Books: Book review: 'The Mercy Papers' and 'Downtown Owl'
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Book Review: The Horror, the Horror
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How to live what Michael Pollan preaches
The Mercy Papers A Memoir of Three Weeks By Robin Romm 213 pages. Scribner. $22. The foundational condition of being human is that we're going to die. Almost as basic a truth is that we seem incapable of believing it. The collision of these inconsonant

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Les trois mousquetaires written by Alexandre Dumas

A >> Alexandre Dumas >> Les trois mousquetaires

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A mesure que d'Artagnan poursuivait ses investigations, une sueur
plus abondante et plus glacee perlait sur son front, son coeur
etait serre par une horrible angoisse, sa respiration etait
haletante; et cependant il se disait, pour se rassurer, que ce
pavillon n'avait peut-etre rien de commun avec Mme Bonacieux; que
la jeune femme lui avait donne rendez-vous devant ce pavillon, et
non dans ce pavillon; qu'elle avait pu etre retenue a Paris par
son service, par la jalousie de son mari peut-etre.

Mais tous ces raisonnements etaient battus en breche, detruits,
renverses par ce sentiment de douleur intime, qui dans certaines
occasions, s'empare de tout notre etre et nous crie, par tout ce
qui est destine chez nous a entendre, qu'un grand malheur plane
sur nous.

Alors d'Artagnan devint presque insense: il courut sur la grande
route, prit le meme chemin qu'il avait deja fait, s'avanca
jusqu'au bac, et interrogea le passeur.

Vers les sept heures du soir, le passeur avait fait traverser la
riviere a une femme enveloppee d'une mante noire, qui paraissait
avoir le plus grand interet a ne pas etre reconnue; mais,
justement a cause des precautions qu'elle prenait, le passeur
avait prete une attention plus grande, et il avait reconnu que la
femme etait jeune et jolie.

Il y avait alors, comme aujourd'hui, une foule de jeunes et jolies
femmes qui venaient a Saint-Cloud et qui avaient interet a ne pas
etre vues, et cependant d'Artagnan ne douta point un instant que
ce ne fut Mme Bonacieux qu'avait remarquee le passeur.

D'Artagnan profita de la lampe qui brillait dans la cabane du
passeur pour relire encore une fois le billet de Mme Bonacieux et
s'assurer qu'il ne s'etait pas trompe, que le rendez-vous etait
bien a Saint-Cloud et non ailleurs, devant le pavillon de
M. d'Estrees et non dans une autre rue.

Tout concourait a prouver a d'Artagnan que ses pressentiments ne
le trompaient point et qu'un grand malheur etait arrive.

Il reprit le chemin du chateau tout courant; il lui semblait qu'en
son absence quelque chose de nouveau s'etait peut-etre passe au
pavillon et que des renseignements l'attendaient la.

La ruelle etait toujours deserte, et la meme lueur calme et douce
s'epanchait de la fenetre.

D'Artagnan songea alors a cette masure muette et aveugle mais qui
sans doute avait vu et qui peut-etre pouvait parler.

La porte de cloture etait fermee, mais il sauta par-dessus la
haie, et malgre les aboiements du chien a la chaine, il s'approcha
de la cabane.

Aux premiers coups qu'il frappa, rien ne repondit.

Un silence de mort regnait dans la cabane comme dans le pavillon;
cependant, comme cette cabane etait sa derniere ressource, il
s'obstina.

Bientot il lui sembla entendre un leger bruit interieur, bruit
craintif, et qui semblait trembler lui-meme d'etre entendu.

Alors d'Artagnan cessa de frapper et pria, avec un accent si plein
d'inquietude et de promesses, d'effroi et de cajolerie, que sa
voix etait de nature a rassurer de plus peureux. Enfin un vieux
volet vermoulu s'ouvrit, ou plutot s'entrebailla, et se referma
des que la lueur d'une miserable lampe qui brulait dans un coin
eut eclaire le baudrier, la poignee de l'epee et le pommeau des
pistolets de d'Artagnan. Cependant, si rapide qu'eut ete le
mouvement, d'Artagnan avait eu le temps d'entrevoir une tete de
vieillard.

"Au nom du Ciel! dit-il, ecoutez-moi: j'attendais quelqu'un qui ne
vient pas, je meurs d'inquietude. Serait-il arrive quelque malheur
aux environs? Parlez."

La fenetre se rouvrit lentement, et la meme figure apparut de
nouveau: seulement elle etait plus pale encore que la premiere
fois.

D'Artagnan raconta naivement son histoire, aux noms pres; il dit
comment il avait rendez-vous avec une jeune femme devant ce
pavillon, et comment, ne la voyant pas venir, il etait monte sur
le tilleul et, a la lueur de la lampe, il avait vu le desordre de
la chambre.

Le vieillard l'ecouta attentivement, tout en faisant signe que
c'etait bien cela: puis, lorsque d'Artagnan eut fini, il hocha la
tete d'un air qui n'annoncait rien de bon.

"Que voulez-vous dire? s'ecria d'Artagnan. Au nom du Ciel! voyons,
expliquez-vous.

-- Oh! monsieur, dit le vieillard, ne me demandez rien; car si je
vous disais ce que j'ai vu, bien certainement il ne m'arriverait
rien de bon.

-- Vous avez donc vu quelque chose? reprit d'Artagnan. En ce cas,
au nom du Ciel! continua-t-il en lui jetant une pistole, dites,
dites ce que vous avez vu, et je vous donne ma foi de gentilhomme
que pas une de vos paroles ne sortira de mon coeur."

Le vieillard lut tant de franchise et de douleur sur le visage de
d'Artagnan, qu'il lui fit signe d'ecouter et qu'il lui dit a voix
basse:

"Il etait neuf heures a peu pres, j'avais entendu quelque bruit
dans la rue et je desirais savoir ce que ce pouvait etre,
lorsqu'en m'approchant de ma porte je m'apercus qu'on cherchait a
entrer. Comme je suis pauvre et que je n'ai pas peur qu'on me
vole, j'allai ouvrir et je vis trois hommes a quelques pas de la.
Dans l'ombre etait un carrosse avec des chevaux atteles et des
chevaux de main. Ces chevaux de main appartenaient evidemment aux
trois hommes qui etaient vetus en cavaliers.

"-- Ah, mes bons messieurs! m'ecriai-je, que demandez-vous?

"-- Tu dois avoir une echelle? me dit celui qui paraissait le chef
de l'escorte.

"-- Oui, monsieur; celle avec laquelle je cueille mes fruits.

"-- Donne-nous la, et rentre chez toi, voila un ecu pour le
derangement que nous te causons. Souviens-toi seulement que si tu
dis un mot de ce que tu vas voir et de ce que tu vas entendre (car
tu regarderas et tu ecouteras, quelque menace que nous te
fassions, j'en suis sur), tu es perdu.

"A ces mots, il me jeta un ecu, que je ramassai, et il prit mon
echelle.

"Effectivement, apres avoir referme la porte de la haie derriere
eux, je fis semblant de rentrer a la maison; mais j'en sortis
aussitot par la porte de derriere, et, me glissant dans l'ombre,
je parvins jusqu'a cette touffe de sureau, du milieu de laquelle
je pouvais tout voir sans etre vu.

"Les trois hommes avaient fait avancer la voiture sans aucun
bruit, ils en tirerent un petit homme, gros, court, grisonnant,
mesquinement vetu de couleur sombre, lequel monta avec precaution
a l'echelle, regarda sournoisement dans l'interieur de la chambre,
redescendit a pas de loup et murmura a voix basse:

"-- C'est elle!

"Aussitot celui qui m'avait parle s'approcha de la porte du
pavillon, l'ouvrit avec une clef qu'il portait sur lui, referma la
porte et disparut, en meme temps les deux autres hommes monterent
a l'echelle. Le petit vieux demeurait a la portiere, le cocher
maintenait les chevaux de la voiture, et un laquais les chevaux de
selle.

Tout a coup de grands cris retentirent dans le pavillon, une femme
accourut a la fenetre et l'ouvrit comme pour se precipiter. Mais
aussitot qu'elle apercut les deux hommes, elle se rejeta en
arriere; les deux hommes s'elancerent apres elle dans la chambre.

Alors je ne vis plus rien; mais j'entendis le bruit des meubles
que l'on brise. La femme criait et appelait au secours. Mais
bientot ses cris furent etouffes; les trois hommes se
rapprocherent de la fenetre, emportant la femme dans leurs bras;
deux descendirent par l'echelle et la transporterent dans la
voiture, ou le petit vieux entra apres elle. Celui qui etait reste
dans le pavillon referma la croisee, sortit un instant apres par
la porte et s'assura que la femme etait bien dans la voiture: ses
deux compagnons l'attendaient deja a cheval, il sauta a son tour
en selle, le laquais reprit sa place pres du cocher; le carrosse
s'eloigna au galop escorte par les trois cavaliers, et tout fut
fini. A partir de ce moment-la, je n'ai plus rien vu, rien
entendu."

D'Artagnan, ecrase par une si terrible nouvelle, resta immobile et
muet, tandis que tous les demons de la colere et de la jalousie
hurlaient dans son coeur.

"Mais, mon gentilhomme, reprit le vieillard, sur lequel ce muet
desespoir causait certes plus d'effet que n'en eussent produit des
cris et des larmes; allons, ne vous desolez pas, ils ne vous l'ont
pas tuee, voila l'essentiel.

-- Savez-vous a peu pres, dit d'Artagnan, quel est l'homme qui
conduisait cette infernale expedition?

-- Je ne le connais pas.

-- Mais puisqu'il vous a parle, vous avez pu le voir.

-- Ah! c'est son signalement que vous me demandez?

-- Oui.

-- Un grand sec, basane, moustaches noires, oeil noir, l'air d'un
gentilhomme.

-- C'est cela, s'ecria d'Artagnan; encore lui! toujours lui! C'est
mon demon, a ce qu'il parait! Et l'autre?

-- Lequel?

-- Le petit.

-- Oh! celui-la n'est pas un seigneur, j'en reponds: d'ailleurs il
ne portait pas l'epee, et les autres le traitaient sans aucune
consideration.

-- Quelque laquais, murmura d'Artagnan. Ah! pauvre femme! pauvre
femme! qu'en ont-ils fait?

-- Vous m'avez promis le secret, dit le vieillard.

-- Et je vous renouvelle ma promesse, soyez tranquille, je suis
gentilhomme. Un gentilhomme n'a que sa parole, et je vous ai donne
la mienne."

D'Artagnan reprit, l'ame navree, le chemin du bac. Tantot il ne
pouvait croire que ce fut Mme Bonacieux, et il esperait le
lendemain la retrouver au Louvre; tantot il craignait qu'elle
n'eut eu une intrigue avec quelque autre et qu'un jaloux ne l'eut
surprise et fait enlever. Il flottait, il se desolait, il se
desesperait.

"Oh! si j'avais la mes amis! s'ecriait-il, j'aurais au moins
quelque esperance de la retrouver; mais qui sait ce qu'ils sont
devenus eux-memes!"

Il etait minuit a peu pres; il s'agissait de retrouver Planchet.
D'Artagnan se fit ouvrir successivement tous les cabarets dans
lesquels il apercut un peu de lumiere; dans aucun d'eux il ne
retrouva Planchet.

Au sixieme, il commenca de reflechir que la recherche etait un peu
hasardee. D'Artagnan n'avait donne rendez-vous a son laquais qu'a
six heures du matin, et quelque part qu'il fut, il etait dans son
droit.

D'ailleurs, il vint au jeune homme cette idee, qu'en restant aux
environs du lieu ou l'evenement s'etait passe, il obtiendrait
peut-etre quelque eclaircissement sur cette mysterieuse affaire.
Au sixieme cabaret, comme nous l'avons dit, d'Artagnan s'arreta
donc, demanda une bouteille de vin de premiere qualite, s'accouda
dans l'angle le plus obscur et se decida a attendre ainsi le jour;
mais cette fois encore son esperance fut trompee, et quoiqu'il
ecoutat de toutes ses oreilles, il n'entendit, au milieu des
jurons, des lazzi et des injures qu'echangeaient entre eux les
ouvriers, les laquais et les rouliers qui composaient l'honorable
societe dont il faisait partie, rien qui put le mettre sur la
trace de la pauvre femme enlevee. Force lui fut donc, apres avoir
avale sa bouteille par desoeuvrement et pour ne pas eveiller des
soupcons, de chercher dans son coin la posture la plus
satisfaisante possible et de s'endormir tant bien que mal.
D'Artagnan avait vingt ans, on se le rappelle, et a cet age le
sommeil a des droits imprescriptibles qu'il reclame
imperieusement, meme sur les coeurs les plus desesperes.

Vers six heures du matin, d'Artagnan se reveilla avec ce malaise
qui accompagne ordinairement le point du jour apres une mauvaise
nuit. Sa toilette n'etait pas longue a faire; il se tata pour
savoir si on n'avait pas profite de son sommeil pour le voler, et
ayant retrouve son diamant a son doigt, sa bourse dans sa poche et
ses pistolets a sa ceinture, il se leva, paya sa bouteille et
sortit pour voir s'il n'aurait pas plus de bonheur dans la
recherche de son laquais le matin que la nuit. En effet, la
premiere chose qu'il apercut a travers le brouillard humide et
grisatre fut l'honnete Planchet qui, les deux chevaux en main,
l'attendait a la porte d'un petit cabaret borgne devant lequel
d'Artagnan etait passe sans meme soupconner son existence.


CHAPITRE XXV
PORTHOS

Au lieu de rentrer chez lui directement, d'Artagnan mit pied a
terre a la porte de M. de Treville, et monta rapidement
l'escalier. Cette fois, il etait decide a lui raconter tout ce qui
venait de se passer. Sans doute il lui donnerait de bons conseils
dans toute cette affaire; puis, comme M. de Treville voyait
presque journellement la reine, il pourrait peut-etre tirer de
Sa Majeste quelque renseignement sur la pauvre femme a qui l'on
faisait sans doute payer son devouement a sa maitresse.

M. de Treville ecouta le recit du jeune homme avec une gravite qui
prouvait qu'il voyait autre chose, dans toute cette aventure,
qu'une intrigue d'amour; puis, quand d'Artagnan eut acheve:

"Hum! dit-il, tout ceci sent Son Eminence d'une lieue.

-- Mais, que faire? dit d'Artagnan.

-- Rien, absolument rien, a cette heure, que quitter Paris, comme
je vous l'ai dit, le plus tot possible. Je verrai la reine, je lui
raconterai les details de la disparition de cette pauvre femme,
qu'elle ignore sans doute; ces details la guideront de son cote,
et, a votre retour, peut-etre aurai-je quelque bonne nouvelle a
vous dire. Reposez vous en sur moi."

D'Artagnan savait que, quoique Gascon, M. de Treville n'avait pas
l'habitude de promettre, et que lorsque par hasard il promettait,
il tenait plus qu'il n'avait promis. Il le salua donc, plein de
reconnaissance pour le passe et pour l'avenir, et le digne
capitaine, qui de son cote eprouvait un vif interet pour ce jeune
homme si brave et si resolu, lui serra affectueusement la main en
lui souhaitant un bon voyage.

Decide a mettre les conseils de M. de Treville en pratique a
l'instant meme, d'Artagnan s'achemina vers la rue des Fossoyeurs,
afin de veiller a la confection de son portemanteau. En
s'approchant de sa maison, il reconnut M. Bonacieux en costume du
matin, debout sur le seuil de sa porte. Tout ce que lui avait dit,
la veille, le prudent Planchet sur le caractere sinistre de son
hote revint alors a l'esprit de d'Artagnan, qui le regarda plus
attentivement qu'il n'avait fait encore. En effet, outre cette
paleur jaunatre et maladive qui indique l'infiltration de la bile
dans le sang et qui pouvait d'ailleurs n'etre qu'accidentelle,
d'Artagnan remarqua quelque chose de sournoisement perfide dans
l'habitude des rides de sa face. Un fripon ne rit pas de la meme
facon qu'un honnete homme, un hypocrite ne pleure pas les memes
larmes qu'un homme de bonne foi. Toute faussete est un masque, et
si bien fait que soit le masque, on arrive toujours, avec un peu
d'attention, a le distinguer du visage.

Il sembla donc a d'Artagnan que M. Bonacieux portait un masque, et
meme que ce masque etait des plus desagreables a voir.

En consequence il allait, vaincu par sa repugnance pour cet homme,
passer devant lui sans lui parler, quand, ainsi que la veille,
M. Bonacieux l'interpella.

"Eh bien, jeune homme, lui dit-il, il parait que nous faisons de
grasses nuits? Sept heures du matin, peste! Il me semble que vous
retournez tant soit peu les habitudes recues, et que vous rentrez
a l'heure ou les autres sortent.

-- On ne vous fera pas le meme reproche, maitre Bonacieux, dit le
jeune homme, et vous etes le modele des gens ranges. Il est vrai
que lorsque l'on possede une jeune et jolie femme, on n'a pas
besoin de courir apres le bonheur: c'est le bonheur qui vient vous
trouver; n'est-ce pas, monsieur Bonacieux?"

Bonacieux devint pale comme la mort et grimaca un sourire.

"Ah! ah! dit Bonacieux, vous etes un plaisant compagnon. Mais ou
diable avez-vous ete courir cette nuit, mon jeune maitre? Il
parait qu'il ne faisait pas bon dans les chemins de traverse."

D'Artagnan baissa les yeux vers ses bottes toutes couvertes de
boue; mais dans ce mouvement ses regards se porterent en meme
temps sur les souliers et les bas du mercier; on eut dit qu'on les
avait trempes dans le meme bourbier; les uns et les autres etaient
macules de taches absolument pareilles.

Alors une idee subite traversa l'esprit de d'Artagnan. Ce petit
homme gros, court, grisonnant, cette espece de laquais vetu d'un
habit sombre, traite sans consideration par les gens d'epee qui
composaient l'escorte, c'etait Bonacieux lui-meme. Le mari avait
preside a l'enlevement de sa femme.

Il prit a d'Artagnan une terrible envie de sauter a la gorge du
mercier et de l'etrangler; mais, nous l'avons dit, c'etait un
garcon fort prudent, et il se contint. Cependant la revolution qui
s'etait faite sur son visage etait si visible, que Bonacieux en
fut effraye et essaya de reculer d'un pas; mais justement il se
trouvait devant le battant de la porte, qui etait fermee, et
l'obstacle qu'il rencontra le forca de se tenir a la meme place.

"Ah ca! mais vous qui plaisantez, mon brave homme, dit d'Artagnan,
il me semble que si mes bottes ont besoin d'un coup d'eponge, vos
bas et vos souliers reclament aussi un coup de brosse. Est-ce que
de votre cote vous auriez couru la pretantaine, maitre Bonacieux?
Ah! diable, ceci ne serait point pardonnable a un homme de votre
age et qui, de plus, a une jeune et jolie femme comme la votre.

-- Oh! mon Dieu, non, dit Bonacieux; mais hier j'ai ete a Saint-
Mande pour prendre des renseignements sur une servante dont je ne
puis absolument me passer, et comme les chemins etaient mauvais,
j'en ai rapporte toute cette fange, que je n'ai pas encore eu le
temps de faire disparaitre."

Le lieu que designait Bonacieux comme celui qui avait ete le but
de sa course fut une nouvelle preuve a l'appui des soupcons
qu'avait concus d'Artagnan. Bonacieux avait dit Saint-Mande, parce
que Saint-Mande est le point absolument oppose a Saint-Cloud.

Cette probabilite lui fut une premiere consolation. Si Bonacieux
savait ou etait sa femme, on pourrait toujours, en employant des
moyens extremes, forcer le mercier a desserrer les dents et a
laisser echapper son secret. Il s'agissait seulement de changer
cette probabilite en certitude.

"Pardon, mon cher monsieur Bonacieux, si j'en use avec vous sans
facon, dit d'Artagnan; mais rien n'altere comme de ne pas dormir,
j'ai donc une soif d'enrage; permettez-moi de prendre un verre
d'eau chez vous; vous le savez, cela ne se refuse pas entre
voisins."

Et sans attendre la permission de son hote, d'Artagnan entra
vivement dans la maison, et jeta un coup d'oeil rapide sur le lit.
Le lit n'etait pas defait. Bonacieux ne s'etait pas couche. Il
rentrait donc seulement il y avait une heure ou deux; il avait
accompagne sa femme jusqu'a l'endroit ou on l'avait conduite, ou
tout au moins jusqu'au premier relais.

"Merci, maitre Bonacieux, dit d'Artagnan en vidant son verre,
voila tout ce que je voulais de vous. Maintenant je rentre chez
moi, je vais faire brosser mes bottes par Planchet, et quand il
aura fini, je vous l'enverrai si vous voulez pour brosser vos
souliers."

Et il quitta le mercier tout ebahi de ce singulier adieu et se
demandant s'il ne s'etait pas enferre lui-meme.

Sur le haut de l'escalier il trouva Planchet tout effare.

"Ah! monsieur, s'ecria Planchet des qu'il eut apercu son maitre,
en voila bien d'une autre, et il me tardait bien que vous
rentrassiez.

-- Qu'y a-t-il donc? demanda d'Artagnan.

-- Oh! je vous le donne en cent, monsieur, je vous le donne en
mille de deviner la visite que j'ai recue pour vous en votre
absence.

-- Quand cela?

-- Il y a une demi-heure, tandis que vous etiez chez
M. de Treville.

-- Et qui donc est venu? Voyons, parle.

-- M. de Cavois.

-- M. de Cavois?

-- En personne.

-- Le capitaine des gardes de Son Eminence?

-- Lui-meme.

-- Il venait m'arreter?

-- Je m'en suis doute, monsieur, et cela malgre son air patelin.

-- Il avait l'air patelin, dis-tu?

-- C'est-a-dire qu'il etait tout miel, monsieur.

-- Vraiment?

-- Il venait, disait-il, de la part de Son Eminence, qui vous
voulait beaucoup de bien, vous prier de le suivre au Palais-Royal.

-- Et tu lui as repondu?

-- Que la chose etait impossible, attendu que vous etiez hors de
la maison, comme il le pouvait voir.

-- Alors qu'a-t-il dit?

-- Que vous ne manquiez pas de passer chez lui dans la journee;
puis il a ajoute tout bas: "Dis a ton maitre que Son Eminence est
parfaitement disposee pour lui, et que sa fortune depend peut-etre
de cette entrevue."

-- Le piege est assez maladroit pour le cardinal, reprit en
souriant le jeune homme.

-- Aussi, je l'ai vu, le piege, et j'ai repondu que vous seriez
desespere a votre retour.

-- Ou est-il alle? a demande M. de Cavois. A Troyes en Champagne,
ai-je repondu. Et quand est-il parti?

-- Hier soir."

-- Planchet, mon ami, interrompit d'Artagnan, tu es veritablement
un homme precieux.

-- Vous comprenez, monsieur, j'ai pense qu'il serait toujours
temps, si vous desirez voir M. de Cavois, de me dementir en disant
que vous n'etiez point parti; ce serait moi, dans ce cas, qui
aurais fait le mensonge, et comme je ne suis pas gentilhomme, moi,
je puis mentir.

-- Rassure-toi, Planchet, tu conserveras ta reputation d'homme
veridique: dans un quart d'heure nous partons.

-- C'est le conseil que j'allais donner a monsieur; et ou allons-
nous, sans etre trop curieux?

-- Pardieu! du cote oppose a celui vers lequel tu as dit que
j'etais alle. D'ailleurs, n'as-tu pas autant de hate d'avoir des
nouvelles de Grimaud, de Mousqueton et de Bazin que j'en ai, moi,
de savoir ce que sont devenus Athos, Porthos et Aramis?

-- Si fait, monsieur, dit Planchet, et je partirai quand vous
voudrez; l'air de la province vaut mieux pour nous, a ce que je
crois, en ce moment, que l'air de Paris. Ainsi donc...

-- Ainsi donc, fais notre paquet, Planchet, et partons; moi, je
m'en vais devant, les mains dans mes poches, pour qu'on ne se
doute de rien. Tu me rejoindras a l'hotel des Gardes. A propos,
Planchet, je crois que tu as raison a l'endroit de notre hote, et
que c'est decidement une affreuse canaille.

-- Ah! croyez-moi, monsieur, quand je vous dis quelque chose; je
suis physionomiste, moi, allez!"

D'Artagnan descendit le premier, comme la chose avait ete
convenue; puis, pour n'avoir rien a se reprocher, il se dirigea
une derniere fois vers la demeure de ses trois amis: on n'avait
recu aucune nouvelle d'eux, seulement une lettre toute parfumee et
d'une ecriture elegante et menue etait arrivee pour Aramis.
D'Artagnan s'en chargea. Dix minutes apres, Planchet le rejoignait
dans les ecuries de l'hotel des Gardes. D'Artagnan, pour qu'il n'y
eut pas de temps perdu, avait deja selle son cheval lui-meme.

"C'est bien, dit-il a Planchet, lorsque celui-ci eut joint le
portemanteau a l'equipement; maintenant selle les trois autres, et
partons.

-- Croyez-vous que nous irons plus vite avec chacun deux chevaux?
demanda Planchet avec son air narquois.

-- Non, monsieur le mauvais plaisant, repondit d'Artagnan, mais
avec nos quatre chevaux nous pourrons ramener nos trois amis, si
toutefois nous les retrouvons vivants.

-- Ce qui serait une grande chance, repondit Planchet, mais enfin
il ne faut pas desesperer de la misericorde de Dieu.

-- Amen", dit d'Artagnan en enfourchant son cheval.

Et tous deux sortirent de l'hotel des Gardes, s'eloignerent chacun
par un bout de la rue, l'un devant quitter Paris par la barriere
de la Villette et l'autre par la barriere de Montmartre, pour se
rejoindre au-dela de Saint-Denis, manoeuvre strategique qui, ayant
ete executee avec une egale ponctualite, fut couronnee des plus
heureux resultats. D'Artagnan et Planchet entrerent ensemble a
Pierrefitte.

Planchet etait plus courageux, il faut le dire, le jour que la
nuit.

Cependant sa prudence naturelle ne l'abandonnait pas un seul
instant; il n'avait oublie aucun des incidents du premier voyage,
et il tenait pour ennemis tous ceux qu'il rencontrait sur la
route. Il en resultait qu'il avait sans cesse le chapeau a la
main, ce qui lui valait de severes mercuriales de la part de
d'Artagnan, qui craignait que, grace a cet exces de politesse, on
ne le prit pour le valet d'un homme de peu.

Cependant, soit qu'effectivement les passants fussent touches de
l'urbanite de Planchet, soit que cette fois personne ne fut aposte
sur la route du jeune homme, nos deux voyageurs arriverent a
Chantilly sans accident aucun et descendirent a l'hotel du Grand
Saint Martin, le meme dans lequel ils s'etaient arretes lors de
leur premier voyage.

L'hote, en voyant un jeune homme suivi d'un laquais et de deux
chevaux de main, s'avanca respectueusement sur le seuil de la
porte. Or, comme il avait deja fait onze lieues, d'Artagnan jugea
a propos de s'arreter, que Porthos fut ou ne fut pas dans l'hotel.
Puis peut-etre n'etait-il pas prudent de s'informer du premier
coup de ce qu'etait devenu le mousquetaire. Il resulta de ces
reflexions que d'Artagnan, sans demander aucune nouvelle de qui
que ce fut, descendit, recommanda les chevaux a son laquais, entra
dans une petite chambre destinee a recevoir ceux qui desiraient
etre seuls, et demanda a son hote une bouteille de son meilleur
vin et un dejeuner aussi bon que possible, demande qui corrobora
encore la bonne opinion que l'aubergiste avait prise de son
voyageur a la premiere vue.

Aussi d'Artagnan fut-il servi avec une celerite miraculeuse.

Le regiment des gardes se recrutait parmi les premiers
gentilshommes du royaume, et d'Artagnan, suivi d'un laquais et
voyageant avec quatre chevaux magnifiques, ne pouvait, malgre la
simplicite de son uniforme, manquer de faire sensation. L'hote
voulut le servir lui-meme; ce que voyant, d'Artagnan fit apporter
deux verres et entama la conversation suivante:

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