Les trois mousquetaires written by Alexandre Dumas
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Alexandre Dumas >> Les trois mousquetaires
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Il n'y avait pas de temps a perdre, d'Artagnan se redressa d'un
bond, et au meme moment la balle de l'autre mousquet fit voler les
cailloux a l'endroit meme du chemin ou il s'etait jete la face
contre terre.
D'Artagnan n'etait pas un de ces hommes inutilement braves qui
cherchent une mort ridicule pour qu'on dise d'eux qu'ils n'ont pas
recule d'un pas, d'ailleurs il ne s'agissait plus de courage ici,
d'Artagnan etait tombe dans un guet-apens.
"S'il y a un troisieme coup, se dit-il, je suis un homme perdu!"
Et aussitot prenant ses jambes a son cou, il s'enfuit dans la
direction du camp, avec la vitesse des gens de son pays si
renommes pour leur agilite; mais, quelle que fut la rapidite de sa
course, le premier qui avait tire, ayant eu le temps de recharger
son arme, lui tira un second coup si bien ajuste, cette fois, que
la balle traversa son feutre et le fit voler a dix pas de lui.
Cependant, comme d'Artagnan n'avait pas d'autre chapeau, il
ramassa le sien tout en courant, arriva fort essouffle et fort
pale, dans son logis, s'assit sans rien dire a personne et se mit
a reflechir.
Cet evenement pouvait avoir trois causes:
La premiere et la plus naturelle pouvait etre une embuscade des
Rochelois, qui n'eussent pas ete faches de tuer un des gardes de
Sa Majeste, d'abord parce que c'etait un ennemi de moins, et que
cet ennemi pouvait avoir une bourse bien garnie dans sa poche.
D'Artagnan prit son chapeau, examina le trou de la balle, et
secoua la tete. La balle n'etait pas une balle de mousquet,
c'etait une balle d'arquebuse; la justesse du coup lui avait deja
donne l'idee qu'il avait ete tire par une arme particuliere: ce
n'etait donc pas une embuscade militaire, puisque la balle n'etait
pas de calibre.
Ce pouvait etre un bon souvenir de M. le cardinal. On se rappelle
qu'au moment meme ou il avait, grace a ce bienheureux rayon de
soleil, apercu le canon du fusil, il s'etonnait de la longanimite
de Son Eminence a son egard.
Mais d'Artagnan secoua la tete. Pour les gens vers lesquels elle
n'avait qu'a etendre la main, Son Eminence recourait rarement a de
pareils moyens.
Ce pouvait etre une vengeance de Milady.
Ceci, c'etait plus probable.
Il chercha inutilement a se rappeler ou les traits ou le costume
des assassins; il s'etait eloigne d'eux si rapidement, qu'il
n'avait eu le loisir de rien remarquer.
"Ah! mes pauvres amis, murmura d'Artagnan, ou etes-vous? et que
vous me faites faute!"
D'Artagnan passa une fort mauvaise nuit. Trois ou quatre fois il
se reveilla en sursaut, se figurant qu'un homme s'approchait de
son lit pour le poignarder. Cependant le jour parut sans que
l'obscurite eut amene aucun incident.
Mais d'Artagnan se douta bien que ce qui etait differe n'etait pas
perdu.
D'Artagnan resta toute la journee dans son logis; il se donna pour
excuse, vis-a-vis de lui-meme, que le temps etait mauvais.
Le surlendemain, a neuf heures, on battit aux champs. Le duc
d'Orleans visitait les postes. Les gardes coururent aux armes,
d'Artagnan prit son rang au milieu de ses camarades.
Monsieur passa sur le front de bataille; puis tous les officiers
superieurs s'approcherent de lui pour lui faire leur cour, M. des
Essarts, le capitaine des gardes, comme les autres.
Au bout d'un instant il parut a d'Artagnan que M. des Essarts lui
faisait signe de s'approcher de lui: il attendit un nouveau geste
de son superieur, craignant de se tromper, mais ce geste s'etant
renouvele, il quitta les rangs et s'avanca pour prendre l'ordre.
"Monsieur va demander des hommes de bonne volonte pour une mission
dangereuse, mais qui fera honneur a ceux qui l'auront accomplie,
et je vous ai fait signe afin que vous vous tinssiez pret.
-- Merci, mon capitaine!" repondit d'Artagnan, qui ne demandait
pas mieux que de se distinguer sous les yeux du lieutenant
general.
En effet, les Rochelois avaient fait une sortie pendant la nuit et
avaient repris un bastion dont l'armee royaliste s'etait emparee
deux jours auparavant; il s'agissait de pousser une reconnaissance
perdue pour voir comment l'armee gardait ce bastion.
Effectivement, au bout de quelques instants, Monsieur eleva la
voix et dit:
"Il me faudrait, pour cette mission, trois ou quatre volontaires
conduits par un homme sur.
-- Quant a l'homme sur, je l'ai sous la main, Monseigneur, dit
M. des Essarts en montrant d'Artagnan; et quant aux quatre ou cinq
volontaires, Monseigneur n'a qu'a faire connaitre ses intentions,
et les hommes ne lui manqueront pas.
-- Quatre hommes de bonne volonte pour venir se faire tuer avec
moi!" dit d'Artagnan en levant son epee.
Deux de ses camarades aux gardes s'elancerent aussitot, et deux
soldats s'etant joints a eux, il se trouva que le nombre demande
etait suffisant; d'Artagnan refusa donc tous les autres, ne
voulant pas faire de passe-droit a ceux qui avaient la priorite.
On ignorait si, apres la prise du bastion, les Rochelois l'avaient
evacue ou s'ils y avaient laisse garnison; il fallait donc
examiner le lieu indique d'assez pres pour verifier la chose.
D'Artagnan partit avec ses quatre compagnons et suivit la
tranchee: les deux gardes marchaient au meme rang que lui et les
soldats venaient par-derriere.
Ils arriverent ainsi, en se couvrant de revetements, jusqu'a une
centaine de pas du bastion! La, d'Artagnan, en se retournant,
s'apercut que les deux soldats avaient disparu.
Il crut qu'ayant eu peur ils etaient restes en arriere et continua
d'avancer.
Au detour de la contrescarpe, ils se trouverent a soixante pas a
peu pres du bastion.
On ne voyait personne, et le bastion semblait abandonne.
Les trois enfants perdus deliberaient s'ils iraient plus avant,
lorsque tout a coup une ceinture de fumee ceignit le geant de
pierre, et une douzaine de balles vinrent siffler autour de
d'Artagnan et de ses deux compagnons.
Ils savaient ce qu'ils voulaient savoir: le bastion etait garde.
Une plus longue station dans cet endroit dangereux eut donc ete
une imprudence inutile; d'Artagnan et les deux gardes tournerent
le dos et commencerent une retraite qui ressemblait a une fuite.
En arrivant a l'angle de la tranchee qui allait leur servir de
rempart, un des gardes tomba: une balle lui avait traverse la
poitrine. L'autre, qui etait sain et sauf, continua sa course vers
le camp.
D'Artagnan ne voulut pas abandonner ainsi son compagnon, et
s'inclina vers lui pour le relever et l'aider a rejoindre les
lignes; mais en ce moment deux coups de fusil partirent: une balle
cassa la tete du garde deja blesse, et l'autre vint s'aplatir sur
le roc apres avoir passe a deux pouces de d'Artagnan.
Le jeune homme se retourna vivement, car cette attaque ne pouvait
venir du bastion, qui etait masque par l'angle de la tranchee.
L'idee des deux soldats qui l'avaient abandonne lui revint a
l'esprit et lui rappela ses assassins de la surveille; il resolut
donc cette fois de savoir a quoi s'en tenir, et tomba sur le corps
de son camarade comme s'il etait mort.
Il vit aussitot deux tetes qui s'elevaient au-dessus d'un ouvrage
abandonne qui etait a trente pas de la: c'etaient celles de nos
deux soldats. D'Artagnan ne s'etait pas trompe: ces deux hommes ne
l'avaient suivi que pour l'assassiner, esperant que la mort du
jeune homme serait mise sur le compte de l'ennemi.
Seulement, comme il pouvait n'etre que blesse et denoncer leur
crime, ils s'approcherent pour l'achever; heureusement, trompes
par la ruse de d'Artagnan, ils negligerent de recharger leurs
fusils.
Lorsqu'ils furent a dix pas de lui, d'Artagnan, qui en tombant
avait eu grand soin de ne pas lacher son epee, se releva tout a
coup et d'un bond se trouva pres d'eux.
Les assassins comprirent que s'ils s'enfuyaient du cote du camp
sans avoir tue leur homme, ils seraient accuses par lui; aussi
leur premiere idee fut-elle de passer a l'ennemi. L'un d'eux prit
son fusil par le canon, et s'en servit comme d'une massue: il en
porta un coup terrible a d'Artagnan, qui l'evita en se jetant de
cote, mais par ce mouvement il livra passage au bandit, qui
s'elanca aussitot vers le bastion. Comme les Rochelois qui le
gardaient ignoraient dans quelle intention cet homme venait a eux,
ils firent feu sur lui et il tomba frappe d'une balle qui lui
brisa l'epaule.
Pendant ce temps, d'Artagnan s'etait jete sur le second soldat,
l'attaquant avec son epee; la lutte ne fut pas longue, ce
miserable n'avait pour se defendre que son arquebuse dechargee;
l'epee du garde glissa contre le canon de l'arme devenue inutile
et alla traverser la cuisse de l'assassin, qui tomba. D'Artagnan
lui mit aussitot la pointe du fer sur la gorge.
"Oh! ne me tuez pas! s'ecria le bandit; grace, grace, mon
officier! et je vous dirai tout.
-- Ton secret vaut-il la peine que je te garde la vie au moins?
demanda le jeune homme en retenant son bras.
-- Oui; si vous estimez que l'existence soit quelque chose quand
on a vingt-deux ans comme vous et qu'on peut arriver a tout, etant
beau et brave comme vous l'etes.
-- Miserable! dit d'Artagnan, voyons, parle vite, qui t'a charge
de m'assassiner?
-- Une femme que je ne connais pas, mais qu'on appelle Milady.
-- Mais si tu ne connais pas cette femme, comment sais-tu son nom?
-- Mon camarade la connaissait et l'appelait ainsi, c'est a lui
qu'elle a eu affaire et non pas a moi; il a meme dans sa poche une
lettre de cette personne qui doit avoir pour vous une grande
importance, a ce que je lui ai entendu dire.
-- Mais comment te trouves-tu de moitie dans ce guet-apens?
-- Il m'a propose de faire le coup a nous deux et j'ai accepte.
-- Et combien vous a-t-elle donne pour cette belle expedition?
-- Cent louis.
-- Eh bien, a la bonne heure, dit le jeune homme en riant, elle
estime que je vaux quelque chose; cent louis! c'est une somme pour
deux miserables comme vous: aussi je comprends que tu aies
accepte, et je te fais grace, mais a une condition!
-- Laquelle? demanda le soldat inquiet en voyant que tout n'etait
pas fini.
-- C'est que tu vas aller me chercher la lettre que ton camarade a
dans sa poche.
-- Mais, s'ecria le bandit, c'est une autre maniere de me tuer;
comment voulez-vous que j'aille chercher cette lettre sous le feu
du bastion?
-- Il faut pourtant que tu te decides a l'aller chercher, ou je te
jure que tu vas mourir de ma main.
-- Grace, monsieur, pitie! au nom de cette jeune dame que vous
aimez, que vous croyez morte peut-etre, et qui ne l'est pas!
s'ecria le bandit en se mettant a genoux et s'appuyant sur sa
main, car il commencait a perdre ses forces avec son sang.
-- Et d'ou sais-tu qu'il y a une jeune femme que j'aime, et que
j'ai cru cette femme morte? demanda d'Artagnan.
-- Par cette lettre que mon camarade a dans sa poche.
-- Tu vois bien alors qu'il faut que j'aie cette lettre, dit
d'Artagnan; ainsi donc plus de retard, plus d'hesitation, ou
quelle que soit ma repugnance a tremper une seconde fois mon epee
dans le sang d'un miserable comme toi, je le jure par ma foi
d'honnete homme..."
Et a ces mots d'Artagnan fit un geste si menacant, que le blesse
se releva.
"Arretez! arretez! s'ecria-t-il reprenant courage a force de
terreur, j'irai... j'irai!..."
D'Artagnan prit l'arquebuse du soldat, le fit passer devant lui et
le poussa vers son compagnon en lui piquant les reins de la pointe
de son epee.
C'etait une chose affreuse que de voir ce malheureux, laissant sur
le chemin qu'il parcourait une longue trace de sang, pale de sa
mort prochaine, essayant de se trainer sans etre vu jusqu'au corps
de son complice qui gisait a vingt pas de la!
La terreur etait tellement peinte sur son visage couvert d'une
froide sueur, que d'Artagnan en eut pitie; et que, le regardant
avec mepris:
"Eh bien, lui dit-il, je vais te montrer la difference qu'il y a
entre un homme de coeur et un lache comme toi; reste, j'irai."
Et d'un pas agile, l'oeil au guet, observant les mouvements de
l'ennemi, s'aidant de tous les accidents de terrain, d'Artagnan
parvint jusqu'au second soldat.
Il y avait deux moyens d'arriver a son but: le fouiller sur la
place, ou l'emporter en se faisant un bouclier de son corps, et le
fouiller dans la tranchee.
D'Artagnan prefera le second moyen et chargea l'assassin sur ses
epaules au moment meme ou l'ennemi faisait feu.
Une legere secousse, le bruit mat de trois balles qui trouaient
les chairs, un dernier cri, un fremissement d'agonie prouverent a
d'Artagnan que celui qui avait voulu l'assassiner venait de lui
sauver la vie.
D'Artagnan regagna la tranchee et jeta le cadavre aupres du blesse
aussi pale qu'un mort.
Aussitot il commenca l'inventaire: un portefeuille de cuir, une
bourse ou se trouvait evidemment une partie de la somme que le
bandit avait recue, un cornet et des des formaient l'heritage du
mort.
Il laissa le cornet et les des ou ils etaient tombes, jeta la
bourse au blesse et ouvrit avidement le portefeuille.
Au milieu de quelques papiers sans importance, il trouva la lettre
suivante: c'etait celle qu'il etait alle chercher au risque de sa
vie:
"Puisque vous avez perdu la trace de cette femme et qu'elle est
maintenant en surete dans ce couvent ou vous n'auriez jamais du la
laisser arriver, tachez au moins de ne pas manquer l'homme; sinon,
vous savez que j'ai la main longue et que vous payeriez cher les
cent louis que vous avez a moi."
Pas de signature. Neanmoins il etait evident que la lettre venait
de Milady. En consequence, il la garda comme piece a conviction,
et, en surete derriere l'angle de la tranchee, il se mit a
interroger le blesse. Celui-ci confessa qu'il s'etait charge avec
son camarade, le meme qui venait d'etre tue, d'enlever une jeune
femme qui devait sortir de Paris par la barriere de La Villette,
mais que, s'etant arretes a boire dans un cabaret, ils avaient
manque la voiture de dix minutes.
"Mais qu'eussiez-vous fait de cette femme? demanda d'Artagnan avec
angoisse.
-- Nous devions la remettre dans un hotel de la place Royale, dit
le blesse.
-- Oui! oui! murmura d'Artagnan, c'est bien cela, chez Milady
elle-meme."
Alors le jeune homme comprit en fremissant quelle terrible soif de
vengeance poussait cette femme a le perdre, ainsi que ceux qui
l'aimaient, et combien elle en savait sur les affaires de la cour,
puisqu'elle avait tout decouvert. Sans doute elle devait ces
renseignements au cardinal.
Mais, au milieu de tout cela, il comprit, avec un sentiment de
joie bien reel, que la reine avait fini par decouvrir la prison ou
la pauvre Mme Bonacieux expiait son devouement, et qu'elle l'avait
tiree de cette prison. Alors la lettre qu'il avait recue de la
jeune femme et son passage sur la route de Chaillot, passage
pareil a une apparition, lui furent expliques.
Des lors, ainsi qu'Athos l'avait predit, il etait possible de
retrouver Mme Bonacieux, et un couvent n'etait pas imprenable.
Cette idee acheva de lui remettre la clemence au coeur. Il se
retourna vers le blesse qui suivait avec anxiete toutes les
expressions diverses de son visage, et lui tendant le bras:
"Allons, lui dit-il, je ne veux pas t'abandonner ainsi. Appuie-toi
sur moi et retournons au camp.
-- Oui, dit le blesse, qui avait peine a croire a tant de
magnanimite, mais n'est-ce point pour me faire pendre?
-- Tu as ma parole, dit-il, et pour la seconde fois je te donne la
vie."
Le blesse se laissa glisser a genoux et baisa de nouveau les pieds
de son sauveur; mais d'Artagnan, qui n'avait plus aucun motif de
rester si pres de l'ennemi, abregea lui-meme les temoignages de sa
reconnaissance.
Le garde qui etait revenu a la premiere decharge des Rochelois
avait annonce la mort de ses quatre compagnons. On fut donc a la
fois fort etonne et fort joyeux dans le regiment, quand on vit
reparaitre le jeune homme sain et sauf.
D'Artagnan expliqua le coup d'epee de son compagnon par une sortie
qu'il improvisa. Il raconta la mort de l'autre soldat et les
perils qu'ils avaient courus. Ce recit fut pour lui l'occasion
d'un veritable triomphe. Toute l'armee parla de cette expedition
pendant un jour, et Monsieur lui en fit faire ses compliments.
Au reste, comme toute belle action porte avec elle sa recompense,
la belle action de d'Artagnan eut pour resultat de lui rendre la
tranquillite qu'il avait perdue. En effet, d'Artagnan croyait
pouvoir etre tranquille, puisque, de ses deux ennemis, l'un etait
tue et l'autre devoue a ses interets.
Cette tranquillite prouvait une chose, c'est que d'Artagnan ne
connaissait pas encore Milady.
CHAPITRE XLII
LE VIN D'ANJOU
Apres des nouvelles presque desesperees du roi, le bruit de sa
convalescence commencait a se repandre dans le camp; et comme il
avait grande hate d'arriver en personne au siege, on disait
qu'aussitot qu'il pourrait remonter a cheval, il se remettrait en
route.
Pendant ce temps, Monsieur, qui savait que, d'un jour a l'autre,
il allait etre remplace dans son commandement, soit par le duc
d'Angouleme, soit par Bassompierre ou par Schomberg, qui se
disputaient le commandement, faisait peu de choses, perdait ses
journees en tatonnements, et n'osait risquer quelque grande
entreprise pour chasser les Anglais de l'ile de Re, ou ils
assiegeaient toujours la citadelle Saint-Martin et le fort de La
Pree, tandis que, de leur cote, les Francais assiegeaient La
Rochelle.
D'Artagnan, comme nous l'avons dit, etait redevenu plus
tranquille, comme il arrive toujours apres un danger passe, et
quand le danger semble evanoui; il ne lui restait qu'une
inquietude, c'etait de n'apprendre aucune nouvelle de ses amis.
Mais, un matin du commencement du mois de novembre, tout lui fut
explique par cette lettre, datee de Villeroi:
"Monsieur d'Artagnan,
"MM. Athos, Porthos et Aramis, apres avoir fait une bonne partie
chez moi, et s'etre egayes beaucoup, ont mene si grand bruit, que
le prevot du chateau, homme tres rigide, les a consignes pour
quelques jours; mais j'accomplis les ordres qu'ils m'ont donnes,
de vous envoyer douze bouteilles de mon vin d'Anjou, dont ils ont
fait grand cas: ils veulent que vous buviez a leur sante avec leur
vin favori.
"Je l'ai fait, et suis, monsieur, avec un grand respect,
"Votre serviteur tres humble et tres obeissant,
"Godeau,
"Hotelier de messieurs les mousquetaires."
"A la bonne heure! s'ecria d'Artagnan, ils pensent a moi dans
leurs plaisirs comme je pensais a eux dans mon ennui; bien
certainement que je boirai a leur sante et de grand coeur; mais je
n'y boirai pas seul."
Et d'Artagnan courut chez deux gardes, avec lesquels il avait fait
plus amitie qu'avec les autres, afin de les inviter a boire avec
lui le delicieux petit vin d'Anjou qui venait d'arriver de
Villeroi. L'un des deux gardes etait invite pour le soir meme, et
l'autre invite pour le lendemain; la reunion fut donc fixee au
surlendemain.
D'Artagnan, en rentrant, envoya les douze bouteilles de vin a la
buvette des gardes, en recommandant qu'on les lui gardat avec
soin; puis, le jour de la solennite, comme le diner etait fixe
pour l'heure de midi, d'Artagnan envoya, des neuf heures, Planchet
pour tout preparer.
Planchet, tout fier d'etre eleve a la dignite de maitre d'hotel,
songea a tout appreter en homme intelligent; a cet effet il
s'adjoignit le valet d'un des convives de son maitre, nomme
Fourreau, et ce faux soldat qui avait voulu tuer d'Artagnan, et
qui, n'appartenant a aucun corps, etait entre a son service ou
plutot a celui de Planchet, depuis que d'Artagnan lui avait sauve
la vie.
L'heure du festin venue, les deux convives arriverent, prirent
place et les mets s'alignerent sur la table. Planchet servait la
serviette au bras, Fourreau debouchait les bouteilles, et
Brisemont, c'etait le nom du convalescent, transvasait dans des
carafons de verre le vin qui paraissait avoir depose par effet des
secousses de la route. De ce vin, la premiere bouteille etait un
peu trouble vers la fin, Brisemont versa cette lie dans un verre,
et d'Artagnan lui permit de la boire; car le pauvre diable n'avait
pas encore beaucoup de forces.
Les convives, apres avoir mange le potage, allaient porter le
premier verre a leurs levres, lorsque tout a coup le canon
retentit au fort Louis et au fort Neuf; aussitot les gardes,
croyant qu'il s'agissait de quelque attaque imprevue, soit des
assieges, soit des Anglais, sauterent sur leurs epees; d'Artagnan,
non moins leste, fit comme eux, et tous trois sortirent en
courant, afin de se rendre a leurs postes.
Mais a peine furent-ils hors de la buvette, qu'ils se trouverent
fixes sur la cause de ce grand bruit; les cris de Vive le roi!
Vive M. le cardinal! retentissaient de tous cotes, et les tambours
battaient dans toutes les directions.
En effet, le roi, impatient comme on l'avait dit, venait de
doubler deux etapes, et arrivait a l'instant meme avec toute sa
maison et un renfort de dix mille hommes de troupe; ses
mousquetaires le precedaient et le suivaient. D'Artagnan, place en
haie avec sa compagnie, salua d'un geste expressif ses amis, qui
lui repondirent des yeux, et M. de Treville, qui le reconnut tout
d'abord.
La ceremonie de reception achevee, les quatre amis furent bientot
dans les bras l'un de l'autre.
"Pardieu! s'ecria d'Artagnan, il n'est pas possible de mieux
arriver, et les viandes n'auront pas encore eu le temps de
refroidir! n'est-ce pas, messieurs? ajouta le jeune homme en se
tournant vers les deux gardes, qu'il presenta a ses amis.
-- Ah! ah! il parait que nous banquetions, dit Porthos.
-- J'espere, dit Aramis, qu'il n'y a pas de femmes a votre diner!
-- Est-ce qu'il y a du vin potable dans votre bicoque? demanda
Athos.
-- Mais, pardieu! il y a le votre, cher ami, repondit d'Artagnan.
-- Notre vin? fit Athos etonne.
-- Oui, celui que vous m'avez envoye.
-- Nous vous avons envoye du vin?
-- Mais vous savez bien, de ce petit vin des coteaux d'Anjou?
-- Oui, je sais bien de quel vin vous voulez parler.
-- Le vin que vous preferez.
-- Sans doute, quand je n'ai ni champagne ni chambertin.
-- Eh bien, a defaut de champagne et de chambertin, vous vous
contenterez de celui-la.
-- Nous avons donc fait venir du vin d'Anjou, gourmet que nous
sommes? dit Porthos.
-- Mais non, c'est le vin qu'on m'a envoye de votre part.
-- De notre part? firent les trois mousquetaires.
-- Est-ce vous, Aramis, dit Athos, qui avez envoye du vin?
-- Non, et vous, Porthos?
-- Non, et vous, Athos?
-- Non.
-- Si ce n'est pas vous, dit d'Artagnan, c'est votre hotelier.
-- Notre hotelier?
-- Eh oui! votre hotelier, Godeau, hotelier des mousquetaires.
-- Ma foi, qu'il vienne d'ou il voudra, n'importe, dit Porthos,
goutons-le, et, s'il est bon, buvons-le.
-- Non pas, dit Athos, ne buvons pas le vin qui a une source
inconnue.
-- Vous avez raison, Athos, dit d'Artagnan. Personne de vous n'a
charge l'hotelier Godeau de m'envoyer du vin?
-- Non! et cependant il vous en a envoye de notre part?
-- Voici la lettre!" dit d'Artagnan.
Et il presenta le billet a ses camarades.
"Ce n'est pas son ecriture! s'ecria Athos, je la connais, c'est
moi qui, avant de partir, ai regle les comptes de la communaute.
-- Fausse lettre, dit Porthos; nous n'avons pas ete consignes.
-- D'Artagnan, demanda Aramis d'un ton de reproche, comment avez-
vous pu croire que nous avions fait du bruit?..."
D'Artagnan palit, et un tremblement convulsif secoua tous ses
membres.
"Tu m'effraies, dit Athos, qui ne le tutoyait que dans les grandes
occasions, qu'est-il donc arrive?
-- Courons, courons, mes amis! s'ecria d'Artagnan, un horrible
soupcon me traverse l'esprit! serait-ce encore une vengeance de
cette femme?"
Ce fut Athos qui palit a son tour.
D'Artagnan s'elanca vers la buvette, les trois mousquetaires et
les deux gardes l'y suivirent.
Le premier objet qui frappa la vue de d'Artagnan en entrant dans
la salle a manger, fut Brisemont etendu par terre et se roulant
dans d'atroces convulsions.
Planchet et Fourreau, pales comme des morts, essayaient de lui
porter secours; mais il etait evident que tout secours etait
inutile: tous les traits du moribond etaient crispes par l'agonie.
"Ah! s'ecria-t-il en apercevant d'Artagnan, ah! c'est affreux,
vous avez l'air de me faire grace et vous m'empoisonnez!
-- Moi! s'ecria d'Artagnan, moi, malheureux! moi! que dis-tu donc
la?
-- Je dis que c'est vous qui m'avez donne ce vin, je dis que c'est
vous qui m'avez dit de le boire, je dis que vous avez voulu vous
venger de moi, je dis que c'est affreux!
-- N'en croyez rien, Brisemont, dit d'Artagnan, n'en croyez rien;
je vous jure, je vous proteste...
-- Oh! mais Dieu est la! Dieu vous punira! Mon Dieu! qu'il souffre
un jour ce que je souffre!
-- Sur l'evangile, s'ecria d'Artagnan en se precipitant vers le
moribond, je vous jure que j'ignorais que ce vin fut empoisonne et
que j'allais en boire comme vous.
-- Je ne vous crois pas", dit le soldat.
Et il expira dans un redoublement de tortures.
"Affreux! affreux! murmurait Athos, tandis que Porthos brisait les
bouteilles et qu'Aramis donnait des ordres un peu tardifs pour
qu'on allat chercher un confesseur.
-- O mes amis! dit d'Artagnan, vous venez encore une fois de me
sauver la vie, non seulement a moi, mais a ces messieurs.
Messieurs, continua-t-il en s'adressant aux gardes, je vous
demanderai le silence sur toute cette aventure; de grands
personnages pourraient avoir trempe dans ce que vous avez vu, et
le mal de tout cela retomberait sur nous.
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