Les trois mousquetaires written by Alexandre Dumas
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Alexandre Dumas >> Les trois mousquetaires
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"Oui, monsieur, nous sommes cousins, dit sans se deconcerter
Porthos, qui, d'ailleurs, n'avait jamais compte etre recu par le
mari avec enthousiasme.
-- Par les femmes, je crois?" dit malicieusement le procureur.
Porthos ne sentit point cette raillerie et la prit pour une
naivete dont il rit dans sa grosse moustache. Mme Coquenard, qui
savait que le procureur naif etait une variete for rare dans
l'espece, sourit un peu et rougit beaucoup.
Maitre Coquenard avait, des l'arrivee de Porthos, jete les yeux
avec inquietude sur une grande armoire placee en face de son
bureau de chene. Porthos comprit que cette armoire, quoiqu'elle ne
repondit point par la forme a celle qu'il avait vue dans ses
songes, devait etre le bienheureux bahut, et il s'applaudit de ce
que la realite avait six pieds de plus en hauteur que le reve.
Maitre Coquenard ne poussa pas plus loin ses investigations
genealogiques, mais en ramenant son regard inquiet de l'armoire
sur Porthos, il se contenta de dire:
"Monsieur notre cousin, avant son depart pour la campagne, nous
fera bien la grace de diner une fois avec nous, n'est-ce pas,
madame Coquenard!"
Cette fois, Porthos recut le coup en plein estomac et le sentit;
il parait que de son cote Mme Coquenard non plus n'y fut pas
insensible, car elle ajouta:
"Mon cousin ne reviendra pas s'il trouve que nous le traitons mal;
mais, dans le cas contraire, il a trop peu de temps a passer a
Paris, et par consequent a nous voir, pour que nous ne lui
demandions pas presque tous les instants dont il peut disposer
jusqu'a son depart.
-- Oh! mes jambes, mes pauvres jambes! ou etes-vous?" murmura
Coquenard. Et il essaya de sourire.
Ce secours qui etait arrive a Porthos au moment ou il etait
attaque dans ses esperances gastronomiques inspira au mousquetaire
beaucoup de reconnaissance pour sa procureuse.
Bientot l'heure du diner arriva. On passa dans la salle a manger,
grande piece noire qui etait situee en face de la cuisine.
Les clercs, qui, a ce qu'il parait, avaient senti dans la maison
des parfums inaccoutumes, etaient d'une exactitude militaire, et
tenaient en main leurs tabourets, tout prets qu'ils etaient a
s'asseoir. On les voyait d'avance remuer les machoires avec des
dispositions effrayantes.
"Tudieu! pensa Porthos en jetant un regard sur les trois affames,
car le saute-ruisseau n'etait pas, comme on le pense bien, admis
aux honneurs de la table magistrale; tudieu! a la place de mon
cousin, je ne garderais pas de pareils gourmands. On dirait des
naufrages qui n'ont pas mange depuis six semaines."
Maitre Coquenard entra, pousse sur son fauteuil a roulettes par
Mme Coquenard, a qui Porthos, a son tour, vint en aide pour rouler
son mari jusqu'a la table.
A peine entre, il remua le nez et les machoires a l'exemple de ses
clercs.
"Oh! oh! dit-il, voici un potage qui est engageant!"
"Que diable sentent-ils donc d'extraordinaire dans ce potage?" dit
Porthos a l'aspect d'un bouillon pale, abondant, mais parfaitement
aveugle, et sur lequel quelques croutes nageaient rares comme les
iles d'un archipel.
Mme Coquenard sourit, et, sur un signe d'elle, tout le monde
s'assit avec empressement.
Maitre Coquenard fut le premier servi, puis Porthos; ensuite
Mme Coquenard emplit son assiette, et distribua les croutes sans
bouillon aux clercs impatients.
En ce moment la porte de la salle a manger s'ouvrit d'elle-meme en
criant, et Porthos, a travers les battants entrebailles, apercut
le petit clerc, qui, ne pouvant prendre part au festin, mangeait
son pain a la double odeur de la cuisine et de la salle a manger.
Apres le potage la servante apporta une poule bouillie;
magnificence qui fit dilater les paupieres des convives, de telle
facon qu'elles semblaient pretes a se fendre.
"On voit que vous aimez votre famille, madame Coquenard, dit le
procureur avec un sourire presque tragique; voila certes une
galanterie que vous faites a votre cousin."
La pauvre poule etait maigre et revetue d'une de ces grosses peaux
herissees que les os ne percent jamais malgre leurs efforts; il
fallait qu'on l'eut cherchee bien longtemps avant de la trouver
sur le perchoir ou elle s'etait retiree pour mourir de vieillesse.
"Diable! pensa Porthos, voila qui est fort triste; je respecte la
vieillesse, mais j'en fais peu de cas bouillie ou rotie."
Et il regarda a la ronde pour voir si son opinion etait partagee;
mais tout au contraire de lui, il ne vit que des yeux flamboyants,
qui devoraient d'avance cette sublime poule, objet de ses mepris.
Mme Coquenard tira le plat a elle, detacha adroitement les deux
grandes pattes noires, qu'elle placa sur l'assiette de son mari;
trancha le cou, qu'elle mit avec la tete a part pour elle-meme;
leva l'aile pour Porthos, et remit a la servante, qui venait de
l'apporter, l'animal qui s'en retourna presque intact, et qui
avait disparu avant que le mousquetaire eut eu le temps d'examiner
les variations que le desappointement amene sur les visages, selon
les caracteres et les temperaments de ceux qui l'eprouvent.
Au lieu de poulet, un plat de feves fit son entree, plat enorme,
dans lequel quelques os de mouton, qu'on eut pu, au premier abord,
croire accompagnes de viande, faisaient semblant de se montrer.
Mais les clercs ne furent pas dupes de cette supercherie, et les
mines lugubres devinrent des visages resignes.
Mme Coquenard distribua ce mets aux jeunes gens avec la moderation
d'une bonne menagere.
Le tour du vin etait venu. Maitre Coquenard versa d'une bouteille
de gres fort exigue le tiers d'un verre a chacun des jeunes gens,
s'en versa a lui-meme dans des proportions a peu pres egales, et
la bouteille passa aussitot du cote de Porthos et de
Mme Coquenard.
Les jeunes gens remplissaient d'eau ce tiers de vin, puis,
lorsqu'ils avaient bu la moitie du verre, ils le remplissaient
encore, et ils faisaient toujours ainsi; ce qui les amenait a la
fin du repas a avaler une boisson qui de la couleur du rubis etait
passee a celle de la topaze brulee.
Porthos mangea timidement son aile de poule, et fremit lorsqu'il
sentit sous la table le genou de la procureuse qui venait trouver
le sien. Il but aussi un demi-verre de ce vin fort menage, et
qu'il reconnut pour cet horrible cru de Montreuil, la terreur des
palais exerces.
Maitre Coquenard le regarda engloutir ce vin pur et soupira.
"Mangerez-vous bien de ces feves, mon cousin Porthos?" dit
Mme Coquenard de ce ton qui veut dire: croyez-moi, n'en mangez
pas.
"Du diable si j'en goute!" murmura tout bas Porthos...
Puis tout haut:
"Merci, ma cousine, dit-il, je n'ai plus faim."
Il se fit un silence: Porthos ne savait quelle contenance tenir.
Le procureur repeta plusieurs fois:
"Ah! madame Coquenard! je vous en fais mon compliment, votre diner
etait un veritable festin; Dieu! ai-je mange!"
Maitre Coquenard avait mange son potage, les pattes noires de la
poule et le seul os de mouton ou il y eut un peu de viande.
Porthos crut qu'on le mystifiait, et commenca a relever sa
moustache et a froncer le sourcil; mais le genou de Mme Coquenard
vint tout doucement lui conseiller la patience.
Ce silence et cette interruption de service, qui etaient restes
inintelligibles pour Porthos, avaient au contraire une
signification terrible pour les clercs: sur un regard du
procureur, accompagne d'un sourire de Mme Coquenard, ils se
leverent lentement de table, plierent leurs serviettes plus
lentement encore, puis ils saluerent et partirent.
"Allez, jeunes gens, allez faire la digestion en travaillant", dit
gravement le procureur.
Les clercs partis, Mme Coquenard se leva et tira d'un buffet un
morceau de fromage, des confitures de coings et un gateau qu'elle
avait fait elle-meme avec des amandes et du miel.
Maitre Coquenard fronca le sourcil, parce qu'il voyait trop de
mets; Porthos se pinca les levres, parce qu'il voyait qu'il n'y
avait pas de quoi diner.
Il regarda si le plat de feves etait encore la, le plat de feves
avait disparu.
"Festin decidement, s'ecria maitre Coquenard en s'agitant sur sa
chaise, veritable festin, _epulae epularum_; Lucullus dine chez
Lucullus."
Porthos regarda la bouteille qui etait pres de lui, et il espera
qu'avec du vin, du pain et du fromage il dinerait; mais le vin
manquait, la bouteille etait vide; M. et Mme Coquenard n'eurent
point l'air de s'en apercevoir.
"C'est bien, se dit Porthos a lui-meme, me voila prevenu."
Il passa la langue sur une petite cuilleree de confitures, et
s'englua les dents dans la pate collante de Mme Coquenard.
"Maintenant, se dit-il, le sacrifice est consomme. Ah! si je
n'avais pas l'espoir de regarder avec Mme Coquenard dans l'armoire
de son mari!"
Maitre Coquenard, apres les delices d'un pareil repas, qu'il
appelait un exces, eprouva le besoin de faire sa sieste. Porthos
esperait que la chose aurait lieu seance tenante et dans la
localite meme; mais le procureur maudit ne voulut entendre a rien:
il fallut le conduire dans sa chambre et il cria tant qu'il ne fut
pas devant son armoire, sur le rebord de laquelle, pour plus de
precaution encore, il posa ses pieds.
La procureuse emmena Porthos dans une chambre voisine et l'on
commenca de poser les bases de la reconciliation.
"Vous pourrez venir diner trois fois la semaine, dit
Mme Coquenard.
-- Merci, dit Porthos, je n'aime pas a abuser; d'ailleurs, il faut
que je songe a mon equipement.
-- C'est vrai, dit la procureuse en gemissant... c'est ce
malheureux equipement.
-- Helas! oui, dit Porthos, c'est lui.
-- Mais de quoi donc se compose l'equipement de votre corps,
monsieur Porthos?
-- Oh! de bien des choses, dit Porthos; les mousquetaires, comme
vous savez, sont soldats d'elite, et il leur faut beaucoup
d'objets inutiles aux gardes ou aux Suisses.
-- Mais encore, detaillez-le-moi.
-- Mais cela peut aller a...", dit Porthos, qui aimait mieux
discuter le total que le menu.
La procureuse attendait fremissante.
"A combien? dit-elle, j'espere bien que cela ne passe point..."
Elle s'arreta, la parole lui manquait.
"Oh! non, dit Porthos, cela ne passe point deux mille cinq cents
livres; je crois meme qu'en y mettant de l'economie, avec deux
mille livres je m'en tirerai.
-- Bon Dieu, deux mille livres! s'ecria-t-elle, mais c'est une
fortune."
Porthos fit une grimace des plus significatives, Mme Coquenard la
comprit.
"Je demandais le detail, dit-elle, parce qu'ayant beaucoup de
parents et de pratiques dans le commerce, j'etais presque sure
d'obtenir les choses a cent pour cent au-dessous du prix ou vous
les payeriez vous-meme.
-- Ah! ah! fit Porthos, si c'est cela que vous avez voulu dire!
-- Oui, cher monsieur Porthos! ainsi ne vous faut-il pas d'abord
un cheval?
-- Oui, un cheval.
-- Eh bien, justement j'ai votre affaire.
-- Ah! dit Porthos rayonnant, voila donc qui va bien quant a mon
cheval; ensuite il me faut le harnachement complet, qui se compose
d'objets qu'un mousquetaire seul peut acheter, et qui ne montera
pas, d'ailleurs, a plus de trois cents livres.
-- Trois cents livres: alors mettons trois cents livres" dit la
procureuse avec un soupir.
Porthos sourit: on se souvient qu'il avait la selle qui lui venait
de Buckingham, c'etait donc trois cents livres qu'il comptait
mettre sournoisement dans sa poche.
"Puis, continua-t-il, il y a le cheval de mon laquais et ma
valise; quant aux armes, il est inutile que vous vous en
preoccupiez, je les ai.
-- Un cheval pour votre laquais? reprit en hesitant la procureuse;
mais c'est bien grand seigneur, mon ami.
-- Eh! madame! dit fierement Porthos, est-ce que je suis un
croquant, par hasard?
-- Non; je vous disais seulement qu'un joli mulet avait
quelquefois aussi bon air qu'un cheval, et qu'il me semble qu'en
vous procurant un joli mulet pour Mousqueton...
-- Va pour un joli mulet, dit Porthos; vous avez raison, j'ai vu
de tres grands seigneurs espagnols dont toute la suite etait a
mulets. Mais alors, vous comprenez, madame Coquenard, un mulet
avec des panaches et des grelots?
-- Soyez tranquille, dit la procureuse.
-- Reste la valise, reprit Porthos.
-- Oh! que cela ne vous inquiete point, s'ecria Mme Coquenard: mon
mari a cinq ou six valises, vous choisirez la meilleure; il y en a
une surtout qu'il affectionnait dans ses voyages, et qui est
grande a tenir un monde.
-- Elle est donc vide, votre valise? demanda naivement Porthos.
-- Assurement qu'elle est vide, repondit naivement de son cote la
procureuse.
-- Ah! mais la valise dont j'ai besoin est une valise bien garnie,
ma chere."
Mme Coquenard poussa de nouveaux soupirs. Moliere n'avait pas
encore ecrit sa scene de l'Avare. Mme Coquenard a donc le pas sur
Harpagon.
Enfin le reste de l'equipement fut successivement debattu de la
meme maniere; et le resultat de la scene fut que la procureuse
demanderait a son mari un pret de huit cents livres en argent, et
fournirait le cheval et le mulet qui auraient l'honneur de porter
a la gloire Porthos et Mousqueton.
Ces conditions arretees, et les interets stipules ainsi que
l'epoque du remboursement, Porthos prit conge de Mme Coquenard.
Celle-ci voulait bien le retenir en lui faisant les yeux doux;
mais Porthos pretexta les exigences du service, et il fallut que
la procureuse cedat le pas au roi.
Le mousquetaire rentra chez lui avec une faim de fort mauvaise
humeur.
CHAPITRE XXXIII
SOUBRETTE ET MAITRESSE
Cependant, comme nous l'avons dit, malgre les cris de sa
conscience et les sages conseils d'Athos, d'Artagnan devenait
d'heure en heure plus amoureux de Milady; aussi ne manquait-il pas
tous les jours d'aller lui faire une cour a laquelle l'aventureux
Gascon etait convaincu qu'elle ne pouvait, tot ou tard, manquer de
repondre.
Un soir qu'il arrivait le nez au vent, leger comme un homme qui
attend une pluie d'or, il rencontra la soubrette sous la porte
cochere; mais cette fois la jolie Ketty ne se contenta point de
lui sourire en passant, elle lui prit doucement la main.
"Bon! fit d'Artagnan, elle est chargee de quelque message pour moi
de la part de sa maitresse; elle va m'assigner quelque rendez-vous
qu'on n'aura pas ose me donner de vive voix."
Et il regarda la belle enfant de l'air le plus vainqueur qu'il put
prendre.
"Je voudrais bien vous dire deux mots, monsieur le chevalier...,
balbutia la soubrette.
-- Parle, mon enfant, parle, dit d'Artagnan, j'ecoute.
-- Ici, impossible: ce que j'ai a vous dire est trop long et
surtout trop secret.
-- Eh bien, mais comment faire alors?
-- Si monsieur le chevalier voulait me suivre, dit timidement
Ketty.
-- Ou tu voudras, ma belle enfant.
-- Alors, venez."
Et Ketty, qui n'avait point lache la main de d'Artagnan,
l'entraina par un petit escalier sombre et tournant, et, apres lui
avoir fait monter une quinzaine de marches, ouvrit une porte.
"Entrez, monsieur le chevalier, dit-elle, ici nous serons seuls et
nous pourrons causer.
-- Et quelle est donc cette chambre, ma belle enfant? demanda
d'Artagnan.
-- C'est la mienne, monsieur le chevalier; elle communique avec
celle de ma maitresse par cette porte. Mais soyez tranquille, elle
ne pourra entendre ce que nous dirons, jamais elle ne se couche
qu'a minuit."
D'Artagnan jeta un coup d'oeil autour de lui. La petite chambre
etait charmante de gout et de proprete; mais, malgre lui, ses yeux
se fixerent sur cette porte que Ketty lui avait dit conduire a la
chambre de Milady.
Ketty devina ce qui se passait dans l'ame du jeune homme et poussa
un soupir.
"Vous aimez donc bien ma maitresse, monsieur le chevalier, dit-
elle.
-- Oh! plus que je ne puis dire! j'en suis fou!"
Ketty poussa un second soupir.
"Helas! monsieur, dit-elle, c'est bien dommage!
-- Et que diable vois-tu donc la de si facheux? demanda
d'Artagnan.
-- C'est que, monsieur, reprit Ketty, ma maitresse ne vous aime
pas du tout.
-- Hein! fit d'Artagnan, t'aurait-elle chargee de me le dire?
-- Oh! non pas, monsieur! mais c'est moi qui, par interet pour
vous, ai pris la resolution de vous en prevenir.
-- Merci, ma bonne Ketty, mais de l'intention seulement, car la
confidence, tu en conviendras, n'est point agreable.
-- C'est-a-dire que vous ne croyez point a ce que je vous ai dit,
n'est-ce pas?
-- On a toujours peine a croire de pareilles choses, ma belle
enfant, ne fut-ce que par amour-propre.
-- Donc vous ne me croyez pas?
-- J'avoue que jusqu'a ce que tu daignes me donner quelques
preuves de ce que tu avances...
-- Que dites-vous de celle-ci?"
Et Ketty tira de sa poitrine un petit billet.
"Pour moi? dit d'Artagnan en s'emparant vivement de la lettre.
-- Non, pour un autre.
-- Pour un autre?
-- Oui.
-- Son nom, son nom! s'ecria d'Artagnan.
-- Voyez l'adresse.
-- M. le comte de Wardes."
Le souvenir de la scene de Saint-Germain se presenta aussitot a
l'esprit du presomptueux Gascon; par un mouvement rapide comme la
pensee, il dechira l'enveloppe malgre le cri que poussa Ketty en
voyant ce qu'il allait faire, ou plutot ce qu'il faisait.
"Oh! mon Dieu! monsieur le chevalier, dit-elle, que faites-vous?
-- Moi, rien!" dit d'Artagnan, et il lut:
"Vous n'avez pas repondu a mon premier billet; etes-vous donc
souffrant, ou bien auriez-vous oublie quels yeux vous me fites au
bal de Mme de Guise? Voici l'occasion, comte! ne la laissez pas
echapper."
D'Artagnan palit; il etait blesse dans son amour-propre, il se
crut blesse dans son amour.
"Pauvre cher monsieur d'Artagnan! dit Ketty d'une voix pleine de
compassion et en serrant de nouveau la main du jeune homme.
-- Tu me plains, bonne petite! dit d'Artagnan.
-- Oh! oui, de tout mon coeur! car je sais ce que c'est que
l'amour, moi!
-- Tu sais ce que c'est que l'amour? dit d'Artagnan la regardant
pour la premiere fois avec une certaine attention.
-- Helas! oui.
-- Eh bien, au lieu de me plaindre, alors, tu ferais bien mieux de
m'aider a me venger de ta maitresse.
-- Et quelle sorte de vengeance voudriez-vous en tirer? Je
voudrais triompher d'elle, supplanter mon rival.
-- Je ne vous aiderai jamais a cela, monsieur le chevalier! dit
vivement Ketty.
-- Et pourquoi cela? demanda d'Artagnan.
-- Pour deux raisons.
-- Lesquelles?
-- La premiere, c'est que jamais ma maitresse ne vous a aime.
-- Qu'en sais-tu?
-- Vous l'avez blessee au coeur.
-- Moi! en quoi puis-je l'avoir blessee, moi qui, depuis que je la
connais, vis a ses pieds comme un esclave! parle, je t'en prie.
-- Je n'avouerais jamais cela qu'a l'homme... qui lirait jusqu'au
fond de mon ame!"
D'Artagnan regarda Ketty pour la seconde fois. La jeune fille
etait d'une fraicheur et d'une beaute que bien des duchesses
eussent achetees de leur couronne.
"Ketty, dit-il, je lirai jusqu'au fond de ton ame quand tu
voudras; qu'a cela ne tienne, ma chere enfant."
Et il lui donna un baiser sous lequel la pauvre enfant devint
rouge comme une cerise.
"Oh! non, s'ecria Ketty, vous ne m'aimez pas! C'est ma maitresse
que vous aimez, vous me l'avez dit tout a l'heure.
-- Et cela t'empeche-t-il de me faire connaitre la seconde raison?
-- La seconde raison, monsieur le chevalier, reprit Ketty enhardie
par le baiser d'abord et ensuite par l'expression des yeux du
jeune homme, c'est qu'en amour chacun pour soi."
Alors seulement d'Artagnan se rappela les coups d'oeil
languissants de Ketty, ses rencontres dans l'antichambre, sur
l'escalier, dans le corridor, ses frolements de main chaque fois
qu'elle le rencontrait, et ses soupirs etouffes; mais, absorbe par
le desir de plaire a la grande dame, il avait dedaigne la
soubrette: qui chasse l'aigle ne s'inquiete pas du passereau.
Mais cette fois notre Gascon vit d'un seul coup d'oeil tout le
parti qu'on pouvait tirer de cet amour que Ketty venait d'avouer
d'une facon si naive ou si effrontee: interception des lettres
adressees au comte de Wardes, intelligences dans la place, entree
a toute heure dans la chambre de Ketty, contigue a celle de sa
maitresse. Le perfide, comme on le voit, sacrifiait deja en idee
la pauvre fille pour obtenir Milady de gre ou de force.
"Eh bien, dit-il a la jeune fille, veux-tu, ma chere Ketty, que je
te donne une preuve de cet amour dont tu doutes?
-- De quel amour? demanda la jeune fille.
-- De celui que je suis tout pret a ressentir pour toi.
-- Et quelle est cette preuve?
-- Veux-tu que ce soir je passe avec toi le temps que je passe
ordinairement avec ta maitresse?
-- Oh! oui, dit Ketty en battant des mains, bien volontiers.
-- Eh bien, ma chere enfant, dit d'Artagnan en s'etablissant dans
un fauteuil, viens ca que je te dise que tu es la plus jolie
soubrette que j'aie jamais vue!"
Et il le lui dit tant et si bien, que la pauvre enfant, qui ne
demandait pas mieux que de le croire, le crut... Cependant, au
grand etonnement de d'Artagnan, la jolie Ketty se defendait avec
une certaine resolution.
Le temps passe vite, lorsqu'il se passe en attaques et en
defenses.
Minuit sonna, et l'on entendit presque en meme temps retentir la
sonnette dans la chambre de Milady.
"Grand Dieu! s'ecria Ketty, voici ma maitresse qui m'appelle!
Partez, partez vite!"
D'Artagnan se leva, prit son chapeau comme s'il avait l'intention
d'obeir; puis, ouvrant vivement la porte d'une grande armoire au
lieu d'ouvrir celle de l'escalier, il se blottit dedans au milieu
des robes et des peignoirs de Milady.
"Que faites-vous donc?" s'ecria Ketty.
D'Artagnan, qui d'avance avait pris la clef, s'enferma dans son
armoire sans repondre.
"Eh bien, cria Milady d'une voix aigre, dormez-vous donc que vous
ne venez pas quand je sonne?"
Et d'Artagnan entendit qu'on ouvrit violemment la porte de
communication.
"Me voici, Milady, me voici", s'ecria Ketty en s'elancant a la
rencontre de sa maitresse.
Toutes deux rentrerent dans la chambre a coucher et comme la porte
de communication resta ouverte, d'Artagnan put entendre quelque
temps encore Milady gronder sa suivante, puis enfin elle s'apaisa,
et la conversation tomba sur lui tandis que Ketty accommodait sa
maitresse.
"Eh bien, dit Milady, je n'ai pas vu notre Gascon ce soir?
-- Comment, madame, dit Ketty, il n'est pas venu! Serait-il volage
avant d'etre heureux?
-- Oh non! il faut qu'il ait ete empeche par M. de Treville ou par
M. des Essarts. Je m'y connais, Ketty, et je le tiens, celui-la.
-- Qu'en fera madame?
-- Ce que j'en ferai!... Sois tranquille, Ketty, il y a entre cet
homme et moi une chose qu'il ignore... il a manque me faire perdre
mon credit pres de Son Eminence... Oh! je me vengerai!
-- Je croyais que madame l'aimait?
-- Moi, l'aimer! je le deteste! Un niais, qui tient la vie de Lord
de Winter entre ses mains et qui ne le tue pas, et qui me fait
perdre trois cent mille livres de rente!
-- C'est vrai, dit Ketty, votre fils etait le seul heritier de son
oncle, et jusqu'a sa majorite vous auriez eu la jouissance de sa
fortune."
D'Artagnan frissonna jusqu'a la moelle des os en entendant cette
suave creature lui reprocher, avec cette voix stridente qu'elle
avait tant de peine a cacher dans la conversation, de n'avoir pas
tue un homme qu'il l'avait vue combler d'amitie.
"Aussi, continua Milady, je me serais deja vengee sur lui-meme,
si, je ne sais pourquoi, le cardinal ne m'avait recommande de le
menager.
-- Oh! oui, mais madame n'a point menage cette petite femme qu'il
aimait.
-- Oh! la merciere de la rue des Fossoyeurs: est-ce qu'il n'a pas
deja oublie qu'elle existait? La belle vengeance, ma foi!"
Une sueur froide coulait sur le front de d'Artagnan: c'etait donc
un monstre que cette femme.
Il se remit a ecouter, mais malheureusement la toilette etait
finie.
"C'est bien, dit Milady, rentrez chez vous et demain tachez enfin
d'avoir une reponse a cette lettre que je vous ai donnee.
-- Pour M. de Wardes? dit Ketty.
-- Sans doute, pour M. de Wardes.
-- En voila un, dit Ketty, qui m'a bien l'air d'etre tout le
contraire de ce pauvre M. d'Artagnan.
-- Sortez, mademoiselle, dit Milady, je n'aime pas les
commentaires."
D'Artagnan entendit la porte qui se refermait, puis le bruit de
deux verrous que mettait Milady afin de s'enfermer chez elle; de
son cote, mais le plus doucement qu'elle put, Ketty donna a la
serrure un tour de clef; d'Artagnan alors poussa la porte de
l'armoire.
"O mon Dieu! dit tout bas Ketty, qu'avez-vous? et comme vous etes
pale!
-- L'abominable creature! murmura d'Artagnan.
-- Silence! silence! sortez, dit Ketty; il n'y a qu'une cloison
entre ma chambre et celle de Milady, on entend de l'une tout ce
qui se dit dans l'autre!
-- C'est justement pour cela que je ne sortirai pas, dit
d'Artagnan.
-- Comment? fit Ketty en rougissant.
-- Ou du moins que je sortirai... plus tard."
Et il attira Ketty a lui; il n'y avait plus moyen de resister, la
resistance fait tant de bruit! aussi Ketty ceda.
C'etait un mouvement de vengeance contre Milady. D'Artagnan trouva
qu'on avait raison de dire que la vengeance est le plaisir des
dieux. Aussi, avec un peu de coeur, se serait-il contente de cette
nouvelle conquete; mais d'Artagnan n'avait que de l'ambition et de
l'orgueil.
Cependant, il faut le dire a sa louange, le premier emploi qu'il
avait fait de son influence sur Ketty avait ete d'essayer de
savoir d'elle ce qu'etait devenue Mme Bonacieux, mais la pauvre
fille jura sur le crucifix a d'Artagnan qu'elle l'ignorait
completement, sa maitresse ne laissant jamais penetrer que la
moitie de ses secrets; seulement, elle croyait pouvoir repondre
qu'elle n'etait pas morte.
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