Les trois mousquetaires written by Alexandre Dumas
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Alexandre Dumas >> Les trois mousquetaires
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-- Eh! mon cher ami, mettez-vous a ma place, reprit le
mousquetaire; je m'ennuyais a perir, moi, et puis, d'honneur, je
n'aime pas les chevaux anglais. Voyons, s'il ne s'agit que d'etre
reconnu par quelqu'un, eh bien, la selle suffira; elle est assez
remarquable. Quant au cheval, nous trouverons quelque excuse pour
motiver sa disparition. Que diable! un cheval est mortel; mettons
que le mien a eu la morve ou le farcin."
D'Artagnan ne se deridait pas.
"Cela me contrarie, continua Athos, que vous paraissiez tant tenir
a ces animaux, car je ne suis pas au bout de mon histoire.
-- Qu'avez-vous donc fait encore?
-- Apres avoir perdu mon cheval, neuf contre dix, voyez le coup,
l'idee me vint de jouer le votre.
-- Oui, mais vous vous en tintes, j'espere, a l'idee?
-- Non pas, je la mis a execution a l'instant meme.
-- Ah! par exemple! s'ecria d'Artagnan inquiet.
-- Je jouai, et je perdis.
-- Mon cheval?
-- Votre cheval; sept contre huit; faute d'un point..., vous
connaissez le proverbe.
-- Athos, vous n'etes pas dans votre bon sens, je vous jure!
-- Mon cher, c'etait hier, quand je vous contais mes sottes
histoires, qu'il fallait me dire cela, et non pas ce matin. Je le
perdis donc avec tous les equipages et harnais possibles.
-- Mais c'est affreux!
-- Attendez donc, vous n'y etes point, je ferais un joueur
excellent, si je ne m'entetais pas; mais je m'entete, c'est comme
quand je bois; je m'entetai donc...
-- Mais que putes-vous jouer, il ne vous restait plus rien?
-- Si fait, si fait, mon ami; il nous restait ce diamant qui
brille a votre doigt, et que j'avais remarque hier.
-- Ce diamant! s'ecria d'Artagnan, en portant vivement la main a
sa bague.
-- Et comme je suis connaisseur, en ayant eu quelques-uns pour mon
propre compte, je l'avais estime mille pistoles.
-- J'espere, dit serieusement d'Artagnan a demi mort de frayeur,
que vous n'avez aucunement fait mention de mon diamant?
-- Au contraire, cher ami; vous comprenez, ce diamant devenait
notre seule ressource; avec lui, je pouvais regagner nos harnais
et nos chevaux, et, de plus, l'argent pour faire la route.
-- Athos, vous me faites fremir! s'ecria d'Artagnan.
-- Je parlai donc de votre diamant a mon partenaire, lequel
l'avait aussi remarque. Que diable aussi, mon cher, vous portez a
votre doigt une etoile du ciel, et vous ne voulez pas qu'on y
fasse attention! Impossible!
-- Achevez, mon cher; achevez! dit d'Artagnan, car, d'honneur!
avec votre sang-froid, vous me faites mourir!
-- Nous divisames donc ce diamant en dix parties de cent pistoles
chacune.
-- Ah! vous voulez rire et m'eprouver? dit d'Artagnan que la
colere commencait a prendre aux cheveux comme Minerve prend
Achille, dans l'Iliade.
-- Non, je ne plaisante pas, mordieu! j'aurais bien voulu vous y
voir, vous! il y avait quinze jours que je n'avais envisage face
humaine et que j'etais la a m'abrutir en m'abouchant avec des
bouteilles.
-- Ce n'est point une raison pour jouer mon diamant, cela?
repondit d'Artagnan en serrant sa main avec une crispation
nerveuse.
-- Ecoutez donc la fin; dix parties de cent pistoles chacune en
dix coups sans revanche. En treize coups je perdis tout. En treize
coups! Le nombre 13 m'a toujours ete fatal, c'etait le 13 du mois
de juillet que...
-- Ventrebleu! s'ecria d'Artagnan en se levant de table,
l'histoire du jour lui faisant oublier celle de la veille.
-- Patience, dit Athos, j'avais un plan. L'Anglais etait un
original, je l'avais vu le matin causer avec Grimaud, et Grimaud
m'avait averti qu'il lui avait fait des propositions pour entrer a
son service. Je lui joue Grimaud, le silencieux Grimaud, divise en
dix portions.
-- Ah! pour le coup! dit d'Artagnan eclatant de rire malgre lui.
-- Grimaud lui-meme, entendez-vous cela! et avec les dix parts de
Grimaud, qui ne vaut pas en tout un ducaton, je regagne le
diamant. Dites maintenant que la persistance n'est pas une vertu.
-- Ma foi, c'est tres drole! s'ecria d'Artagnan console et se
tenant les cotes de rire.
-- Vous comprenez que, me sentant en veine, je me remis aussitot a
jouer sur le diamant.
-- Ah! diable, dit d'Artagnan assombri de nouveau.
-- J'ai regagne vos harnais, puis votre cheval, puis mes harnais,
puis mon cheval, puis reperdu. Bref, j'ai rattrape votre harnais,
puis le mien. Voila ou nous en sommes. C'est un coup superbe;
aussi je m'en suis tenu la."
D'Artagnan respira comme si on lui eut enleve l'hotellerie de
dessus la poitrine.
"Enfin, le diamant me reste? dit-il timidement.
-- Intact! cher ami; plus les harnais de votre Bucephale et du
mien.
-- Mais que ferons-nous de nos harnais sans chevaux?
-- J'ai une idee sur eux.
-- Athos, vous me faites fremir.
-- Ecoutez, vous n'avez pas joue depuis longtemps, vous,
d'Artagnan?
-- Et je n'ai point l'envie de jouer.
-- Ne jurons de rien. Vous n'avez pas joue depuis longtemps,
disais-je, vous devez donc avoir la main bonne.
-- Eh bien, apres?
-- Eh bien, l'Anglais et son compagnon sont encore la. J'ai
remarque qu'ils regrettaient beaucoup les harnais. Vous, vous
paraissez tenir a votre cheval. A votre place, je jouerais vos
harnais contre votre cheval.
-- Mais il ne voudra pas un seul harnais.
-- Jouez les deux, pardieu! je ne suis point un egoiste comme
vous, moi.
-- Vous feriez cela? dit d'Artagnan indecis, tant la confiance
d'Athos commencait a le gagner a son insu.
-- Parole d'honneur, en un seul coup.
-- Mais c'est qu'ayant perdu les chevaux, je tenais enormement a
conserver les harnais.
-- Jouez votre diamant, alors.
-- Oh! ceci, c'est autre chose; jamais, jamais.
-- Diable! dit Athos, je vous proposerais bien de jouer Planchet;
mais comme cela a deja ete fait, l'Anglais ne voudrait peut-etre
plus.
-- Decidement, mon cher Athos, dit d'Artagnan, j'aime mieux ne
rien risquer.
-- C'est dommage, dit froidement Athos, l'Anglais est cousu de
pistoles. Eh! mon Dieu, essayez un coup, un coup est bientot joue.
-- Et si je perds?
-- Vous gagnerez.
-- Mais si je perds?
-- Eh bien, vous donnerez les harnais.
-- Va pour un coup", dit d'Artagnan.
Athos se mit en quete de l'Anglais et le trouva dans l'ecurie, ou
il examinait les harnais d'un oeil de convoitise. L'occasion etait
bonne. Il fit ses conditions: les deux harnais contre un cheval ou
cent pistoles, a choisir. L'Anglais calcula vite: les deux harnais
valaient trois cents pistoles a eux deux; il topa.
D'Artagnan jeta les des en tremblant et amena le nombre trois; sa
paleur effraya Athos, qui se contenta de dire:
"Voila un triste coup, compagnon; vous aurez les chevaux tout
harnaches, monsieur."
L'Anglais, triomphant, ne se donna meme la peine de rouler les
des, il les jeta sur la table sans regarder, tant il etait sur de
la victoire; d'Artagnan s'etait detourne pour cacher sa mauvaise
humeur.
"Tiens, tiens, tiens, dit Athos avec sa voix tranquille, ce coup
de des est extraordinaire, et je ne l'ai vu que quatre fois dans
ma vie: deux as!"
L'Anglais regarda et fut saisi d'etonnement, d'Artagnan regarda et
fut saisi de plaisir.
"Oui, continua Athos, quatre fois seulement: une fois chez
M. de Crequy; une autre fois chez moi, a la campagne, dans mon
chateau de... quand j'avais un chateau; une troisieme fois chez
M. de Treville, ou il nous surprit tous; enfin une quatrieme fois
au cabaret, ou il echut a moi et ou je perdis sur lui cent louis
et un souper.
-- Alors, monsieur reprend son cheval, dit l'Anglais.
-- Certes, dit d'Artagnan.
-- Alors il n'y a pas de revanche?
-- Nos conditions disaient: pas de revanche, vous vous le
rappelez?
-- C'est vrai; le cheval va etre rendu a votre valet, monsieur.
-- Un moment, dit Athos; avec votre permission, monsieur, je
demande a dire un mot a mon ami.
-- Dites."
Athos tira d'Artagnan a part.
"Eh bien, lui dit d'Artagnan, que me veux-tu encore, tentateur, tu
veux que je joue, n'est-ce pas?
-- Non, je veux que vous reflechissiez.
-- A quoi?
-- Vous allez reprendre le cheval, n'est-ce pas?
-- Sans doute.
-- Vous avez tort, je prendrais les cent pistoles; vous savez que
vous avez joue les harnais contre le cheval ou cent pistoles, a
votre choix.
-- Oui.
-- Je prendrais les cent pistoles.
-- Eh bien, moi, je prends le cheval.
-- Et vous avez tort, je vous le repete; que ferons-nous d'un
cheval pour nous deux, je ne puis pas monter en croupe nous
aurions l'air des deux fils Aymon qui ont perdu leurs freres; vous
ne pouvez pas m'humilier en chevauchant pres de moi, en
chevauchant sur ce magnifique destrier. Moi, sans balancer un seul
instant, je prendrais les cent pistoles, nous avons besoin
d'argent pour revenir a Paris.
-- Je tiens a ce cheval, Athos.
-- Et vous avez tort, mon ami; un cheval prend un ecart, un cheval
bute et se couronne, un cheval mange dans un ratelier ou a mange
un cheval morveux: voila un cheval ou plutot cent pistoles
perdues; il faut que le maitre nourrisse son cheval, tandis qu'au
contraire cent pistoles nourrissent leur maitre.
-- Mais comment reviendrons-nous?
-- Sur les chevaux de nos laquais, pardieu! on verra toujours bien
a l'air de nos figures que nous sommes gens de condition.
-- La belle mine que nous aurons sur des bidets, tandis qu'Aramis
et Porthos caracoleront sur leurs chevaux!
-- Aramis! Porthos! s'ecria Athos, et il se mit a rire.
-- Quoi? demanda d'Artagnan, qui ne comprenait rien a l'hilarite
de son ami.
-- Bien, bien, continuons, dit Athos.
-- Ainsi, votre avis...?
-- Est de prendre les cent pistoles, d'Artagnan; avec les cent
pistoles nous allons festiner jusqu'a la fin du mois; nous avons
essuye des fatigues, voyez-vous, et il sera bon de nous reposer un
peu.
-- Me reposer! oh! non, Athos, aussitot a Paris je me mets a la
recherche de cette pauvre femme.
-- Eh bien, croyez-vous que votre cheval vous sera aussi utile
pour cela que de bons louis d'or? Prenez les cent pistoles, mon
ami, prenez les cent pistoles."
D'Artagnan n'avait besoin que d'une raison pour se rendre. Celle-
la lui parut excellente. D'ailleurs, en resistant plus longtemps,
il craignait de paraitre egoiste aux yeux d'Athos; il acquiesca
donc et choisit les cent pistoles, que l'Anglais lui compta sur-
le-champ.
Puis l'on ne songea plus qu'a partir. La paix signee avec
l'aubergiste, outre le vieux cheval d'Athos, couta six pistoles;
d'Artagnan et Athos prirent les chevaux de Planchet et de Grimaud,
les deux valets se mirent en route a pied, portant les selles sur
leurs tetes.
Si mal montes que fussent les deux amis, ils prirent bientot les
devants sur leurs valets et arriverent a Crevecoeur. De loin ils
apercurent Aramis melancoliquement appuye sur sa fenetre et
regardant, comme ma soeur Anne, poudroyer l'horizon.
"Hola, eh! Aramis! que diable faites-vous donc la? crierent les
deux amis.
-- Ah! c'est vous, d'Artagnan, c'est vous Athos, dit le jeune
homme; je songeais avec quelle rapidite s'en vont les biens de ce
monde, et mon cheval anglais, qui s'eloignait et qui vient de
disparaitre au milieu d'un tourbillon de poussiere, m'etait une
vivante image de la fragilite des choses de la terre. La vie elle-
meme peut se resoudre en trois mots: Erat, est, fuit.
-- Cela veut dire au fond? demanda d'Artagnan, qui commencait a se
douter de la verite.
-- Cela veut dire que je viens de faire un marche de dupe:
soixante louis, un cheval qui, a la maniere dont il file, peut
faire au trot cinq lieues a l'heure."
D'Artagnan et Athos eclaterent de rire.
"Mon cher d'Artagnan, dit Aramis, ne m'en veuillez pas trop, je
vous prie: necessite n'a pas de loi; d'ailleurs je suis le premier
puni, puisque cet infame maquignon m'a vole cinquante louis au
moins. Ah! vous etes bons menagers, vous autres! vous venez sur
les chevaux de vos laquais et vous faites mener vos chevaux de
luxe en main, doucement et a petites journees."
Au meme instant un fourgon, qui depuis quelques instants pointait
sur la route d'Amiens, s'arreta, et l'on vit sortir Grimaud et
Planchet leurs selles sur la tete. Le fourgon retournait a vide
vers Paris, et les deux laquais s'etaient engages, moyennant leur
transport, a desalterer le voiturier tout le long de la route.
"Qu'est-ce que cela? dit Aramis en voyant ce qui se passait; rien
que les selles?
-- Comprenez-vous maintenant? dit Athos.
-- Mes amis, c'est exactement comme moi. J'ai conserve le harnais,
par instinct. Hola, Bazin! portez mon harnais neuf aupres de celui
de ces messieurs.
-- Et qu'avez-vous fait de vos cures? demanda d'Artagnan.
-- Mon cher, je les ai invites a diner le lendemain, dit Aramis:
il y a ici du vin exquis, cela soit dit en passant; je les ai
grises de mon mieux; alors le cure m'a defendu de quitter la
casaque, et le jesuite m'a prie de le faire recevoir mousquetaire.
-- Sans these! cria d'Artagnan, sans these! je demande la
suppression de la these, moi!
-- Depuis lors, continua Aramis, je vis agreablement. J'ai
commence un poeme en vers d'une syllabe; c'est assez difficile,
mais le merite en toutes choses est dans la difficulte. La matiere
est galante, je vous lirai le premier chant, il a quatre cents
vers et dure une minute.
-- Ma foi, mon cher Aramis, dit d'Artagnan, qui detestait presque
autant les vers que le latin, ajoutez au merite de la difficulte
celui de la brievete, et vous etes sur au moins que votre poeme
aura deux merites.
-- Puis, continua Aramis, il respire des passions honnetes, vous
verrez. Ah ca, mes amis, nous retournons donc a Paris? Bravo, je
suis pret; nous allons donc revoir ce bon Porthos, tant mieux.
Vous ne croyez pas qu'il me manquait, ce grand niais-la? Ce n'est
pas lui qui aurait vendu son cheval, fut-ce contre un royaume. Je
voudrais deja le voir sur sa bete et sur sa selle. Il aura, j'en
suis sur, l'air du grand mogol."
On fit une halte d'une heure pour faire souffler les chevaux;
Aramis solda son compte, placa Bazin dans le fourgon avec ses
camarades, et l'on se mit en route pour aller retrouver Porthos.
On le trouva debout, moins pale que ne l'avait vu d'Artagnan a sa
premiere visite, et assis a une table ou, quoiqu'il fut seul,
figurait un diner de quatre personnes; ce diner se composait de
viandes galamment troussees, de vins choisis et de fruits
superbes.
"Ah! pardieu! dit-il en se levant, vous arrivez a merveille,
messieurs, j'en etais justement au potage, et vous allez diner
avec moi.
-- Oh! oh! fit d'Artagnan, ce n'est pas Mousqueton qui a pris au
lasso de pareilles bouteilles, puis voila un fricandeau pique et
un filet de boeuf...
-- Je me refais, dit Porthos, je me refais, rien n'affaiblit comme
ces diables de foulures; avez-vous eu des foulures, Athos?
-- Jamais; seulement je me rappelle que dans notre echauffouree de
la rue Ferou je recus un coup d'epee qui, au bout de quinze ou
dix-huit jours, m'avait produit exactement le meme effet.
-- Mais ce diner n'etait pas pour vous seul, mon cher Porthos? dit
Aramis.
-- Non, dit Porthos; j'attendais quelques gentilshommes du
voisinage qui viennent de me faire dire qu'ils ne viendraient pas;
vous les remplacerez et je ne perdrai pas au change. Hola,
Mousqueton! des sieges, et que l'on double les bouteilles!
-- Savez-vous ce que nous mangeons ici? dit Athos au bout de dix
minutes.
-- Pardieu! repondit d'Artagnan, moi je mange du veau pique aux
cardons et a la moelle.
-- Et moi des filets d'agneau, dit Porthos.
-- Et moi un blanc de volaille, dit Aramis.
-- Vous vous trompez tous, messieurs, repondit Athos, vous mangez
du cheval.
-- Allons donc! dit d'Artagnan.
-- Du cheval!" fit Aramis avec une grimace de degout.
Porthos seul ne repondit pas.
"Oui, du cheval; n'est-ce pas, Porthos, que nous mangeons du
cheval? Peut-etre meme les caparacons avec!
-- Non, messieurs, j'ai garde le harnais, dit Porthos.
-- Ma foi, nous nous valons tous, dit Aramis: on dirait que nous
nous sommes donne le mot.
-- Que voulez-vous, dit Porthos, ce cheval faisait honte a mes
visiteurs, et je n'ai pas voulu les humilier!
-- Puis, votre duchesse est toujours aux eaux, n'est-ce pas?
reprit d'Artagnan.
-- Toujours, repondit Porthos. Or, ma foi, le gouverneur de la
province, un des gentilshommes que j'attendais aujourd'hui a
diner, m'a paru le desirer si fort que je le lui ai donne.
-- Donne! s'ecria d'Artagnan.
-- Oh! mon Dieu! oui, donne! c'est le mot, dit Porthos; car il
valait certainement cent cinquante louis, et le ladre n'a voulu me
le payer que quatre-vingts.
-- Sans la selle? dit Aramis.
-- Oui, sans la selle.
-- Vous remarquerez, messieurs, dit Athos, que c'est encore
Porthos qui a fait le meilleur marche de nous tous."
Ce fut alors un hourra de rires dont le pauvre Porthos fut tout
saisi; mais on lui expliqua bientot la raison de cette hilarite,
qu'il partagea bruyamment selon sa coutume.
"De sorte que nous sommes tous en fonds? dit d'Artagnan.
-- Mais pas pour mon compte, dit Athos; j'ai trouve le vin
d'Espagne d'Aramis si bon, que j'en ai fait charger une
soixantaine de bouteilles dans le fourgon des laquais: ce qui m'a
fort desargente.
-- Et moi, dit Aramis, imaginez donc que j'avais donne jusqu'a mon
dernier sou a l'eglise de Montdidier et aux jesuites d'Amiens; que
j'avais pris en outre des engagements qu'il m'a fallu tenir, des
messes commandees pour moi et pour vous, messieurs, que l'on dira,
messieurs, et dont je ne doute pas que nous ne nous trouvions a
merveille.
-- Et moi, dit Porthos, ma foulure, croyez-vous qu'elle ne m'a
rien coute? sans compter la blessure de Mousqueton, pour laquelle
j'ai ete oblige de faire venir le chirurgien deux fois par jour,
lequel m'a fait payer ses visites double sous pretexte que cet
imbecile de Mousqueton avait ete se faire donner une balle dans un
endroit qu'on ne montre ordinairement qu'aux apothicaires; aussi
je lui ai bien recommande de ne plus se faire blesser la.
-- Allons, allons, dit Athos, en echangeant un sourire avec
d'Artagnan et Aramis, je vois que vous vous etes conduit
grandement a l'egard du pauvre garcon: c'est d'un bon maitre.
-- Bref, continua Porthos, ma depense payee, il me restera bien
une trentaine d'ecus.
-- Et a moi une dizaine de pistoles, dit Aramis.
-- Allons, allons, dit Athos, il parait que nous sommes les Cresus
de la societe. Combien vous reste-t-il sur vos cent pistoles,
d'Artagnan?
-- Sur mes cent pistoles? D'abord, je vous en ai donne cinquante.
-- Vous croyez?
-- Pardieu! -- Ah! c'est vrai, je me rappelle.
-- Puis, j'en ai paye six a l'hote.
-- Quel animal que cet hote! pourquoi lui avez-vous donne six
pistoles?
-- C'est vous qui m'avez dit de les lui donner.
-- C'est vrai que je suis trop bon. Bref, en reliquat?
-- Vingt-cinq pistoles, dit d'Artagnan.
-- Et moi, dit Athos en tirant quelque menue monnaie de sa poche,
moi...
-- Vous, rien.
-- Ma foi, ou si peu de chose, que ce n'est pas la peine de
rapporter a la masse.
-- Maintenant, calculons combien nous possedons en tout: Porthos?
-- Trente ecus.
-- Aramis?
-- Dix pistoles.
-- Et vous, d'Artagnan?
-- Vingt-cinq.
-- Cela fait en tout? dit Athos.
-- Quatre cent soixante-quinze livres! dit d'Artagnan, qui
comptait comme Archimede.
-- Arrives a Paris, nous en aurons bien encore quatre cents, dit
Porthos, plus les harnais.
-- Mais nos chevaux d'escadron? dit Aramis.
-- Eh bien, des quatre chevaux des laquais nous en ferons deux de
maitre que nous tirerons au sort; avec les quatre cents livres, on
en fera un demi pour un des demontes, puis nous donnerons les
grattures de nos poches a d'Artagnan, qui a la main bonne, et qui
ira les jouer dans le premier tripot venu, voila.
-- Dinons donc, dit Porthos, cela refroidit."
Les quatre amis, plus tranquilles desormais sur leur avenir,
firent honneur au repas, dont les restes furent abandonnes a
MM. Mousqueton, Bazin, Planchet et Grimaud.
En arrivant a Paris, d'Artagnan trouva une lettre de
M. de Treville qui le prevenait que, sur sa demande, le roi venait
de lui accorder la faveur d'entrer dans les mousquetaires.
Comme c'etait tout ce que d'Artagnan ambitionnait au monde, a part
bien entendu le desir de retrouver Mme Bonacieux, il courut tout
joyeux chez ses camarades, qu'il venait de quitter il y avait une
demi-heure, et qu'il trouva fort tristes et fort preoccupes. Ils
etaient reunis en conseil chez Athos: ce qui indiquait toujours
des circonstances d'une certaine gravite.
M. de Treville venait de les faire prevenir que l'intention bien
arretee de Sa Majeste etant d'ouvrir la campagne le 1ermai, ils
eussent a preparer incontinent leurs equipages.
Les quatre philosophes se regarderent tout ebahis: M. de Treville
ne plaisantait pas sous le rapport de la discipline.
"Et a combien estimez-vous ces equipages? dit d'Artagnan.
-- Oh! il n'y a pas a dire, reprit Aramis, nous venons de faire
nos comptes avec une lesinerie de Spartiates, et il nous faut a
chacun quinze cents livres.
-- Quatre fois quinze font soixante, soit six mille livres, dit
Athos.
-- Moi, dit d'Artagnan, il me semble qu'avec mille livres chacun,
il est vrai que je ne parle pas en Spartiate, mais en
procureur..."
Ce mot de procureur reveilla Porthos.
"Tiens, j'ai une idee! dit-il.
-- C'est deja quelque chose: moi, je n'en ai pas meme l'ombre, fit
froidement Athos, mais quant a d'Artagnan, messieurs, le bonheur
d'etre desormais des notres l'a rendu fou; mille livres! je
declare que pour moi seul il m'en faut deux mille.
-- Quatre fois deux font huit, dit alors Aramis: c'est donc huit
mille livres qu'il nous faut pour nos equipages, sur lesquels
equipages, il est vrai, nous avons deja les selles.
-- Plus, dit Athos, en attendant que d'Artagnan qui allait
remercier M. de Treville eut ferme la porte, plus ce beau diamant
qui brille au doigt de notre ami. Que diable! d'Artagnan est trop
bon camarade pour laisser des freres dans l'embarras, quand il
porte a son medius la rancon d'un roi."
CHAPITRE XXIX
LA CHASSE A L'EQUIPEMENT
Le plus preoccupe des quatre amis etait bien certainement
d'Artagnan, quoique d'Artagnan, en sa qualite de garde, fut bien
plus facile a equiper que messieurs les mousquetaires, qui etaient
des seigneurs; mais notre cadet de Gascogne etait, comme on a pu
le voir, d'un caractere prevoyant et presque avare, et avec cela
(expliquez les contraires) glorieux presque a rendre des points a
Porthos. A cette preoccupation de sa vanite, d'Artagnan joignait
en ce moment une inquietude moins egoiste. Quelques informations
qu'il eut pu prendre sur Mme Bonacieux, il ne lui en etait venu
aucune nouvelle. M. de Treville en avait parle a la reine; la
reine ignorait ou etait la jeune merciere et avait promis de la
faire chercher.
Mais cette promesse etait bien vague et ne rassurait guere
d'Artagnan.
Athos ne sortait pas de sa chambre; il etait resolu a ne pas
risquer une enjambee pour s'equiper.
"Il nous reste quinze jours, disait-il a ses amis; eh bien, si au
bout de ces quinze jours je n'ai rien trouve, ou plutot si rien
n'est venu me trouver, comme je suis trop bon catholique pour me
casser la tete d'un coup de pistolet, je chercherai une bonne
querelle a quatre gardes de Son Eminence ou a huit Anglais, et je
me battrai jusqu'a ce qu'il y en ait un qui me tue, ce qui, sur la
quantite, ne peut manquer de m'arriver. On dira alors que je suis
mort pour le roi, de sorte que j'aurai fait mon service sans avoir
eu besoin de m'equiper."
Porthos continuait a se promener, les mains derriere le dos, en
hochant la tete de haut en bas et disant:
"Je poursuivrai mon idee."
Aramis, soucieux et mal frise, ne disait rien.
On peut voir par ces details desastreux que la desolation regnait
dans la communaute.
Les laquais, de leur cote, comme les coursiers d'Hippolyte,
partageaient la triste peine de leurs maitres. Mousqueton faisait
des provisions de croutes; Bazin, qui avait toujours donne dans la
devotion, ne quittait plus les eglises; Planchet regardait voler
les mouches; et Grimaud, que la detresse generale ne pouvait
determiner a rompre le silence impose par son maitre, poussait des
soupirs a attendrir des pierres.
Les trois amis -- car, ainsi que nous l'avons dit, Athos avait
jure de ne pas faire un pas pour s'equiper -- les trois amis
sortaient donc de grand matin et rentraient fort tard. Ils
erraient par les rues, regardant sur chaque pave pour savoir si
les personnes qui y etaient passees avant eux n'y avaient pas
laisse quelque bourse. On eut dit qu'ils suivaient des pistes,
tant ils etaient attentifs partout ou ils allaient. Quand ils se
rencontraient, ils avaient des regards desoles qui voulaient dire:
As-tu trouve quelque chose?
Cependant, comme Porthos avait trouve le premier son idee, et
comme il l'avait poursuivie avec persistance, il fut le premier a
agir. C'etait un homme d'execution que ce digne Porthos.
D'Artagnan l'apercut un jour qu'il s'acheminait vers l'eglise
Saint-Leu, et le suivit instinctivement: il entra au lieu saint
apres avoir releve sa moustache et allonge sa royale, ce qui
annoncait toujours de sa part les intentions les plus
conquerantes. Comme d'Artagnan prenait quelques precautions pour
se dissimuler, Porthos crut n'avoir pas ete vu. D'Artagnan entra
derriere lui. Porthos alla s'adosser au cote d'un pilier;
d'Artagnan, toujours inapercu, s'appuya de l'autre.
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