Books: Book review: 'The Mercy Papers' and 'Downtown Owl'
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Book Review: The Horror, the Horror
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How to live what Michael Pollan preaches
The Mercy Papers A Memoir of Three Weeks By Robin Romm 213 pages. Scribner. $22. The foundational condition of being human is that we're going to die. Almost as basic a truth is that we seem incapable of believing it. The collision of these inconsonant

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Les trois mousquetaires written by Alexandre Dumas

A >> Alexandre Dumas >> Les trois mousquetaires

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"-- D'abord, dit-il, je veux qu'on me rende mon valet tout arme."

"On s'empressa d'obeir a cet ordre; car vous comprenez bien,
monsieur, que nous etions disposes a faire tout ce que voudrait
votre ami. M. Grimaud (il a dit ce nom, celui-la, quoiqu'il ne
parle pas beaucoup), M. Grimaud fut donc descendu a la cave, tout
blesse qu'il etait; alors, son maitre l'ayant recu, rebarricada la
porte et nous ordonna de rester dans notre boutique.

-- Mais enfin, s'ecria d'Artagnan, ou est-il? ou est Athos?

-- Dans la cave, monsieur.

-- Comment, malheureux, vous le retenez dans la cave depuis ce
temps-la?

-- Bonte divine! Non, monsieur. Nous, le retenir dans la cave!
vous ne savez donc pas ce qu'il y fait, dans la cave! Ah! si vous
pouviez l'en faire sortir, monsieur, je vous en serais
reconnaissant toute ma vie, vous adorerais comme mon patron.

-- Alors il est la, je le retrouverai la?

-- Sans doute, monsieur, il s'est obstine a y rester. Tous les
jours, on lui passe par le soupirail du pain au bout d'une
fourche, et de la viande quand il en demande; mais, helas! ce
n'est pas de pain et de viande qu'il fait la plus grande
consommation. Une fois, j'ai essaye de descendre avec deux de mes
garcons, mais il est entre dans une terrible fureur. J'ai entendu
le bruit de ses pistolets qu'il armait et de son mousqueton
qu'armait son domestique. Puis, comme nous leur demandions quelles
etaient leurs intentions, le maitre a repondu qu'ils avaient
quarante coups a tirer lui et son laquais, et qu'ils les
tireraient jusqu'au dernier plutot que de permettre qu'un seul de
nous mit le pied dans la cave. Alors, monsieur, j'ai ete me
plaindre au gouverneur, lequel m'a repondu que je n'avais que ce
que je meritais, et que cela m'apprendrait a insulter les
honorables seigneurs qui prenaient gite chez moi.

-- De sorte que, depuis ce temps?... reprit d'Artagnan ne pouvant
s'empecher de rire de la figure piteuse de son hote.

-- De sorte que, depuis ce temps, monsieur, continua celui-ci,
nous menons la vie la plus triste qui se puisse voir; car,
monsieur, il faut que vous sachiez que toutes nos provisions sont
dans la cave; il y a notre vin en bouteilles et notre vin en
piece, la biere, l'huile et les epices, le lard et les saucissons;
et comme il nous est defendu d'y descendre, nous sommes forces de
refuser le boire et le manger aux voyageurs qui nous arrivent, de
sorte que tous les jours notre hotellerie se perd. Encore une
semaine avec votre ami dans ma cave, et nous sommes ruines.

-- Et ce sera justice, drole. Ne voyait-on pas bien, a notre mine,
que nous etions gens de qualite et non faussaires, dites?

-- Oui, monsieur, oui, vous avez raison, dit l'hote. Mais tenez,
tenez, le voila qui s'emporte.

-- Sans doute qu'on l'aura trouble, dit d'Artagnan.

-- Mais il faut bien qu'on le trouble, s'ecria l'hote; il vient de
nous arriver deux gentilshommes anglais.

-- Eh bien?

-- Eh bien, les Anglais aiment le bon vin, comme vous savez,
monsieur; ceux-ci ont demande du meilleur. Ma femme alors aura
sollicite de M. Athos la permission d'entrer pour satisfaire ces
messieurs; et il aura refuse comme de coutume. Ah! bonte divine!
voila le sabbat qui redouble!"

D'Artagnan, en effet, entendit mener un grand bruit du cote de la
cave; il se leva et, precede de l'hote qui se tordait les mains,
et suivi de Planchet qui tenait son mousqueton tout arme, il
s'approcha du lieu de la scene.

Les deux gentilshommes etaient exasperes, ils avaient fait une
longue course et mouraient de faim et de soif.

"Mais c'est une tyrannie, s'ecriaient-ils en tres bon francais,
quoique avec un accent etranger, que ce maitre fou ne veuille pas
laisser a ces bonnes gens l'usage de leur vin. Ca, nous allons
enfoncer la porte, et s'il est trop enrage, eh bien! nous le
tuerons.

-- Tout beau, messieurs! dit d'Artagnan en tirant ses pistolets de
sa ceinture; vous ne tuerez personne, s'il vous plait.

-- Bon, bon, disait derriere la porte la voix calme d'Athos, qu'on
les laisse un peu entrer, ces mangeurs de petits enfants, et nous
allons voir."

Tout braves qu'ils paraissaient etre, les deux gentilshommes
anglais se regarderent en hesitant; on eut dit qu'il y avait dans
cette cave un de ces ogres fameliques, gigantesques heros des
legendes populaires, et dont nul ne force impunement la caverne.

Il y eut un moment de silence; mais enfin les deux Anglais eurent
honte de reculer, et le plus hargneux des deux descendit les cinq
ou six marches dont se composait l'escalier et donna dans la porte
un coup de pied a fendre une muraille.

"Planchet, dit d'Artagnan en armant ses pistolets, je me charge de
celui qui est en haut, charge-toi de celui qui est en bas. Ah!
messieurs! vous voulez de la bataille! eh bien! on va vous en
donner!

-- Mon Dieu, s'ecria la voix creuse d'Athos, j'entends d'Artagnan,
ce me semble.

-- En effet, dit d'Artagnan en haussant la voix a son tour, c'est
moi-meme, mon ami.

-- Ah! bon! alors, dit Athos, nous allons les travailler, ces
enfonceurs de portes."

Les gentilshommes avaient mis l'epee a la main, mais ils se
trouvaient pris entre deux feux; ils hesiterent un instant encore;
mais, comme la premiere fois, l'orgueil l'emporta, et un second
coup de pied fit craquer la porte dans toute sa hauteur.

"Range-toi, d'Artagnan, range-toi, cria Athos, range-toi, je vais
tirer.

-- Messieurs, dit d'Artagnan, que la reflexion n'abandonnait
jamais, messieurs, songez-y! De la patience, Athos. Vous vous
engagez la dans une mauvaise affaire, et vous allez etre cribles.
Voici mon valet et moi qui vous lacherons trois coups de feu,
autant vous arriveront de la cave; puis nous aurons encore nos
epees, dont, je vous assure, mon ami et moi nous jouons
passablement. Laissez-moi faire vos affaires et les miennes. Tout
a l'heure vous aurez a boire, je vous en donne ma parole.

-- S'il en reste", grogna la voix railleuse d'Athos.

L'hotelier sentit une sueur froide couler le long de son echine.

"Comment, s'il en reste! murmura-t-il.

-- Que diable! il en restera, reprit d'Artagnan; soyez donc
tranquille, a eux deux ils n'auront pas bu toute la cave.
Messieurs, remettez vos epees au fourreau.

-- Eh bien, vous, remettez vos pistolets a votre ceinture.

-- Volontiers."

Et d'Artagnan donna l'exemple. Puis, se retournant vers Planchet,
il lui fit signe de desarmer son mousqueton.

Les Anglais, convaincus, remirent en grommelant leurs epees au
fourreau. On leur raconta l'histoire de l'emprisonnement d'Athos.
Et comme ils etaient bons gentilshommes, ils donnerent tort a
l'hotelier.

"Maintenant, messieurs, dit d'Artagnan, remontez chez vous, et,
dans dix minutes, je vous reponds qu'on vous y portera tout ce que
vous pourrez desirer."

Les Anglais saluerent et sortirent.

"Maintenant que je suis seul, mon cher Athos, dit d'Artagnan,
ouvrez-moi la porte, je vous en prie.

-- A l'instant meme", dit Athos.

Alors on entendit un grand bruit de fagots entrechoques et de
poutres gemissantes: c'etaient les contrescarpes et les bastions
d'Athos, que l'assiege demolissait lui-meme.

Un instant apres, la porte s'ebranla, et l'on vit paraitre la tete
pale d'Athos qui, d'un coup d'oeil rapide, explorait les environs.

D'Artagnan se jeta a son cou et l'embrassa tendrement puis il
voulut l'entrainer hors de ce sejour humide, alors il s'apercut
qu'Athos chancelait.

"Vous etes blesse? lui dit-il.

-- Moi! pas le moins du monde; je suis ivre mort, voila tout, et
jamais homme n'a mieux fait ce qu'il fallait pour cela. Vive Dieu!
mon hote, il faut que j'en aie bu au moins pour ma part cent
cinquante bouteilles.

-- Misericorde! s'ecria l'hote, si le valet en a bu la moitie du
maitre seulement, je suis ruine.

-- Grimaud est un laquais de bonne maison, qui ne se serait pas
permis le meme ordinaire que moi; il a bu a la piece seulement;
tenez, je crois qu'il a oublie de remettre le fosset. Entendez-
vous? cela coule."

D'Artagnan partit d'un eclat de rire qui changea le frisson de
l'hote en fievre chaude.

En meme temps, Grimaud parut a son tour derriere son maitre, le
mousqueton sur l'epaule, la tete tremblante, comme ces satyres
ivres des tableaux de Rubens. Il etait arrose par-devant et par-
derriere d'une liqueur grasse que l'hote reconnut pour etre sa
meilleure huile d'olive.

Le cortege traversa la grande salle et alla s'installer dans la
meilleure chambre de l'auberge, que d'Artagnan occupa d'autorite.

Pendant ce temps, l'hote et sa femme se precipiterent avec des
lampes dans la cave, qui leur avait ete si longtemps interdite et
ou un affreux spectacle les attendait.

Au-dela des fortifications auxquelles Athos avait fait breche pour
sortir et qui se composaient de fagots, de planches et de
futailles vides entassees selon toutes les regles de l'art
strategique, on voyait ca et la, nageant dans les mares d'huile et
de vin, les ossements de tous les jambons manges, tandis qu'un
amas de bouteilles cassees jonchait tout l'angle gauche de la cave
et qu'un tonneau, dont le robinet etait reste ouvert, perdait par
cette ouverture les dernieres gouttes de son sang. L'image de la
devastation et de la mort, comme dit le poete de l'Antiquite,
regnait la comme sur un champ de bataille.

Sur cinquante saucissons, pendus aux solives, dix restaient a
peine.

Alors les hurlements de l'hote et de l'hotesse percerent la voute
de la cave, d'Artagnan lui-meme en fut emu. Athos ne tourna pas
meme la tete.

Mais a la douleur succeda la rage. L'hote s'arma d'une broche et,
dans son desespoir, s'elanca dans la chambre ou les deux amis
s'etaient retires.

"Du vin! dit Athos en apercevant l'hote.

-- Du vin! s'ecria l'hote stupefait, du vin! mais vous m'en avez
bu pour plus de cent pistoles; mais je suis un homme ruine, perdu,
aneanti!

-- Bah! dit Athos, nous sommes constamment restes sur notre soif.

-- Si vous vous etiez contentes de boire, encore; mais vous avez
casse toutes les bouteilles.

-- Vous m'avez pousse sur un tas qui a degringole. C'est votre
faute.

-- Toute mon huile est perdue!

-- L'huile est un baume souverain pour les blessures, et il
fallait bien que ce pauvre Grimaud pansat celles que vous lui avez
faites.

-- Tous mes saucissons ronges!

-- Il y a enormement de rats dans cette cave.

-- Vous allez me payer tout cela, cria l'hote exaspere.

-- Triple drole!" dit Athos en se soulevant. Mais il retomba
aussitot; il venait de donner la mesure de ses forces. D'Artagnan
vint a son secours en levant sa cravache.

L'hote recula d'un pas et se mit a fondre en larmes.

"Cela vous apprendra, dit d'Artagnan, a traiter d'une facon plus
courtoise les hotes que Dieu vous envoie.

-- Dieu..., dites le diable!

-- Mon cher ami, dit d'Artagnan, si vous nous rompez encore les
oreilles, nous allons nous renfermer tous les quatre dans votre
cave, et nous verrons si veritablement le degat est aussi grand
que vous le dites.

-- Eh bien, oui, messieurs, dit l'hote, j'ai tort, je l'avoue;
mais a tout peche misericorde; vous etes des seigneurs et je suis
un pauvre aubergiste, vous aurez pitie de moi.

-- Ah! si tu parles comme cela, dit Athos, tu vas me fendre le
coeur, et les larmes vont couler de mes yeux comme le vin coulait
de tes futailles. On n'est pas si diable qu'on en a l'air. Voyons,
viens ici et causons."

L'hote s'approcha avec inquietude.

"Viens, te dis-je, et n'aie pas peur, continua Athos. Au moment ou
j'allais te payer, j'avais pose ma bourse sur la table.

-- Oui, Monseigneur.

-- Cette bourse contenait soixante pistoles, ou est-elle?

-- Deposee au greffe, Monseigneur: on avait dit que c'etait de la
fausse monnaie.

-- Eh bien, fais-toi rendre ma bourse, et garde les soixante
pistoles.

-- Mais Monseigneur sait bien que le greffe ne lache pas ce qu'il
tient. Si c'etait de la fausse monnaie, il y aurait encore de
l'espoir; mais malheureusement ce sont de bonnes pieces.

-- Arrange-toi avec lui, mon brave homme, cela ne me regarde pas,
d'autant plus qu'il ne me reste pas une livre.

-- Voyons, dit d'Artagnan, l'ancien cheval d'Athos, ou est-il?

-- A l'ecurie.

-- Combien vaut-il?

-- Cinquante pistoles tout au plus.

-- Il en vaut quatre-vingts; prends-le, et que tout soit dit.

-- Comment! tu vends mon cheval, dit Athos, tu vends mon Bajazet?
et sur quoi ferai-je la campagne? sur Grimaud?

-- Je t'en amene un autre, dit d'Artagnan.

-- Un autre?

-- Et magnifique! s'ecria l'hote.

-- Alors, s'il y en a un autre plus beau et plus jeune, prends le
vieux, et a boire!

-- Duquel? demanda l'hote tout a fait rasserene.

-- De celui qui est au fond, pres des lattes; il en reste encore
vingt-cinq bouteilles, toutes les autres ont ete cassees dans ma
chute. Montez-en six.

-- Mais c'est un foudre que cet homme! dit l'hote a part lui; s'il
reste seulement quinze jours ici, et qu'il paie ce qu'il boira, je
retablirai mes affaires.

-- Et n'oublie pas, continua d'Artagnan, de monter quatre
bouteilles du pareil aux deux seigneurs anglais.

-- Maintenant, dit Athos, en attendant qu'on nous apporte du vin,
conte-moi, d'Artagnan, ce que sont devenus les autres; voyons."

D'Artagnan lui raconta comment il avait trouve Porthos dans son
lit avec une foulure, et Aramis a une table entre les deux
theologiens. Comme il achevait, l'hote rentra avec les bouteilles
demandees et un jambon qui, heureusement pour lui, etait reste
hors de la cave.

"C'est bien, dit Athos en remplissant son verre et celui de
d'Artagnan, voila pour Porthos et pour Aramis; mais vous, mon ami,
qu'avez-vous et que vous est-il arrive personnellement? Je vous
trouve un air sinistre.

-- Helas! dit d'Artagnan, c'est que je suis le plus malheureux de
nous tous, moi!

-- Toi malheureux, d'Artagnan! dit Athos. Voyons, comment es-tu
malheureux? Dis-moi cela.

-- Plus tard, dit d'Artagnan.

-- Plus tard! et pourquoi plus tard? parce que tu crois que je
suis ivre, d'Artagnan? Retiens bien ceci: je n'ai jamais les idees
plus nettes que dans le vin. Parle donc, je suis tout oreilles."

D'Artagnan raconta son aventure avec Mme Bonacieux.

Athos l'ecouta sans sourciller; puis, lorsqu'il eut fini:

"Miseres que tout cela, dit Athos, miseres!"

C'etait le mot d'Athos.

"Vous dites toujours miseres! mon cher Athos, dit d'Artagnan; cela
vous sied bien mal, a vous qui n'avez jamais aime."

L'oeil mort d'Athos s'enflamma soudain, mais ce ne fut qu'un
eclair, il redevint terne et vague comme auparavant.

"C'est vrai, dit-il tranquillement, je n'ai jamais aime, moi.

-- Vous voyez bien alors, coeur de pierre, dit d'Artagnan, que
vous avez tort d'etre dur pour nous autres coeurs tendres.

-- Coeurs tendres, coeurs perces, dit Athos.

-- Que dites-vous?

-- Je dis que l'amour est une loterie ou celui qui gagne, gagne la
mort! Vous etes bien heureux d'avoir perdu, croyez-moi, mon cher
d'Artagnan. Et si j'ai un conseil a vous donner, c'est de perdre
toujours.

-- Elle avait l'air de si bien m'aimer!

-- Elle en avait l'air.

-- Oh! elle m'aimait.

-- Enfant! il n'y a pas un homme qui n'ait cru comme vous que sa
maitresse l'aimait, et il n'y a pas un homme qui n'ait ete trompe
par sa maitresse.

-- Excepte vous, Athos, qui n'en avez jamais eu.

-- C'est vrai, dit Athos apres un moment de silence, je n'en ai
jamais eu, moi. Buvons!

-- Mais alors, philosophe que vous etes, dit d'Artagnan,
instruisez-moi, soutenez-moi; j'ai besoin de savoir et d'etre
console.

-- Console de quoi?

-- De mon malheur.

-- Votre malheur fait rire, dit Athos en haussant les epaules; je
serais curieux de savoir ce que vous diriez si je vous racontais
une histoire d'amour.

-- Arrivee a vous?

-- Ou a un de mes amis, qu'importe!

-- Dites, Athos, dites.

-- Buvons, nous ferons mieux.

-- Buvez et racontez.

-- Au fait, cela se peut, dit Athos en vidant et remplissant son
verre, les deux choses vont a merveille ensemble.

-- J'ecoute", dit d'Artagnan.

Athos se recueillit, et, a mesure qu'il se recueillait, d'Artagnan
le voyait palir; il en etait a cette periode de l'ivresse ou les
buveurs vulgaires tombent et dorment. Lui, il revait tout haut
sans dormir. Ce somnambulisme de l'ivresse avait quelque chose
d'effrayant.

"Vous le voulez absolument? demanda-t-il.

-- Je vous en prie, dit d'Artagnan.

-- Qu'il soit fait donc comme vous le desirez. Un de mes amis, un
de mes amis, entendez-vous bien! pas moi, dit Athos en
s'interrompant avec un sourire sombre; un des comtes de ma
province, c'est-a-dire du Berry, noble comme un Dandolo ou un
Montmorency, devint amoureux a vingt-cinq ans d'une jeune fille de
seize, belle comme les amours. A travers la naivete de son age
percait un esprit ardent, un esprit non pas de femme, mais de
poete; elle ne plaisait pas, elle enivrait; elle vivait dans un
petit bourg, pres de son frere qui etait cure. Tous deux etaient
arrives dans le pays: ils venaient on ne savait d'ou; mais en la
voyant si belle et en voyant son frere si pieux, on ne songeait
pas a leur demander d'ou ils venaient. Du reste, on les disait de
bonne extraction. Mon ami, qui etait le seigneur du pays, aurait
pu la seduire ou la prendre de force, a son gre, il etait le
maitre; qui serait venu a l'aide de deux etrangers, de deux
inconnus? Malheureusement il etait honnete homme, il l'epousa. Le
sot, le niais, l'imbecile!

-- Mais pourquoi cela, puisqu'il l'aimait? demanda d'Artagnan.

-- Attendez donc, dit Athos. Il l'emmena dans son chateau, et en
fit la premiere dame de sa province; et il faut lui rendre
justice, elle tenait parfaitement son rang.

-- Eh bien? demanda d'Artagnan.

-- Eh bien, un jour qu'elle etait a la chasse avec son mari,
continua Athos a voix basse et en parlant fort vite, elle tomba de
cheval et s'evanouit; le comte s'elanca a son secours, et comme
elle etouffait dans ses habits, il les fendit avec son poignard et
lui decouvrit l'epaule. Devinez ce qu'elle avait sur l'epaule,
d'Artagnan? dit Athos avec un grand eclat de rire.

-- Puis-je le savoir? demanda d'Artagnan.

-- Une fleur de lis, dit Athos. Elle etait marquee!"

Et Athos vida d'un seul trait le verre qu'il tenait a la main.

"Horreur! s'ecria d'Artagnan, que me dites-vous la?

-- La verite. Mon cher, l'ange etait un demon. La pauvre fille
avait vole.

-- Et que fit le comte?

-- Le comte etait un grand seigneur, il avait sur ses terres droit
de justice basse et haute: il acheva de dechirer les habits de la
comtesse, il lui lia les mains derriere le dos et la pendit a un
arbre.

-- Ciel! Athos! un meurtre! s'ecria d'Artagnan.

-- Oui, un meurtre, pas davantage, dit Athos pale comme la mort.
Mais on me laisse manquer de vin, ce me semble."

Et Athos saisit au goulot la derniere bouteille qui restait,
l'approcha de sa bouche et la vida d'un seul trait, comme il eut
fait d'un verre ordinaire.

Puis il laissa tomber sa tete sur ses deux mains; d'Artagnan
demeura devant lui, saisi d'epouvante.

"Cela m'a gueri des femmes belles, poetiques et amoureuses, dit
Athos en se relevant et sans songer a continuer l'apologue du
comte. Dieu vous en accorde autant! Buvons!

-- Ainsi elle est morte? balbutia d'Artagnan.

-- Parbleu! dit Athos. Mais tendez votre verre. Du jambon, drole,
cria Athos, nous ne pouvons plus boire!

-- Et son frere? ajouta timidement d'Artagnan.

-- Son frere? reprit Athos.

-- Oui, le pretre?

-- Ah! je m'en informai pour le faire pendre a son tour; mais il
avait pris les devants, il avait quitte sa cure depuis la veille.

-- A-t-on su au moins ce que c'etait que ce miserable?

-- C'etait sans doute le premier amant et le complice de la belle,
un digne homme qui avait fait semblant d'etre cure peut-etre pour
marier sa maitresse et lui assurer un sort. Il aura ete ecartele,
je l'espere.

-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! fit d'Artagnan, tout etourdi de cette
horrible aventure.

-- Mangez donc de ce jambon, d'Artagnan, il est exquis, dit Athos
en coupant une tranche qu'il mit sur l'assiette du jeune homme.
Quel malheur qu'il n'y en ait pas eu seulement quatre comme celui-
la dans la cave! j'aurais bu cinquante bouteilles de plus."

D'Artagnan ne pouvait plus supporter cette conversation, qui l'eut
rendu fou; il laissa tomber sa tete sur ses deux mains et fit
semblant de s'endormir.

"Les jeunes gens ne savent plus boire, dit Athos en le regardant
en pitie, et pourtant celui-la est des meilleurs!..."


CHAPITRE XXVIII
RETOUR

D'Artagnan etait reste etourdi de la terrible confidence d'Athos;
cependant bien des choses lui paraissaient encore obscures dans
cette demi-revelation; d'abord elle avait ete faite par un homme
tout a fait ivre a un homme qui l'etait a moitie, et cependant,
malgre ce vague que fait monter au cerveau la fumee de deux ou
trois bouteilles de bourgogne, d'Artagnan, en se reveillant le
lendemain matin, avait chaque parole d'Athos aussi presente a son
esprit que si, a mesure qu'elles etaient tombees de sa bouche,
elles s'etaient imprimees dans son esprit. Tout ce doute ne lui
donna qu'un plus vif desir d'arriver a une certitude, et il passa
chez son ami avec l'intention bien arretee de renouer sa
conversation de la veille mais il trouva Athos de sens tout a fait
rassis, c'est-a-dire le plus fin et le plus impenetrable des
hommes.

Au reste, le mousquetaire, apres avoir echange avec lui une
poignee de main, alla le premier au-devant de sa pensee.

"J'etais bien ivre hier, mon cher d'Artagnan, dit-il, j'ai senti
cela ce matin a ma langue, qui etait encore fort epaisse, et a mon
pouls qui etait encore fort agite; je parie que j'ai dit mille
extravagances."

Et, en disant ces mots, il regarda son ami avec une fixite qui
l'embarrassa.

"Mais non pas, repliqua d'Artagnan, et, si je me le rappelle bien,
vous n'avez rien dit que de fort ordinaire.

-- Ah! vous m'etonnez! Je croyais vous avoir raconte une histoire
des plus lamentables."

Et il regardait le jeune homme comme s'il eut voulu lire au plus
profond de son coeur.

"Ma foi! dit d'Artagnan, il parait que j'etais encore plus ivre
que vous, puisque je ne me souviens de rien."

Athos ne se paya point de cette parole, et il reprit:

"Vous n'etes pas sans avoir remarque, mon cher ami, que chacun a
son genre d'ivresse, triste ou gaie, moi j'ai l'ivresse triste,
et, quand une fois je suis gris, ma maniere est de raconter toutes
les histoires lugubres que ma sotte nourrice m'a inculquees dans
le cerveau. C'est mon defaut; defaut capital, j'en conviens; mais,
a cela pres, je suis bon buveur."

Athos disait cela d'une facon si naturelle, que d'Artagnan fut
ebranle dans sa conviction.

"Oh! c'est donc cela, en effet, reprit le jeune homme en essayant
de ressaisir la verite, c'est donc cela que je me souviens, comme,
au reste, on se souvient d'un reve, que nous avons parle de
pendus.

-- Ah! vous voyez bien, dit Athos en palissant et cependant en
essayant de rire, j'en etais sur, les pendus sont mon cauchemar, a
moi.

-- Oui, oui, reprit d'Artagnan, et voila la memoire qui me
revient; oui, il s'agissait... attendez donc... il s'agissait
d'une femme.

-- Voyez, repondit Athos en devenant presque livide, c'est ma
grande histoire de la femme blonde, et quand je raconte celle-la,
c'est que je suis ivre mort.

-- Oui, c'est cela, dit d'Artagnan, l'histoire de la femme blonde,
grande et belle, aux yeux bleus.

-- Oui, et pendue.

-- Par son mari, qui etait un seigneur de votre connaissance,
continua d'Artagnan en regardant fixement Athos.

-- Eh bien, voyez cependant comme on compromettrait un homme quand
on ne sait plus ce que l'on dit, reprit Athos en haussant les
epaules, comme s'il se fut pris lui-meme en pitie. Decidement, je
ne veux plus me griser, d'Artagnan, c'est une trop mauvaise
habitude."

D'Artagnan garda le silence.

Puis Athos, changeant tout a coup de conversation:

"A propos, dit-il, je vous remercie du cheval que vous m'avez
amene.

-- Est-il de votre gout? demanda d'Artagnan.

-- Oui, mais ce n'etait pas un cheval de fatigue.

-- Vous vous trompez; j'ai fait avec lui dix lieues en moins d'une
heure et demie, et il n'y paraissait pas plus que s'il eut fait le
tour de la place Saint-Sulpice.

-- Ah ca, vous allez me donner des regrets.

-- Des regrets?

-- Oui, je m'en suis defait.

-- Comment cela?

-- Voici le fait: ce matin, je me suis reveille a six heures, vous
dormiez comme un sourd, et je ne savais que faire; j'etais encore
tout hebete de notre debauche d'hier; je descendis dans la grande
salle, et j'avisai un de nos Anglais qui marchandait un cheval a
un maquignon, le sien etant mort hier d'un coup de sang. Je
m'approchai de lui, et comme je vis qu'il offrait cent pistoles
d'un alezan brule: "Par Dieu, lui dis-je, mon gentilhomme, moi
aussi j'ai un cheval a vendre.

"-- Et tres beau meme, dit-il, je l'ai vu hier, le valet de votre
ami le tenait en main.

"-- Trouvez-vous qu'il vaille cent pistoles?

"-- Oui, et voulez-vous me le donner pour ce prix-la?

"-- Non, mais je vous le joue.

"-- Vous me le jouez?

"-- Oui.

"-- A quoi?

"-- Aux des."

"Ce qui fut dit fut fait; et j'ai perdu le cheval. Ah! mais par
exemple, continua Athos, j'ai regagne le caparacon."

D'Artagnan fit une mine assez maussade.

"Cela vous contrarie? dit Athos.

-- Mais oui, je vous l'avoue, reprit d'Artagnan; ce cheval devait
servir a nous faire reconnaitre un jour de bataille; c'etait un
gage, un souvenir. Athos, vous avez eu tort.

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