Books: Book review: 'The Mercy Papers' and 'Downtown Owl'
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Book Review: The Horror, the Horror
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How to live what Michael Pollan preaches
The Mercy Papers A Memoir of Three Weeks By Robin Romm 213 pages. Scribner. $22. The foundational condition of being human is that we're going to die. Almost as basic a truth is that we seem incapable of believing it. The collision of these inconsonant

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Les trois mousquetaires written by Alexandre Dumas

A >> Alexandre Dumas >> Les trois mousquetaires

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CHAPITRE XXVI
LA THESE D'ARAMIS

D'Artagnan n'avait rien dit a Porthos de sa blessure ni de sa
procureuse. C'etait un garcon fort sage que notre Bearnais, si
jeune qu'il fut. En consequence, il avait fait semblant de croire
tout ce que lui avait raconte le glorieux mousquetaire, convaincu
qu'il n'y a pas d'amitie qui tienne a un secret surpris, surtout
quand ce secret interesse l'orgueil; puis on a toujours une
certaine superiorite morale sur ceux dont on sait la vie.

Or d'Artagnan, dans ses projets d'intrigue a venir, et decide
qu'il etait a faire de ses trois compagnons les instruments de sa
fortune, d'Artagnan n'etait pas fache de reunir d'avance dans sa
main les fils invisibles a l'aide desquels il comptait les mener.

Cependant, tout le long de la route, une profonde tristesse lui
serrait le coeur: il pensait a cette jeune et jolie Mme Bonacieux
qui devait lui donner le prix de son devouement; mais, hatons-nous
de le dire, cette tristesse venait moins chez le jeune homme du
regret de son bonheur perdu que de la crainte qu'il eprouvait
qu'il n'arrivat malheur a cette pauvre femme. Pour lui, il n'y
avait pas de doute, elle etait victime d'une vengeance du cardinal
et comme on le sait, les vengeances de Son Eminence etaient
terribles. Comment avait-il trouve grace devant les yeux du
ministre, c'est ce qu'il ignorait lui-meme et sans doute ce que
lui eut revele M. de Cavois, si le capitaine des gardes l'eut
trouve chez lui.

Rien ne fait marcher le temps et n'abrege la route comme une
pensee qui absorbe en elle-meme toutes les facultes de
l'organisation de celui qui pense. L'existence exterieure
ressemble alors a un sommeil dont cette pensee est le reve. Par
son influence, le temps n'a plus de mesure, l'espace n'a plus de
distance. On part d'un lieu, et l'on arrive a un autre, voila
tout. De l'intervalle parcouru, rien ne reste present a votre
souvenir qu'un brouillard vague dans lequel s'effacent mille
images confuses d'arbres, de montagnes et de paysages. Ce fut en
proie a cette hallucination que d'Artagnan franchit, a l'allure
que voulut prendre son cheval, les six ou huit lieues qui separent
Chantilly de Crevecoeur, sans qu'en arrivant dans ce village il se
souvint d'aucune des choses qu'il avait rencontrees sur sa route.

La seulement la memoire lui revint, il secoua la tete apercut le
cabaret ou il avait laisse Aramis, et, mettant son cheval au trot,
il s'arreta a la porte.

Cette fois ce ne fut pas un hote, mais une hotesse qui le recut;
d'Artagnan etait physionomiste, il enveloppa d'un coup d'oeil la
grosse figure rejouie de la maitresse du lieu, et comprit qu'il
n'avait pas besoin de dissimuler avec elle et qu'il n'avait rien a
craindre de la part d'une si joyeuse physionomie.

"Ma bonne dame, lui demanda d'Artagnan, pourriez-vous me dire ce
qu'est devenu un de mes amis, que nous avons ete forces de laisser
ici il y a une douzaine de jours?

-- Un beau jeune homme de vingt-trois a vingt-quatre ans, doux,
aimable, bien fait?

-- De plus, blesse a l'epaule.

-- C'est cela!

-- Justement.

-- Eh bien, monsieur, il est toujours ici.

-- Ah! pardieu, ma chere dame, dit d'Artagnan en mettant pied a
terre et en jetant la bride de son cheval au bras de Planchet,
vous me rendez la vie; ou est-il, ce cher Aramis, que je
l'embrasse? car, je l'avoue, j'ai hate de le revoir.

-- Pardon, monsieur, mais je doute qu'il puisse vous recevoir en
ce moment.

-- Pourquoi cela? est-ce qu'il est avec une femme?

-- Jesus! que dites-vous la! le pauvre garcon! Non, monsieur, il
n'est pas avec une femme.

-- Et avec qui est-il donc?

-- Avec le cure de Montdidier et le superieur des jesuites
d'Amiens.

-- Mon Dieu! s'ecria d'Artagnan, le pauvre garcon irait-il plus
mal?

-- Non, monsieur, au contraire; mais, a la suite de sa maladie, la
grace l'a touche et il s'est decide a entrer dans les ordres.

-- C'est juste, dit d'Artagnan, j'avais oublie qu'il n'etait
mousquetaire que par interim.

-- Monsieur insiste-t-il toujours pour le voir?

-- Plus que jamais.

-- Eh bien, monsieur n'a qu'a prendre l'escalier a droite dans la
cour, au second, n deg. 5."

D'Artagnan s'elanca dans la direction indiquee et trouva un de ces
escaliers exterieurs comme nous en voyons encore aujourd'hui dans
les cours des anciennes auberges. Mais on n'arrivait pas ainsi
chez le futur abbe; les defiles de la chambre d'Aramis etaient
gardes ni plus ni moins que les jardins d'Aramis; Bazin
stationnait dans le corridor et lui barra le passage avec d'autant
plus d'intrepidite qu'apres bien des annees d'epreuve, Bazin se
voyait enfin pres d'arriver au resultat qu'il avait eternellement
ambitionne.

En effet, le reve du pauvre Bazin avait toujours ete de servir un
homme d'Eglise, et il attendait avec impatience le moment sans
cesse entrevu dans l'avenir ou Aramis jetterait enfin la casaque
aux orties pour prendre la soutane. La promesse renouvelee chaque
jour par le jeune homme que le moment ne pouvait tarder l'avait
seule retenu au service d'un mousquetaire, service dans lequel,
disait-il, il ne pouvait manquer de perdre son ame.

Bazin etait donc au comble de la joie. Selon toute probabilite,
cette fois son maitre ne se dedirait pas. La reunion de la douleur
physique a la douleur morale avait produit l'effet si longtemps
desire: Aramis, souffrant a la fois du corps et de l'ame, avait
enfin arrete sur la religion ses yeux et sa pensee, et il avait
regarde comme un avertissement du Ciel le double accident qui lui
etait arrive, c'est-a-dire la disparition subite de sa maitresse
et sa blessure a l'epaule.

On comprend que rien ne pouvait, dans la disposition ou il se
trouvait, etre plus desagreable a Bazin que l'arrivee de
d'Artagnan, laquelle pouvait rejeter son maitre dans le tourbillon
des idees mondaines qui l'avaient si longtemps entraine. Il
resolut donc de defendre bravement la porte; et comme, trahi par
la maitresse de l'auberge, il ne pouvait dire qu'Aramis etait
absent, il essaya de prouver au nouvel arrivant que ce serait le
comble de l'indiscretion que de deranger son maitre dans la pieuse
conference qu'il avait entamee depuis le matin, et qui, au dire de
Bazin, ne pouvait etre terminee avant le soir.

Mais d'Artagnan ne tint aucun compte de l'eloquent discours de
maitre Bazin, et comme il ne se souciait pas d'entamer une
polemique avec le valet de son ami, il l'ecarta tout simplement
d'une main, et de l'autre il tourna le bouton de la porte n deg. 5.

La porte s'ouvrit, et d'Artagnan penetra dans la chambre.

Aramis, en surtout noir, le chef accommode d'une espece de
coiffure ronde et plate qui ne ressemblait pas mal a une calotte,
etait assis devant une table oblongue couverte de rouleaux de
papier et d'enormes in-folio; a sa droite etait assis le superieur
des jesuites, et a sa gauche le cure de Montdidier. Les rideaux
etaient a demi clos et ne laissaient penetrer qu'un jour
mysterieux, menage pour une beate reverie. Tous les objets
mondains qui peuvent frapper l'oeil quand on entre dans la chambre
d'un jeune homme, et surtout lorsque ce jeune homme est
mousquetaire, avaient disparu comme par enchantement; et, de peur
sans doute que leur vue ne ramenat son maitre aux idees de ce
monde, Bazin avait fait main basse sur l'epee, les pistolets, le
chapeau a plume, les broderies et les dentelles de tout genre et
de toute espece.

Mais, en leur lieu et place, d'Artagnan crut apercevoir dans un
coin obscur comme une forme de discipline suspendue par un clou a
la muraille.

Au bruit que fit d'Artagnan en ouvrant la porte, Aramis leva la
tete et reconnut son ami. Mais, au grand etonnement du jeune
homme, sa vue ne parut pas produire une grande impression sur le
mousquetaire, tant son esprit etait detache des choses de la
terre.

"Bonjour, cher d'Artagnan, dit Aramis; croyez que je suis heureux
de vous voir.

-- Et moi aussi, dit d'Artagnan, quoique je ne sois pas encore
bien sur que ce soit a Aramis que je parle.

-- A lui-meme, mon ami, a lui-meme; mais qui a pu vous faire
douter?

-- J'avais peur de me tromper de chambre, et j'ai cru d'abord
entrer dans l'appartement de quelque homme Eglise; puis une autre
erreur m'a pris en vous trouvant en compagnie de ces messieurs:
c'est que vous ne fussiez gravement malade."

Les deux hommes noirs lancerent sur d'Artagnan, dont ils
comprirent l'intention, un regard presque menacant; mais
d'Artagnan ne s'en inquieta pas.

"Je vous trouble peut-etre, mon cher Aramis, continua d'Artagnan;
car, d'apres ce que je vois, je suis porte a croire que vous vous
confessez a ces messieurs."

Aramis rougit imperceptiblement.

"Vous, me troubler? oh! bien au contraire, cher ami, je vous le
jure; et comme preuve de ce que je dis, permettez-moi de me
rejouir en vous voyant sain et sauf.

-- Ah! il y vient enfin! pensa d'Artagnan, ce n'est pas
malheureux.

-- Car, monsieur, qui est mon ami, vient d'echapper a un rude
danger, continua Aramis avec onction, en montrant de la main
d'Artagnan aux deux ecclesiastiques.

-- Louez Dieu, monsieur, repondirent ceux-ci en s'inclinant a
l'unisson.

-- Je n'y ai pas manque, mes reverends, repondit le jeune homme en
leur rendant leur salut a son tour.

-- Vous arrivez a propos, cher d'Artagnan, dit Aramis, et vous
allez, en prenant part a la discussion, l'eclairer de vos
lumieres. M. le principal d'Amiens, M. le cure de Montdidier et
moi, nous argumentons sur certaines questions theologiques dont
l'interet nous captive depuis longtemps; je serais charme d'avoir
votre avis.

-- L'avis d'un homme d'epee est bien denue de poids, repondit
d'Artagnan, qui commencait a s'inquieter de la tournure que
prenaient les choses, et vous pouvez vous en tenir, croyez-moi, a
la science de ces messieurs."

Les deux hommes noirs saluerent a leur tour.

"Au contraire, reprit Aramis, et votre avis nous sera precieux;
voici de quoi il s'agit: M. le principal croit que ma these doit
etre surtout dogmatique et didactique.

-- Votre these! vous faites donc une these?

-- Sans doute, repondit le jesuite; pour l'examen qui precede
l'ordination, une these est de rigueur.

-- L'ordination! s'ecria d'Artagnan, qui ne pouvait croire a ce
que lui avaient dit successivement l'hotesse et
Bazin,... l'ordination!"

Et il promenait ses yeux stupefaits sur les trois personnages
qu'il avait devant lui.

"Or", continua Aramis en prenant sur son fauteuil la meme pose
gracieuse que s'il eut ete dans une ruelle et en examinant avec
complaisance sa main blanche et potelee comme une main de femme,
qu'il tenait en l'air pour en faire descendre le sang: "or, comme
vous l'avez entendu, d'Artagnan, M. le principal voudrait que ma
these fut dogmatique, tandis que je voudrais, moi, qu'elle fut
ideale. C'est donc pourquoi M. le principal me proposait ce sujet
qui n'a point encore ete traite, dans lequel je reconnais qu'il y
a matiere a de magnifiques developpements.

_"Utraque manus in benedicendo clericis inferioribus necessaria
est."_

D'Artagnan, dont nous connaissons l'erudition, ne sourcilla pas
plus a cette citation qu'a celle que lui avait faite
M. de Treville a propos des presents qu'il pretendait que
d'Artagnan avait recus de M. de Buckingham.

"Ce qui veut dire, reprit Aramis pour lui donner toute facilite:
les deux mains sont indispensables aux pretres des ordres
inferieurs, quand ils donnent la benediction.

-- Admirable sujet! s'ecria le jesuite.

-- Admirable et dogmatique!" repeta le cure qui, de la force de
d'Artagnan a peu pres sur le latin, surveillait soigneusement le
jesuite pour emboiter le pas avec lui et repeter ses paroles comme
un echo.

Quant a d'Artagnan, il demeura parfaitement indifferent a
l'enthousiasme des deux hommes noirs.

"Oui, admirable! _prorsus admirabile_! continua Aramis, mais qui
exige une etude approfondie des Peres et des Ecritures. Or j'ai
avoue a ces savants ecclesiastiques, et cela en toute humilite,
que les veilles des corps de garde et le service du roi m'avaient
fait un peu negliger l'etude. Je me trouverai donc plus a mon
aise, _facilius natans_, dans un sujet de mon choix, qui serait a
ces rudes questions theologiques ce que la morale est a la
metaphysique en philosophie."

D'Artagnan s'ennuyait profondement, le cure aussi.

"Voyez quel exorde! s'ecria le jesuite.

-- _Exordium_, repeta le cure pour dire quelque chose.

-- _Quemadmodum minter coelorum immensitatem._"

Aramis jeta un coup d'oeil de cote sur d'Artagnan, et il vit que
son ami baillait a se demonter la machoire.

"Parlons francais, mon pere, dit-il au jesuite, M. d'Artagnan
goutera plus vivement nos paroles.

-- Oui, je suis fatigue de la route, dit d'Artagnan, et tout ce
latin m'echappe.

-- D'accord, dit le jesuite un peu depite, tandis que le cure,
transporte d'aise, tournait sur d'Artagnan un regard plein de
reconnaissance; eh bien, voyez le parti qu'on tirerait de cette
glose.

-- Moise, serviteur de Dieu... il n'est que serviteur, entendez-
vous bien! Moise benit avec les mains; il se fait tenir les deux
bras, tandis que les Hebreux battent leurs ennemis; donc il benit
avec les deux mains. D'ailleurs, que dit l'Evangile: _imponite
manus_, et non pas _manum_. Imposez les mains, et non pas la main.

-- Imposez les mains, repeta le cure en faisant un geste. -- A
saint Pierre, au contraire, de qui les papes sont successeurs,
continua le jesuite: _Ponite digitos_. Presentez les doigts; y
etes-vous maintenant?

-- Certes, repondit Aramis en se delectant, mais la chose est
subtile.

-- Les doigts! reprit le jesuite; saint Pierre benit avec les
doigts. Le pape benit donc aussi avec les doigts. Et avec combien
de doigts benit-il? Avec trois doigts, un pour le Pere, un pour le
Fils, et un pour le Saint-Esprit."

Tout le monde se signa; d'Artagnan crut devoir imiter cet exemple.

"Le pape est successeur de saint Pierre et represente les trois
pouvoirs divins; le reste, _ordines inferiores_ de la hierarchie
ecclesiastique, benit par le nom des saints archanges et des
anges. Les plus humbles clercs, tels que nos diacres et
sacristains, benissent avec les goupillons, qui simulent un nombre
indefini de doigts benissants. Voila le sujet simplifie,
_argumentum omni denudatum ornamento_. Je ferais avec cela,
continua le jesuite, deux volumes de la taille de celui-ci."

Et, dans son enthousiasme, il frappait sur le saint Chrysostome
in-folio qui faisait plier la table sous son poids.

D'Artagnan fremit.

"Certes, dit Aramis, je rends justice aux beautes de cette these,
mais en meme temps je la reconnais ecrasante pour moi. J'avais
choisi ce texte; dites-moi, cher d'Artagnan, s'il n'est point de
votre gout: _Non inutile est desiderium in oblatione_, ou mieux
encore: un peu de regret ne messied pas dans une offrande au
Seigneur.

-- Halte-la! s'ecria le jesuite, car cette these frise l'heresie;
il y a une proposition presque semblable dans l'Augustinus de
l'heresiarque Jansenius, dont tot ou tard le livre sera brule par
les mains du bourreau. Prenez garde! mon jeune ami; vous penchez
vers les fausses doctrines, mon jeune ami; vous vous perdrez!

-- Vous vous perdrez, dit le cure en secouant douloureusement la
tete.

-- Vous touchez a ce fameux point du libre arbitre, qui est un
ecueil mortel. Vous abordez de front les insinuations des
pelagiens et des demi-pelagiens.

-- Mais, mon reverend..., reprit Aramis quelque peu abasourdi de
la grele d'arguments qui lui tombait sur la tete.

-- Comment prouverez-vous, continua le jesuite sans lui donner le
temps de parler, que l'on doit regretter le monde lorsqu'on
s'offre a Dieu? ecoutez ce dilemme: Dieu est Dieu, et le monde est
le diable. Regretter le monde, c'est regretter le diable: voila ma
conclusion.

-- C'est la mienne aussi, dit le cure.

-- Mais de grace!... dit Aramis.

-- _Desideras diabolum_, infortune! s'ecria le jesuite.

-- Il regrette le diable! Ah! mon jeune ami, reprit le cure en
gemissant, ne regrettez pas le diable, c'est moi qui vous en
supplie."

D'Artagnan tournait a l'idiotisme; il lui semblait etre dans une
maison de fous, et qu'il allait devenir fou comme ceux qu'il
voyait. Seulement il etait force de se taire, ne comprenant point
la langue qui se parlait devant lui.

"Mais ecoutez-moi donc, reprit Aramis avec une politesse sous
laquelle commencait a percer un peu d'impatience, je ne dis pas
que je regrette; non, je ne prononcerai jamais cette phrase qui ne
serait pas orthodoxe..."

Le jesuite leva les bras au ciel, et le cure en fit autant.

"Non, mais convenez au moins qu'on a mauvaise grace de n'offrir au
Seigneur que ce dont on est parfaitement degoute. Ai-je raison,
d'Artagnan?

-- Je le crois pardieu bien!" s'ecria celui-ci.

Le cure et le jesuite firent un bond sur leur chaise.

"Voici mon point de depart, c'est un syllogisme: le monde ne
manque pas d'attraits, je quitte le monde, donc je fais un
sacrifice; or l'Ecriture dit positivement: Faites un sacrifice au
Seigneur.

-- Cela est vrai, dirent les antagonistes.

-- Et puis, continua Aramis en se pincant l'oreille pour la rendre
rouge, comme il se secouait les mains pour les rendre blanches, et
puis j'ai fait certain rondeau la-dessus que je communiquai a
M. Voiture l'an passe, et duquel ce grand homme m'a fait mille
compliments.

-- Un rondeau! fit dedaigneusement le jesuite.

-- Un rondeau! dit machinalement le cure.

-- Dites, dites, s'ecria d'Artagnan, cela nous changera quelque
peu.

-- Non, car il est religieux, repondit Aramis, et c'est de la
theologie en vers.

-- Diable! fit d'Artagnan.

-- Le voici, dit Aramis d'un petit air modeste qui n'etait pas
exempt d'une certaine teinte d'hypocrisie:

_Vous qui pleurez un passe plein de charmes,_
_Et qui trainez des jours infortunes,_
_Tous vos malheurs se verront termines,_
_Quand a Dieu seul vous offrirez vos larmes,_
_Vous qui pleurez._

D'Artagnan et le cure parurent flattes. Le jesuite persista dans
son opinion.

"Gardez-vous du gout profane dans le style theologique. Que dit en
effet saint Augustin? _Severus sit clericorum sermo_.

-- Oui, que le sermon soit clair! dit le cure.

-- Or, se hata d'interrompre le jesuite en voyant que son acolyte
se fourvoyait, or votre these plaira aux dames, voila tout; elle
aura le succes d'une plaidoirie de maitre Patru.

-- Plaise a Dieu! s'ecria Aramis transporte.

-- Vous le voyez, s'ecria le jesuite, le monde parle encore en
vous a haute voix, _altissima voce_. Vous suivez le monde, mon
jeune ami, et je tremble que la grace ne soit point efficace.

-- Rassurez-vous, mon reverend, je reponds de moi.

-- Presomption mondaine!

-- Je me connais, mon pere, ma resolution est irrevocable.

-- Alors vous vous obstinez a poursuivre cette these?

-- Je me sens appele a traiter celle-la, et non pas une autre; je
vais donc la continuer, et demain j'espere que vous serez
satisfait des corrections que j'y aurai faites d'apres vos avis.

-- Travaillez lentement, dit le cure, nous vous laissons dans des
dispositions excellentes.

-- Oui, le terrain est tout ensemence, dit le jesuite, et nous
n'avons pas a craindre qu'une partie du grain soit tombee sur la
pierre, l'autre le long du chemin, et que les oiseaux du ciel
aient mange le reste, _aves coeli coznederunt illam_.

-- Que la peste t'etouffe avec ton latin! dit d'Artagnan, qui se
sentait au bout de ses forces.

-- Adieu, mon fils, dit le cure, a demain.

-- A demain, jeune temeraire, dit le jesuite; vous promettez
d'etre une des lumieres de l'Eglise; veuille le Ciel que cette
lumiere ne soit pas un feu devorant."

D'Artagnan, qui pendant une heure s'etait ronge les ongles
d'impatience, commencait a attaquer la chair.

Les deux hommes noirs se leverent, saluerent Aramis et d'Artagnan,
et s'avancerent vers la porte. Bazin, qui s'etait tenu debout et
qui avait ecoute toute cette controverse avec une pieuse
jubilation, s'elanca vers eux, prit le breviaire du cure, le
missel du jesuite, et marcha respectueusement devant eux pour leur
frayer le chemin.

Aramis les conduisit jusqu'au bas de l'escalier et remonta
aussitot pres de d'Artagnan qui revait encore.

Restes seuls, les deux amis garderent d'abord un silence
embarrasse; cependant il fallait que l'un des deux le rompit le
premier, et comme d'Artagnan paraissait decide a laisser cet
honneur a son ami:

"Vous le voyez, dit Aramis, vous me trouvez revenu a mes idees
fondamentales.

-- Oui, la grace efficace vous a touche, comme disait ce monsieur
tout a l'heure.

-- Oh! ces plans de retraite sont formes depuis longtemps; et vous
m'en avez deja oui parler, n'est-ce pas, mon ami?

-- Sans doute, mais je vous avoue que j'ai cru que vous
plaisantiez.

-- Avec ces sortes de choses! Oh! d'Artagnan!

-- Dame! on plaisante bien avec la mort.

-- Et l'on a tort, d'Artagnan: car la mort, c'est la porte qui
conduit a la perdition ou au salut.

-- D'accord; mais, s'il vous plait, ne theologisons pas, Aramis;
vous devez en avoir assez pour le reste de la journee: quant a
moi, j'ai a peu pres oublie le peu de latin que je n'ai jamais su;
puis, je vous l'avouerai, je n'ai rien mange depuis ce matin dix
heures, et j'ai une faim de tous les diables.

-- Nous dinerons tout a l'heure, cher ami; seulement, vous vous
rappellerez que c'est aujourd'hui vendredi; or, dans un pareil
jour, je ne puis ni voir, ni manger de la chair. Si vous voulez
vous contenter de mon diner, il se compose de tetragones cuits et
de fruits.

-- Qu'entendez-vous par tetragones? demanda d'Artagnan avec
inquietude.

-- J'entends des epinards, reprit Aramis, mais pour vous
j'ajouterai des oeufs, et c'est une grave infraction a la regle,
car les oeufs sont viande, puisqu'ils engendrent le poulet.

-- Ce festin n'est pas succulent, mais n'importe; pour rester avec
vous, je le subirai.

-- Je vous suis reconnaissant du sacrifice, dit Aramis; mais s'il
ne profite pas a votre corps, il profitera, soyez-en certain, a
votre ame.

-- Ainsi, decidement, Aramis, vous entrez en religion. Que vont
dire nos amis, que va dire M. de Treville? Ils vous traiteront de
deserteur, je vous en previens.

-- Je n'entre pas en religion, j'y rentre. C'est Eglise que
j'avais desertee pour le monde, car vous savez que je me suis fait
violence pour prendre la casaque de mousquetaire.

-- Moi, je n'en sais rien.

-- Vous ignorez comment j'ai quitte le seminaire?

-- Tout a fait.

-- Voici mon histoire; d'ailleurs les Ecritures disent:
"Confessez-vous les uns aux autres", et je me confesse a vous,
d'Artagnan.

-- Et moi, je vous donne l'absolution d'avance, vous voyez que je
suis bon homme.

-- Ne plaisantez pas avec les choses saintes, mon ami.

-- Alors, dites, je vous ecoute.

-- J'etais donc au seminaire depuis l'age de neuf ans, j'en avais
vingt dans trois jours, j'allais etre abbe, et tout etait dit. Un
soir que je me rendais, selon mon habitude, dans une maison que je
frequentais avec plaisir -- on est jeune que voulez-vous! on est
faible -- un officier qui me voyait d'un oeil jaloux lire les vies
des saints a la maitresse de la maison, entra tout a coup et sans
etre annonce. Justement, ce soir-la, j'avais traduit un episode de
Judith, et je venais de communiquer mes vers a la dame qui me
faisait toutes sortes de compliments, et, penchee sur mon epaule,
les relisait avec moi. La pose, qui etait quelque peu abandonnee,
je l'avoue, blessa cet officier; il ne dit rien, mais lorsque je
sortis, il sortit derriere moi, et me rejoignant:

"-- Monsieur l'abbe, dit-il, aimez-vous les coups de canne?

"-- Je ne puis le dire, monsieur, repondis-je, personne n'ayant
jamais ose m'en donner.

"-- Eh bien, ecoutez-moi, monsieur l'abbe, si vous retournez dans
la maison ou je vous ai rencontre ce soir, j'oserai, moi."

"Je crois que j'eus peur, je devins fort pale, je sentis les
jambes qui me manquaient, je cherchai une reponse que je ne
trouvai pas, je me tus.

"L'officier attendait cette reponse, et voyant qu'elle tardait, il
se mit a rire, me tourna le dos et rentra dans la maison. Je
rentrai au seminaire.

"Je suis bon gentilhomme et j'ai le sang vif, comme vous avez pu
le remarquer, mon cher d'Artagnan; l'insulte etait terrible, et,
tout inconnue qu'elle etait restee au monde, je la sentais vivre
et remuer au fond de mon coeur. Je declarai a mes superieurs que
je ne me sentais pas suffisamment prepare pour l'ordination, et,
sur ma demande, on remit la ceremonie a un an.

"J'allai trouver le meilleur maitre d'armes de Paris, je fis
condition avec lui pour prendre une lecon d'escrime chaque jour,
et chaque jour, pendant une annee, je pris cette lecon. Puis, le
jour anniversaire de celui ou j'avais ete insulte, j'accrochai ma
soutane a un clou, je pris un costume complet de cavalier, et je
me rendis a un bal que donnait une dame de mes amies, et ou je
savais que devait se trouver mon homme. C'etait rue des Francs-
Bourgeois, tout pres de la Force.

"En effet, mon officier y etait; je m'approchai de lui, comme il
chantait un lai d'amour en regardant tendrement une femme, et je
l'interrompis au beau milieu du second couplet.

"-- Monsieur, lui dis-je, vous deplait-il toujours que je retourne
dans certaine maison de la rue Payenne, et me donnerez-vous encore
des coups de carme, s'il me prend fantaisie de vous desobeir?"

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