquetaires
et un garde qui ont fait le pari avec M. de Busigny d'aller
dejeuner au bastion Saint-Gervais, et qui, tout en dejeunant, ont
tenu la deux heures contre l'ennemi, et ont tue je ne sais combien
de Rochelois.
-- Vous etes-vous informe du nom de ces trois mousquetaires?
-- Oui, Monseigneur.
-- Comment les appelle-t-on?
-- Ce sont MM. Athos, Porthos et Aramis.
-- Toujours mes trois braves! murmura le cardinal. Et le garde?
-- M. d'Artagnan.
-- Toujours mon jeune drole! Decidement il faut que ces quatre
hommes soient a moi."
Le soir meme, le cardinal parla a M. de Treville de l'exploit du
matin, qui faisait la conversation de tout le camp.
M. de Treville, qui tenait le recit de l'aventure de la bouche
meme de ceux qui en etaient les heros, la raconta dans tous ses
details a Son Eminence, sans oublier l'episode de la serviette.
"C'est bien, monsieur de Treville, dit le cardinal, faites-moi
tenir cette serviette, je vous prie. J'y ferai broder trois fleurs
de lis d'or, et je la donnerai pour guidon a votre compagnie.
-- Monseigneur, dit M. de Treville, il y aura injustice pour les
gardes: M. d'Artagnan n'est pas a moi, mais a M. des Essarts.
-- Eh bien, prenez-le, dit le cardinal; il n'est pas juste que,
puisque ces quatre braves militaires s'aiment tant, ils ne servent
pas dans la meme compagnie."
Le meme soir, M. de Treville annonca cette bonne nouvelle aux
trois mousquetaires et a d'Artagnan, en les invitant tous les
quatre a dejeuner le lendemain.
D'Artagnan ne se possedait pas de joie. On le sait, le reve de
toute sa vie avait ete d'etre mousquetaire.
Les trois amis etaient fort joyeux.
"Ma foi! dit d'Artagnan a Athos, tu as eu une triomphante idee,
et, comme tu l'as dit, nous y avons acquis de la gloire, et nous
avons pu lier une conversation de la plus haute importance.
-- Que nous pourrons reprendre maintenant, sans que personne nous
soupconne; car, avec l'aide de Dieu, nous allons passer desormais
pour des cardinalistes."
Le meme soir, d'Artagnan alla presenter ses hommages a M. des
Essarts, et lui faire part de l'avancement qu'il avait obtenu.
M. des Essarts, qui aimait beaucoup d'Artagnan, lui fit alors ses
offres de service: ce changement de corps amenant des depenses
d'equipement.
D'Artagnan refusa; mais, trouvant l'occasion bonne, il le pria de
faire estimer le diamant qu'il lui remit, et dont il desirait
faire de l'argent.
Le lendemain a huit heures du matin, le valet de M. des Essarts
entra chez d'Artagnan, et lui remit un sac d'or contenant sept
mille livres.
C'etait le prix du diamant de la reine.
CHAPITRE XLVIII
AFFAIRE DE FAMILLE
Athos avait trouve le mot: affaire de famille. Une affaire de
famille n'etait point soumise a l'investigation du cardinal; une
affaire de famille ne regardait personne; on pouvait s'occuper
devant tout le monde d'une affaire de famille.
Ainsi, Athos avait trouve le mot: affaire de famille.
Aramis avait trouve l'idee: les laquais.
Porthos avait trouve le moyen: le diamant.
D'Artagnan seul n'avait rien trouve, lui ordinairement le plus
inventif des quatre; mais il faut dire aussi que le nom seul de
Milady le paralysait.
Ah! si; nous nous trompons: il avait trouve un acheteur pour le
diamant.
Le dejeuner chez M. de Treville fut d'une gaiete charmante.
D'Artagnan avait deja son uniforme; comme il etait a peu pres de
la meme taille qu'Aramis, et qu'Aramis, largement paye, comme on
se le rappelle, par le libraire qui lui avait achete son poeme,
avait fait tout en double, il avait cede a son ami un equipement
complet.
D'Artagnan eut ete au comble de ses voeux, s'il n'eut point vu
pointer Milady, comme un nuage sombre a l'horizon.
Apres dejeuner, on convint qu'on se reunirait le soir au logis
d'Athos, et que la on terminerait l'affaire.
D'Artagnan passa la journee a montrer son habit de mousquetaire
dans toutes les rues du camp.
Le soir, a l'heure dite, les quatre amis se reunirent: il ne
restait plus que trois choses a decider:
Ce qu'on ecrirait au frere de Milady;
Ce qu'on ecrirait a la personne adroite de Tours;
Et quels seraient les laquais qui porteraient les lettres.
Chacun offrait le sien: Athos parlait de la discretion de Grimaud,
qui ne parlait que lorsque son maitre lui decousait la bouche;
Porthos vantait la force de Mousqueton, qui etait de taille a
rosser quatre hommes de complexion ordinaire; Aramis, confiant
dans l'adresse de Bazin, faisait un eloge pompeux de son candidat;
enfin, d'Artagnan avait foi entiere dans la bravoure de Planchet,
et rappelait de quelle facon il s'etait conduit dans l'affaire
epineuse de Boulogne.
Ces quatre vertus disputerent longtemps le prix, et donnerent lieu
a de magnifiques discours, que nous ne rapporterons pas ici, de
peur qu'ils ne fassent longueur.
"Malheureusement, dit Athos, il faudrait que celui qu'on enverra
possedat en lui seul les quatre qualites reunies.
-- Mais ou rencontrer un pareil laquais?
-- Introuvable! dit Athos; je le sais bien: prenez donc Grimaud.
-- Prenez Mousqueton.
-- Prenez Bazin.
-- Prenez Planchet; Planchet est brave et adroit: c'est deja deux
qualites sur quatre.
-- Messieurs, dit Aramis, le principal n'est pas de savoir lequel
de nos quatre laquais est le plus discret, le plus fort, le plus
adroit ou le plus brave; le principal est de savoir lequel aime le
plus l'argent.
-- Ce que dit Aramis est plein de sens, reprit Athos; il faut
speculer sur les defauts des gens et non sur leurs vertus:
Monsieur l'abbe, vous etes un grand moraliste!
-- Sans doute, repliqua Aramis; car non seulement nous avons
besoin d'etre bien servis pour reussir, mais encore pour ne pas
echouer; car, en cas d'echec, il y va de la tete, non pas pour les
laquais...
-- Plus bas, Aramis! dit Athos.
-- C'est juste, non pas pour les laquais, reprit Aramis, mais pour
le maitre, et meme pour les maitres! Nos valets nous sont-ils
assez devoues pour risquer leur vie pour nous? Non.
-- Ma foi, dit d'Artagnan, je repondrais presque de Planchet, moi.
-- Eh bien, mon cher ami, ajoutez a son devouement naturel une
bonne somme qui lui donne quelque aisance, et alors, au lieu d'en
repondre une fois, repondez-en deux.
-- Eh! bon Dieu! vous serez trompes tout de meme, dit Athos, qui
etait optimiste quand il s'agissait des choses, et pessimiste
quand il s'agissait des hommes. Ils promettront tout pour avoir de
l'argent, et en chemin la peur les empechera d'agir. Une fois
pris, on les serrera; serres, ils avoueront. Que diable! nous ne
sommes pas des enfants! Pour aller en Angleterre (Athos baissa la
voix), il faut traverser toute la France, semee d'espions et de
creatures du cardinal; il faut une passe pour s'embarquer; il faut
savoir l'anglais pour demander son chemin a Londres. Tenez, je
vois la chose bien difficile.
-- Mais point du tout, dit d'Artagnan, qui tenait fort a ce que la
chose s'accomplit; je la vois facile, au contraire, moi. Il va
sans dire, parbleu! que si l'on ecrit a Lord de Winter des choses
par-dessus les maisons, des horreurs du cardinal...
-- Plus bas! dit Athos.
-- Des intrigues et des secrets Etat, continua d'Artagnan en se
conformant a la recommandation, il va sans dire que nous serons
tous roues vifs; mais, pour Dieu, n'oubliez pas, comme vous l'avez
dit vous-meme, Athos, que nous lui ecrivons pour affaire de
famille; que nous lui ecrivons a cette seule fin qu'il mette
Milady, des son arrivee a Londres, hors d'etat de nous nuire. Je
lui ecrirai donc une lettre a peu pres en ces termes:
-- Voyons, dit Aramis, en prenant par avance un visage de
critique.
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