Les trois mousquetaires written by Alexandre Dumas
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Alexandre Dumas >> Les trois mousquetaires
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Si peu sensible que fut le coeur de d'Artagnan, il se sentit
attendri par cette douleur muette; mais il tenait trop a ses
projets et surtout a celui-ci, pour rien changer au programme
qu'il avait fait d'avance. Il ne laissa donc a Ketty aucun espoir
de le flechir, seulement il lui presenta son action comme une
simple vengeance.
Cette vengeance, au reste, devenait d'autant plus facile, que
Milady, sans doute pour cacher sa rougeur a son amant, avait
recommande a Ketty d'eteindre toutes les lumieres dans
l'appartement, et meme dans sa chambre, a elle. Avant le jour,
M. de Wardes devait sortir, toujours dans l'obscurite.
Au bout d'un instant on entendit Milady qui rentrait dans sa
chambre. D'Artagnan s'elanca aussitot dans son armoire. A peine y
etait-il blotti que la sonnette se fit entendre.
Ketty entra chez sa maitresse, et ne laissa point la porte
ouverte; mais la cloison etait si mince, que l'on entendait a peu
pres tout ce qui se disait entre les deux femmes.
Milady semblait ivre de joie, elle se faisait repeter par Ketty
les moindres details de la pretendue entrevue de la soubrette avec
de Wardes, comment il avait recu sa lettre, comment il avait
repondu, quelle etait l'expression de son visage, s'il paraissait
bien amoureux; et a toutes ces questions la pauvre Ketty, forcee
de faire bonne contenance, repondait d'une voix etouffee dont sa
maitresse ne remarquait meme pas l'accent douloureux, tant le
bonheur est egoiste.
Enfin, comme l'heure de son entretien avec le comte approchait,
Milady fit en effet tout eteindre chez elle, et ordonna a Ketty de
rentrer dans sa chambre, et d'introduire de Wardes aussitot qu'il
se presenterait.
L'attente de Ketty ne fut pas longue. A peine d'Artagnan eut-il vu
par le trou de la serrure de son armoire que tout l'appartement
etait dans l'obscurite, qu'il s'elanca de sa cachette au moment
meme ou Ketty refermait la porte de communication.
"Qu'est-ce que ce bruit? demanda Milady.
-- C'est moi, dit d'Artagnan a demi-voix; moi, le comte de Wardes.
-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! murmura Ketty, il n'a pas meme pu
attendre l'heure qu'il avait fixee lui-meme!
-- Eh bien, dit Milady d'une voix tremblante, pourquoi n'entre-t-
il pas? Comte, comte, ajouta-t-elle, vous savez bien que je vous
attends!"
A cet appel, d'Artagnan eloigna doucement Ketty et s'elanca dans
la chambre de Milady.
Si la rage et la douleur doivent torturer une ame, c'est celle de
l'amant qui recoit sous un nom qui n'est pas le sien des
protestations d'amour qui s'adressent a son heureux rival.
D'Artagnan etait dans une situation douloureuse qu'il n'avait pas
prevue, la jalousie le mordait au coeur, et il souffrait presque
autant que la pauvre Ketty, qui pleurait en ce meme moment dans la
chambre voisine.
"Oui, comte, disait Milady de sa plus douce voix en lui serrant
tendrement la main dans les siennes; oui, je suis heureuse de
l'amour que vos regards et vos paroles m'ont exprime chaque fois
que nous nous sommes rencontres. Moi aussi, je vous aime. Oh!
demain, demain, je veux quelque gage de vous qui me prouve que
vous pensez a moi, et comme vous pourriez m'oublier, tenez."
Et elle passa une bague de son doigt a celui de d'Artagnan.
D'Artagnan se rappela avoir vu cette bague a la main de Milady:
c'etait un magnifique saphir entoure de brillants.
Le premier mouvement de d'Artagnan fut de le lui rendre, mais
Milady ajouta:
"Non, non; gardez cette bague pour l'amour de moi. Vous me rendez
d'ailleurs, en l'acceptant, ajouta-t-elle d'une voix emue, un
service bien plus grand que vous ne sauriez l'imaginer."
"Cette femme est pleine de mysteres", murmura en lui-meme
d'Artagnan.
En ce moment il se sentit pret a tout reveler. Il ouvrit la bouche
pour dire a Milady qui il etait, et dans quel but de vengeance il
etait venu, mais elle ajouta:
"Pauvre ange, que ce monstre de Gascon a failli tuer!"
Le monstre, c'etait lui.
"Oh! continua Milady, est-ce que vos blessures vous font encore
souffrir?
-- Oui, beaucoup, dit d'Artagnan, qui ne savait trop que repondre.
-- Soyez tranquille, murmura Milady, je vous vengerai, moi et
cruellement!"
"Peste! se dit d'Artagnan, le moment des confidences n'est pas
encore venu."
Il fallut quelque temps a d'Artagnan pour se remettre de ce petit
dialogue: mais toutes les idees de vengeance qu'il avait apportees
s'etaient completement evanouies. Cette femme exercait sur lui une
incroyable puissance, il la haissait et l'adorait a la fois, il
n'avait jamais cru que deux sentiments si contraires pussent
habiter dans le meme coeur, et en se reunissant, former un amour
etrange et en quelque sorte diabolique.
Cependant une heure venait de sonner; il fallut se separer;
d'Artagnan, au moment de quitter Milady, ne sentit plus qu'un vif
regret de s'eloigner, et, dans l'adieu passionne qu'ils
s'adresserent reciproquement, une nouvelle entrevue fut convenue
pour la semaine suivante. La pauvre Ketty esperait pouvoir
adresser quelques mots a d'Artagnan lorsqu'il passerait dans sa
chambre; mais Milady le reconduisit elle-meme dans l'obscurite et
ne le quitta que sur l'escalier.
Le lendemain au matin, d'Artagnan courut chez Athos. Il etait
engage dans une si singuliere aventure qu'il voulait lui demander
conseil. Il lui raconta tout: Athos fronca plusieurs fois le
sourcil.
"Votre Milady, lui dit-il, me parait une creature infame, mais
vous n'en avez pas moins eu tort de la tromper: vous voila d'une
facon ou d'une autre une ennemie terrible sur les bras."
Et tout en lui parlant, Athos regardait avec attention le saphir
entoure de diamants qui avait pris au doigt de d'Artagnan la place
de la bague de la reine, soigneusement remise dans un ecrin.
"Vous regardez cette bague? dit le Gascon tout glorieux d'etaler
aux regards de ses amis un si riche present.
-- Oui, dit Athos, elle me rappelle un bijou de famille.
-- Elle est belle, n'est-ce pas? dit d'Artagnan.
-- Magnifique! repondit Athos; je ne croyais pas qu'il existat
deux saphirs d'une si belle eau. L'avez-vous donc troquee contre
votre diamant?
-- Non, dit d'Artagnan; c'est un cadeau de ma belle Anglaise, ou
plutot de ma belle Francaise: car, quoique je ne le lui aie point
demande, je suis convaincu qu'elle est nee en France.
-- Cette bague vous vient de Milady? s'ecria Athos avec une voix
dans laquelle il etait facile de distinguer une grande emotion.
-- D'elle-meme; elle me l'a donnee cette nuit.
-- Montrez-moi donc cette bague, dit Athos.
-- La voici", repondit d'Artagnan en la tirant de son doigt.
Athos l'examina et devint tres pale, puis il l'essaya a
l'annulaire de sa main gauche; elle allait a ce doigt comme si
elle eut ete faite pour lui. Un nuage de colere et de vengeance
passa sur le front ordinairement calme du gentilhomme.
"Il est impossible que ce soit la meme, dit-il; comment cette
bague se trouverait-elle entre les mains de Milady Clarick? Et
cependant il est bien difficile qu'il y ait entre deux bijoux une
pareille ressemblance.
-- Connaissez-vous cette bague? demanda d'Artagnan.
-- J'avais cru la reconnaitre, dit Athos, mais sans doute que je
me trompais."
Et il la rendit a d'Artagnan, sans cesser cependant de la
regarder.
"Tenez, dit-il au bout d'un instant, d'Artagnan, otez cette bague
de votre doigt ou tournez-en le chaton en dedans; elle me rappelle
de si cruels souvenirs, que je n'aurais pas ma tete pour causer
avec vous. Ne veniez-vous pas me demander des conseils, ne me
disiez-vous point que vous etiez embarrasse sur ce que vous deviez
faire?... Mais attendez... rendez-moi ce saphir: celui dont je
voulais parler doit avoir une de ses faces eraillee par suite d'un
accident."
D'Artagnan tira de nouveau la bague de son doigt et la rendit a
Athos.
Athos tressaillit:
"Tenez, dit-il, voyez, n'est-ce pas etrange?"
Et il montrait a d'Artagnan cette egratignure qu'il se rappelait
devoir exister.
"Mais de qui vous venait ce saphir, Athos?
-- De ma mere, qui le tenait de sa mere a elle. Comme je vous le
dis, c'est un vieux bijou... qui ne devait jamais sortir de la
famille.
-- Et vous l'avez... vendu? demanda avec hesitation d'Artagnan.
-- Non, reprit Athos avec un singulier sourire; je l'ai donne
pendant une nuit d'amour, comme il vous a ete donne a vous."
D'Artagnan resta pensif a son tour, il lui semblait voir dans
l'ame de Milady des abimes dont les profondeurs etaient sombres et
inconnues.
Il remit la bague non pas a son doigt, mais dans sa poche.
"Ecoutez, lui dit Athos en lui prenant la main, vous savez si je
vous aime, d'Artagnan; j'aurais un fils que je ne l'aimerais pas
plus que vous. Eh bien, croyez-moi, renoncez a cette femme. Je ne
la connais pas, mais une espece d'intuition me dit que c'est une
creature perdue, et qu'il y a quelque chose de fatal en elle.
-- Et vous avez raison, dit d'Artagnan. Aussi, je m'en separe; je
vous avoue que cette femme m'effraie moi-meme.
-- Aurez-vous ce courage? dit Athos.
-- Je l'aurai, repondit d'Artagnan, et a l'instant meme.
-- Eh bien, vrai, mon enfant, vous avez raison, dit le gentilhomme
en serrant la main du Gascon avec une affection presque
paternelle; que Dieu veuille que cette femme, qui est a peine
entree dans votre vie, n'y laisse pas une trace funeste!"
Et Athos salua d'Artagnan de la tete, en homme qui veut faire
comprendre qu'il n'est pas fache de rester seul avec ses pensees.
En rentrant chez lui d'Artagnan trouva Ketty, qui l'attendait. Un
mois de fievre n'eut pas plus change la pauvre enfant qu'elle ne
l'etait pour cette nuit d'insomnie et de douleur.
Elle etait envoyee par sa maitresse au faux de Wardes. Sa
maitresse etait folle d'amour, ivre de joie: elle voulait savoir
quand le comte lui donnerait une seconde entrevue.
Et la pauvre Ketty, pale et tremblante, attendait la reponse de
d'Artagnan.
Athos avait une grande influence sur le jeune homme: les conseils
de son ami joints aux cris de son propre coeur l'avaient
determine, maintenant que son orgueil etait sauve et sa vengeance
satisfaite, a ne plus revoir Milady. Pour toute reponse il prit
donc une plume et ecrivit la lettre suivante:
"Ne comptez pas sur moi, madame, pour le prochain rendez-vous:
depuis ma convalescence j'ai tant d'occupations de ce genre qu'il
m'a fallu y mettre un certain ordre. Quand votre tour viendra,
j'aurai l'honneur de vous en faire part.
"Je vous baise les mains.
"Comte de Wardes."
Du saphir pas un mot: le Gascon voulait-il garder une arme contre
Milady? ou bien, soyons franc, ne conservait-il pas ce saphir
comme une derniere ressource pour l'equipement?
On aurait tort au reste de juger les actions d'une epoque au point
de vue d'une autre epoque. Ce qui aujourd'hui serait regarde comme
une honte pour un galant homme etait dans ce temps une chose toute
simple et toute naturelle, et les cadets des meilleures familles
se faisaient en general entretenir par leurs maitresses.
D'Artagnan passa sa lettre tout ouverte a Ketty, qui la lut
d'abord sans la comprendre et qui faillit devenir folle de joie en
la relisant une seconde fois.
Ketty ne pouvait croire a ce bonheur: d'Artagnan fut force de lui
renouveler de vive voix les assurances que la lettre lui donnait
par ecrit; et quel que fut, avec le caractere emporte de Milady,
le danger que courut la pauvre enfant a remettre ce billet a sa
maitresse, elle n'en revint pas moins place Royale de toute la
vitesse de ses jambes.
Le coeur de la meilleure femme est impitoyable pour les douleurs
d'une rivale.
Milady ouvrit la lettre avec un empressement egal a celui que
Ketty avait mis a l'apporter, mais au premier mot qu'elle lut,
elle devint livide; puis elle froissa le papier; puis elle se
retourna avec un eclair dans les yeux du cote de Ketty.
"Qu'est-ce que cette lettre? dit-elle.
-- Mais c'est la reponse a celle de madame, repondit Ketty toute
tremblante.
-- Impossible! s'ecria Milady; impossible qu'un gentilhomme ait
ecrit a une femme une pareille lettre!"
Puis tout a coup tressaillant:
"Mon Dieu! dit-elle, saurait-il..." Et elle s'arreta.
Ses dents grincaient, elle etait couleur de cendre: elle voulut
faire un pas vers la fenetre pour aller chercher de l'air; mais
elle ne put qu'etendre les bras, les jambes lui manquerent, et
elle tomba sur un fauteuil.
Ketty crut qu'elle se trouvait mal et se precipita pour ouvrir son
corsage. Mais Milady se releva vivement:
"Que me voulez-vous? dit-elle, et pourquoi portez-vous la main sur
moi?
-- J'ai pense que madame se trouvait mal et j'ai voulu lui porter
secours, repondit la suivante tout epouvantee de l'expression
terrible qu'avait prise la figure de sa maitresse.
-- Me trouver mal, moi? moi? me prenez-vous pour une femmelette?
Quand on m'insulte, je ne me trouve pas mal, je me venge,
entendez-vous!"
Et de la main elle fit signe a Ketty de sortir.
CHAPITRE XXXVI
REVE DE VENGEANCE
Le soir Milady donna l'ordre d'introduire M. d'Artagnan aussitot
qu'il viendrait, selon son habitude. Mais il ne vint pas.
Le lendemain Ketty vint voir de nouveau le jeune homme et lui
raconta tout ce qui s'etait passe la veille: d'Artagnan sourit;
cette jalouse colere de Milady, c'etait sa vengeance.
Le soir Milady fut plus impatiente encore que la veille, elle
renouvela l'ordre relatif au Gascon; mais comme la veille elle
l'attendit inutilement.
Le lendemain Ketty se presenta chez d'Artagnan, non plus joyeuse
et alerte comme les deux jours precedents, mais au contraire
triste a mourir.
D'Artagnan demanda a la pauvre fille ce qu'elle avait; mais celle-
ci, pour toute reponse, tira une lettre de sa poche et la lui
remit.
Cette lettre etait de l'ecriture de Milady: seulement cette fois
elle etait bien a l'adresse de d'Artagnan et non a celle de
M. de Wardes.
Il l'ouvrit et lut ce qui suit:
"Cher monsieur d'Artagnan, c'est mal de negliger ainsi ses amis,
surtout au moment ou l'on va les quitter pour si longtemps. Mon
beau-frere et moi nous avons attendu hier et avant-hier
inutilement. En sera-t-il de meme ce soir?
"Votre bien reconnaissante,
"Lady Clarick."
"C'est tout simple, dit d'Artagnan, et je m'attendais a cette
lettre. Mon credit hausse de la baisse du comte de Wardes.
-- Est-ce que vous irez? demanda Ketty.
-- Ecoute, ma chere enfant, dit le Gascon, qui cherchait a
s'excuser a ses propres yeux de manquer a la promesse qu'il avait
faite a Athos, tu comprends qu'il serait impolitique de ne pas se
rendre a une invitation si positive. Milady, en ne me voyant pas
revenir, ne comprendrait rien a l'interruption de mes visites,
elle pourrait se douter de quelque chose, et qui peut dire
jusqu'ou irait la vengeance d'une femme de cette trempe?
-- Oh! mon Dieu! dit Ketty, vous savez presenter les choses de
facon que vous avez toujours raison. Mais vous allez encore lui
faire la cour; et si cette fois vous alliez lui plaire sous votre
veritable nom et votre vrai visage, ce serait bien pis que la
premiere fois!"
L'instinct faisait deviner a la pauvre fille une partie de ce qui
allait arriver.
D'Artagnan la rassura du mieux qu'il put et lui promit de rester
insensible aux seductions de Milady.
Il lui fit repondre qu'il etait on ne peut plus reconnaissant de
ses bontes et qu'il se rendrait a ses ordres; mais il n'osa lui
ecrire de peur de ne pouvoir, a des yeux aussi exerces que ceux de
Milady, deguiser suffisamment son ecriture.
A neuf heures sonnant, d'Artagnan etait place Royale. Il etait
evident que les domestiques qui attendaient dans l'antichambre
etaient prevenus, car aussitot que d'Artagnan parut, avant meme
qu'il eut demande si Milady etait visible, un d'eux courut
l'annoncer.
"Faites entrer", dit Milady d'une voix breve, mais si percante que
d'Artagnan l'entendit de l'antichambre.
On l'introduisit.
"Je n'y suis pour personne, dit Milady; entendez-vous, pour
personne."
Le laquais sortit.
D'Artagnan jeta un regard curieux sur Milady: elle etait pale et
avait les yeux fatigues, soit par les larmes, soit par l'insomnie.
On avait avec intention diminue le nombre habituel des lumieres,
et cependant la jeune femme ne pouvait arriver a cacher les traces
de la fievre qui l'avait devoree depuis deux jours.
D'Artagnan s'approcha d'elle avec sa galanterie ordinaire; elle
fit alors un effort supreme pour le recevoir, mais jamais
physionomie plus bouleversee ne dementit sourire plus aimable.
Aux questions que d'Artagnan lui fit sur sa sante:
"Mauvaise, repondit-elle, tres mauvaise.
-- Mais alors, dit d'Artagnan, je suis indiscret, vous avez besoin
de repos sans doute et je vais me retirer.
-- Non pas, dit Milady; au contraire, restez, monsieur d'Artagnan,
votre aimable compagnie me distraira."
"Oh! oh! pensa d'Artagnan, elle n'a jamais ete si charmante,
defions-nous."
Milady prit l'air le plus affectueux qu'elle put prendre, et donna
tout l'eclat possible a sa conversation. En meme temps cette
fievre qui l'avait abandonnee un instant revenait rendre l'eclat a
ses yeux, le coloris a ses joues, le carmin a ses levres.
D'Artagnan retrouva la Circe qui l'avait deja enveloppe de ses
enchantements. Son amour, qu'il croyait eteint et qui n'etait
qu'assoupi, se reveilla dans son coeur. Milady souriait et
d'Artagnan sentait qu'il se damnerait pour ce sourire.
Il y eut un moment ou il sentit quelque chose comme un remords de
ce qu'il avait fait contre elle.
Peu a peu Milady devint plus communicative. Elle demanda a
d'Artagnan s'il avait une maitresse.
"Helas! dit d'Artagnan de l'air le plus sentimental qu'il put
prendre, pouvez-vous etre assez cruelle pour me faire une pareille
question, a moi qui, depuis que je vous ai vue, ne respire et ne
soupire que par vous et pour vous!"
Milady sourit d'un etrange sourire.
"Ainsi vous m'aimez? dit-elle.
-- Ai-je besoin de vous le dire, et ne vous en etes-vous point
apercue?
-- Si fait; mais, vous le savez, plus les coeurs sont fiers, plus
ils sont difficiles a prendre.
-- Oh! les difficultes ne m'effraient pas, dit d'Artagnan; il n'y
a que les impossibilites qui m'epouvantent.
-- Rien n'est impossible, dit Milady, a un veritable amour.
-- Rien, madame?
-- Rien", reprit Milady.
"Diable! reprit d'Artagnan a part lui, la note est changee.
Deviendrait-elle amoureuse de moi, par hasard, la capricieuse, et
serait-elle disposee a me donner a moi-meme quelque autre saphir
pareil a celui qu'elle m'a donne me prenant pour de Wardes?"
D'Artagnan rapprocha vivement son siege de celui de Milady.
"Voyons, dit-elle, que feriez-vous bien pour prouver cet amour
dont vous parlez?
-- Tout ce qu'on exigerait de moi. Qu'on ordonne, et je suis pret.
-- A tout?
-- A tout! s'ecria d'Artagnan qui savait d'avance qu'il n'avait
pas grand-chose a risquer en s'engageant ainsi.
-- Eh bien, causons un peu, dit a son tour Milady en rapprochant
son fauteuil de la chaise de d'Artagnan.
-- Je vous ecoute, madame", dit celui-ci.
Milady resta un instant soucieuse et comme indecise puis
paraissant prendre une resolution:
"J'ai un ennemi, dit-elle.
-- Vous, madame! s'ecria d'Artagnan jouant la surprise, est-ce
possible, mon Dieu? belle et bonne comme vous l'etes!
-- Un ennemi mortel.
-- En verite?
-- Un ennemi qui m'a insultee si cruellement que c'est entre lui
et moi une guerre a mort. Puis-je compter sur vous comme
auxiliaire?"
D'Artagnan comprit sur-le-champ ou la vindicative creature en
voulait venir.
"Vous le pouvez, madame, dit-il avec emphase, mon bras et ma vie
vous appartiennent comme mon amour.
Alors, dit Milady, puisque vous etes aussi genereux qu'amoureux...
Elle s'arreta.
"Eh bien? demanda d'Artagnan.
-- Eh bien, reprit Milady apres un moment de silence, cessez des
aujourd'hui de parler d'impossibilites.
-- Ne m'accablez pas de mon bonheur", s'ecria d'Artagnan en se
precipitant a genoux et en couvrant de baisers les mains qu'on lui
abandonnait.
-- Venge-moi de cet infame de Wardes, murmura Milady entre ses
dents, et je saurai bien me debarrasser de toi ensuite, double
sot, lame d'epee vivante!
-- Tombe volontairement entre mes bras apres m'avoir raille si
effrontement, hypocrite et dangereuse femme, pensait d'Artagnan de
son cote, et ensuite je rirai de toi avec celui que tu veux tuer
par ma main."
D'Artagnan releva la tete.
"Je suis pret, dit-il.
-- Vous m'avez donc comprise, cher monsieur d'Artagnan! dit
Milady.
-- Je devinerais un de vos regards.
-- Ainsi vous emploieriez pour moi votre bras, qui s'est deja
acquis tant de renommee?
A l'instant meme.
Mais moi, dit Milady, comment paierai-je un pareil service; je
connais les amoureux, ce sont des gens qui ne font rien pour rien?
-- Vous savez la seule reponse que je desire, dit d'Artagnan, la
seule qui soit digne de vous et de moi!"
Et il l'attira doucement vers lui.
Elle resista a peine.
"Interesse! dit-elle en souriant.
-- Ah! s'ecria d'Artagnan veritablement emporte par la passion que
cette femme avait le don d'allumer dans son coeur, ah! c'est que
mon bonheur me parait invraisemblable, et qu'ayant toujours peur
de le voir s'envoler comme un reve, j'ai hate d'en faire une
realite.
-- Eh bien, meritez donc ce pretendu bonheur.
-- Je suis a vos ordres, dit d'Artagnan.
-- Bien sur? fit Milady avec un dernier doute.
-- Nommez-moi l'infame qui a pu faire pleurer vos beaux yeux.
-- Qui vous dit que j'ai pleure? dit-elle.
-- Il me semblait...
-- Les femmes comme moi ne pleurent pas, dit Milady.
-- Tant mieux! Voyons, dites-moi comment il s'appelle.
-- Songez que son nom c'est tout mon secret.
-- Il faut cependant que je sache son nom.
-- Oui, il le faut; voyez si j'ai confiance en vous!
-- Vous me comblez de joie. Comment s'appelle-t-il?
-- Vous le connaissez.
-- Vraiment?
-- Oui.
-- Ce n'est pas un de mes amis? reprit d'Artagnan en jouant
l'hesitation pour faire croire a son ignorance.
-- Si c'etait un de vos amis, vous hesiteriez donc?" s'ecria
Milady. Et un eclair de menace passa dans ses yeux.
"Non, fut-ce mon frere!" s'ecria d'Artagnan comme emporte par
l'enthousiasme.
Notre Gascon s'avancait sans risque; car il savait ou il allait.
"J'aime votre devouement, dit Milady.
-- Helas! n'aimez-vous que cela en moi? demanda d'Artagnan.
-- Je vous aime aussi, vous", dit-elle en lui prenant la main.
Et l'ardente pression fit frissonner d'Artagnan, comme si, par le
toucher, cette fievre qui brulait Milady le gagnait lui-meme.
"Vous m'aimez, vous! s'ecria-t-il. Oh! si cela etait, ce serait a
en perdre la raison."
Et il l'enveloppa de ses deux bras. Elle n'essaya point d'ecarter
ses levres de son baiser, seulement elle ne le lui rendit pas.
Ses levres etaient froides: il sembla a d'Artagnan qu'il venait
d'embrasser une statue.
Il n'en etait pas moins ivre de joie, electrise d'amour, il
croyait presque a la tendresse de Milady; il croyait presque au
crime de de Wardes. Si de Wardes eut ete en ce moment sous sa
main, il l'eut tue.
Milady saisit l'occasion.
"Il s'appelle..., dit-elle a son tour.
-- De Wardes, je le sais, s'ecria d'Artagnan.
-- Et comment le savez-vous?" demanda Milady en lui saisissant les
deux mains et en essayant de lire par ses yeux jusqu'au fond de
son ame.
D'Artagnan sentit qu'il s'etait laisse emporter, et qu'il avait
fait une faute.
"Dites, dites, mais dites donc! repetait Milady, comment le savez-
vous?
-- Comment je le sais? dit d'Artagnan.
-- Oui.
-- Je le sais, parce que, hier, de Wardes, dans un salon ou
j'etais, a montre une bague qu'il a dit tenir de vous.
-- Le miserable!" s'ecria Milady.
L'epithete, comme on le comprend bien, retentit jusqu'au fond du
coeur de d'Artagnan.
"Eh bien? continua-t-elle.
-- Eh bien, je vous vengerai de ce miserable, reprit d'Artagnan en
se donnant des airs de don Japhet d'Armenie.
-- Merci, mon brave ami! s'ecria Milady; et quand serai-je vengee?
-- Demain, tout de suite, quand vous voudrez."
Milady allait s'ecrier: "Tout de suite"; mais elle reflechit
qu'une pareille precipitation serait peu gracieuse pour
d'Artagnan.
D'ailleurs, elle avait mille precautions a prendre, mille conseils
a donner a son defenseur, pour qu'il evitat les explications
devant temoins avec le comte. Tout cela se trouva prevu par un mot
de d'Artagnan.
"Demain, dit-il, vous serez vengee ou je serai mort.
-- Non! dit-elle, vous me vengerez; mais vous ne mourrez pas.
C'est un lache.
-- Avec les femmes peut-etre, mais pas avec les hommes. J'en sais
quelque chose, moi.
-- Mais il me semble que dans votre lutte avec lui, vous n'avez
pas eu a vous plaindre de la fortune.
-- La fortune est une courtisane: favorable hier, elle peut me
trahir demain.
-- Ce qui veut dire que vous hesitez maintenant.
-- Non, je n'hesite pas, Dieu m'en garde; mais serait-il juste de
me laisser aller a une mort possible sans m'avoir donne au moins
un peu plus que de l'espoir?"
Milady repondit par un coup d'oeil qui voulait dire:
"N'est-ce que cela? parlez donc."
Puis, accompagnant le coup d'oeil de paroles explicatives.
"C'est trop juste, dit-elle tendrement.
-- Oh! vous etes un ange, dit le jeune homme.
-- Ainsi, tout est convenu? dit-elle.
-- Sauf ce que je vous demande, chere ame!
-- Mais, lorsque je vous dis que vous pouvez vous fier a ma
tendresse?
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