Les trois mousquetaires written by Alexandre Dumas
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Alexandre Dumas >> Les trois mousquetaires
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Les deux mousquetaires, qui aimaient leurs aises, apporterent une
chaise pour chacun d'eux, et une chaise pour Athos. Tous trois
s'assirent alors, leurs tetes rapprochees et l'oreille au guet.
"Vous allez partir pour Londres, continua le cardinal. Arrivee a
Londres, vous irez trouver Buckingham.
-- Je ferai observer a Son Eminence, dit Milady, que depuis
l'affaire des ferrets de diamants, pour laquelle le duc m'a
toujours soupconnee, Sa Grace se defie de moi.
-- Aussi cette fois-ci, dit le cardinal, ne s'agit-il plus de
capter sa confiance, mais de se presenter franchement et
loyalement a lui comme negociatrice.
-- Franchement et loyalement, repeta Milady avec une indicible
expression de duplicite.
-- Oui, franchement et loyalement, reprit le cardinal du meme ton;
toute cette negociation doit etre faite a decouvert.
-- Je suivrai a la lettre les instructions de Son Eminence, et
j'attends qu'elle me les donne.
-- Vous irez trouver Buckingham de ma part, et vous lui direz que
je sais tous les preparatifs qu'il fait mais que je ne m'en
inquiete guere, attendu qu'au premier mouvement qu'il risquera, je
perds la reine.
-- Croira-t-il que Votre Eminence est en mesure d'accomplir la
menace qu'elle lui fait?
-- Oui, car j'ai des preuves.
-- Il faut que je puisse presenter ces preuves a son appreciation.
-- Sans doute, et vous lui direz que je publie le rapport de Bois-
Robert et du marquis de Beautru sur l'entrevue que le duc a eu
chez Mme la connetable avec la reine, le soir que Mme la
connetable a donne une fete masquee; vous lui direz, afin qu'il ne
doute de rien, qu'il y est venu sous le costume du grand mogol que
devait porter le chevalier de Guise, et qu'il a achete a ce
dernier moyennant la somme de trois mille pistoles.
-- Bien, Monseigneur.
-- Tous les details de son entree au Louvre et de sa sortie
pendant la nuit ou il s'est introduit au palais sous le costume
d'un diseur de bonne aventure italien me sont connus; vous lui
direz, pour qu'il ne doute pas encore de l'authenticite de mes
renseignements, qu'il avait sous son manteau une grande robe
blanche semee de larmes noires, de tetes de mort et d'os en
sautoir: car, en cas de surprise, il devait se faire passer pour
le fantome de la Dame blanche qui, comme chacun le sait, revient
au Louvre chaque fois que quelque grand evenement va s'accomplir.
-- Est-ce tout, Monseigneur?
-- Dites-lui que je sais encore tous les details de l'aventure
d'Amiens, que j'en ferai faire un petit roman, spirituellement
tourne, avec un plan du jardin et les portraits des principaux
acteurs de cette scene nocturne.
-- Je lui dirai cela.
-- Dites-lui encore que je tiens Montaigu, que Montaigu est a la
Bastille, qu'on n'a surpris aucune lettre sur lui, c'est vrai,
mais que la torture peut lui faire dire ce qu'il sait, et meme...
ce qu'il ne sait pas.
-- A merveille.
-- Enfin ajoutez que Sa Grace, dans la precipitation qu'elle a
mise a quitter l'ile de Re, oublia dans son logis certaine lettre
de Mme de Chevreuse qui compromet singulierement la reine, en ce
qu'elle prouve non seulement que Sa Majeste peut aimer les ennemis
du roi, mais encore qu'elle conspire avec ceux de la France. Vous
avez bien retenu tout ce que je vous ai dit, n'est-ce pas?
-- Votre Eminence va en juger: le bal de Mme la connetable; la
nuit du Louvre; la soiree d'Amiens; l'arrestation de Montaigu; la
lettre de Mme de Chevreuse.
-- C'est cela, dit le cardinal, c'est cela: vous avez une bien
heureuse memoire, Milady.
-- Mais, reprit celle a qui le cardinal venait d'adresser ce
compliment flatteur, si malgre toutes ces raisons le duc ne se
rend pas et continue de menacer la France?
-- Le duc est amoureux comme un fou, ou plutot comme un niais,
reprit Richelieu avec une profonde amertume; comme les anciens
paladins, il n'a entrepris cette guerre que pour obtenir un regard
de sa belle. S'il sait que cette guerre peut couter l'honneur et
peut-etre la liberte a la dame de ses pensees, comme il dit, je
vous reponds qu'il y regardera a deux fois.
-- Et cependant, dit Milady avec une persistance qui prouvait
qu'elle voulait voir clair jusqu'au bout, dans la mission dont
elle allait etre chargee, cependant s'il persiste?
-- S'il persiste, dit le cardinal..., ce n'est pas probable.
-- C'est possible, dit Milady.
-- S'il persiste..." Son Eminence fit une pause et reprit"S'il
persiste, eh bien, j'espererai dans un de ces evenements qui
changent la face des Etats.
-- Si Son Eminence voulait me citer dans l'histoire quelques-uns
de ces evenements, dit Milady, peut-etre partagerais-je sa
confiance dans l'avenir.
-- Eh bien, tenez! par exemple, dit Richelieu, lorsqu'en 1610,
pour une cause a peu pres pareille a celle qui fait mouvoir le
duc, le roi Henri IV, de glorieuse memoire, allait a la fois
envahir les Flandres et l'Italie pour frapper a la fois l'Autriche
des deux cotes, eh bien, n'est-il pas arrive un evenement qui a
sauve l'Autriche? Pourquoi le roi de France n'aurait-il pas la
meme chance que l'empereur?
-- Votre Eminence veut parler du coup de couteau de la rue de la
Ferronnerie?
-- Justement, dit le cardinal.
-- Votre Eminence ne craint-elle pas que le supplice de Ravaillac
epouvante ceux qui auraient un instant l'idee de l'imiter?
-- Il y aura en tout temps et dans tous les pays, surtout si ces
pays sont divises de religion, des fanatiques qui ne demanderont
pas mieux que de se faire martyrs. Et tenez, justement il me
revient a cette heure que les puritains sont furieux contre le duc
de Buckingham et que leurs predicateurs le designent comme
l'Antechrist.
-- Eh bien? fit Milady.
-- Eh bien, continua le cardinal d'un air indifferent, il ne
s'agirait, pour le moment, par exemple, que de trouver une femme,
belle, jeune, adroite, qui eut a se venger elle-meme du duc. Une
pareille femme peut se rencontrer: le duc est homme a bonnes
fortunes, et, s'il a seme bien des amours par ses promesses de
constance eternelle, il a du semer bien des haines aussi par ses
eternelles infidelites.
-- Sans doute, dit froidement Milady, une pareille femme peut se
rencontrer.
-- Eh bien, une pareille femme, qui mettrait le couteau de Jacques
Clement ou de Ravaillac aux mains d'un fanatique, sauverait la
France.
-- Oui, mais elle serait complice d'un assassinat.
-- A-t-on jamais connu les complices de Ravaillac ou de Jacques
Clement?
-- Non, car peut-etre etaient-ils places trop haut pour qu'on osat
les aller chercher la ou ils etaient: on ne brulerait pas le
Palais de Justice pour tout le monde, Monseigneur.
-- Vous croyez donc que l'incendie du Palais de Justice a une
cause autre que celle du hasard? demanda Richelieu du ton dont il
eut fait une question sans aucune importance.
-- Moi, Monseigneur, repondit Milady, je ne crois rien, je cite un
fait, voila tout, seulement, je dis que si je m'appelais
Mlle de Monpensier ou la reine Marie de Medicis, je prendrais
moins de precautions que j'en prends, m'appelant tout simplement
Lady Clarick.
-- C'est juste, dit Richelieu, et que voudriez-vous donc?
-- Je voudrais un ordre qui ratifiat d'avance tout ce que je
croirai devoir faire pour le plus grand bien de la France.
-- Mais il faudrait d'abord trouver la femme que j'ai dit, et qui
aurait a se venger du duc.
-- Elle est trouvee, dit Milady.
-- Puis il faudrait trouver ce miserable fanatique qui servira
d'instrument a la justice de Dieu.
-- On le trouvera.
-- Eh bien, dit le duc, alors il sera temps de reclamer l'ordre
que vous demandiez tout a l'heure.
-- Votre Eminence a raison, dit Milady, et c'est moi qui ai eu
tort de voir dans la mission dont elle m'honore autre chose que ce
qui est reellement, c'est-a-dire d'annoncer a Sa Grace, de la part
de Son Eminence, que vous connaissez les differents deguisements a
l'aide desquels il est parvenu a se rapprocher de la reine pendant
la fete donnee par Mme la connetable; que vous avez les preuves de
l'entrevue accordee au Louvre par la reine a certain astrologue
italien qui n'est autre que le duc de Buckingham; que vous avez
commande un petit roman, des plus spirituels, sur l'aventure
d'Amiens, avec plan du jardin ou cette aventure s'est passee et
portraits des acteurs qui y ont figure; que Montaigu est a la
Bastille, et que la torture peut lui faire dire des choses dont il
se souvient et meme des choses qu'il aurait oubliees; enfin, que
vous possedez certaine lettre de Mme de Chevreuse, trouvee dans le
logis de Sa Grace, qui compromet singulierement, non seulement
celle qui l'a ecrite, mais encore celle au nom de qui elle a ete
ecrite. Puis, s'il persiste malgre tout cela, comme c'est a ce que
je viens de dire que se borne ma mission, je n'aurai plus qu'a
prier Dieu de faire un miracle pour sauver la France. C'est bien
cela, n'est-ce pas, Monseigneur, et je n'ai pas autre chose a
faire?
-- C'est bien cela, reprit sechement le cardinal.
-- Et maintenant, dit Milady sans paraitre remarquer le changement
de ton du duc a son egard, maintenant que j'ai recu les
instructions de Votre Eminence a propos de ses ennemis,
Monseigneur me permettra-t-il de lui dire deux mots des miens?
-- Vous avez donc des ennemis? demanda Richelieu.
-- Oui, Monseigneur; des ennemis contre lesquels vous me devez
tout votre appui, car je me les suis faits en servant Votre
Eminence.
-- Et lesquels? repliqua le duc.
-- D'abord une petite intrigante du nom de Bonacieux.
-- Elle est dans la prison de Mantes.
-- C'est-a-dire qu'elle y etait, reprit Milady, mais la reine a
surpris un ordre du roi, a l'aide duquel elle l'a fait transporter
dans un couvent.
-- Dans un couvent? dit le duc.
-- Oui, dans un couvent.
-- Et dans lequel?
-- Je l'ignore, le secret a ete bien garde...
-- Je le saurai, moi!
-- Et Votre Eminence me dira dans quel couvent est cette femme?
-- Je n'y vois pas d'inconvenient, dit le cardinal.
-- Bien; maintenant j'ai un autre ennemi bien autrement a craindre
pour moi que cette petite Mme Bonacieux.
-- Et lequel?
-- Son amant.
-- Comment s'appelle-t-il?
-- Oh! Votre Eminence le connait bien, s'ecria Milady emportee par
la colere, c'est notre mauvais genie a tous deux; c'est celui qui,
dans une rencontre avec les gardes de Votre Eminence, a decide la
victoire en faveur des mousquetaires du roi; c'est celui qui a
donne trois coups d'epee a de Wardes, votre emissaire, et qui a
fait echouer l'affaire des ferrets; c'est celui enfin qui, sachant
que c'etait moi qui lui avais enleve Mme Bonacieux, a jure ma
mort.
-- Ah! ah! dit le cardinal, je sais de qui vous voulez parler.
-- Je veux parler de ce miserable d'Artagnan.
-- C'est un hardi compagnon, dit le cardinal.
-- Et c'est justement parce que c'est un hardi compagnon qu'il
n'en est que plus a craindre.
-- Il faudrait, dit le duc, avoir une preuve de ses intelligences
avec Buckingham.
-- Une preuve, s'ecria Milady, j'en aurai dix.
-- Eh bien, alors! c'est la chose la plus simple du monde, ayez-
moi cette preuve et je l'envoie a la Bastille.
-- Bien, Monseigneur! mais ensuite?
-- Quand on est a la Bastille, il n'y a pas d'ensuite, dit le
cardinal d'une voix sourde. Ah! pardieu, continua-t-il, s'il
m'etait aussi facile de me debarrasser de mon ennemi qu'il m'est
facile de me debarrasser des votres, et si c'etait contre de
pareilles gens que vous me demandiez l'impunite!...
-- Monseigneur, reprit Milady, troc pour troc, existence pour
existence, homme pour homme; donnez-moi celui-la, je vous donne
l'autre.
-- Je ne sais pas ce que vous voulez dire, reprit le cardinal, et
ne veux meme pas le savoir, mais j'ai le desir de vous etre
agreable et ne vois aucun inconvenient a vous donner ce que vous
demandez a l'egard d'une si infime creature; d'autant plus, comme
vous me le dites, que ce petit d'Artagnan est un libertin, un
duelliste, un traitre.
-- Un infame, Monseigneur, un infame!
-- Donnez-moi donc du papier, une plume et de l'encre, dit le
cardinal.
-- En voici, Monseigneur."
Il se fit un instant de silence qui prouvait que le cardinal etait
occupe a chercher les termes dans lesquels devait etre ecrit le
billet, ou meme a l'ecrire. Athos, qui n'avait pas perdu un mot de
la conversation, prit ses deux compagnons chacun par une main et
les conduisit a l'autre bout de la chambre.
"Eh bien, dit Porthos, que veux-tu, et pourquoi ne nous laisses-tu
pas ecouter la fin de la conversation?
-- Chut! dit Athos parlant a voix basse, nous en avons entendu
tout ce qu'il est necessaire que nous entendions; d'ailleurs je ne
vous empeche pas d'ecouter le reste, mais il faut que je sorte.
-- Il faut que tu sortes! dit Porthos; mais si le cardinal te
demande, que repondrons-nous?
-- Vous n'attendrez pas qu'il me demande, vous lui direz les
premiers que je suis parti en eclaireur parce que certaines
paroles de notre hote m'ont donne a penser que le chemin n'etait
pas sur; j'en toucherai d'abord deux mots a l'ecuyer du cardinal;
le reste me regarde, ne vous en inquietez pas.
-- Soyez prudent, Athos! dit Aramis.
-- Soyez tranquille, repondit Athos, vous le savez, j'ai du sang-
froid."
Porthos et Aramis allerent reprendre leur place pres du tuyau de
poele.
Quant a Athos, il sortit sans aucun mystere, alla prendre son
cheval attache avec ceux de ses deux amis aux tourniquets des
contrevents, convainquit en quatre mots l'ecuyer de la necessite
d'une avant-garde pour le retour, visita avec affectation l'amorce
de ses pistolets, mit l'epee aux dents et suivit, en enfant perdu,
la route qui conduisait au camp.
CHAPITRE XLV
SCENE CONJUGALE
Comme l'avait prevu Athos, le cardinal ne tarda point a descendre;
il ouvrit la porte de la chambre ou etaient entres les
mousquetaires, et trouva Porthos faisant une partie de des
acharnee avec Aramis. D'un coup d'oeil rapide, il fouilla tous les
coins de la salle, et vit qu'un de ses hommes lui manquait.
"Qu'est devenu M. Athos? demanda-t-il.
-- Monseigneur, repondit Porthos, il est parti en eclaireur sur
quelques propos de notre hote, qui lui ont fait croire que la
route n'etait pas sure.
-- Et vous, qu'avez-vous fait, monsieur Porthos?
-- J'ai gagne cinq pistoles a Aramis.
-- Et maintenant, vous pouvez revenir avec moi?
-- Nous sommes aux ordres de Votre Eminence.
-- A cheval donc, messieurs, car il se fait tard."
L'ecuyer etait a la porte, et tenait en bride le cheval du
cardinal. Un peu plus loin, un groupe de deux hommes et de trois
chevaux apparaissait dans l'ombre; ces deux hommes etaient ceux
qui devaient conduire Milady au fort de La Pointe, et veiller a
son embarquement.
L'ecuyer confirma au cardinal ce que les deux mousquetaires lui
avaient deja dit a propos d'Athos. Le cardinal fit un geste
approbateur, et reprit la route, s'entourant au retour des memes
precautions qu'il avait prises au depart.
Laissons-le suivre le chemin du camp, protege par l'ecuyer et les
deux mousquetaires, et revenons a Athos.
Pendant une centaine de pas, il avait marche de la meme allure;
mais, une fois hors de vue, il avait lance son cheval a droite,
avait fait un detour, et etait revenu a une vingtaine de pas, dans
le taillis, guetter le passage de la petite troupe; ayant reconnu
les chapeaux bordes de ses compagnons et la frange doree du
manteau de M. le cardinal, il attendit que les cavaliers eussent
tourne l'angle de la route, et, les ayant perdus de vue, il revint
au galop a l'auberge, qu'on lui ouvrit sans difficulte.
L'hote le reconnut.
"Mon officier, dit Athos, a oublie de faire a la dame du premier
une recommandation importante, il m'envoie pour reparer son oubli.
-- Montez, dit l'hote, elle est encore dans sa chambre."
Athos profita de la permission, monta l'escalier de son pas le
plus leger, arriva sur le carre, et, a travers la porte
entrouverte, il vit Milady qui attachait son chapeau.
Il entra dans la chambre, et referma la porte derriere lui.
Au bruit qu'il fit en repoussant le verrou, Milady se retourna.
Athos etait debout devant la porte, enveloppe dans son manteau,
son chapeau rabattu sur ses yeux.
En voyant cette figure muette et immobile comme une statue, Milady
eut peur.
"Qui etes-vous? et que demandez-vous?" s'ecria-t-elle. "Allons,
c'est bien elle!" murmura Athos.
Et, laissant tomber son manteau, et relevant son feutre, il
s'avanca vers Milady.
"Me reconnaissez-vous, madame?" dit-il.
Milady fit un pas en avant, puis recula comme a la vue d'un
serpent.
"Allons, dit Athos, c'est bien, je vois que vous me reconnaissez.
-- Le comte de La Fere! murmura Milady en palissant et en reculant
jusqu'a ce que la muraille l'empechat d'aller plus loin.
-- Oui, Milady, repondit Athos, le comte de La Fere en personne,
qui revient tout expres de l'autre monde pour avoir le plaisir de
vous voir. Asseyons-nous donc, et causons, comme dit Monseigneur
le cardinal."
Milady, dominee par une terreur inexprimable, s'assit sans
proferer une seule parole.
"Vous etes donc un demon envoye sur la terre? dit Athos. Votre
puissance est grande, je le sais; mais vous savez aussi qu'avec
l'aide de Dieu les hommes ont souvent vaincu les demons les plus
terribles. Vous vous etes deja trouvee sur mon chemin, je croyais
vous avoir terrassee, madame; mais, ou je me trompai, ou l'enfer
vous a ressuscitee."
Milady, a ces paroles qui lui rappelaient des souvenirs
effroyables, baissa la tete avec un gemissement sourd.
"Oui, l'enfer vous a ressuscitee, reprit Athos, l'enfer vous a
faite riche, l'enfer vous a donne un autre nom l'enfer vous a
presque refait meme un autre visage; mais il n'a efface ni les
souillures de votre ame, ni la fletrissure de votre corps."
Milady se leva comme mue par un ressort, et ses yeux lancerent des
eclairs. Athos resta assis.
"Vous me croyiez mort, n'est-ce pas, comme je vous croyais morte?
et ce nom d'Athos avait cache le comte de La Fere, comme le nom de
Milady Clarick avait cache Anne de Breuil! N'etait-ce pas ainsi
que vous vous appeliez quand votre honore frere nous a maries?
Notre position est vraiment etrange, poursuivit Athos en riant;
nous n'avons vecu jusqu'a present l'un et l'autre que parce que
nous nous croyions morts, et qu'un souvenir gene moins qu'une
creature, quoique ce soit chose devorante parfois qu'un souvenir!
-- Mais enfin, dit Milady d'une voix sourde, qui vous ramene vers
moi? et que me voulez-vous?
-- Je veux vous dire que, tout en restant invisible a vos yeux, je
ne vous ai pas perdue de vue, moi!
-- Vous savez ce que j'ai fait?
-- Je puis vous raconter jour par jour vos actions, depuis votre
entree au service du cardinal jusqu'a ce soir."
Un sourire d'incredulite passa sur les levres pales de Milady.
"Ecoutez: c'est vous qui avez coupe les deux ferrets de diamants
sur l'epaule du duc de Buckingham; c'est vous qui avez fait
enlever Mme Bonacieux; c'est vous qui, amoureuse de de Wardes, et
croyant passer la nuit avec lui, avez ouvert votre porte a
M. d'Artagnan; c'est vous qui, croyant que de Wardes vous avait
trompee, avez voulu le faire tuer par son rival; c'est vous qui,
lorsque ce rival eut decouvert votre infame secret, avez voulu le
faire tuer a son tour par deux assassins que vous avez envoyes a
sa poursuite; c'est vous qui, voyant que les balles avaient manque
leur coup, avez envoye du vin empoisonne avec une fausse lettre,
pour faire croire a votre victime que ce vin venait de ses amis;
c'est vous, enfin, qui venez la, dans cette chambre, assise sur
cette chaise ou je suis, de prendre avec le cardinal de Richelieu
l'engagement de faire assassiner le duc de Buckingham, en echange
de la promesse qu'il vous a faite de vous laisser assassiner
d'Artagnan."
Milady etait livide.
"Mais vous etes donc Satan? dit-elle.
-- Peut-etre, dit Athos; mais, en tout cas, ecoutez bien ceci:
Assassinez ou faites assassiner le duc de Buckingham, peu
m'importe! je ne le connais pas: d'ailleurs c'est un Anglais; mais
ne touchez pas du bout du doigt a un seul cheveu de d'Artagnan,
qui est un fidele ami que j'aime et que je defends, ou, je vous le
jure par la tete de mon pere, le crime que vous aurez commis sera
le dernier.
-- M. d'Artagnan m'a cruellement offensee, dit Milady d'une voix
sourde, M. d'Artagnan mourra.
-- En verite, cela est-il possible qu'on vous offense, madame? dit
en riant Athos; il vous a offensee, et il mourra?
-- Il mourra, reprit Milady; elle d'abord, lui ensuite."
Athos fut saisi comme d'un vertige: la vue de cette creature, qui
n'avait rien d'une femme, lui rappelait des souvenirs terribles;
il pensa qu'un jour, dans une situation moins dangereuse que celle
ou il se trouvait, il avait deja voulu la sacrifier a son honneur;
son desir de meurtre lui revint brulant et l'envahit comme une
fievre ardente: il se leva a son tour, porta la main a sa
ceinture, en tira un pistolet et l'arma.
Milady, pale comme un cadavre, voulut crier, mais sa langue glacee
ne put proferer qu'un son rauque qui n'avait rien de la parole
humaine et qui semblait le rale d'une bete fauve; collee contre la
sombre tapisserie, elle apparaissait, les cheveux epars, comme
l'image effrayante de la terreur.
Athos leva lentement son pistolet, etendit le bras de maniere que
l'arme touchat presque le front de Milady puis, d'une voix
d'autant plus terrible qu'elle avait le calme supreme d'une
inflexible resolution:
"Madame, dit-il, vous allez a l'instant meme me remettre le papier
que vous a signe le cardinal, ou, sur mon ame, je vous fais sauter
la cervelle."
Avec un autre homme Milady aurait pu conserver quelque doute, mais
elle connaissait Athos; cependant elle resta immobile.
"Vous avez une seconde pour vous decider", dit-il.
Milady vit a la contraction de son visage que le coup allait
partir; elle porta vivement la main a sa poitrine, en tira un
papier et le tendit a Athos.
"Tenez, dit-elle, et soyez maudit!"
Athos prit le papier, repassa le pistolet a sa ceinture,
s'approcha de la lampe pour s'assurer que c'etait bien celui-la,
le deplia et lut:
"C'est par mon ordre et pour le bien de l'Etat que le porteur du
present a fait ce qu'il a fait.
3 decembre 1627.
"Richelieu"
"Et maintenant, dit Athos en reprenant son manteau et en replacant
son feutre sur sa tete, maintenant que je t'ai arrache les dents,
vipere, mords si tu peux."
Et il sortit de la chambre sans meme regarder en arriere.
A la porte il trouva les deux hommes et le cheval qu'ils tenaient
en main.
"Messieurs, dit-il, l'ordre de Monseigneur, vous le savez, est de
conduire cette femme, sans perdre de temps, au fort de La Pointe
et de ne la quitter que lorsqu'elle sera a bord."
Comme ces paroles s'accordaient effectivement avec l'ordre qu'ils
avaient recu, ils inclinerent la tete en signe d'assentiment.
Quant a Athos, il se mit legerement en selle et partit au galop;
seulement, au lieu de suivre la route, il prit a travers champs,
piquant avec vigueur son cheval et de temps en temps s'arretant
pour ecouter.
Dans une de ces haltes, il entendit sur la route le pas de
plusieurs chevaux. Il ne douta point que ce ne fut le cardinal et
son escorte. Aussitot il fit une nouvelle pointe en avant,
bouchonna son cheval avec de la bruyere et des feuilles d'arbres,
et vint se mettre en travers de la route a deux cents pas du camp
a peu pres.
"Qui vive? cria-t-il de loin quand il apercut les cavaliers.
-- C'est notre brave mousquetaire, je crois, dit le cardinal.
-- Oui, Monseigneur, repondit Athos. C'est lui-meme.
-- Monsieur Athos, dit Richelieu, recevez tous mes remerciements
pour la bonne garde que vous nous avez faite; messieurs, nous
voici arrives: prenez la porte a gauche, le mot d'ordre est Roi et
Re."
En disant ces mots, le cardinal salua de la tete les trois amis,
et prit a droite suivi de son ecuyer; car, cette nuit-la, lui-meme
couchait au camp.
"Eh bien! dirent ensemble Porthos et Aramis lorsque le cardinal
fut hors de la portee de la voix, eh bien il a signe le papier
qu'elle demandait.
-- Je le sais, dit tranquillement Athos, puisque le voici."
Et les trois amis n'echangerent plus une seule parole jusqu'a leur
quartier, excepte pour donner le mot d'ordre aux sentinelles.
Seulement, on envoya Mousqueton dire a Planchet que son maitre
etait prie, en relevant de tranchee, de se rendre a l'instant meme
au logis des mousquetaires.
D'un autre cote, comme l'avait prevu Athos, Milady, en retrouvant
a la porte les hommes qui l'attendaient, ne fit aucune difficulte
de les suivre; elle avait bien eu l'envie un instant de se faire
reconduire devant le cardinal et de lui tout raconter, mais une
revelation de sa part amenait une revelation de la part d'Athos:
elle dirait bien qu'Athos l'avait pendue, mais Athos dirait
qu'elle etait marquee; elle pensa qu'il valait donc encore mieux
garder le silence, partir discretement, accomplir avec son
habilete ordinaire la mission difficile dont elle s'etait chargee,
puis, toutes les choses accomplies a la satisfaction du cardinal,
venir lui reclamer sa vengeance.
En consequence, apres avoir voyage toute la nuit, a sept heures du
matin elle etait au fort de La Pointe, a huit heures elle etait
embarquee, et a neuf heures le batiment, qui, avec des lettres de
marque du cardinal, etait cense etre en partance pour Bayonne,
levait l'ancre et faisait voile pour l'Angleterre.
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