Les trois mousquetaires written by Alexandre Dumas
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Alexandre Dumas >> Les trois mousquetaires
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Cependant il fit bonne contenance, tenant son feutre a la main, et
attendant le bon plaisir de Son Eminence, sans trop d'orgueil,
mais aussi sans trop d'humilite.
"Monsieur, lui dit le cardinal, etes-vous un d'Artagnan du Bearn?
-- Oui, Monseigneur, repondit le jeune homme.
-- Il y a plusieurs branches de d'Artagnan a Tarbes et dans les
environs, dit le cardinal, a laquelle appartenez-vous?
-- Je suis le fils de celui qui a fait les guerres de religion
avec le grand roi Henri, pere de Sa Gracieuse Majeste.
-- C'est bien cela. C'est vous qui etes parti, il y a sept a huit
mois a peu pres, de votre pays, pour venir chercher fortune dans
la capitale?
-- Oui, Monseigneur.
-- Vous etes venu par Meung, ou il vous est arrive quelque chose,
je ne sais plus trop quoi, mais enfin quelque chose.
Monseigneur, dit d'Artagnan, voici ce qui m'est arrive...
-- Inutile, inutile, reprit le cardinal avec un sourire qui
indiquait qu'il connaissait l'histoire aussi bien que celui qui
voulait la lui raconter; vous etiez recommande a M. de Treville,
n'est-ce pas?
-- Oui, Monseigneur; mais justement, dans cette malheureuse
affaire de Meung...
-- La lettre avait ete perdue, reprit l'Eminence; oui, je sais
cela; mais M. de Treville est un habile physionomiste qui connait
les hommes a la premiere vue, et il vous a place dans la compagnie
de son beau-frere, M. des Essarts, en vous laissant esperer qu'un
jour ou l'autre vous entreriez dans les mousquetaires.
-- Monseigneur est parfaitement renseigne, dit d'Artagnan.
Depuis ce temps-la, il vous est arrive bien des choses: vous vous
etes promene derriere les Chartreux, un jour qu'il eut mieux valu
que vous fussiez ailleurs; puis, vous avez fait avec vos amis un
voyage aux eaux de Forges; eux se sont arretes en route; mais
vous, vous avez continue votre chemin. C'est tout simple, vous
aviez des affaires en Angleterre.
-- Monseigneur, dit d'Artagnan tout interdit, j'allais.
-- A la chasse, a Windsor, ou ailleurs, cela ne regarde personne.
Je sais cela, moi, parce que mon etat est de tout savoir. A votre
retour, vous avez ete recu par une auguste personne, et je vois
avec plaisir que vous avez conserve le souvenir qu'elle vous a
donne."
-- D'Artagnan porta la main au diamant qu'il tenait de la reine,
et en tourna vivement le chaton en dedans; mais il etait trop
tard.
"Le lendemain de ce jour vous avez recu la visite de Cavois,
reprit le cardinal; il allait vous prier de passer au palais;
cette visite vous ne la lui avez pas rendue, et vous avez eu tort.
-- Monseigneur, je craignais d'avoir encouru la disgrace de Votre
Eminence.
-- Eh! pourquoi cela, monsieur? pour avoir suivi les ordres de vos
superieurs avec plus d'intelligence et de courage que ne l'eut
fait un autre, encourir ma disgrace quand vous meritiez des
eloges! Ce sont les gens qui n'obeissent pas que je punis, et non
pas ceux qui, comme vous, obeissent... trop bien... Et, la preuve,
rappelez-vous la date du jour ou je vous avais fait dire de me
venir voir, et cherchez dans votre memoire ce qui est arrive le
soir meme."
C'etait le soir meme qu'avait eu lieu l'enlevement de
Mme Bonacieux. D'Artagnan frissonna; et il se rappela qu'une demi-
heure auparavant la pauvre femme etait passee pres de lui, sans
doute encore emportee par la meme puissance qui l'avait fait
disparaitre.
"Enfin, continua le cardinal, comme je n'entendais pas parler de
vous depuis quelque temps, j'ai voulu savoir ce que vous faisiez.
D'ailleurs, vous me devez bien quelque remerciement: vous avez
remarque vous-meme combien vous avez ete menage dans toutes les
circonstances.
D'Artagnan s'inclina avec respect.
"Cela, continua le cardinal, partait non seulement d'un sentiment
d'equite naturelle, mais encore d'un plan que je m'etais trace a
votre egard.
D'Artagnan etait de plus en plus etonne.
"Je voulais vous exposer ce plan le jour ou vous recutes ma
premiere invitation; mais vous n'etes pas venu. Heureusement, rien
n'est perdu pour ce retard, et aujourd'hui vous allez l'entendre.
Asseyez-vous la, devant moi, monsieur d'Artagnan: vous etes assez
bon gentilhomme pour ne pas ecouter debout."
Et le cardinal indiqua du doigt une chaise au jeune homme, qui
etait si etonne de ce qui se passait, que, pour obeir, il attendit
un second signe de son interlocuteur.
"Vous etes brave, monsieur d'Artagnan, continua l'Eminence; vous
etes prudent, ce qui vaut mieux. J'aime les hommes de tete et de
coeur, moi; ne vous effrayez pas, dit-il en souriant, par les
hommes de coeur, j'entends les hommes de courage; mais, tout jeune
que vous etes, et a peine entrant dans le monde, vous avez des
ennemis puissants: si vous n'y prenez garde, ils vous perdront!
-- Helas! Monseigneur, repondit le jeune homme, ils le feront bien
facilement, sans doute; car ils sont forts et bien appuyes, tandis
que moi je suis seul!
-- Oui, c'est vrai; mais, tout seul que vous etes, vous avez deja
fait beaucoup, et vous ferez encore plus, je n'en doute pas.
Cependant, vous avez, je le crois, besoin d'etre guide dans
l'aventureuse carriere que vous avez entreprise; car, si je ne me
trompe, vous etes venu a Paris avec l'ambitieuse idee de faire
fortune.
-- Je suis dans l'age des folles esperances, Monseigneur, dit
d'Artagnan.
-- Il n'y a de folles esperances que pour les sots, monsieur, et
vous etes homme d'esprit. Voyons, que diriez-vous d'une enseigne
dans mes gardes, et d'une compagnie apres la campagne?
-- Ah! Monseigneur!
-- Vous acceptez, n'est-ce pas?
-- Monseigneur, reprit d'Artagnan d'un air embarrasse.
-- Comment, vous refusez? s'ecria le cardinal avec etonnement.
-- Je suis dans les gardes de Sa Majeste, Monseigneur, et je n'ai
point de raisons d'etre mecontent.
-- Mais il me semble, dit l'Eminence, que mes gardes, a moi, sont
aussi les gardes de Sa Majeste, et que, pourvu qu'on serve dans un
corps francais, on sert le roi.
-- Monseigneur, Votre Eminence a mal compris mes paroles.
-- Vous voulez un pretexte, n'est-ce pas? Je comprends. Eh bien,
ce pretexte, vous l'avez. L'avancement, la campagne qui s'ouvre,
l'occasion que je vous offre, voila pour le monde; pour vous, le
besoin de protections sures; car il est bon que vous sachiez,
monsieur d'Artagnan, que j'ai recu des plaintes graves contre
vous, vous ne consacrez pas exclusivement vos jours et vos nuits
au service du roi."
D'Artagnan rougit.
"Au reste, continua le cardinal en posant la main sur une liasse
de papiers, j'ai la tout un dossier qui vous concerne; mais avant
de le lire, j'ai voulu causer avec vous. Je vous sais homme
de resolution et vos services bien diriges, au lieu de vous mener
a mal pourraient vous rapporter beaucoup. Allons, reflechissez, et
decidez-vous.
-- Votre bonte me confond, Monseigneur, repondit d'Artagnan, et je
reconnais dans Votre Eminence une grandeur d'ame qui me fait petit
comme un ver de terre; mais enfin, puisque Monseigneur me permet
de lui parler franchement..."
D'Artagnan s'arreta.
"Oui, parlez.
-- Eh bien, je dirai a Votre Eminence que tous mes amis sont aux
mousquetaires et aux gardes du roi, et que mes ennemis, par une
fatalite inconcevable, sont a Votre Eminence; je serais donc mal
venu ici et mal regarde la-bas, si j'acceptais ce que m'offre
Monseigneur.
-- Auriez-vous deja cette orgueilleuse idee que je ne vous offre
pas ce que vous valez, monsieur? dit le cardinal avec un sourire
de dedain.
-- Monseigneur, Votre Eminence est cent fois trop bonne pour moi,
et au contraire je pense n'avoir point encore fait assez pour etre
digne de ses bontes. Le siege de La Rochelle va s'ouvrir,
Monseigneur; je servirai sous les yeux de Votre Eminence, et si
j'ai le bonheur de me conduire a ce siege de telle facon que je
merite d'attirer ses regards, eh bien, apres j'aurai au moins
derriere moi quelque action d'eclat pour justifier la protection
dont elle voudra bien m'honorer. Toute chose doit se faire a son
temps, Monseigneur; peut-etre plus tard aurai-je le droit de me
donner, a cette heure j'aurais l'air de me vendre.
-- C'est-a-dire que vous refusez de me servir, monsieur, dit le
cardinal avec un ton de depit dans lequel percait cependant une
sorte d'estime; demeurez donc libre et gardez vos haines et vos
sympathies.
-- Monseigneur...
Bien, bien, dit le cardinal, je ne vous en veux pas, mais vous
comprenez, on a assez de defendre ses amis et de les recompenser,
on ne doit rien a ses ennemis, et cependant je vous donnerai un
conseil: tenez-vous bien, monsieur d'Artagnan, car, du moment que
j'aurai retire ma main de dessus vous, je n'acheterai pas votre
vie pour une obole.
-- J'y tacherai, Monseigneur, repondit le Gascon avec une noble
assurance.
-- Songez plus tard, et a un certain moment, s'il vous arrive
malheur, dit Richelieu avec intention, que c'est moi qui ai ete
vous chercher, et que j'ai fait ce que j'ai pu pour que ce malheur
ne vous arrivat pas.
-- J'aurai, quoi qu'il arrive, dit d'Artagnan en mettant la main
sur sa poitrine et en s'inclinant, une eternelle reconnaissance a
Votre Eminence de ce qu'elle fait pour moi en ce moment.
-- Eh bien donc! comme vous l'avez dit, monsieur d'Artagnan, nous
nous reverrons apres la campagne; je vous suivrai des yeux; car je
serai la-bas, reprit le cardinal en montrant du doigt a d'Artagnan
une magnifique armure qu'il devait endosser, et a notre retour, eh
bien, nous compterons!
-- Ah! Monseigneur, s'ecria d'Artagnan, epargnez-moi le poids de
votre disgrace; restez neutre, Monseigneur, si vous trouvez que
j'agis en galant homme.
-- Jeune homme, dit Richelieu, si je puis vous dire encore une
fois ce que je vous ai dit aujourd'hui, je vous promets de vous le
dire."
Cette derniere parole de Richelieu exprimait un doute terrible;
elle consterna d'Artagnan plus que n'eut fait une menace, car
c'etait un avertissement. Le cardinal cherchait donc a le
preserver de quelque malheur qui le menacait. Il ouvrit la bouche
pour repondre, mais d'un geste hautain, le cardinal le congedia.
D'Artagnan sortit; mais a la porte le coeur fut pret a lui
manquer, et peu s'en fallut qu'il ne rentrat. Cependant la figure
grave et severe d'Athos lui apparut: s'il faisait avec le cardinal
le pacte que celui-ci lui proposait, Athos ne lui donnerait plus
la main, Athos le renierait.
Ce fut cette crainte qui le retint, tant est puissante l'influence
d'un caractere vraiment grand sur tout ce qui l'entoure.
D'Artagnan descendit par le meme escalier qu'il etait entre, et
trouva devant la porte Athos et les quatre mousquetaires qui
attendaient son retour et qui commencaient a s'inquieter. D'un mot
d'Artagnan les rassura, et Planchet courut prevenir les autres
postes qu'il etait inutile de monter une plus longue garde,
attendu que son maitre etait sorti sain et sauf du Palais-
Cardinal.
Rentres chez Athos, Aramis et Porthos s'informerent des causes de
cet etrange rendez-vous; mais d'Artagnan se contenta de leur dire
que M. de Richelieu l'avait fait venir pour lui proposer d'entrer
dans ses gardes avec le grade d'enseigne, et qu'il avait refuse.
"Et vous avez eu raison", s'ecrierent d'une seule voix Porthos et
Aramis.
Athos tomba dans une profonde reverie et ne repondit rien. Mais
lorsqu'il fut seul avec d'Artagnan:
"Vous avez fait ce que vous deviez faire, d'Artagnan, dit Athos,
mais peut-etre avez-vous eu tort."
D'Artagnan poussa un soupir; car cette voix repondait a une voix
secrete de son ame, qui lui disait que de grands malheurs
l'attendaient.
La journee du lendemain se passa en preparatifs de depart;
d'Artagnan alla faire ses adieux a M. de Treville. A cette heure
on croyait encore que la separation des gardes et des
mousquetaires serait momentanee, le roi tenant son parlement le
jour meme et devant partir le lendemain. M. de Treville se
contenta donc de demander a d'Artagnan s'il avait besoin de lui,
mais d'Artagnan repondit fierement qu'il avait tout ce qu'il lui
fallait.
La nuit reunit tous les camarades de la compagnie des gardes de
M. des Essarts et de la compagnie des mousquetaires de
M. de Treville, qui avaient fait amitie ensemble. On se quittait
pour se revoir quand il plairait a Dieu et s'il plaisait a Dieu.
La nuit fut donc des plus bruyantes, comme on peut le penser, car,
en pareil cas, on ne peut combattre l'extreme preoccupation que
par l'extreme insouciance.
Le lendemain, au premier son des trompettes, les amis se
quitterent: les mousquetaires coururent a l'hotel de
M. de Treville, les gardes a celui de M. des Essarts. Chacun des
capitaines conduisit aussitot sa compagnie au Louvre, ou le roi
passait sa revue.
Le roi etait triste et paraissait malade, ce qui lui otait un peu
de sa haute mine. En effet, la veille, la fievre l'avait pris au
milieu du parlement et tandis qu'il tenait son lit de justice. Il
n'en etait pas moins decide a partir le soir meme; et, malgre les
observations qu'on lui avait faites, il avait voulu passer sa
revue, esperant, par le premier coup de vigueur, vaincre la
maladie qui commencait a s'emparer de lui.
La revue passee, les gardes se mirent seuls en marche, les
mousquetaires ne devant partir qu'avec le roi, ce qui permit a
Porthos d'aller faire, dans son superbe equipage, un tour dans la
rue aux Ours.
La procureuse le vit passer dans son uniforme neuf et sur son beau
cheval. Elle aimait trop Porthos pour le laisser partir ainsi;
elle lui fit signe de descendre et de venir aupres d'elle. Porthos
etait magnifique; ses eperons resonnaient, sa cuirasse brillait,
son epee lui battait fierement les jambes. Cette fois les clercs
n'eurent aucune envie de rire, tant Porthos avait l'air d'un
coupeur d'oreilles.
Le mousquetaire fut introduit pres de M. Coquenard, dont le petit
oeil gris brilla de colere en voyant son cousin tout flambant
neuf. Cependant une chose le consola interieurement; c'est qu'on
disait partout que la campagne serait rude: il esperait tout
doucement, au fond du coeur, que Porthos y serait tue.
Porthos presenta ses compliments a maitre Coquenard et lui fit ses
adieux; maitre Coquenard lui souhaita toutes sortes de
prosperites. Quant a Mme Coquenard, elle ne pouvait retenir ses
larmes; mais on ne tira aucune mauvaise consequence de sa douleur,
on la savait fort attachee a ses parents, pour lesquels elle avait
toujours eu de cruelles disputes avec son mari.
Mais les veritables adieux se firent dans la chambre de
Mme Coquenard: ils furent dechirants.
Tant que la procureuse put suivre des yeux son amant, elle agita
un mouchoir en se penchant hors de la fenetre, a croire qu'elle
voulait se precipiter. Porthos recut toutes ces marques de
tendresse en homme habitue a de pareilles demonstrations.
Seulement, en tournant le coin de la rue, il souleva son feutre et
l'agita en signe d'adieu.
De son cote, Aramis ecrivait une longue lettre. A qui? Personne
n'en savait rien. Dans la chambre voisine, Ketty, qui devait
partir le soir meme pour Tours, attendait cette lettre
mysterieuse.
Athos buvait a petits coups la derniere bouteille de son vin
d'Espagne.
Pendant ce temps, d'Artagnan defilait avec sa compagnie.
En arrivant au faubourg Saint-Antoine, il se retourna pour
regarder gaiement la Bastille; mais, comme c'etait la Bastille
seulement qu'il regardait, il ne vit point Milady, qui, montee sur
un cheval isabelle, le designait du doigt a deux hommes de
mauvaise mine qui s'approcherent aussitot des rangs pour le
reconnaitre. Sur une interrogation qu'ils firent du regard, Milady
repondit par un signe que c'etait bien lui. Puis, certaine qu'il
ne pouvait plus y avoir de meprise dans l'execution de ses ordres,
elle piqua son cheval et disparut.
Les deux hommes suivirent alors la compagnie, et, a la sortie du
faubourg Saint-Antoine, monterent sur des chevaux tout prepares
qu'un domestique sans livree tenait en les attendant.
CHAPITRE XLI
LE SIEGE DE LA ROCHELLE
Le siege de La Rochelle fut un des grands evenements politiques du
regne de Louis XIII, et une des grandes entreprises militaires du
cardinal. Il est donc interessant, et meme necessaire, que nous en
disions quelques mots; plusieurs details de ce siege se liant
d'ailleurs d'une maniere trop importante a l'histoire que nous
avons entrepris de raconter, pour que nous les passions sous
silence.
Les vues politiques du cardinal, lorsqu'il entreprit ce siege,
etaient considerables. Exposons-les d'abord, puis nous passerons
aux vues particulieres qui n'eurent peut-etre pas sur Son Eminence
moins d'influence que les premieres.
Des villes importantes donnees par Henri IV aux huguenots comme
places de surete, il ne restait plus que La Rochelle. Il
s'agissait donc de detruire ce dernier boulevard du calvinisme,
levain dangereux, auquel se venaient incessamment meler des
ferments de revolte civile ou de guerre etrangere.
Espagnols, Anglais, Italiens mecontents, aventuriers de toute
nation, soldats de fortune de toute secte accouraient au premier
appel sous les drapeaux des protestants et s'organisaient comme
une vaste association dont les branches divergeaient a loisir sur
tous les points de l'Europe.
La Rochelle, qui avait pris une nouvelle importance de la ruine
des autres villes calvinistes, etait donc le foyer des dissensions
et des ambitions. Il y avait plus, son port etait la derniere
porte ouverte aux Anglais dans le royaume de France; et en la
fermant a l'Angleterre, notre eternelle ennemie, le cardinal
achevait l'oeuvre de Jeanne d'Arc et du duc de Guise.
Aussi Bassompierre, qui etait a la fois protestant et catholique,
protestant de conviction et catholique comme commandeur du Saint-
Esprit; Bassompierre, qui etait allemand de naissance et francais
de coeur; Bassompierre, enfin, qui avait un commandement
particulier au siege de La Rochelle, disait-il, en chargeant a la
tete de plusieurs autres seigneurs protestants comme lui:
"Vous verrez, messieurs, que nous serons assez betes pour prendre
La Rochelle!"
Et Bassompierre avait raison: la canonnade de l'ile de Re lui
presageait les dragonnades des Cevennes; la prise de La Rochelle
etait la preface de la revocation de l'edit de Nantes.
Mais nous l'avons dit, a cote de ces vues du ministre niveleur et
simplificateur, et qui appartiennent a l'histoire, le chroniqueur
est bien force de reconnaitre les petites visees de l'homme
amoureux et du rival jaloux.
Richelieu, comme chacun sait, avait ete amoureux de la reine; cet
amour avait-il chez lui un simple but politique ou etait-ce tout
naturellement une de ces profondes passions comme en inspira Anne
d'Autriche a ceux qui l'entouraient, c'est ce que nous ne saurions
dire; mais en tout cas on a vu, par les developpements anterieurs
de cette histoire, que Buckingham l'avait emporte sur lui, et que,
dans deux ou trois circonstances et particulierement dans celles
des ferrets, il l'avait, grace au devouement des trois
mousquetaires et au courage de d'Artagnan, cruellement mystifie.
Il s'agissait donc pour Richelieu, non seulement de debarrasser la
France d'un ennemi, mais de se venger d'un rival; au reste, la
vengeance devait etre grande et eclatante, et digne en tout d'un
homme qui tient dans sa main, pour epee de combat, les forces de
tout un royaume.
Richelieu savait qu'en combattant l'Angleterre il combattait
Buckingham, qu'en triomphant de l'Angleterre il triomphait de
Buckingham, enfin qu'en humiliant l'Angleterre aux yeux de
l'Europe il humiliait Buckingham aux yeux de la reine.
De son cote Buckingham, tout en mettant en avant l'honneur de
l'Angleterre, etait mu par des interets absolument semblables a
ceux du cardinal; Buckingham aussi poursuivait une vengeance
particuliere: sous aucun pretexte, Buckingham n'avait pu rentrer
en France comme ambassadeur, il voulait y rentrer comme
conquerant.
Il en resulte que le veritable enjeu de cette partie, que les deux
plus puissants royaumes jouaient pour le bon plaisir de deux
hommes amoureux, etait un simple regard d'Anne d'Autriche.
Le premier avantage avait ete au duc de Buckingham: arrive
inopinement en vue de l'ile de Re avec quatre-vingt-dix vaisseaux
et vingt mille hommes a peu pres, il avait surpris le comte de
Toiras, qui commandait pour le roi dans l'ile; il avait, apres un
combat sanglant, opere son debarquement.
Relatons en passant que dans ce combat avait peri le baron de
Chantal; le baron de Chantal laissait orpheline une petite fille
de dix-huit mois.
Cette petite fille fut depuis Mme de Sevigne.
Le comte de Toiras se retira dans la citadelle Saint-Martin avec
la garnison, et jeta une centaine d'hommes dans un petit fort
qu'on appelait le fort de La Pree.
Cet evenement avait hate les resolutions du cardinal; et en
attendant que le roi et lui pussent aller prendre le commandement
du siege de La Rochelle, qui etait resolu, il avait fait partir
Monsieur pour diriger les premieres operations, et avait fait
filer vers le theatre de la guerre toutes les troupes dont il
avait pu disposer.
C'etait de ce detachement envoye en avant-garde que faisait partie
notre ami d'Artagnan.
Le roi, comme nous l'avons dit, devait suivre, aussitot son lit de
justice tenu, mais en se levant de ce lit de justice, le 28 juin,
il s'etait senti pris par la fievre; il n'en avait pas moins voulu
partir, mais, son etat empirant, il avait ete force de s'arreter a
Villeroi.
Or, ou s'arretait le roi s'arretaient les mousquetaires; il en
resultait que d'Artagnan, qui etait purement et simplement dans
les gardes, se trouvait separe, momentanement du moins, de ses
bons amis Athos, Porthos et Aramis; cette separation, qui n'etait
pour lui qu'une contrariete, fut certes devenue une inquietude
serieuse s'il eut pu deviner de quels dangers inconnus il etait
entoure.
Il n'en arriva pas moins sans accident au camp etabli devant La
Rochelle, vers le 10 du mois de septembre de l'annee 1627.
Tout etait dans le meme etat: le duc de Buckingham et ses Anglais,
maitres de l'ile de Re, continuaient d'assieger mais sans succes,
la citadelle de Saint-Martin et le fort de La Pree, et les
hostilites avec La Rochelle etaient commencees depuis deux ou
trois jours a propos d'un fort que le duc d'Angouleme venait de
faire construire pres de la ville.
Les gardes, sous le commandement de M. des Essarts, avaient leur
logement aux Minimes.
Mais nous le savons, d'Artagnan, preoccupe de l'ambition de passer
aux mousquetaires, avait rarement fait amitie avec ses camarades;
il se trouvait donc isole et livre a ses propres reflexions.
Ses reflexions n'etaient pas riantes: depuis un an qu'il etait
arrive a Paris, il s'etait mele aux affaires publiques; ses
affaires privees n'avaient pas fait grand chemin comme amour et
comme fortune.
Comme amour, la seule femme qu'il eut aimee etait Mme Bonacieux,
et Mme Bonacieux avait disparu sans qu'il put decouvrir encore ce
qu'elle etait devenue.
Comme fortunes il s'etait fait, lui chetif, ennemi du cardinal,
c'est-a-dire d'un homme devant lequel tremblaient les plus grands
du royaume, a commencer par le roi.
Cet homme pouvait l'ecraser, et cependant il ne l'avait pas fait:
pour un esprit aussi perspicace que l'etait d'Artagnan, cette
indulgence etait un jour par lequel il voyait dans un meilleur
avenir.
Puis, il s'etait fait encore un autre ennemi moins a craindre,
pensait-il, mais que cependant il sentait instinctivement n'etre
pas a mepriser: cet ennemi, c'etait Milady.
En echange de tout cela il avait acquis la protection et la
bienveillance de la reine, mais la bienveillance de la reine
etait, par le temps qui courait, une cause de plus de persecution;
et sa protection, on le sait, protegeait fort mal: temoins Chalais
et Mme Bonacieux.
Ce qu'il avait donc gagne de plus clair dans tout cela c'etait le
diamant de cinq ou six mille livres qu'il portait au doigt; et
encore ce diamant, en supposant que d'Artagnan dans ses projets
d'ambition, voulut le garder pour s'en faire un jour un signe de
reconnaissance pres de la reine n'avait en attendant, puisqu'il ne
pouvait s'en defaire, pas plus de valeur que les cailloux qu'il
foulait a ses pieds.
Nous disons "que les cailloux qu'il foulait a ses pieds", car
d'Artagnan faisait ces reflexions en se promenant solitairement
sur un joli petit chemin qui conduisait du camp au village
d'Angoutin; or ces reflexions l'avaient conduit plus loin qu'il ne
croyait, et le jour commencait a baisser, lorsqu'au dernier rayon
du soleil couchant il lui sembla voir briller derriere une haie le
canon d'un mousquet.
D'Artagnan avait l'oeil vif et l'esprit prompt, il comprit que le
mousquet n'etait pas venu la tout seul et que celui qui le portait
ne s'etait pas cache derriere une haie dans des intentions
amicales. Il resolut donc de gagner au large, lorsque de l'autre
cote de la route, derriere un rocher, il apercut l'extremite d'un
second mousquet.
C'etait evidemment une embuscade.
Le jeune homme jeta un coup d'oeil sur le premier mousquet et vit
avec une certaine inquietude qu'il s'abaissait dans sa direction,
mais aussitot qu'il vit l'orifice du canon immobile il se jeta
ventre a terre. En meme temps le coup partit, il entendit le
sifflement d'une balle qui passait au-dessus de sa tete.
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