Books: Book review: 'The Mercy Papers' and 'Downtown Owl'
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Book Review: The Horror, the Horror
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How to live what Michael Pollan preaches
The Mercy Papers A Memoir of Three Weeks By Robin Romm 213 pages. Scribner. $22. The foundational condition of being human is that we're going to die. Almost as basic a truth is that we seem incapable of believing it. The collision of these inconsonant

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Les trois mousquetaires written by Alexandre Dumas

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CHAPITRE XLVI
LE BASTION SAINT-GERVAIS

En arrivant chez ses trois amis, d'Artagnan les trouva reunis dans
la meme chambre: Athos reflechissait, Porthos frisait sa
moustache, Aramis disait ses prieres dans un charmant petit livre
d'heures relie en velours bleu.

"Pardieu, messieurs! dit-il, j'espere que ce que vous avez a me
dire en vaut la peine, sans cela je vous previens que je ne vous
pardonnerai pas de m'avoir fait venir, au lieu de me laisser
reposer apres une nuit passee a prendre et a demanteler un
bastion. Ah! que n'etiez-vous la, messieurs! il y a fait chaud!

-- Nous etions ailleurs, ou il ne faisait pas froid non plus!
repondit Porthos tout en faisant prendre a sa moustache un pli qui
lui etait particulier.

-- Chut! dit Athos.

-- Oh! oh! fit d'Artagnan comprenant le leger froncement de
sourcils du mousquetaire, il parait qu'il y a du nouveau ici.

-- Aramis, dit Athos, vous avez ete dejeuner avant-hier a
l'auberge du Parpaillot, je crois?

-- Oui.

-- Comment est-on la?

-- Mais, j'y ai fort mal mange pour mon compte, avant-hier etait
un jour maigre, et ils n'avaient que du gras.

-- Comment! dit Athos, dans un port de mer ils n'ont pas de
poisson?

-- Ils disent, reprit Aramis en se remettant a sa pieuse lecture,
que la digue que fait batir M. le cardinal le chasse en pleine
mer.

-- Mais, ce n'est pas cela que je vous demandais, Aramis, reprit
Athos; je vous demandais si vous aviez ete bien libre, et si
personne ne vous avait derange?

-- Mais il me semble que nous n'avons pas eu trop d'importuns;
oui, au fait, pour ce que vous voulez dire, Athos, nous serons
assez bien au Parpaillot.

-- Allons donc au Parpaillot, dit Athos, car ici les murailles
sont comme des feuilles de papier."

D'Artagnan, qui etait habitue aux manieres de faire de son ami, et
qui reconnaissait tout de suite a une parole, a un geste, a un
signe de lui, que les circonstances etaient graves, prit le bras
d'Athos et sortit avec lui sans rien dire; Porthos suivit en
devisant avec Aramis.

En route, on rencontra Grimaud, Athos lui fit signe de suivre;
Grimaud, selon son habitude, obeit en silence; le pauvre garcon
avait a peu pres fini par desapprendre de parler.

On arriva a la buvette du Parpaillot: il etait sept heures du
matin, le jour commencait a paraitre; les trois amis commanderent
a dejeuner, et entrerent dans une salle ou au dire de l'hote, ils
ne devaient pas etre deranges.

Malheureusement l'heure etait mal choisie pour un conciliabule; on
venait de battre la diane, chacun secouait le sommeil de la nuit,
et, pour chasser l'air humide du matin, venait boire la goutte a
la buvette: dragons, Suisses, gardes, mousquetaires, chevau-legers
se succedaient avec une rapidite qui devait tres bien faire les
affaires de l'hote, mais qui remplissait fort mal les vues des
quatre amis. Aussi repondaient-ils d'une maniere fort maussade aux
saluts, aux toasts et aux _lazzi_ de leurs compagnons.

"Allons! dit Athos, nous allons nous faire quelque bonne querelle,
et nous n'avons pas besoin de cela en ce moment. D'Artagnan,
racontez-nous votre nuit; nous vous raconterons la notre apres.

-- En effet, dit un chevau-leger qui se dandinait en tenant a la
main un verre d'eau-de-vie qu'il degustait lentement; en effet,
vous etiez de tranchee cette nuit, messieurs les gardes, et il me
semble que vous avez eu maille a partir avec les Rochelois?"

D'Artagnan regarda Athos pour savoir s'il devait repondre a cet
intrus qui se melait a la conversation.

"Eh bien, dit Athos, n'entends-tu pas M. de Busigny qui te fait
l'honneur de t'adresser la parole? Raconte ce qui s'est passe
cette nuit, puisque ces messieurs desirent le savoir.

-- N'avre-bous bas bris un pastion? demanda un Suisse qui buvait
du rhum dans un verre a biere.

-- Oui, monsieur, repondit d'Artagnan en s'inclinant, nous avons
eu cet honneur, nous avons meme, comme vous avez pu l'entendre,
introduit sous un des angles un baril de poudre qui, en eclatant,
a fait une fort jolie breche; sans compter que, comme le bastion
n'etait pas d'hier, tout le reste de la batisse s'en est trouve
fort ebranle.

-- Et quel bastion est-ce? demanda un dragon qui tenait enfilee a
son sabre une oie qu'il apportait pour qu'on la fit cuire.

-- Le bastion Saint-Gervais, repondit d'Artagnan, derriere lequel
les Rochelois inquietaient nos travailleurs.

-- Et l'affaire a ete chaude?

-- Mais, oui; nous y avons perdu cinq hommes, et les Rochelois
huit ou dix.

-- Balzampleu! fit le Suisse, qui, malgre l'admirable collection
de jurons que possede la langue allemande, avait pris l'habitude
de jurer en francais.

-- Mais il est probable, dit le chevau-leger, qu'ils vont, ce
matin, envoyer des pionniers pour remettre le bastion en etat.

-- Oui, c'est probable, dit d'Artagnan.

-- Messieurs, dit Athos, un pari!

-- Ah! woui! un bari! dit le Suisse.

-- Lequel? demanda le chevau-leger.

-- Attendez, dit le dragon en posant son sabre comme une broche
sur les deux grands chenets de fer qui soutenaient le feu de la
cheminee, j'en suis. Hotelier de malheur! une lechefrite tout de
suite, que je ne perde pas une goutte de la graisse de cette
estimable volaille.

-- Il avre raison, dit le Suisse, la graisse t'oie, il est tres
ponne avec des gonfitures.

-- La! dit le dragon. Maintenant, voyons le pari! Nous ecoutons,
monsieur Athos!

-- Oui, le pari! dit le chevau-leger.

-- Eh bien, monsieur de Busigny, je parie avec vous, dit Athos,
que mes trois compagnons, MM. Porthos, Aramis, d'Artagnan et moi,
nous allons dejeuner dans le bastion Saint-Gervais et que nous y
tenons une heure, montre a la main, quelque chose que l'ennemi
fasse pour nous deloger."

Porthos et Aramis se regarderent, ils commencaient a comprendre.

"Mais, dit d'Artagnan en se penchant a l'oreille d'Athos, tu vas
nous faire tuer sans misericorde.

-- Nous sommes bien plus tues, repondit Athos, si nous n'y allons
pas.

-- Ah! ma foi! messieurs, dit Porthos en se renversant sur sa
chaise et frisant sa moustache, voici un beau pari, j'espere.

-- Aussi je l'accepte, dit M. de Busigny; maintenant il s'agit de
fixer l'enjeu.

-- Mais vous etes quatre, messieurs, dit Athos, nous sommes
quatre; un diner a discretion pour huit, cela vous va-t-il?

-- A merveille, reprit M. de Busigny.

-- Parfaitement, dit le dragon.

-- Ca me fa", dit le Suisse.

Le quatrieme auditeur, qui, dans toute cette conversation, avait
joue un role muet, fit un signe de la tete en signe qu'il
acquiescait a la proposition.

"Le dejeuner de ces messieurs est pret, dit l'hote.

-- Eh bien, apportez-le", dit Athos.

L'hote obeit. Athos appela Grimaud, lui montra un grand panier qui
gisait dans un coin et fit le geste d'envelopper dans les
serviettes les viandes apportees.

Grimaud comprit a l'instant meme qu'il s'agissait d'un dejeuner
sur l'herbe, prit le panier, empaqueta les viandes, y joignit les
bouteilles et prit le panier a son bras.

"Mais ou allez-vous manger mon dejeuner? dit l'hote.

-- Que vous importe, dit Athos, pourvu qu'on vous le paie?"

Et il jeta majestueusement deux pistoles sur la table.

"Faut-il vous rendre, mon officier? dit l'hote.

-- Non; ajoute seulement deux bouteilles de vin de Champagne et la
difference sera pour les serviettes."

L'hote ne faisait pas une aussi bonne affaire qu'il l'avait cru
d'abord, mais il se rattrapa en glissant aux quatre convives deux
bouteilles de vin d'Anjou au lieu de deux bouteilles de vin de
Champagne.

"Monsieur de Busigny, dit Athos, voulez-vous bien regler votre
montre sur la mienne, ou me permettre de regler la mienne sur la
votre?

-- A merveille, monsieur! dit le chevau-leger en tirant de son
gousset une fort belle montre entouree de diamants; sept heures et
demie, dit-il.

-- Sept heures trente-cinq minutes, dit Athos; nous saurons que
j'avance de cinq minutes sur vous, monsieur."

Et, saluant les assistants ebahis, les quatre jeunes gens prirent
le chemin du bastion Saint-Gervais, suivis de Grimaud, qui portait
le panier, ignorant ou il allait, mais, dans l'obeissance passive
dont il avait pris l'habitude avec Athos, ne songeait pas meme a
le demander.

Tant qu'ils furent dans l'enceinte du camp, les quatre amis
n'echangerent pas une parole; d'ailleurs ils etaient suivis par
les curieux, qui, connaissant le pari engage, voulaient savoir
comment ils s'en tireraient.

Mais une fois qu'ils eurent franchi la ligne de circonvallation et
qu'ils se trouverent en plein air, d'Artagnan, qui ignorait
completement ce dont il s'agissait, crut qu'il etait temps de
demander une explication.

"Et maintenant, mon cher Athos, dit-il, faites-moi l'amitie de
m'apprendre ou nous allons?

-- Vous le voyez bien, dit Athos, nous allons au bastion.

-- Mais qu'y allons-nous faire?

-- Vous le savez bien, nous y allons dejeuner.

-- Mais pourquoi n'avons-nous pas dejeune au Parpaillat?

Parce que nous avons des choses fort importantes a nous dire, et
qu'il etait impossible de causer cinq minutes dans cette auberge
avec tous ces importuns qui vont, qui viennent, qui saluent, qui
accostent; ici, du moins, continua Athos en montrant le bastion,
on ne viendra pas nous deranger.

-- Il me semble, dit d'Artagnan avec cette prudence qui s'alliait
si bien et si naturellement chez lui a une excessive bravoure, il
me semble que nous aurions pu trouver quelque endroit ecarte dans
les dunes, au bord de la mer.

-- Ou l'on nous aurait vus conferer tous les quatre ensemble, de
sorte qu'au bout d'un quart d'heure le cardinal eut ete prevenu
par ses espions que nous tenions conseil.

Oui, dit Aramis, Athos a raison: _Animadvertuntur in desertis_.

Un desert n'aurait pas ete mal, dit Porthos, mais il s'agissait de
le trouver.

-- Il n'y a pas de desert ou un oiseau ne puisse passer au-dessus
de la tete, ou un poisson ne puisse sauter au-dessus de l'eau, ou
un lapin ne puisse partir de son gite, et je crois qu'oiseau,
poisson, lapin, tout s'est fait espion du cardinal. Mieux vaut
donc poursuivre notre entreprise, devant laquelle d'ailleurs nous
ne pouvons plus reculer sans honte; nous avons fait un pari, un
pari qui ne pouvait etre prevu, et dont je defie qui que ce soit
de deviner la veritable cause: nous allons, pour le gagner, tenir
une heure dans le bastion. Ou nous serons attaques, ou nous ne le
serons pas. Si nous ne le sommes pas, nous aurons tout le temps de
causer et personne ne nous entendra, car je reponds que les murs
de ce bastion n'ont pas d'oreilles; si nous le sommes, nous
causerons de nos affaires tout de meme, et de plus, tout en nous
defendant, nous nous couvrons de gloire. Vous voyez bien que tout
est benefice.

-- Oui, dit d'Artagnan, mais nous attraperons indubitablement une
balle.

-- Eh! mon cher, dit Athos, vous savez bien que les balles les
plus a craindre ne sont pas celles de l'ennemi.

-- Mais il me semble que pour une pareille expedition, nous
aurions du au moins emporter nos mousquets.

-- Vous etes un niais, ami Porthos; pourquoi nous charger d'un
fardeau inutile?

-- Je ne trouve pas inutile en face de l'ennemi un bon mousquet de
calibre, douze cartouches et une poire a poudre.

-- Oh! bien, dit Athos, n'avez-vous pas entendu ce qu'a dit
d'Artagnan?

-- Qu'a dit d'Artagnan? demanda Porthos.

-- D'Artagnan a dit que dans l'attaque de cette nuit il y avait eu
huit ou dix Francais de tues et autant de Rochelois.

-- Apres?

-- On n'a pas eu le temps de les depouiller, n'est-ce pas? attendu
qu'on avait autre chose pour le moment de plus presse a faire.

-- Eh bien?

-- Eh bien, nous allons trouver leurs mousquets, leurs poires a
poudre et leurs cartouches, et au lieu de quatre mousquetons et de
douze balles, nous allons avoir une quinzaine de fusils et une
centaine de coups a tirer.

-- O Athos! dit Aramis, tu es veritablement un grand homme!"

Porthos inclina la tete en signe d'adhesion.

D'Artagnan seul ne paraissait pas convaincu.

Sans doute Grimaud partageait les doutes du jeune homme; car,
voyant que l'on continuait de marcher vers le bastion, chose dont
il avait doute jusqu'alors, il tira son maitre par le pan de son
habit.

"Ou allons-nous?" demanda-t-il par geste.

Athos lui montra le bastion.

"Mais, dit toujours dans le meme dialecte le silencieux Grimaud,
nous y laisserons notre peau."

Athos leva les yeux et le doigt vers le ciel.

Grimaud posa son panier a terre et s'assit en secouant la tete.

Athos prit a sa ceinture un pistolet, regarda s'il etait bien
amorce, l'arma et approcha le canon de l'oreille de Grimaud.

Grimaud se retrouva sur ses jambes comme par un ressort.

Athos alors lui fit signe de prendre le panier et de marcher
devant.

Grimaud obeit.

Tout ce qu'avait gagne le pauvre garcon a cette pantomime d'un
instant, c'est qu'il etait passe de l'arriere-garde a l'avant-
garde.

Arrives au bastion, les quatre amis se retournerent.

Plus de trois cents soldats de toutes armes etaient assembles a la
porte du camp, et dans un groupe separe on pouvait distinguer
M. de Busigny, le dragon, le Suisse et le quatrieme parieur.

Athos ota son chapeau, le mit au bout de son epee et l'agita en
l'air.

Tous les spectateurs lui rendirent son salut, accompagnant cette
politesse d'un grand hourra qui arriva jusqu'a eux.

Apres quoi, ils disparurent tous quatre dans le bastion, ou les
avait deja precedes Grimaud.


CHAPITRE XLVII
LE CONSEIL DES MOUSQUETAIRES

Comme l'avait prevu Athos, le bastion n'etait occupe que par une
douzaine de morts tant Francais que Rochelois.

"Messieurs, dit Athos, qui avait pris le commandement de
l'expedition, tandis que Grimaud va mettre la table, commencons
par recueillir les fusils et les cartouches; nous pouvons
d'ailleurs causer tout en accomplissant cette besogne. Ces
messieurs, ajouta-t-il en montrant les morts, ne nous ecoutent
pas.

-- Mais nous pourrions toujours les jeter dans le fosse, dit
Porthos, apres toutefois nous etre assures qu'ils n'ont rien dans
leurs poches.

-- Oui, dit Aramis, c'est l'affaire de Grimaud.

-- Ah! bien alors, dit d'Artagnan, que Grimaud les fouille et les
jette par-dessus les murailles.

-- Gardons-nous-en bien, dit Athos, ils peuvent nous servir.

-- Ces morts peuvent nous servir? dit Porthos. Ah ca, vous devenez
fou, cher ami.

-- Ne jugez pas temerairement, disent l'evangile et M. le
cardinal, repondit Athos; combien de fusils, messieurs?

-- Douze, repondit Aramis.

-- Combien de coups a tirer?

-- Une centaine.

-- C'est tout autant qu'il nous en faut; chargeons les armes."

Les quatre mousquetaires se mirent a la besogne. Comme ils
achevaient de charger le dernier fusil, Grimaud fit signe que le
dejeuner etait servi.

Athos repondit, toujours par geste, que c'etait bien, et indiqua a
Grimaud une espece de poivriere ou celui-ci comprit qu'il se
devait tenir en sentinelle. Seulement, pour adoucir l'ennui de la
faction, Athos lui permit d'emporter un pain, deux cotelettes et
une bouteille de vin.

"Et maintenant, a table", dit Athos.

Les quatre amis s'assirent a terre, les jambes croisees, comme les
Turcs ou comme les tailleurs.

"Ah! maintenant, dit d'Artagnan, que tu n'as plus la crainte
d'etre entendu, j'espere que tu vas nous faire part de ton secret,
Athos.

-- J'espere que je vous procure a la fois de l'agrement et de la
gloire, messieurs, dit Athos. Je vous ai fait faire une promenade
charmante; voici un dejeuner des plus succulents, et cinq cents
personnes la-bas, comme vous pouvez les voir a travers les
meurtrieres, qui nous prennent pour des fous ou pour des heros,
deux classes d'imbeciles qui se ressemblent assez.

-- Mais ce secret? demanda d'Artagnan.

-- Le secret, dit Athos, c'est que j'ai vu Milady hier soir."

D'Artagnan portait son verre a ses levres; mais a ce nom de
Milady, la main lui trembla si fort, qu'il le posa a terre pour ne
pas en repandre le contenu.

"Tu as vu ta fem...

-- Chut donc! interrompit Athos: vous oubliez, mon cher, que ces
messieurs ne sont pas inities comme vous dans le secret de mes
affaires de menage; j'ai vu Milady.

-- Et ou cela? demanda d'Artagnan.

-- A deux lieues d'ici a peu pres, a l'auberge du Colombier-Rouge.

-- En ce cas je suis perdu, dit d'Artagnan.

-- Non, pas tout a fait encore, reprit Athos; car, a cette heure,
elle doit avoir quitte les cotes de France."

D'Artagnan respira.

"Mais au bout du compte, demanda Porthos, qu'est-ce donc que cette
Milady?

-- Une femme charmante, dit Athos en degustant un verre de vin
mousseux. Canaille d'hotelier! s'ecria-t-il, qui nous donne du vin
d'Anjou pour du vin de Champagne, et qui croit que nous nous y
laisserons prendre! Oui, continua-t-il, une femme charmante qui a
eu des bontes pour notre ami d'Artagnan, qui lui a fait je ne sais
quelle noirceur dont elle a essaye de se venger, il y a un mois en
voulant le faire tuer a coups de mousquet, il y a huit jours en
essayant de l'empoisonner, et hier en demandant sa tete au
cardinal.

-- Comment! en demandant ma tete au cardinal? s'ecria d'Artagnan,
pale de terreur.

-- Ca, dit Porthos, c'est vrai comme l'evangile; je l'ai entendu
de mes deux oreilles.

-- Moi aussi, dit Aramis.

-- Alors, dit d'Artagnan en laissant tomber son bras avec
decouragement, il est inutile de lutter plus longtemps; autant que
je me brule la cervelle et que tout soit fini!

-- C'est la derniere sottise qu'il faut faire, dit Athos, attendu
que c'est la seule a laquelle il n'y ait pas de remede.

-- Mais je n'en rechapperai jamais, dit d'Artagnan, avec des
ennemis pareils. D'abord mon inconnu de Meung; ensuite de Wardes,
a qui j'ai donne trois coups d'epee; puis Milady, dont j'ai
surpris le secret; enfin, le cardinal, dont j'ai fait echouer la
vengeance.

-- Eh bien, dit Athos, tout cela ne fait que quatre, et nous
sommes quatre, un contre un. Pardieu! si nous en croyons les
signes que nous fait Grimaud, nous allons avoir affaire a un bien
plus grand nombre de gens. Qu'y a-t-il, Grimaud? Considerant la
gravite de la circonstance, je vous permets de parler, mon ami,
mais soyez laconique je vous prie. Que voyez-vous?

-- Une troupe.

-- De combien de personnes?

-- De vingt hommes.

-- Quels hommes?

-- Seize pionniers, quatre soldats.

-- A combien de pas sont-ils?

-- A cinq cents pas;

-- Bon, nous avons encore le temps d'achever cette volaille et de
boire un verre de vin a ta sante, d'Artagnan!

-- A ta sante! repeterent Porthos et Aramis.

-- Eh bien donc, a ma sante! quoique je ne croie pas que vos
souhaits me servent a grand-chose.

-- Bah! dit Athos, Dieu est grand, comme disent les sectateurs de
Mahomet, et l'avenir est dans ses mains."

Puis, avalant le contenu de son verre, qu'il posa pres de lui,
Athos se leva nonchalamment, prit le premier fusil venu et
s'approcha d'une meurtriere.

Porthos, Aramis et d'Artagnan en firent autant. Quant a Grimaud,
il recut l'ordre de se placer derriere les quatre amis afin de
recharger les armes.

Au bout d'un instant on vit paraitre la troupe; elle suivait une
espece de boyau de tranchee qui etablissait une communication
entre le bastion et la ville.

"Pardieu! dit Athos, c'est bien la peine de nous deranger pour une
vingtaine de droles armes de pioches, de hoyaux et de pelles!
Grimaud n'aurait eu qu'a leur faire signe de s'en aller, et je
suis convaincu qu'ils nous eussent laisses tranquilles.

-- J'en doute, observa d'Artagnan, car ils avancent fort
resolument de ce cote. D'ailleurs, il y a avec les travailleurs
quatre soldats et un brigadier armes de mousquets.

-- C'est qu'ils ne nous ont pas vus, reprit Athos.

-- Ma foi! dit Aramis, j'avoue que j'ai repugnance a tirer sur ces
pauvres diables de bourgeois.

-- Mauvais pretre, repondit Porthos, qui a pitie des heretiques!

-- En verite, dit Athos, Aramis a raison, je vais les prevenir.

-- Que diable faites-vous donc? s'ecria d'Artagnan, vous allez
vous faire fusiller, mon cher."

Mais Athos ne tint aucun compte de l'avis, et, montant sur la
breche, son fusil d'une main et son chapeau de l'autre:

"Messieurs, dit-il en s'adressant aux soldats et aux travailleurs,
qui, etonnes de son apparition, s'arretaient a cinquante pas
environ du bastion, et en les saluant courtoisement, messieurs,
nous sommes, quelques amis et moi, en train de dejeuner dans ce
bastion. Or, vous savez que rien n'est desagreable comme d'etre
derange quand on dejeune; nous vous prions donc, si vous avez
absolument affaire ici, d'attendre que nous ayons fini notre
repas, ou de repasser plus tard, a moins qu'il ne vous prenne la
salutaire envie de quitter le parti de la rebellion et de venir
boire avec nous a la sante du roi de France.

-- Prends garde, Athos! s'ecria d'Artagnan; ne vois-tu pas qu'ils
te mettent en joue?

-- Si fait, si fait, dit Athos, mais ce sont des bourgeois qui
tirent fort mal, et qui n'ont garde de me toucher."

En effet, au meme instant quatre coups de fusil partirent, et les
balles vinrent s'aplatir autour d'Athos, mais sans qu'une seule le
touchat.

Quatre coups de fusil leur repondirent presque en meme temps, mais
ils etaient mieux diriges que ceux des agresseurs, trois soldats
tomberent tues raide, et un des travailleurs fut blesse.

"Grimaud, un autre mousquet!" dit Athos toujours sur la breche.

Grimaud obeit aussitot. De leur cote, les trois amis avaient
charge leurs armes; une seconde decharge suivit la premiere: le
brigadier et deux pionniers tomberent morts, le reste de la troupe
prit la fuite.

"Allons, messieurs, une sortie", dit Athos.

Et les quatre amis, s'elancant hors du fort, parvinrent jusqu'au
champ de bataille, ramasserent les quatre mousquets des soldats et
la demi-pique du brigadier; et, convaincus que les fuyards ne
s'arreteraient qu'a la ville, reprirent le chemin du bastion,
rapportant les trophees de leur victoire.

"Rechargez les armes, Grimaud, dit Athos, et nous, messieurs,
reprenons notre dejeuner et continuons notre conversation. Ou en
etions-nous?

-- Je me le rappelle, dit d'Artagnan, qui se preoccupait fort de
l'itineraire que devait suivre Milady.

-- Elle va en Angleterre, repondit Athos.

-- Et dans quel but?

-- Dans le but d'assassiner ou de faire assassiner Buckingham."

D'Artagnan poussa une exclamation de surprise et d'indignation.

"Mais c'est infame! s'ecria-t-il.

-- Oh! quant a cela, dit Athos, je vous prie de croire que je m'en
inquiete fort peu. Maintenant que vous avez fini, Grimaud,
continua Athos, prenez la demi-pique de notre brigadier, attachez-
y une serviette et plantez-la au haut de notre bastion, afin que
ces rebelles de Rochelois voient qu'ils ont affaire a de braves et
loyaux soldats du roi."

Grimaud obeit sans repondre. Un instant apres le drapeau blanc
flottait au-dessus de la tete des quatre amis; un tonnerre
d'applaudissements salua son apparition; la moitie du camp etait
aux barrieres.

"Comment! reprit d'Artagnan, tu t'inquietes fort peu qu'elle tue
ou qu'elle fasse tuer Buckingham? Mais le duc est notre ami.

-- Le duc est Anglais, le duc combat contre nous; qu'elle fasse du
duc ce qu'elle voudra, je m'en soucie comme d'une bouteille vide."

Et Athos envoya a quinze pas de lui une bouteille qu'il tenait, et
dont il venait de transvaser jusqu'a la derniere goutte dans son
verre.

"Un instant, dit d'Artagnan, je n'abandonne pas Buckingham ainsi;
il nous avait donne de fort beaux chevaux.

-- Et surtout de fort belles selles, ajouta Porthos, qui, a ce
moment meme, portait a son manteau le galon de la sienne.

-- Puis, observa Aramis, Dieu veut la conversion et non la mort du
pecheur.

-- Amen, dit Athos, et nous reviendrons la-dessus plus tard, si
tel est votre plaisir; mais ce qui, pour le moment, me preoccupait
le plus, et je suis sur que tu me comprendras, d'Artagnan, c'etait
de reprendre a cette femme une espece de blanc-seing qu'elle avait
extorque au cardinal, et a l'aide duquel elle devait impunement se
debarrasser de toi et peut-etre de nous.

-- Mais c'est donc un demon que cette creature? dit Porthos en
tendant son assiette a Aramis, qui decoupait une volaille.

-- Et ce blanc-seing, dit d'Artagnan, ce blanc-seing est-il reste
entre ses mains?

-- Non, il est passe dans les miennes; je ne dirai pas que ce fut
sans peine, par exemple, car je mentirais.

-- Mon cher Athos, dit d'Artagnan, je ne compte plus les fois que
je vous dois la vie.

-- Alors c'etait donc pour venir pres d'elle que vous nous avez
quittes? demanda Aramis.

-- Justement. Et tu as cette lettre du cardinal? dit d'Artagnan.

-- La voici", dit Athos.

Et il tira le precieux papier de la poche de sa casaque.

D'Artagnan le deplia d'une main dont il n'essayait pas meme de
dissimuler le tremblement et lut:

"C'est par mon ordre et pour le bien de l'Etat que le porteur du
present a fait ce qu'il a fait.

"5 decembre 1627

"Richelieu"

"En effet, dit Aramis, c'est une absolution dans toutes les
regles.

-- Il faut dechirer ce papier, s'ecria d'Artagnan, qui semblait
lire sa sentence de mort.

-- Bien au contraire, dit Athos, il faut le conserver
precieusement, et je ne donnerais pas ce papier quand on le
couvrirait de pieces d'or.

-- Et que va-t-elle faire maintenant? demanda le jeune homme.

-- Mais, dit negligemment Athos, elle va probablement ecrire au
cardinal qu'un damne mousquetaire, nomme Athos, lui a arrache son
sauf-conduit; elle lui donnera dans la meme lettre le conseil de
se debarrasser, en meme temps que de lui, de ses deux amis,
Porthos et Aramis; le cardinal se rappellera que ce sont les memes
hommes qu'il rencontre toujours sur son chemin; alors, un beau
matin il fera arreter d'Artagnan, et, pour qu'il ne s'ennuie pas
tout seul, il nous enverra lui tenir compagnie a la Bastille.

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