Les trois mousquetaires written by Alexandre Dumas
A >>
Alexandre Dumas >> Les trois mousquetaires
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30 |
31 |
32 | 33 |
34 |
35 |
36 |
37 |
38 |
39 |
40 |
41 |
42 |
43 |
44 |
45 |
46 |
47 |
48 |
49 |
50 |
51 |
52 |
53
-- Je ne puis cependant pas t'emmener avec moi au siege de La
Rochelle, dit d'Artagnan.
-- Non; mais vous pouvez me placer en province, chez quelque dame
de votre connaissance: dans votre pays, par exemple.
-- Ah! ma chere amie! dans mon pays les dames n'ont point de
femmes de chambre. Mais, attends, j'ai ton affaire. Planchet, va
me chercher Aramis: qu'il vienne tout de suite. Nous avons quelque
chose de tres important a lui dire.
-- Je comprends, dit Athos; mais pourquoi pas Porthos? Il me
semble que sa marquise...
-- La marquise de Porthos se fait habiller par les clercs de son
mari, dit d'Artagnan en riant. D'ailleurs Ketty ne voudrait pas
demeurer rue aux Ours, n'est-ce pas, Ketty?
-- Je demeurerai ou l'on voudra, dit Ketty, pourvu que je sois
bien cachee et que l'on ne sache pas ou je suis.
-- Maintenant, Ketty, que nous allons nous separer, et par
consequent que tu n'es plus jalouse de moi...
-- Monsieur le chevalier, de loin ou de pres, dit Ketty, je vous
aimerai toujours."
"Ou diable la constance va-t-elle se nicher?" murmura Athos.
"Moi aussi, dit d'Artagnan, moi aussi, je t'aimerai toujours, sois
tranquille. Mais voyons, reponds-moi. Maintenant j'attache une
grande importance a la question que je te fais: n'aurais-tu jamais
entendu parler d'une jeune dame qu'on aurait enlevee pendant une
nuit.
-- Attendez donc... Oh! mon Dieu! monsieur le chevalier, est-ce
que vous aimez encore cette femme?
-- Non, c'est un de mes amis qui l'aime. Tiens, c'est Athos que
voila.
-- Moi! s'ecria Athos avec un accent pareil a celui d'un homme qui
s'apercoit qu'il va marcher sur une couleuvre.
-- Sans doute, vous! fit d'Artagnan en serrant la main d'Athos.
Vous savez bien l'interet que nous prenons tous a cette pauvre
petite Mme Bonacieux. D'ailleurs Ketty ne dira rien: n'est-ce pas,
Ketty? Tu comprends, mon enfant, continua d'Artagnan, c'est la
femme de cet affreux magot que tu as vu sur le pas de la porte en
entrant ici.
-- Oh! mon Dieu! s'ecria Ketty, vous me rappelez ma peur; pourvu
qu'il ne m'ait pas reconnue!
-- Comment, reconnue! tu as donc deja vu cet homme?
-- Il est venu deux fois chez Milady.
-- C'est cela. Vers quelle epoque?
-- Mais il y a quinze ou dix-huit jours a peu pres.
-- Justement.
-- Et hier soir il est revenu.
-- Hier soir.
-- Oui, un instant avant que vous vinssiez vous-meme.
-- Mon cher Athos, nous sommes enveloppes dans un reseau
d'espions! Et tu crois qu'il t'a reconnue, Ketty?
-- J'ai baisse ma coiffe en l'apercevant, mais peut-etre etait-il
trop tard.
-- Descendez, Athos, vous dont il se mefie moins que de moi, et
voyez s'il est toujours sur sa porte."
Athos descendit et remonta bientot.
"Il est parti, dit-il, et la maison est fermee.
-- Il est alle faire son rapport, et dire que tous les pigeons
sont en ce moment au colombier.
-- Eh bien, mais, envolons-nous, dit Athos, et ne laissons ici que
Planchet pour nous rapporter les nouvelles.
-- Un instant! Et Aramis que nous avons envoye chercher!
-- C'est juste, dit Athos, attendons Aramis.
En ce moment Aramis entra.
On lui exposa l'affaire, et on lui dit comment il etait urgent que
parmi toutes ses hautes connaissances il trouvat une place a
Ketty.
Aramis reflechit un instant, et dit en rougissant:
"Cela vous rendra-t-il bien reellement service, d'Artagnan.
-- Je vous en serai reconnaissant toute ma vie.
-- Eh bien, Mme de Bois-Tracy m'a demande, pour une de ses amies
qui habite la province, je crois, une femme de chambre sure; et si
vous pouvez, mon cher d'Artagnan, me repondre de mademoiselle...
-- Oh! monsieur, s'ecria Ketty, je serai toute devouee, soyez-en
certain, a la personne qui me donnera les moyens de quitter Paris.
-- Alors, dit Aramis, cela va pour le mieux."
Il se mit a une table et ecrivit un petit mot qu'il cacheta avec
une bague, et donna le billet a Ketty.
"Maintenant, mon enfant, dit d'Artagnan, tu sais qu'il ne fait pas
meilleur ici pour nous que pour toi. Ainsi separons-nous. Nous
nous retrouverons dans des jours meilleurs.
-- Et dans quelque temps que nous nous retrouvions et dans quelque
lieu que ce soit, dit Ketty, vous me retrouverez vous aimant
encore comme je vous aime aujourd'hui."
"Serment de joueur", dit Athos pendant que d'Artagnan allait
reconduire Ketty sur l'escalier.
Un instant apres, les trois jeunes gens se separerent en prenant
rendez-vous a quatre heures chez Athos et en laissant Planchet
pour garder la maison.
Aramis rentra chez lui, et Athos et d'Artagnan s'inquieterent du
placement du saphir.
Comme l'avait prevu notre Gascon, on trouva facilement trois cents
pistoles sur la bague. De plus, le juif annonca que si on voulait
la lui vendre, comme elle lui ferait un pendant magnifique pour
des boucles d'oreilles, il en donnerait jusqu'a cinq cents
pistoles.
Athos et d'Artagnan, avec l'activite de deux soldats et la science
de deux connaisseurs, mirent trois heures a peine a acheter tout
l'equipement du mousquetaire. D'ailleurs Athos etait de bonne
composition et grand seigneur jusqu'au bout des ongles. Chaque
fois qu'une chose lui convenait, il payait le prix demande sans
essayer meme d'en rabattre. D'Artagnan voulait bien la-dessus
faire ses observations, mais Athos lui posait la main sur l'epaule
en souriant, et d'Artagnan comprenait que c'etait bon pour lui,
petit gentilhomme gascon, de marchander, mais non pour un homme
qui avait les airs d'un prince.
Le mousquetaire trouva un superbe cheval andalou, noir comme du
jais, aux narines de feu, aux jambes fines et elegantes, qui
prenait six ans. Il l'examina et le trouva sans defaut. On le lui
fit mille livres.
Peut-etre l'eut-il eu pour moins; mais tandis que d'Artagnan
discutait sur le prix avec le maquignon, Athos comptait les cent
pistoles sur la table.
Grimaud eut un cheval picard, trapu et fort, qui couta trois cents
livres.
Mais la selle de ce dernier cheval et les armes de Grimaud
achetees, il ne restait plus un sou des cent cinquante pistoles
d'Athos. D'Artagnan offrit a son ami de mordre une bouchee dans la
part qui lui revenait, quitte a lui rendre plus tard ce qu'il lui
aurait emprunte.
Mais Athos, pour toute reponse, se contenta de hausser les
epaules.
"Combien le juif donnait-il du saphir pour l'avoir en toute
propriete? demanda Athos.
-- Cinq cents pistoles.
-- C'est-a-dire, deux cents pistoles de plus; cent pistoles pour
vous, cent pistoles pour moi. Mais c'est une veritable fortune,
cela, mon ami, retournez chez le juif.
-- Comment, vous voulez...
-- Cette bague, decidement, me rappellerait de trop tristes
souvenirs; puis nous n'aurons jamais trois cents pistoles a lui
rendre, de sorte que nous perdrions deux mille livres a ce marche.
Allez lui dire que la bague est a lui, d'Artagnan, et revenez avec
les deux cents pistoles.
-- Reflechissez, Athos.
-- L'argent comptant est cher par le temps qui court, et il faut
savoir faire des sacrifices. Allez, d'Artagnan, allez; Grimaud
vous accompagnera avec son mousqueton."
Une demi-heure apres, d'Artagnan revint avec les deux mille livres
et sans qu'il lui fut arrive aucun accident.
Ce fut ainsi qu'Athos trouva dans son menage des ressources
auxquelles il ne s'attendait pas.
CHAPITRE XXXIX
UNE VISION
A quatre heures, les quatre amis etaient donc reunis chez Athos.
Leurs preoccupations sur l'equipement avaient tout a fait disparu,
et chaque visage ne conservait plus l'expression que de ses
propres et secretes inquietudes; car derriere tout bonheur present
est cachee une crainte a venir.
Tout a coup Planchet entra apportant deux lettres a l'adresse de
d'Artagnan.
L'une etait un petit billet gentiment plie en long avec un joli
cachet de cire verte sur lequel etait empreinte une colombe
rapportant un rameau vert.
L'autre etait une grande epitre carree et resplendissante des
armes terribles de Son Eminence le cardinal-duc.
A la vue de la petite lettre, le coeur de d'Artagnan bondit, car
il avait cru reconnaitre l'ecriture; et quoiqu'il n'eut vu cette
ecriture qu'une fois, la memoire en etait restee au plus profond
de son coeur.
Il prit donc la petite epitre et la decacheta vivement.
"Promenez-vous, lui disait-on, mercredi prochain, de six heures a
sept heures du soir, sur la route de Chaillot, et regardez avec
soin dans les carrosses qui passeront, mais si vous tenez a votre
vie et a celle des gens qui vous aiment, ne dites pas un mot, ne
faites pas un mouvement qui puisse faire croire que vous avez
reconnu celle qui s'expose a tout pour vous apercevoir un
instant."
Pas de signature.
"C'est un piege, dit Athos, n'y allez pas, d'Artagnan.
-- Cependant, dit d'Artagnan, il me semble bien reconnaitre
l'ecriture.
-- Elle est peut-etre contrefaite, reprit Athos; a six ou sept
heures, dans ce temps-ci, la route de Chaillot est tout a fait
deserte: autant que vous alliez vous promener dans la foret de
Bondy.
-- Mais si nous y allions tous! dit d'Artagnan; que diable! on ne
nous devorera point tous les quatre; plus, quatre laquais; plus,
les chevaux; plus, les armes.
-- Puis ce sera une occasion de montrer nos equipages, dit
Porthos.
-- Mais si c'est une femme qui ecrit, dit Aramis, et que cette
femme desire ne pas etre vue, songez que vous la compromettez,
d'Artagnan: ce qui est mal de la part d'un gentilhomme.
-- Nous resterons en arriere, dit Porthos, et lui seul s'avancera.
-- Oui, mais un coup de pistolet est bientot tire d'un carrosse
qui marche au galop.
-- Bah! dit d'Artagnan, on me manquera. Nous rejoindrons alors le
carrosse, et nous exterminerons ceux qui se trouvent dedans. Ce
sera toujours autant d'ennemis de moins.
-- Il a raison, dit Porthos; bataille; il faut bien essayer nos
armes d'ailleurs.
-- Bah! donnons-nous ce plaisir, dit Aramis de son air doux et
nonchalant.
-- Comme vous voudrez, dit Athos.
-- Messieurs, dit d'Artagnan, il est quatre heures et demie, et
nous avons le temps a peine d'etre a six heures sur la route de
Chaillot.
-- Puis, si nous sortions trop tard, dit Porthos, on ne nous
verrait pas, ce qui serait dommage. Allons donc nous appreter,
messieurs.
-- Mais cette seconde lettre, dit Athos, vous l'oubliez; il me
semble que le cachet indique cependant qu'elle merite bien d'etre
ouverte: quant a moi, je vous declare, mon cher d'Artagnan, que je
m'en soucie bien plus que du petit brimborion que vous venez tout
doucement de glisser sur votre coeur."
D'Artagnan rougit.
"Eh bien, dit le jeune homme, voyons, messieurs, ce que me veut
Son Eminence."
Et d'Artagnan decacheta la lettre et lut:
"M. d'Artagnan, garde du roi, compagnie des Essarts, est attendu
au Palais-Cardinal ce soir a huit heures.
"La Houdiniere,
"Capitaine des gardes."
"Diable! dit Athos, voici un rendez-vous bien autrement inquietant
que l'autre.
-- J'irai au second en sortant du premier, dit d'Artagnan: l'un
est pour sept heures, l'autre pour huit; il y aura temps pour
tout.
-- Hum! je n'irais pas, dit Aramis: un galant chevalier ne peut
manquer a un rendez-vous donne par une dame; mais un gentilhomme
prudent peut s'excuser de ne pas se rendre chez Son Eminence,
surtout lorsqu'il a quelque raison de croire que ce n'est pas pour
y recevoir des compliments.
-- Je suis de l'avis d'Aramis, dit Porthos.
-- Messieurs, repondit d'Artagnan, j'ai deja recu par M. de Cavois
pareille invitation de Son Eminence, je l'ai negligee, et le
lendemain il m'est arrive un grand malheur! Constance a disparu;
quelque chose qui puisse advenir, j'irai.
-- Si c'est un parti pris, dit Athos, faites.
-- Mais la Bastille? dit Aramis.
-- Bah! vous m'en tirerez, reprit d'Artagnan.
-- Sans doute, reprirent Aramis et Porthos avec un aplomb
admirable et comme si c'etait la chose la plus simple, sans doute
nous vous en tirerons; mais, en attendant, comme nous devons
partir apres-demain, vous feriez mieux de ne pas risquer cette
Bastille.
-- Faisons mieux, dit Athos, ne le quittons pas de la soiree,
attendons-le chacun a une porte du palais avec trois mousquetaires
derriere nous; si nous voyons sortir quelque voiture a portiere
fermee et a demi suspecte, nous tomberons dessus. Il y a longtemps
que nous n'avons eu maille a partir avec les gardes de M. le
cardinal, et M. de Treville doit nous croire morts.
-- Decidement, Athos, dit Aramis, vous etiez fait pour etre
general d'armee; que dites-vous du plan, messieurs?
-- Admirable! repeterent en choeur les jeunes gens.
-- Eh bien, dit Porthos, je cours a l'hotel, je previens nos
camarades de se tenir prets pour huit heures, le rendez-vous sera
sur la place du Palais-Cardinal; vous, pendant ce temps, faites
seller les chevaux par les laquais.
-- Mais moi, je n'ai pas de cheval, dit d'Artagnan; mais je vais
en faire prendre un chez M. de Treville.
-- C'est inutile, dit Aramis, vous prendrez un des miens.
-- Combien en avez-vous donc? demanda d'Artagnan.
-- Trois, repondit en souriant Aramis.
-- Mon cher! dit Athos, vous etes certainement le poete le mieux
monte de France et de Navarre.
-- Ecoutez, mon cher Aramis, vous ne saurez que faire de trois
chevaux, n'est-ce pas? je ne comprends pas meme que vous ayez
achete trois chevaux.
-- Aussi, je n'en ai achete que deux, dit Aramis.
-- Le troisieme vous est donc tombe du ciel?
-- Non, le troisieme m'a ete amene ce matin meme par un domestique
sans livree qui n'a pas voulu me dire a qui il appartenait et qui
m'a affirme avoir recu l'ordre de son maitre...
-- Ou de sa maitresse, interrompit d'Artagnan.
-- La chose n'y fait rien, dit Aramis en rougissant... et qui m'a
affirme, dis-je, avoir recu l'ordre de sa maitresse de mettre ce
cheval dans mon ecurie sans me dire de quelle part il venait.
-- Il n'y a qu'aux poetes que ces choses-la arrivent, reprit
gravement Athos.
-- Eh bien, en ce cas, faisons mieux, dit d'Artagnan; lequel des
deux chevaux monterez-vous: celui que vous avez achete, ou celui
qu'on vous a donne?
-- Celui que l'on m'a donne sans contredit; vous comprenez,
d'Artagnan, que je ne puis faire cette injure...
-- Au donateur inconnu, reprit d'Artagnan.
-- Ou a la donatrice mysterieuse, dit Athos.
-- Celui que vous avez achete vous devient donc inutile?
-- A peu pres.
-- Et vous l'avez choisi vous-meme?
-- Et avec le plus grand soin; la surete du cavalier, vous le
savez, depend presque toujours de son cheval!
-- Eh bien, cedez-le-moi pour le prix qu'il vous a coute!
-- J'allais vous l'offrir, mon cher d'Artagnan, en vous donnant
tout le temps qui vous sera necessaire pour me rendre cette
bagatelle.
-- Et combien vous coute-t-il?
-- Huit cents livres.
-- Voici quarante doubles pistoles, mon cher ami, dit d'Artagnan
en tirant la somme de sa poche; je sais que c'est la monnaie avec
laquelle on vous paie vos poemes.
-- Vous etes donc en fonds? dit Aramis.
-- Riche, richissime, mon cher!"
Et d'Artagnan fit sonner dans sa poche le reste de ses pistoles.
"Envoyez votre selle a l'Hotel des Mousquetaires, et l'on vous
amenera votre cheval ici avec les notres.
-- Tres bien; mais il est bientot cinq heures, hatons-nous."
Un quart d'heure apres, Porthos apparut a un bout de la rue Ferou
sur un genet magnifique; Mousqueton le suivait sur un cheval
d'Auvergne, petit, mais solide. Porthos resplendissait de joie et
d'orgueil.
En meme temps Aramis apparut a l'autre bout de la rue monte sur un
superbe coursier anglais; Bazin le suivait sur un cheval rouan,
tenant en laisse un vigoureux mecklembourgeois: c'etait la monture
de d'Artagnan.
Les deux mousquetaires se rencontrerent a la porte: Athos et
d'Artagnan les regardaient par la fenetre.
"Diable! dit Aramis, vous avez la un superbe cheval, mon cher
Porthos.
-- Oui, repondit Porthos; c'est celui qu'on devait m'envoyer tout
d'abord: une mauvaise plaisanterie du mari lui a substitue
l'autre; mais le mari a ete puni depuis et j'ai obtenu toute
satisfaction."
Planchet et Grimaud parurent alors a leur tour, tenant en main les
montures de leurs maitres; d'Artagnan et Athos descendirent, se
mirent en selle pres de leurs compagnons, et tous quatre se mirent
en marche: Athos sur le cheval qu'il devait a sa femme, Aramis sur
le cheval qu'il devait a sa maitresse, Porthos sur le cheval qu'il
devait a sa procureuse, et d'Artagnan sur le cheval qu'il devait a
sa bonne fortune, la meilleure maitresse qui soit.
Les valets suivirent.
Comme l'avait pense Porthos, la cavalcade fit bon effet; et si
Mme Coquenard s'etait trouvee sur le chemin de Porthos et eut pu
voir quel grand air il avait sur son beau genet d'Espagne, elle
n'aurait pas regrette la saignee qu'elle avait faite au coffre-
fort de son mari.
Pres du Louvre les quatre amis rencontrerent M. de Treville qui
revenait de Saint-Germain; il les arreta pour leur faire
compliment sur leur equipage, ce qui en un instant amena autour
d'eux quelques centaines de badauds.
D'Artagnan profita de la circonstance pour parler a M. de Treville
de la lettre au grand cachet rouge et aux armes ducales; il est
bien entendu que de l'autre il n'en souffla point mot.
M. de Treville approuva la resolution qu'il avait prise, et
l'assura que, si le lendemain il n'avait pas reparu, il saurait
bien le retrouver, lui, partout ou il serait.
En ce moment, l'horloge de la Samaritaine sonna six heures; les
quatre amis s'excuserent sur un rendez-vous, et prirent conge de
M. de Treville.
Un temps de galop les conduisit sur la route de Chaillot; le jour
commencait a baisser, les voitures passaient et repassaient;
d'Artagnan, garde a quelques pas par ses amis, plongeait ses
regards jusqu'au fond des carrosses, et n'y apercevait aucune
figure de connaissance.
Enfin, apres, un quart d'heure d'attente et comme le crepuscule
tombait tout a fait, une voiture apparut, arrivant au grand galop
par la route de Sevres; un pressentiment dit d'avance a d'Artagnan
que cette voiture renfermait la personne qui lui avait donne
rendez-vous: le jeune homme fut tout etonne lui-meme de sentir son
coeur battre si violemment. Presque aussitot une tete de femme
sortit par la portiere, deux doigts sur la bouche, comme pour
recommander le silence, ou comme pour envoyer un baiser;
d'Artagnan poussa un leger cri de joie, cette femme, ou plutot
cette apparition, car la voiture etait passee avec la rapidite
d'une vision, etait Mme Bonacieux.
Par un mouvement involontaire, et malgre la recommandation faite,
d'Artagnan lanca son cheval au galop et en quelques bonds
rejoignit la voiture; mais la glace de la portiere etait
hermetiquement fermee: la vision avait disparu.
D'Artagnan se rappela alors cette recommandation: "Si vous tenez a
votre vie et a celle des personnes qui vous aiment, demeurez
immobile et comme si vous n'aviez rien vu."
Il s'arreta donc, tremblant non pour lui, mais pour la pauvre
femme qui evidemment s'etait exposee a un grand peril en lui
donnant ce rendez-vous.
La voiture continua sa route toujours marchant a fond de train,
s'enfonca dans Paris et disparut.
D'Artagnan etait reste interdit a la meme place et ne sachant que
penser. Si c'etait Mme Bonacieux et si elle revenait a Paris,
pourquoi ce rendez-vous fugitif, pourquoi ce simple echange d'un
coup d'oeil, pourquoi ce baiser perdu? Si d'un autre cote ce
n'etait pas elle, ce qui etait encore bien possible, car le peu de
jour qui restait rendait une erreur facile, si ce n'etait pas
elle, ne serait-ce pas le commencement d'un coup de main monte
contre lui avec l'appat de cette femme pour laquelle on
connaissait son amour?
Les trois compagnons se rapprocherent de lui. Tous trois avaient
parfaitement vu une tete de femme apparaitre a la portiere, mais
aucun d'eux, excepte Athos, ne connaissait Mme Bonacieux. L'avis
d'Athos, au reste, fut que c'etait bien elle; mais moins preoccupe
que d'Artagnan de ce joli visage, il avait cru voir une seconde
tete, une tete d'homme au fond de la voiture.
"S'il en est ainsi, dit d'Artagnan, ils la transportent sans doute
d'une prison dans une autre. Mais que veulent-ils donc faire de
cette pauvre creature, et comment la rejoindrai-je jamais?
-- Ami, dit gravement Athos, rappelez-vous que les morts sont les
seuls qu'on ne soit pas expose a rencontrer sur la terre. Vous en
savez quelque chose ainsi que moi, n'est-ce pas? Or, si votre
maitresse n'est pas morte, si c'est elle que nous venons de voir,
vous la retrouverez un jour ou l'autre. Et peut-etre, mon Dieu,
ajouta-t-il avec un accent misanthropique qui lui etait propre,
peut etre plus tot que vous ne voudrez."
Sept heures et demie sonnerent, la voiture etait en retard d'une
vingtaine de minutes sur le rendez-vous donne. Les amis de
d'Artagnan lui rappelerent qu'il avait une visite a faire, tout en
lui faisant observer qu'il etait encore temps de s'en dedire.
Mais d'Artagnan etait a la fois entete et curieux. Il avait mis
dans sa tete qu'il irait au Palais-Cardinal, et qu'il saurait ce
que voulait lui dire Son Eminence. Rien ne put le faire changer de
resolution.
On arriva rue Saint-Honore, et place du Palais-Cardinal on trouva
les douze mousquetaires convoques qui se promenaient en attendant
leurs camarades. La seulement, on leur expliqua ce dont il etait
question.
D'Artagnan etait fort connu dans l'honorable corps des
mousquetaires du roi, ou l'on savait qu'il prendrait un jour sa
place; on le regardait donc d'avance comme un camarade. Il resulta
de ces antecedents que chacun accepta de grand coeur la mission
pour laquelle il etait convie; d'ailleurs il s'agissait, selon
toute probabilite, de jouer un mauvais tour a M. le cardinal et a
ses gens, et pour de pareilles expeditions, ces dignes
gentilshommes etaient toujours prets.
Athos les partagea donc en trois groupes, prit le commandement de
l'un, donna le second a Aramis et le troisieme a Porthos, puis
chaque groupe alla s'embusquer en face d'une sortie.
D'Artagnan, de son cote, entra bravement par la porte principale.
Quoiqu'il se sentit vigoureusement appuye, le jeune homme n'etait
pas sans inquietude en montant pas a pas le grand escalier. Sa
conduite avec Milady ressemblait tant soit peu a une trahison, et
il se doutait des relations politiques qui existaient entre cette
femme et le cardinal; de plus, de Wardes, qu'il avait si mal
accommode, etait des fideles de Son Eminence, et d'Artagnan savait
que si Son Eminence etait terrible a ses ennemis, elle etait fort
attachee a ses amis.
"Si de Wardes a raconte toute notre affaire au cardinal, ce qui
n'est pas douteux, et s'il m'a reconnu, ce qui est probable, je
dois me regarder a peu pres comme un homme condamne, disait
d'Artagnan en secouant la tete. Mais pourquoi a-t-il attendu
jusqu'aujourd'hui? C'est tout simple, Milady aura porte plainte
contre moi avec cette hypocrite douleur qui la rend si
interessante, et ce dernier crime aura fait deborder le vase.
"Heureusement, ajouta-t-il, mes bons amis sont en bas, et ils ne
me laisseront pas emmener sans me defendre. Cependant la compagnie
des mousquetaires de M. de Treville ne peut pas faire a elle seule
la guerre au cardinal, qui dispose des forces de toute la France,
et devant lequel la reine est sans pouvoir et le roi sans volonte.
D'Artagnan, mon ami, tu es brave, tu as d'excellentes qualites,
mais les femmes te perdront!"
Il en etait a cette triste conclusion lorsqu'il entra dans
l'antichambre. Il remit sa lettre a l'huissier de service qui le
fit passer dans la salle d'attente et s'enfonca dans l'interieur
du palais.
Dans cette salle d'attente etaient cinq ou six gardes de M. le
cardinal, qui, reconnaissant d'Artagnan et sachant que c'etait lui
qui avait blesse Jussac, le regarderent en souriant d'un singulier
sourire.
Ce sourire parut a d'Artagnan d'un mauvais augure; seulement,
comme notre Gascon n'etait pas facile a intimider, ou que plutot,
grace a un grand orgueil naturel aux gens de son pays, il ne
laissait pas voir facilement ce qui se passait dans son ame, quand
ce qui s'y passait ressemblait a de la crainte, il se campa
fierement devant MM. les gardes et attendit la main sur la hanche,
dans une attitude qui ne manquait pas de majeste.
L'huissier rentra et fit signe a d'Artagnan de le suivre. Il
sembla au jeune homme que les gardes, en le regardant s'eloigner,
chuchotaient entre eux.
Il suivit un corridor, traversa un grand salon, entra dans une
bibliotheque, et se trouva en face d'un homme assis devant un
bureau et qui ecrivait.
L'huissier l'introduisit et se retira sans dire une parole.
D'Artagnan crut d'abord qu'il avait affaire a quelque juge
examinant son dossier, mais il s'apercut que l'homme de bureau
ecrivait ou plutot corrigeait des lignes d'inegales longueurs, en
scandant des mots sur ses doigts; il vit qu'il etait en face d'un
poete. Au bout d'un instant, le poete ferma son manuscrit sur la
couverture duquel etait ecrit: _Mirame_, tragedie en cinq actes,
et leva la tete.
D'Artagnan reconnut le cardinal.
CHAPITRE XL
LE CARDINAL
Le cardinal appuya son coude sur son manuscrit, sa joue sur sa
main, et regarda un instant le jeune homme. Nul n'avait l'oeil
plus profondement scrutateur que le cardinal de Richelieu, et
d'Artagnan sentit ce regard courir par ses veines comme une
fievre.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30 |
31 |
32 | 33 |
34 |
35 |
36 |
37 |
38 |
39 |
40 |
41 |
42 |
43 |
44 |
45 |
46 |
47 |
48 |
49 |
50 |
51 |
52 |
53