Les trois mousquetaires written by Alexandre Dumas
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Alexandre Dumas >> Les trois mousquetaires
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"Je vous parle francais, moi, dit d'Artagnan; faites-moi donc, je
vous prie, le plaisir de me repondre dans la meme langue. Vous
etes le frere de madame, soit, mais vous n'etes pas le mien,
heureusement."
On eut pu croire que Milady, craintive comme l'est ordinairement
une femme, allait s'interposer dans ce commencement de
provocation, afin d'empecher que la querelle n'allat plus loin;
mais, tout au contraire, elle se rejeta au fond de son carrosse,
et cria froidement au cocher:
"Touche a l'hotel!"
La jolie soubrette jeta un regard d'inquietude sur d'Artagnan,
dont la bonne mine paraissait avoir produit son effet sur elle.
Le carrosse partit et laissa les deux hommes en face l'un de
l'autre, aucun obstacle materiel ne les separant plus.
Le cavalier fit un mouvement pour suivre la voiture; mais
d'Artagnan, dont la colere deja bouillante s'etait encore
augmentee en reconnaissant en lui l'Anglais qui, a Amiens, lui
avait gagne son cheval et avait failli gagner a Athos son diamant,
sauta a la bride et l'arreta.
"Eh! Monsieur, dit-il, vous me semblez encore plus etourneau que
moi, car vous me faites l'effet d'oublier qu'il y a entre nous une
petite querelle engagee.
-- Ah! ah! dit l'Anglais, c'est vous, mon maitre. Il faut donc
toujours que vous jouiez un jeu ou un autre?
-- Oui, et cela me rappelle que j'ai une revanche a prendre. Nous
verrons, mon cher monsieur, si vous maniez aussi adroitement la
rapiere que le cornet.
-- Vous voyez bien que je n'ai pas d'epee, dit l'Anglais; voulez-
vous faire le brave contre un homme sans armes?
-- J'espere bien que vous en avez chez vous, repondit d'Artagnan.
En tout cas, j'en ai deux, et si vous le voulez, je vous en
jouerai une.
-- Inutile, dit l'Anglais, je suis muni suffisamment de ces sortes
d'ustensiles.
-- Eh bien, mon digne gentilhomme, reprit d'Artagnan choisissez la
plus longue et venez me la montrer ce soir.
-- Ou cela, s'il vous plait?
-- Derriere le Luxembourg, c'est un charmant quartier pour les
promenades dans le genre de celle que je vous propose.
-- C'est bien, on y sera.
-- Votre heure?
-- Six heures.
-- A propos, vous avez aussi probablement un ou deux amis?
-- Mais j'en ai trois qui seront fort honores de jouer la meme
partie que moi.
-- Trois? a merveille! comme cela se rencontre! dit d'Artagnan,
c'est juste mon compte.
-- Maintenant, qui etes-vous? demanda l'Anglais.
-- Je suis M. d'Artagnan, gentilhomme gascon, servant aux gardes,
compagnie de M. des Essarts. Et vous?
-- Moi, je suis Lord de Winter, baron de Sheffield.
-- Eh bien, je suis votre serviteur, monsieur le baron, dit
d'Artagnan, quoique vous ayez des noms bien difficiles a retenir."
Et piquant son cheval, il le mit au galop, et reprit le chemin de
Paris.
Comme il avait l'habitude de le faire en pareille occasion,
d'Artagnan descendit droit chez Athos.
Il trouva Athos couche sur un grand canape, ou il attendait, comme
il l'avait dit, que son equipement le vint trouver.
Il raconta a Athos tout ce qui venait de se passer, moins la
lettre de M. de Wardes.
Athos fut enchante lorsqu'il sut qu'il allait se battre contre un
Anglais. Nous avons dit que c'etait son reve.
On envoya chercher a l'instant meme Porthos et Aramis par les
laquais, et on les mit au courant de la situation.
Porthos tira son epee hors du fourreau et se mit a espadonner
contre le mur en se reculant de temps en temps et en faisant des
plies comme un danseur. Aramis, qui travaillait toujours a son
poeme, s'enferma dans le cabinet d'Athos et pria qu'on ne le
derangeat plus qu'au moment de degainer.
Athos demanda par signe a Grimaud une bouteille.
Quant a d'Artagnan, il arrangea en lui-meme un petit plan dont
nous verrons plus tard l'execution, et qui lui promettait quelque
gracieuse aventure, comme on pouvait le voir aux sourires qui, de
temps en temps, passaient sur son visage dont ils eclairaient la
reverie.
CHAPITRE XXXI
ANGLAIS ET FRANCAIS
L'heure venue, on se rendit avec les quatre laquais, derriere le
Luxembourg, dans un enclos abandonne aux chevres. Athos donna une
piece de monnaie au chevrier pour qu'il s'ecartat. Les laquais
furent charges de faire sentinelle.
Bientot une troupe silencieuse s'approcha du meme enclos, y
penetra et joignit les mousquetaires; puis, selon les habitudes
d'outre-mer, les presentations eurent lieu.
Les Anglais etaient tous gens de la plus haute qualite, les noms
bizarres de leurs adversaires furent donc pour eux un sujet non
seulement de surprise, mais encore d'inquietude.
"Mais, avec tout cela, dit Lord de Winter quand les trois amis
eurent ete nommes, nous ne savons pas qui vous etes, et nous ne
nous battrons pas avec des noms pareils; ce sont des noms de
bergers, cela.
-- Aussi, comme vous le supposez bien, Milord, ce sont de faux
noms, dit Athos.
-- Ce qui ne nous donne qu'un plus grand desir de connaitre les
noms veritables, repondit l'Anglais.
-- Vous avez bien joue contre nous sans les connaitre, dit Athos,
a telles enseignes que vous nous avez gagne nos deux chevaux?
-- C'est vrai, mais nous ne risquions que nos pistoles; cette fois
nous risquons notre sang: on joue avec tout le monde, on ne se bat
qu'avec ses egaux.
-- C'est juste", dit Athos. Et il prit a l'ecart celui des quatre
Anglais avec lequel il devait se battre, et lui dit son nom tout
bas.
Porthos et Aramis en firent autant de leur cote.
"Cela vous suffit-il, dit Athos a son adversaire, et me trouvez-
vous assez grand seigneur pour me faire la grace de croiser l'epee
avec moi?
-- Oui, monsieur, dit l'Anglais en s'inclinant.
-- Eh bien, maintenant, voulez-vous que je vous dise une chose?
reprit froidement Athos.
-- Laquelle? demanda l'Anglais.
-- C'est que vous auriez aussi bien fait de ne pas exiger que je
me fisse connaitre.
-- Pourquoi cela?
-- Parce qu'on me croit mort, que j'ai des raisons pour desirer
qu'on ne sache pas que je vis, et que je vais etre oblige de vous
tuer, pour que mon secret ne coure pas les champs."
L'Anglais regarda Athos, croyant que celui-ci plaisantait; mais
Athos ne plaisantait pas le moins du monde.
"Messieurs, dit-il en s'adressant a la fois a ses compagnons et a
leurs adversaires, y sommes-nous?
-- Oui, repondirent tout d'une voix Anglais et Francais.
-- Alors, en garde", dit Athos.
Et aussitot huit epees brillerent aux rayons du soleil couchant,
et le combat commenca avec un acharnement bien naturel entre gens
deux fois ennemis.
Athos s'escrimait avec autant de calme et de methode que s'il eut
ete dans une salle d'armes.
Porthos, corrige sans doute de sa trop grande confiance par son
aventure de Chantilly, jouait un jeu plein de finesse et de
prudence.
Aramis, qui avait le troisieme chant de son poeme a finir, se
depechait en homme tres presse.
Athos, le premier, tua son adversaire: il ne lui avait porte qu'un
coup, mais, comme il l'en avait prevenu, le coup avait ete mortel.
L'epee lui traversa le coeur.
Porthos, le second, etendit le sien sur l'herbe: il lui avait
perce la cuisse. Alors, comme l'Anglais, sans faire plus longue
resistance, lui avait rendu son epee, Porthos le prit dans ses
bras et le porta dans son carrosse.
Aramis poussa le sien si vigoureusement, qu'apres avoir rompu une
cinquantaine de pas, il finit par prendre la fuite a toutes jambes
et disparut aux huees des laquais.
Quant a d'Artagnan, il avait joue purement et simplement un jeu
defensif; puis, lorsqu'il avait vu son adversaire bien fatigue, il
lui avait, d'une vigoureuse flanconade, fait sauter son epee. Le
baron, se voyant desarme, fit deux ou trois pas en arriere; mais,
dans ce mouvement, son pied glissa, et il tomba a la renverse.
D'Artagnan fut sur lui d'un seul bond, et lui portant l'epee a la
gorge:
"Je pourrais vous tuer, monsieur, dit-il a l'Anglais, et vous etes
bien entre mes mains, mais je vous donne la vie pour l'amour de
votre soeur."
D'Artagnan etait au comble de la joie; il venait de realiser le
plan qu'il avait arrete d'avance, et dont le developpement avait
fait eclore sur son visage les sourires dont nous avons parle.
L'Anglais, enchante d'avoir affaire a un gentilhomme d'aussi bonne
composition, serra d'Artagnan entre ses bras, fit mille caresses
aux trois mousquetaires, et, comme l'adversaire de Porthos etait
deja installe dans la voiture et que celui d'Aramis avait pis la
poudre d'escampette, on ne songea plus qu'au defunt.
Comme Porthos et Aramis le deshabillaient dans l'esperance que sa
blessure n'etait pas mortelle, une grosse bourse s'echappa de sa
ceinture. D'Artagnan la ramassa et la tendit a Lord de Winter.
"Et que diable voulez-vous que je fasse de cela? dit l'Anglais.
-- Vous la rendrez a sa famille, dit d'Artagnan.
-- Sa famille se soucie bien de cette misere: elle herite de
quinze mille louis de rente: gardez cette bourse pour vos
laquais."
D'Artagnan mit la bourse dans sa poche.
"Et maintenant. mon jeune ami, car vous me permettrez, je
l'espere, de vous donner ce nom, dit Lord de Winter, des ce soir,
si vous le voulez bien, je vous presenterai a ma soeur, Lady
Clarick; car je veux qu'elle vous prenne a son tour dans ses
bonnes graces, et, comme elle n'est point tout a fait mal en cour,
peut-etre dans l'avenir un mot dit par elle ne vous serait-il
point inutile."
D'Artagnan rougit de plaisir, et s'inclina en signe d'assentiment.
Pendant ce temps, Athos s'etait approche de d'Artagnan.
"Que voulez-vous faire de cette bourse? lui dit-il tout bas a
l'oreille.
-- Mais je comptais vous la remettre, mon cher Athos.
-- A moi? et pourquoi cela?
-- Dame, vous l'avez tue: ce sont les depouilles opimes.
-- Moi, heritier d'un ennemi! dit Athos, pour qui donc me prenez-
vous?
-- C'est l'habitude a la guerre, dit d'Artagnan; pourquoi ne
serait-ce pas l'habitude dans un duel?
-- Meme sur le champ de bataille, dit Athos, je n'ai jamais fait
cela."
Porthos leva les epaules. Aramis, d'un mouvement de levres,
approuva Athos.
"Alors, dit d'Artagnan, donnons cet argent aux laquais, comme Lord
de Winter nous a dit de le faire.
-- Oui, dit Athos, donnons cette bourse, non a nos laquais, mais
aux laquais anglais."
Athos prit la bourse, et la jeta dans la main du cocher:
"Pour vous et vos camarades."
Cette grandeur de manieres dans un homme entierement denue frappa
Porthos lui-meme, et cette generosite francaise, redite par Lord
de Winter et son ami, eut partout un grand succes, excepte aupres
de MM. Grimaud, Mousqueton, Planchet et Bazin.
Lord de Winter, en quittant d'Artagnan, lui donna l'adresse de sa
soeur; elle demeurait place Royale, qui etait alors le quartier a
la mode, au n deg. 6. D'ailleurs, il s'engageait a le venir prendre
pour le presenter. D'Artagnan lui donna rendez-vous a huit heures,
chez Athos.
Cette presentation a Milady occupait fort la tete de notre Gascon.
Il se rappelait de quelle facon etrange cette femme avait ete
melee jusque-la dans sa destinee. Selon sa conviction, c'etait
quelque creature du cardinal, et cependant il se sentait
invinciblement entraine vers elle, par un de ces sentiments dont
on ne se rend pas compte. Sa seule crainte etait que Milady ne
reconnut en lui l'homme de Meung et de Douvres. Alors, elle
saurait qu'il etait des amis de M. de Treville, et par consequent
qu'il appartenait corps et ame au roi, ce qui, des lors, lui
ferait perdre une partie de ses avantages, puisque, connu de
Milady comme il la connaissait, il jouerait avec elle a jeu egal.
Quant a ce commencement d'intrigue entre elle et le comte
de Wardes, notre presomptueux ne s'en preoccupait que
mediocrement, bien que le marquis fut jeune, beau, riche et fort
avant dans la faveur du cardinal. Ce n'est pas pour rien que l'on
a vingt ans, et surtout que l'on est ne a Tarbes.
D'Artagnan commenca par aller faire chez lui une toilette
flamboyante; puis, il s'en revint chez Athos, et, selon son
habitude, lui raconta tout. Athos ecouta ses projets; puis il
secoua la tete, et lui recommanda la prudence avec une sorte
d'amertume.
"Quoi! lui dit-il, vous venez de perdre une femme que vous disiez
bonne, charmante, parfaite, et voila que vous courez deja apres
une autre!"
D'Artagnan sentit la verite de ce reproche.
"J'aimais Mme Bonacieux avec le coeur, tandis que j'aime Milady
avec la tete, dit-il; en me faisant conduire chez elle, je cherche
surtout a m'eclairer sur le role qu'elle joue a la cour.
-- Le role qu'elle joue, pardieu! il n'est pas difficile a deviner
d'apres tout ce que vous m'avez dit. C'est quelque emissaire du
cardinal: une femme qui vous attirera dans un piege, ou vous
laisserez votre tete tout bonnement.
-- Diable! mon cher Athos, vous voyez les choses bien en noir, ce
me semble.
-- Mon cher, je me defie des femmes; que voulez-vous! je suis paye
pour cela, et surtout des femmes blondes. Milady est blonde,
m'avez-vous dit?
-- Elle a les cheveux du plus beau blond qui se puisse voir.
-- Ah! mon pauvre d'Artagnan, fit Athos.
-- Ecoutez, je veux m'eclairer; puis, quand je saurai ce que je
desire savoir, je m'eloignerai.
-- Eclairez-vous", dit flegmatiquement Athos.
Lord de Winter arriva a l'heure dite, mais Athos, prevenu a temps,
passa dans la seconde piece. Il trouva donc d'Artagnan seul, et,
comme il etait pres de huit heures, il emmena le jeune homme.
Un elegant carrosse attendait en bas, et comme il etait attele de
deux excellents chevaux, en un instant on fut place Royale.
Milady Clarick recut gracieusement d'Artagnan. Son hotel etait
d'une somptuosite remarquable; et, bien que la plupart des
Anglais, chasses par la guerre, quittassent la France, ou fussent
sur le point de la quitter, Milady venait de faire faire chez elle
de nouvelles depenses: ce qui prouvait que la mesure generale qui
renvoyait les Anglais ne la regardait pas.
"Vous voyez, dit Lord de Winter en presentant d'Artagnan a sa
soeur, un jeune gentilhomme qui a tenu ma vie entre ses mains, et
qui n'a point voulu abuser de ses avantages, quoique nous fussions
deux fois ennemis, puisque c'est moi qui l'ai insulte, et que je
suis anglais. Remerciez-le donc, madame, si vous avez quelque
amitie pour moi."
Milady fronca legerement le sourcil; un nuage a peine visible
passa sur son front, et un sourire tellement etrange apparut sur
ses levres, que le jeune homme, qui vit cette triple nuance, en
eut comme un frisson.
Le frere ne vit rien; il s'etait retourne pour jouer avec le singe
favori de Milady, qui l'avait tire par son pourpoint.
"Soyez le bienvenu, monsieur, dit Milady d'une voix dont la
douceur singuliere contrastait avec les symptomes de mauvaise
humeur que venait de remarquer d'Artagnan, vous avez acquis
aujourd'hui des droits eternels a ma reconnaissance."
L'Anglais alors se retourna et raconta le combat sans omettre un
detail. Milady l'ecouta avec la plus grande attention; cependant
on voyait facilement, quelque effort qu'elle fit pour cacher ses
impressions, que ce recit ne lui etait point agreable. Le sang lui
montait a la tete, et son petit pied s'agitait impatiemment sous
sa robe.
Lord de Winter ne s'apercut de rien. Puis, lorsqu'il eut fini, il
s'approcha d'une table ou etaient servis sur un plateau une
bouteille de vin d'Espagne et des verres. Il emplit deux verres et
d'un signe invita d'Artagnan a boire.
D'Artagnan savait que c'etait fort desobliger un Anglais que de
refuser de toaster avec lui. Il s'approcha donc de la table, et
prit le second verre. Cependant il n'avait point perdu de vue
Milady, et dans la glace il s'apercut du changement qui venait de
s'operer sur son visage. Maintenant qu'elle croyait n'etre plus
regardee, un sentiment qui ressemblait a de la ferocite animait sa
physionomie. Elle mordait son mouchoir a belles dents.
Cette jolie petite soubrette, que d'Artagnan avait deja remarquee,
entra alors; elle dit en anglais quelques mots a Lord de Winter,
qui demanda aussitot a d'Artagnan la permission de se retirer,
s'excusant sur l'urgence de l'affaire qui l'appelait, et chargeant
sa soeur d'obtenir son pardon.
D'Artagnan echangea une poignee de main avec Lord de Winter et
revint pres de Milady. Le visage de cette femme, avec une mobilite
surprenante, avait repris son expression gracieuse, seulement
quelques petites taches rouges disseminees sur son mouchoir
indiquaient qu'elle s'etait mordu les levres jusqu'au sang.
Ses levres etaient magnifiques, on eut dit du corail.
La conversation prit une tournure enjouee. Milady paraissait
s'etre entierement remise. Elle raconta que Lord de Winter n'etait
que son beau-frere et non son frere: elle avait epouse un cadet de
famille qui l'avait laissee veuve avec un enfant. Cet enfant etait
le seul heritier de Lord de Winter, si Lord de Winter ne se
mariait point. Tout cela laissait voir a d'Artagnan un voile qui
enveloppait quelque chose, mais il ne distinguait pas encore sous
ce voile.
Au reste, au bout d'une demi-heure de conversation, d'Artagnan
etait convaincu que Milady etait sa compatriote: elle parlait le
francais avec une purete et une elegance qui ne laissaient aucun
doute a cet egard.
D'Artagnan se repandit en propos galants et en protestations de
devouement. A toutes les fadaises qui echapperent a notre Gascon,
Milady sourit avec bienveillance. L'heure de se retirer arriva.
D'Artagnan prit conge de Milady et sortit du salon le plus heureux
des hommes.
Sur l'escalier il rencontra la jolie soubrette, laquelle le frola
doucement en passant, et, tout en rougissant jusqu'aux yeux, lui
demanda pardon de l'avoir touche, d'une voix si douce, que le
pardon lui fut accorde a l'instant meme.
D'Artagnan revint le lendemain et fut recu encore mieux que la
veille. Lord de Winter n'y etait point, et ce fut Milady qui lui
fit cette fois tous les honneurs de la soiree. Elle parut prendre
un grand interet a lui, lui demanda d'ou il etait, quels etaient
ses amis, et s'il n'avait pas pense quelquefois a s'attacher au
service de M. le cardinal.
D'Artagnan, qui, comme on le sait, etait fort prudent pour un
garcon de vingt ans, se souvint alors de ses soupcons sur Milady;
il lui fit un grand eloge de Son Eminence, lui dit qu'il n'eut
point manque d'entrer dans les gardes du cardinal au lieu d'entrer
dans les gardes du roi, s'il eut connu par exemple M. de Cavois au
lieu de connaitre M. de Treville.
Milady changea de conversation sans affectation aucune, et demanda
a d'Artagnan de la facon la plus negligee du monde s'il n'avait
jamais ete en Angleterre.
D'Artagnan repondit qu'il y avait ete envoye par M. de Treville
pour traiter d'une remonte de chevaux et qu'il en avait meme
ramene quatre comme echantillon.
Milady, dans le cours de la conversation, se pinca deux ou trois
fois les levres: elle avait affaire a un Gascon qui jouait serre.
A la meme heure que la veille d'Artagnan se retira. Dans le
corridor il rencontra encore la jolie Ketty; c'etait le nom de la
soubrette. Celle-ci le regarda avec une expression de mysterieuse
bienveillance a laquelle il n'y avait point a se tromper. Mais
d'Artagnan etait si preoccupe de la maitresse, qu'il ne remarquait
absolument que ce qui venait d'elle.
D'Artagnan revint chez Milady le lendemain et le surlendemain, et
chaque fois Milady lui fit un accueil plus gracieux.
Chaque fois aussi, soit dans l'antichambre, soit dans le corridor,
soit sur l'escalier, il rencontrait la jolie soubrette.
Mais, comme nous l'avons dit, d'Artagnan ne faisait aucune
attention a cette persistance de la pauvre Ketty.
CHAPITRE XXXII
UN DINER DE PROCUREUR
Cependant le duel dans lequel Porthos avait joue un role si
brillant ne lui avait pas fait oublier le diner auquel l'avait
invite la femme du procureur. Le lendemain, vers une heure, il se
fit donner le dernier coup de brosse par Mousqueton, et s'achemina
vers la rue aux Ours, du pas d'un homme qui est en double bonne
fortune.
Son coeur battait, mais ce n'etait pas, comme celui de d'Artagnan,
d'un jeune et impatient amour. Non, un interet plus materiel lui
fouettait le sang, il allait enfin franchir ce seuil mysterieux,
gravir cet escalier inconnu qu'avaient monte, un a un, les vieux
ecus de maitre Coquenard.
Il allait voir en realite certain bahut dont vingt fois il avait
vu l'image dans ses reves; bahut de forme longue et profonde,
cadenasse, verrouille, scelle au sol; bahut dont il avait si
souvent entendu parler, et que les mains un peu seches, il est
vrai, mais non pas sans elegance de la procureuse, allaient ouvrir
a ses regards admirateurs.
Et puis lui, l'homme errant sur la terre, l'homme sans fortune,
l'homme sans famille, le soldat habitue aux auberges, aux
cabarets, aux tavernes, aux posadas, le gourmet force pour la
plupart du temps de s'en tenir aux lippees de rencontre, il allait
tater des repas de menage, savourer un interieur confortable, et
se laisser faire a ces petits soins, qui, plus on est dur, plus
ils plaisent, comme disent les vieux soudards.
Venir en qualite de cousin s'asseoir tous les jours a une bonne
table, derider le front jaune et plisse du vieux procureur, plumer
quelque peu les jeunes clercs en leur apprenant la bassette, le
passe-dix et le lansquenet dans leurs plus fines pratiques, et en
leur gagnant par maniere d'honoraires, pour la lecon qu'il leur
donnerait en une heure, leurs economies d'un mois, tout cela
souriait enormement a Porthos.
Le mousquetaire se retracait bien, de-ci, de-la, les mauvais
propos qui couraient des ce temps-la sur les procureurs et qui
leur ont survecu: la lesine, la rognure, les jours de jeune, mais
comme, apres tout, sauf quelques acces d'economie que Porthos
avait toujours trouves fort intempestifs, il avait vu la
procureuse assez liberale, pour une procureuse, bien entendu, il
espera rencontrer une maison montee sur un pied flatteur.
Cependant, a la porte, le mousquetaire eut quelques doutes,
l'abord n'etait point fait pour engager les gens: allee puante et
noire, escalier mal eclaire par des barreaux au travers desquels
filtrait le jour gris d'une cour voisine; au premier une porte
basse et ferree d'enorme clous comme la porte principale du Grand-
Chatelet.
Porthos heurta du doigt; un grand clerc pale et enfoui sous une
foret de cheveux vierges vint ouvrir et salua de l'air d'un homme
force de respecter a la fois dans un autre la haute taille qui
indique la force, l'habit militaire qui indique l'etat, et la mine
vermeille qui indique l'habitude de bien vivre.
Autre clerc plus petit derriere le premier, autre clerc plus grand
derriere le second, saute-ruisseau de douze ans derriere le
troisieme.
En tout, trois clercs et demi; ce qui, pour le temps, annoncait
une etude des plus achalandees.
Quoique le mousquetaire ne dut arriver qu'a une heure, depuis midi
la procureuse avait l'oeil au guet et comptait sur le coeur et
peut-etre aussi sur l'estomac de son adorateur pour lui faire
devancer l'heure.
Mme Coquenard arriva donc par la porte de l'appartement, presque
en meme temps que son convive arrivait par la porte de l'escalier,
et l'apparition de la digne dame le tira d'un grand embarras. Les
clercs avaient l'oeil curieux, et lui, ne sachant trop que dire a
cette gamme ascendante et descendante, demeurait la langue muette.
"C'est mon cousin, s'ecria la procureuse; entrez donc, entrez
donc, monsieur Porthos."
Le nom de Porthos fit son effet sur les clercs, qui se mirent a
rire; mais Porthos se retourna, et tous les visages rentrerent
dans leur gravite.
On arriva dans le cabinet du procureur apres avoir traverse
l'antichambre ou etaient les clercs, et l'etude ou ils auraient du
etre: cette derniere chambre etait une sorte de salle noire et
meublee de paperasses. En sortant de l'etude on laissa la cuisine
a droite, et l'on entra dans la salle de reception.
Toutes ces pieces qui se commandaient n'inspirerent point a
Porthos de bonnes idees. Les paroles devaient s'entendre de loin
par toutes ces portes ouvertes; puis, en passant, il avait jete un
regard rapide et investigateur sur la cuisine, et il s'avouait a
lui-meme, a la honte de la procureuse et a son grand regret, a
lui, qu'il n'y avait pas vu ce feu, cette animation, ce mouvement
qui, au moment d'un bon repas, regnent ordinairement dans ce
sanctuaire de la gourmandise.
Le procureur avait sans doute ete prevenu de cette visite, car il
ne temoigna aucune surprise a la vue de Porthos, qui s'avanca
jusqu'a lui d'un air assez degage et le salua courtoisement.
"Nous sommes cousins, a ce qu'il parait, monsieur Porthos?" dit le
procureur en se soulevant a la force des bras sur son fauteuil de
canne.
Le vieillard, enveloppe dans un grand pourpoint noir ou se perdait
son corps fluet, etait vert et sec; ses petits yeux gris
brillaient comme des escarboucles, et semblaient, avec sa bouche
grimacante, la seule partie de son visage ou la vie fut demeuree.
Malheureusement les jambes commencaient a refuser le service a
toute cette machine osseuse; depuis cinq ou six mois que cet
affaiblissement s'etait fait sentir, le digne procureur etait a
peu pres devenu l'esclave de sa femme.
Le cousin fut accepte avec resignation, voila tout. Maitre
Coquenard ingambe eut decline toute parente avec M. Porthos.
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