Les trois mousquetaires written by Alexandre Dumas
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Alexandre Dumas >> Les trois mousquetaires
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"L'officier me regarda avec etonnement, puis il dit:
"-- Que me voulez-vous, monsieur? Je ne vous connais pas.
"-- Je suis, repondis-je, le petit abbe qui lit les vies des
saints et qui traduit Judith en vers.
"-- Ah! ah! je me rappelle, dit l'officier en goguenardant; que me
voulez-vous?
"-- Je voudrais que vous eussiez le loisir de venir faire un tour
de promenade avec moi.
"-- Demain matin, si vous le voulez bien, et ce sera avec le plus
grand plaisir.
"-- Non, pas demain matin, s'il vous plait, tout de suite.
"-- Si vous l'exigez absolument...
"-- Mais oui, je l'exige.
"-- Alors, sortons. Mesdames, dit l'officier, ne vous derangez
pas. Le temps de tuer monsieur seulement, et je reviens vous
achever le dernier couplet."
"Nous sortimes.
"Je le menai rue Payenne, juste a l'endroit ou un an auparavant,
heure pour heure, il m'avait fait le compliment que je vous ai
rapporte. Il faisait un clair de lune superbe. Nous mimes l'epee a
la main, et a la premiere passe, je le tuai roide.
-- Diable! fit d'Artagnan.
-- Or, continua Aramis, comme les dames ne virent pas revenir leur
chanteur, et qu'on le trouva rue Payenne avec un grand coup d'epee
au travers du corps, on pensa que c'etait moi qui l'avait
accommode ainsi, et la chose fit scandale. Je fus donc pour
quelque temps force de renoncer a la soutane. Athos, dont je fis
la connaissance a cette epoque, et Porthos, qui m'avait, en dehors
de mes lecons d'escrime, appris quelques bottes gaillardes, me
deciderent a demander une casaque de mousquetaire. Le roi avait
fort aime mon pere, tue au siege d'Arras, et l'on m'accorda cette
casaque. Vous comprenez donc qu'aujourd'hui le moment est venu
pour moi de rentrer dans le sein de Eglise
-- Et pourquoi aujourd'hui plutot qu'hier et que demain? Que vous
est-il donc arrive aujourd'hui, qui vous donne de si mechantes
idees?
-- Cette blessure, mon cher d'Artagnan, m'a ete un avertissement
du Ciel.
-- Cette blessure? bah! elle est a peu pres guerie, et je suis sur
qu'aujourd'hui ce n'est pas celle-la qui vous fait le plus
souffrir.
-- Et laquelle? demanda Aramis en rougissant.
-- Vous en avez une au coeur, Aramis, une plus vive et plus
sanglante, une blessure faite par une femme."
L'oeil d'Aramis etincela malgre lui.
"Ah! dit-il en dissimulant son emotion sous une feinte negligence,
ne parlez pas de ces choses-la; moi, penser a ces choses-la! avoir
des chagrins d'amour? _Vanitas vanitatum_! Me serais-je donc, a
votre avis, retourne la cervelle, et pour qui? pour quelque
grisette, pour quelque fille de chambre, a qui j'aurais fait la
cour dans une garnison, fi!
-- Pardon, mon cher Aramis, mais je croyais que vous portiez vos
visees plus haut.
-- Plus haut? et que suis-je pour avoir tant d'ambition? un pauvre
mousquetaire fort gueux et fort obscur, qui hait les servitudes et
se trouve grandement deplace dans le monde!
-- Aramis, Aramis! s'ecria d'Artagnan en regardant son ami avec un
air de doute.
-- Poussiere, je rentre dans la poussiere. La vie est pleine
d'humiliations et de douleurs, continua-t-il en s'assombrissant;
tous les fils qui la rattachent au bonheur se rompent tour a tour
dans la main de l'homme, surtout les fils d'or. O mon cher
d'Artagnan! reprit Aramis en donnant a sa voix une legere teinte
d'amertume, croyez-moi, cachez bien vos plaies quand vous en
aurez. Le silence est la derniere joie des malheureux; gardez-vous
de mettre qui que ce soit sur la trace de vos douleurs, les
curieux pompent nos larmes comme les mouches font du sang d'un
daim blesse.
-- Helas, mon cher Aramis, dit d'Artagnan en poussant a son tour
un profond soupir, c'est mon histoire a moi-meme que vous faites
la.
-- Comment?
-- Oui, une femme que j'aimais, que j'adorais, vient de m'etre
enlevee de force. Je ne sais pas ou elle est, ou on l'a conduite;
elle est peut-etre prisonniere, elle est peut-etre morte.
-- Mais vous avez au moins la consolation de vous dire qu'elle ne
vous a pas quitte volontairement; que si vous n'avez point de ses
nouvelles, c'est que toute communication avec vous lui est
interdite, tandis que...
-- Tandis que...
-- Rien, reprit Aramis, rien.
-- Ainsi, vous renoncez a jamais au monde, c'est un parti pris,
une resolution arretee?
-- A tout jamais. Vous etes mon ami aujourd'hui demain vous ne
serez plus pour moi qu'une ombre; ou plutot meme, vous n'existerez
plus. Quant au monde, c'est un sepulcre et pas autre chose.
-- Diable! c'est fort triste ce que vous me dites la.
-- Que voulez-vous! ma vocation m'attire, elle m'enleve.
D'Artagnan sourit et ne repondit point. Aramis continua:
"Et cependant, tandis que je tiens encore a la terre j'eusse voulu
vous parler de vous, de nos amis.
-- Et moi, dit d'Artagnan, j'eusse voulu vous parler de vous-meme,
mais je vous vois si detache de tout; les amours, vous en faites
fi; les amis sont des ombres, le monde est un sepulcre.
-- Helas! vous le verrez par vous-meme, dit Aramis avec un soupir.
-- N'en parlons donc plus, dit d'Artagnan, et brulons cette lettre
qui, sans doute, vous annoncait quelque nouvelle infidelite de
votre grisette ou de votre fille de chambre.
-- Quelle lettre? s'ecria vivement Aramis.
-- Une lettre qui etait venue chez vous en votre absence et qu'on
m'a remise pour vous.
-- Mais de qui cette lettre?
-- Ah! de quelque suivante eploree, de quelque grisette au
desespoir; la fille de chambre de Mme de Chevreuse peut-etre, qui
aura ete obligee de retourner a Tours avec sa maitresse, et qui,
pour se faire pimpante, aura pris du papier parfume et aura
cachete sa lettre avec une couronne de duchesse.
-- Que dites-vous la?
-- Tiens, je l'aurai perdue! dit sournoisement le jeune homme en
faisant semblant de chercher. Heureusement que le monde est un
sepulcre, que les hommes et par consequent les femmes sont des
ombres, que l'amour est un sentiment dont vous faites fi!
-- Ah! d'Artagnan, d'Artagnan! s'ecria Aramis, tu me fais mourir!
-- Enfin, la voici!" dit d'Artagnan.
Et il tira la lettre de sa poche.
Aramis fit un bond, saisit la lettre, la lut ou plutot la devora,
son visage rayonnait.
"Il parait que la suivante a un beau style, dit nonchalamment le
messager.
-- Merci, d'Artagnan! s'ecria Aramis presque en delire. Elle a ete
forcee de retourner a Tours; elle ne m'est pas infidele, elle
m'aime toujours. Viens, mon ami, viens que je t'embrasse, le
bonheur m'etouffe!"
Et les deux amis se mirent a danser autour du venerable saint
Chrysostome, pietinant bravement les feuillets de la these qui
avaient roule sur le parquet.
En ce moment, Bazin entrait avec les epinards et l'omelette.
"Fuis, malheureux! s'ecria Aramis en lui jetant sa calotte au
visage; retourne d'ou tu viens, remporte ces horribles legumes et
cet affreux entremets! demande un lievre pique, un chapon gras, un
gigot a l'ail et quatre bouteilles de vieux bourgogne."
Bazin, qui regardait son maitre et qui ne comprenait rien a ce
changement, laissa melancoliquement glisser l'omelette dans les
epinards, et les epinards sur le parquet.
"Voila le moment de consacrer votre existence au Roi des Rois, dit
d'Artagnan, si vous tenez a lui faire une politesse: _Non inutile
desiderium in oblatione_.
-- Allez-vous-en au diable avec votre latin! Mon cher d'Artagnan,
buvons, morbleu, buvons frais, buvons beaucoup, et racontez-moi un
peu ce qu'on fait la-bas."
CHAPITRE XXVII
LA FEMME D'ATHOS
"Il reste maintenant a savoir des nouvelles d'Athos, dit
d'Artagnan au fringant Aramis, quand il l'eut mis au courant de ce
qui s'etait passe dans la capitale depuis leur depart, et qu'un
excellent diner leur eut fait oublier a l'un sa these, a l'autre
sa fatigue.
-- Croyez-vous donc qu'il lui soit arrive malheur? demanda Aramis.
Athos est si froid, si brave et manie si habilement son epee.
-- Oui, sans doute, et personne ne reconnait mieux que moi le
courage et l'adresse d'Athos, mais j'aime mieux sur mon epee le
choc des lances que celui des batons, je crains qu'Athos n'ait ete
etrille par de la valetaille, les valets sont gens qui frappent
fort et ne finissent pas tot. Voila pourquoi, je vous l'avoue, je
voudrais repartir le plus tot possible.
-- Je tacherai de vous accompagner, dit Aramis, quoique je ne me
sente guere en etat de monter a cheval. Hier, j'essayai de la
discipline que vous voyez sur ce mur et la douleur m'empecha de
continuer ce pieux exercice.
-- C'est qu'aussi, mon cher ami, on n'a jamais vu essayer de
guerir un coup d'escopette avec des coups de martinet; mais vous
etiez malade, et la maladie rend la tete faible, ce qui fait que
je vous excuse.
-- Et quand partez-vous?
-- Demain, au point du jour; reposez-vous de votre mieux cette
nuit, et demain, si vous le pouvez, nous partirons ensemble.
-- A demain donc, dit Aramis; car tout de fer que vous etes, vous
devez avoir besoin de repos."
Le lendemain, lorsque d'Artagnan entra chez Aramis, il le trouva a
sa fenetre.
"Que regardez-vous donc la? demanda d'Artagnan.
-- Ma foi! J'admire ces trois magnifiques chevaux que les garcons
d'ecurie tiennent en bride; c'est un plaisir de prince que de
voyager sur de pareilles montures.
-- Eh bien, mon cher Aramis, vous vous donnerez ce plaisir-la, car
l'un de ces chevaux est a vous.
-- Ah! bah, et lequel?
-- Celui des trois que vous voudrez: je n'ai pas de preference.
-- Et le riche caparacon qui le couvre est a moi aussi?
-- Sans doute.
-- Vous voulez rire, d'Artagnan.
-- Je ne ris plus depuis que vous parlez francais.
-- C'est pour moi, ces fontes dorees, cette housse de velours,
cette selle chevillee d'argent?
-- A vous-meme, comme le cheval qui piaffe est a moi, comme cet
autre cheval qui caracole est a Athos.
-- Peste! ce sont trois betes superbes.
-- Je suis flatte qu'elles soient de votre gout.
-- C'est donc le roi qui vous a fait ce cadeau-la?
-- A coup sur, ce n'est point le cardinal, mais ne vous inquietez
pas d'ou ils viennent, et songez seulement qu'un des trois est
votre propriete.
-- Je prends celui que tient le valet roux.
-- A merveille!
-- Vive Dieu! s'ecria Aramis, voila qui me fait passer le reste de
ma douleur; je monterais la-dessus avec trente balles dans le
corps. Ah! sur mon ame, les beaux etriers! Hola! Bazin, venez ca,
et a l'instant meme."
Bazin apparut, morne et languissant, sur le seuil de la porte.
"Fourbissez mon epee, redressez mon feutre, brossez mon manteau,
et chargez mes pistolets! dit Aramis.
-- Cette derniere recommandation est inutile, interrompit
d'Artagnan: il y a des pistolets charges dans vos fontes."
Bazin soupira.
"Allons, maitre Bazin, tranquillisez-vous, dit d'Artagnan; on
gagne le royaume des cieux dans toutes les conditions.
-- Monsieur etait deja si bon theologien! dit Bazin presque
larmoyant; il fut devenu eveque et peut-etre cardinal.
-- Eh bien, mon pauvre Bazin, voyons, reflechis un peu; a quoi
sert d'etre homme d'Eglise, je te prie? on n'evite pas pour cela
d'aller faire la guerre; tu vois bien que le cardinal va faire la
premiere campagne avec le pot en tete et la pertuisane au poing;
et M. de Nogaret de La Valette, qu'en dis-tu? il est cardinal
aussi, demande a son laquais combien de fois il lui a fait de la
charpie.
-- Helas! soupira Bazin, je le sais, monsieur, tout est bouleverse
dans le monde aujourd'hui."
Pendant ce temps, les deux jeunes gens et le pauvre laquais
etaient descendus.
"Tiens-moi l'etrier, Bazin", dit Aramis.
Et Aramis s'elanca en selle avec sa grace et sa legerete
ordinaire; mais apres quelques voltes et quelques courbettes du
noble animal, son cavalier ressentit des douleurs tellement
insupportables, qu'il palit et chancela. D'Artagnan qui, dans la
prevision de cet accident, ne l'avait pas perdu des yeux, s'elanca
vers lui, le retint dans ses bras et le conduisit a sa chambre.
"C'est bien, mon cher Aramis, soignez-vous, dit-il, j'irai seul a
la recherche d'Athos.
-- Vous etes un homme d'airain, lui dit Aramis.
-- Non, j'ai du bonheur, voila tout, mais comment allez-vous vivre
en m'attendant? plus de these, plus de glose sur les doigts et les
benedictions, hein?"
Aramis sourit.
"Je ferai des vers, dit-il.
-- Oui, des vers parfumes a l'odeur du billet de la suivante de
Mme de Chevreuse. Enseignez donc la prosodie a Bazin, cela le
consolera. Quant au cheval, montez-le tous les jours un peu, et
cela vous habituera aux manoeuvres.
-- Oh! pour cela, soyez tranquille, dit Aramis, vous me
retrouverez pret a vous suivre."
Ils se dirent adieu et, dix minutes apres, d'Artagnan, apres avoir
recommande son ami a Bazin et a l'hotesse, trottait dans la
direction d'Amiens.
Comment allait-il retrouver Athos, et meme le retrouverait-il?
La position dans laquelle il l'avait laisse etait critique; il
pouvait bien avoir succombe. Cette idee, en assombrissant son
front, lui arracha quelques soupirs et lui fit formuler tout bas
quelques serments de vengeance. De tous ses amis, Athos etait le
plus age, et partant le moins rapproche en apparence de ses gouts
et de ses sympathies.
Cependant il avait pour ce gentilhomme une preference marquee.
L'air noble et distingue d'Athos, ces eclairs de grandeur qui
jaillissaient de temps en temps de l'ombre ou il se tenait
volontairement enferme, cette inalterable egalite d'humeur qui en
faisait le plus facile compagnon de la terre, cette gaiete forcee
et mordante, cette bravoure qu'on eut appelee aveugle si elle
n'eut ete le resultat du plus rare sang-froid, tant de qualites
attiraient plus que l'estime, plus que l'amitie de d'Artagnan,
elles attiraient son admiration.
En effet, considere meme aupres de M. de Treville, l'elegant et
noble courtisan, Athos, dans ses jours de belle humeur, pouvait
soutenir avantageusement la comparaison; il etait de taille
moyenne, mais cette taille etait si admirablement prise et si bien
proportionnee, que, plus d'une fois, dans ses luttes avec Porthos,
il avait fait plier le geant dont la force physique etait devenue
proverbiale parmi les mousquetaires; sa tete, aux yeux percants,
au nez droit, au menton dessine comme celui de Brutus, avait un
caractere indefinissable de grandeur et de grace; ses mains, dont
il ne prenait aucun soin, faisaient le desespoir d'Aramis, qui
cultivait les siennes a grand renfort de pate d'amandes et d'huile
parfumee; le son de sa voix etait penetrant et melodieux tout a la
fois, et puis, ce qu'il y avait d'indefinissable dans Athos, qui
se faisait toujours obscur et petit, c'etait cette science
delicate du monde et des usages de la plus brillante societe,
cette habitude de bonne maison qui percait comme a son insu dans
ses moindres actions.
S'agissait-il d'un repas, Athos l'ordonnait mieux qu'aucun homme
du monde, placant chaque convive a la place et au rang que lui
avaient faits ses ancetres ou qu'il s'etait faits lui-meme.
S'agissait-il de science heraldique, Athos connaissait toutes les
familles nobles du royaume, leur genealogie, leurs alliances,
leurs armes et l'origine de leurs armes. L'etiquette n'avait pas
de minuties qui lui fussent etrangeres, il savait quels etaient
les droits des grands proprietaires, il connaissait a fond la
venerie et la fauconnerie, et un jour il avait, en causant de ce
grand art, etonne le roi Louis XIII lui-meme, qui cependant y
etait passe maitre.
Comme tous les grands seigneurs de cette epoque, il montait a
cheval et faisait des armes dans la perfection. Il y a plus: son
education avait ete si peu negligee, meme sous le rapport des
etudes scolastiques, si rares a cette epoque chez les
gentilshommes, qu'il souriait aux bribes de latin que detachait
Aramis, et qu'avait l'air de comprendre Porthos; deux ou trois
fois meme, au grand etonnement de ses amis, il lui etait arrive,
lorsque Aramis laissait echapper quelque erreur de rudiment, de
remettre un verbe a son temps et un nom a son cas. En outre, sa
probite etait inattaquable, dans ce siecle ou les hommes de guerre
transigeaient si facilement avec leur religion et leur conscience,
les amants avec la delicatesse rigoureuse de nos jours, et les
pauvres avec le septieme commandement de Dieu. C'etait donc un
homme fort extraordinaire qu'Athos.
Et cependant, on voyait cette nature si distinguee, cette creature
si belle, cette essence si fine, tourner insensiblement vers la
vie materielle, comme les vieillards tournent vers l'imbecillite
physique et morale. Athos, dans ses heures de privation, et ces
heures etaient frequentes, s'eteignait dans toute sa partie
lumineuse, et son cote brillant disparaissait comme dans une
profonde nuit.
Alors, le demi-dieu evanoui, il restait a peine un homme. La tete
basse, l'oeil terne, la parole lourde et penible, Athos regardait
pendant de longues heures soit sa bouteille et son verre, soit
Grimaud, qui, habitue a lui obeir par signes, lisait dans le
regard atone de son maitre jusqu'a son moindre desir, qu'il
satisfaisait aussitot. La reunion des quatre amis avait-elle lieu
dans un de ces moments-la, un mot, echappe avec un violent effort,
etait tout le contingent qu'Athos fournissait a la conversation.
En echange, Athos a lui seul buvait comme quatre, et cela sans
qu'il y parut autrement que par un froncement de sourcil plus
indique et par une tristesse plus profonde.
D'Artagnan, dont nous connaissons l'esprit investigateur et
penetrant, n'avait, quelque interet qu'il eut a satisfaire sa
curiosite sur ce sujet, pu encore assigner aucune cause a ce
marasme, ni en noter les occurrences. Jamais Athos ne recevait de
lettres, jamais Athos ne faisait aucune demarche qui ne fut connue
de tous ses amis.
On ne pouvait dire que ce fut le vin qui lui donnat cette
tristesse, car au contraire il ne buvait que pour combattre cette
tristesse, que ce remede, comme nous l'avons dit, rendait plus
sombre encore. On ne pouvait attribuer cet exces d'humeur noire au
jeu, car, au contraire de Porthos, qui accompagnait de ses chants
ou de ses jurons toutes les variations de la chance, Athos,
lorsqu'il avait gagne, demeurait aussi impassible que lorsqu'il
avait perdu. On l'avait vu, au cercle des mousquetaires, gagner un
soir trois mille pistoles, les perdre jusqu'au ceinturon brode
d'or des jours de gala; regagner tout cela, plus cent louis, sans
que son beau sourcil noir eut hausse ou baisse d'une demi-ligne,
sans que ses mains eussent perdu leur nuance nacree, sans que sa
conversation, qui etait agreable ce soir-la, eut cesse d'etre
calme et agreable.
Ce n'etait pas non plus, comme chez nos voisins les Anglais, une
influence atmospherique qui assombrissait son visage, car cette
tristesse devenait plus intense en general vers les beaux jours de
l'annee; juin et juillet etaient les mois terribles d'Athos.
Pour le present, il n'avait pas de chagrin, il haussait les
epaules quand on lui parlait de l'avenir; son secret etait donc
dans le passe, comme on l'avait dit vaguement a d'Artagnan.
Cette teinte mysterieuse repandue sur toute sa personne rendait
encore plus interessant l'homme dont jamais les yeux ni la bouche,
dans l'ivresse la plus complete, n'avaient rien revele, quelle que
fut l'adresse des questions dirigees contre lui.
"Eh bien, pensait d'Artagnan, le pauvre Athos est peut-etre mort a
cette heure, et mort par ma faute, car c'est moi qui l'ai entraine
dans cette affaire, dont il ignorait l'origine, dont il ignorera
le resultat et dont il ne devait tirer aucun profit.
-- Sans compter, monsieur, repondait Planchet, que nous lui devons
probablement la vie. Vous rappelez-vous comme il a crie: "Au
large, d'Artagnan! je suis pris." Et apres avoir decharge ses deux
pistolets, quel bruit terrible il faisait avec son epee! On eut
dit vingt hommes, ou plutot vingt diables enrages!"
Et ces mots redoublaient l'ardeur de d'Artagnan, qui excitait son
cheval, lequel n'ayant pas besoin d'etre excite emportait son
cavalier au galop.
Vers onze heures du matin, on apercut Amiens; a onze heures et
demie, on etait a la porte de l'auberge maudite.
D'Artagnan avait souvent medite contre l'hote perfide une de ces
bonnes vengeances qui consolent, rien qu'en esperance. Il entra
donc dans l'hotellerie, le feutre sur les yeux, la main gauche sur
le pommeau de l'epee et faisant siffler sa cravache de la main
droite.
"Me reconnaissez-vous? dit-il a l'hote, qui s'avancait pour le
saluer.
-- Je n'ai pas cet honneur, Monseigneur, repondit celui-ci les
yeux encore eblouis du brillant equipage avec lequel d'Artagnan se
presentait.
-- Ah! vous ne me connaissez pas!
-- Non, Monseigneur.
-- Eh bien, deux mots vont vous rendre la memoire. Qu'avez-vous
fait de ce gentilhomme a qui vous eutes l'audace, voici quinze
jours passes a peu pres, d'intenter une accusation de fausse
monnaie?"
L'hote palit, car d'Artagnan avait pris l'attitude la plus
menacante, et Planchet se modelait sur son maitre.
"Ah! Monseigneur, ne m'en parlez pas, s'ecria l'hote de son ton de
voix le plus larmoyant; ah! Seigneur, combien j'ai paye cette
faute! Ah! malheureux que je suis!
-- Ce gentilhomme, vous dis-je, qu'est-il devenu?
-- Daignez m'ecouter, Monseigneur, et soyez clement. Voyons,
asseyez-vous, par grace!"
D'Artagnan, muet de colere et d'inquietude, s'assit, menacant
comme un juge. Planchet s'adossa fierement a son fauteuil.
"Voici l'histoire, Monseigneur, reprit l'hote tout tremblant, car
je vous reconnais a cette heure; c'est vous qui etes parti quand
j'eus ce malheureux demele avec ce gentilhomme dont vous parlez.
-- Oui, c'est moi; ainsi vous voyez bien que vous n'avez pas de
grace a attendre si vous ne dites pas toute la verite.
-- Aussi veuillez m'ecouter, et vous la saurez tout entiere.
-- J'ecoute.
-- J'avais ete prevenu par les autorites qu'un faux-monnayeur
celebre arriverait a mon auberge avec plusieurs de ses compagnons,
tous deguises sous le costume de gardes ou de mousquetaires. Vos
chevaux, vos laquais, votre figure, Messeigneurs, tout m'avait ete
depeint.
-- Apres, apres? dit d'Artagnan, qui reconnut bien vite d'ou
venait le signalement si exactement donne.
-- Je pris donc, d'apres les ordres de l'autorite, qui m'envoya un
renfort de six hommes, telles mesures que je crus urgentes afin de
m'assurer de la personne des pretendus faux-monnayeurs.
-- Encore! dit d'Artagnan, a qui ce mot de faux-monnayeur
echauffait terriblement les oreilles.
-- Pardonnez-moi, Monseigneur, de dire de telles choses, mais
elles sont justement mon excuse. L'autorite m'avait fait peur, et
vous savez qu'un aubergiste doit menager l'autorite.
-- Mais encore une fois, ce gentilhomme, ou est-il? qu'est-il
devenu? Est-il mort? est-il vivant?
-- Patience, Monseigneur, nous y voici. Il arriva donc ce que vous
savez, et dont votre depart precipite, ajouta l'hote avec une
finesse qui n'echappa point a d'Artagnan, semblait autoriser
l'issue. Ce gentilhomme votre ami se defendit en desespere. Son
valet, qui, par un malheur imprevu, avait cherche querelle aux
gens de l'autorite, deguises en garcons d'ecurie...
-- Ah! miserable! s'ecria d'Artagnan, vous etiez tous d'accord, et
je ne sais a quoi tient que je ne vous extermine tous!
-- Helas! non, Monseigneur, nous n'etions pas tous d'accord, et
vous l'allez bien voir. Monsieur votre ami (pardon de ne point
l'appeler par le nom honorable qu'il porte sans doute, mais nous
ignorons ce nom), monsieur votre ami, apres avoir mis hors de
combat deux hommes de ses deux coups de pistolet, battit en
retraite en se defendant avec son epee dont il estropia encore un
de mes hommes, et d'un coup du plat de laquelle il m'etourdit.
-- Mais, bourreau, finiras-tu? dit d'Artagnan. Athos, que devient
Athos?
-- En battant en retraite, comme j'ai dit a Monseigneur, il trouva
derriere lui l'escalier de la cave, et comme la porte etait
ouverte, il tira la clef a lui et se barricada en dedans. Comme on
etait sur de le retrouver la, on le laissa libre.
-- Oui, dit d'Artagnan, on ne tenait pas tout a fait a le tuer, on
ne cherchait qu'a l'emprisonner.
-- Juste Dieu! a l'emprisonner, Monseigneur? il s'emprisonna bien
lui-meme, je vous le jure. D'abord il avait fait de rude besogne,
un homme etait tue sur le coup et deux autres etaient blesses
grievement. Le mort et les deux blesses furent emportes par leurs
camarades, et jamais je n'ai plus entendu parler ni des uns, ni
des autres. Moi-meme, quand je repris mes sens, j'allai trouver
M. le gouverneur, auquel je racontai tout ce qui s'etait passe, et
auquel je demandai ce que je devais faire du prisonnier. Mais
M. le gouverneur eut l'air de tomber des nues; il me dit qu'il
ignorait completement ce que je voulais dire, que les ordres qui
m'etaient parvenus n'emanaient pas de lui et que si j'avais le
malheur de dire a qui que ce fut qu'il etait pour quelque chose
dans toute cette echauffouree, il me ferait pendre. Il parait que
je m'etais trompe, monsieur, que j'avais arrete l'un pour l'autre,
et que celui qu'on devait arreter etait sauve.
-- Mais Athos? s'ecria d'Artagnan, dont l'impatience se doublait
de l'abandon ou l'autorite laissait la chose; Athos, qu'est-il
devenu?
-- Comme j'avais hate de reparer mes torts envers le prisonnier,
reprit l'aubergiste, je m'acheminai vers la cave afin de lui
rendre sa liberte. Ah! monsieur, ce n'etait plus un homme, c'etait
un diable. A cette proposition de liberte, il declara que c'etait
un piege qu'on lui tendait et qu'avant de sortir il entendait
imposer ses conditions. Je lui dis bien humblement, car je ne me
dissimulais pas la mauvaise position ou je m'etais mis en portant
la main sur un mousquetaire de Sa Majeste, je lui dis que j'etais
pret a me soumettre a ses conditions.
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