Les trois mousquetaires written by Alexandre Dumas
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Alexandre Dumas >> Les trois mousquetaires
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-- Que dites-vous la? demanda M. de Treville en regardant tout
autour de lui s'ils etaient bien seuls, et en ramenant son regard
interrogateur sur d'Artagnan.
-- Je dis, monsieur, que le hasard m'a rendu maitre d'un secret...
-- Que vous garderez, j'espere, jeune homme, sur votre vie.
-- Mais que je dois vous confier, a vous, Monsieur, car vous seul
pouvez m'aider dans la mission que je viens de recevoir de
Sa Majeste.
-- Ce secret est-il a vous?
-- Non, monsieur, c'est celui de la reine.
-- Etes-vous autorise par Sa Majeste a me le confier?
-- Non, monsieur, car au contraire le plus profond mystere m'est
recommande.
-- Et pourquoi donc allez-vous le trahir vis-a-vis de moi?
-- Parce que, je vous le dis, sans vous je ne puis rien, et que
j'ai peur que vous ne me refusiez la grace que je viens vous
demander, si vous ne savez pas dans quel but je vous la demande.
-- Gardez votre secret, jeune homme, et dites-moi ce que vous
desirez.
-- Je desire que vous obteniez pour moi, de M. des Essarts, un
conge de quinze jours.
-- Quand cela?
-- Cette nuit meme.
-- Vous quittez Paris?
-- Je vais en mission.
-- Pouvez-vous me dire ou?
-- A Londres.
-- Quelqu'un a-t-il interet a ce que vous n'arriviez pas a votre
but?
-- Le cardinal, je le crois, donnerait tout au monde pour
m'empecher de reussir.
-- Et vous partez seul?
-- Je pars seul.
-- En ce cas, vous ne passerez pas Bondy; c'est moi qui vous le
dis, foi de Treville.
-- Comment cela?
-- On vous fera assassiner.
-- Je serai mort en faisant mon devoir.
-- Mais votre mission ne sera pas remplie.
-- C'est vrai, dit d'Artagnan.
-- Croyez-moi, continua Treville, dans les entreprises de ce
genre, il faut etre quatre pour arriver un.
-- Ah! vous avez raison, Monsieur, dit d'Artagnan; mais vous
connaissez Athos, Porthos et Aramis, et vous savez si je puis
disposer d'eux.
-- Sans leur confier le secret que je n'ai pas voulu savoir?
-- Nous nous sommes jure, une fois pour toutes, confiance aveugle
et devouement a toute epreuve; d'ailleurs vous pouvez leur dire
que vous avez toute confiance en moi, et ils ne seront pas plus
incredules que vous.
-- Je puis leur envoyer a chacun un conge de quinze jours, voila
tout: a Athos, que sa blessure fait toujours souffrir, pour aller
aux eaux de Forges! a Porthos et a Aramis, pour suivre leur ami,
qu'ils ne veulent pas abandonner dans une si douloureuse position.
L'envoi de leur conge sera la preuve que j'autorise leur voyage.
-- Merci, monsieur, et vous etes cent fois bon.
-- Allez donc les trouver a l'instant meme, et que tout s'execute
cette nuit. Ah! et d'abord ecrivez-moi votre requete a M. des
Essarts. Peut-etre aviez-vous un espion a vos trousses, et votre
visite, qui dans ce cas est deja connue du cardinal, sera
legitimee ainsi."
D'Artagnan formula cette demande, et M. de Treville, en la
recevant de ses mains, assura qu'avant deux heures du matin les
quatre conges seraient au domicile respectif des voyageurs.
"Ayez la bonte d'envoyer le mien chez Athos, dit d'Artagnan. Je
craindrais, en rentrant chez moi, d'y faire quelque mauvaise
rencontre.
-- Soyez tranquille. Adieu et bon voyage! A propos!" dit
M. de Treville en le rappelant.
D'Artagnan revint sur ses pas.
"Avez-vous de l'argent?"
D'Artagnan fit sonner le sac qu'il avait dans sa poche.
"Assez? demanda M. de Treville.
-- Trois cents pistoles.
-- C'est bien, on va au bout du monde avec cela; allez donc."
D'Artagnan salua M. de Treville, qui lui tendit la main;
d'Artagnan la lui serra avec un respect mele de reconnaissance.
Depuis qu'il etait arrive a Paris, il n'avait eu qu'a se louer de
cet excellent homme, qu'il avait toujours trouve digne, loyal et
grand.
Sa premiere visite fut pour Aramis; il n'etait pas revenu chez son
ami depuis la fameuse soiree ou il avait suivi Mme Bonacieux. Il y
a plus: a peine avait-il vu le jeune mousquetaire, et a chaque
fois qu'il l'avait revu, il avait cru remarquer une profonde
tristesse empreinte sur son visage.
Ce soir encore, Aramis veillait sombre et reveur; d'Artagnan lui
fit quelques questions sur cette melancolie profonde; Aramis
s'excusa sur un commentaire du dix-huitieme chapitre de saint
Augustin qu'il etait force d'ecrire en latin pour la semaine
suivante, et qui le preoccupait beaucoup.
Comme les deux amis causaient depuis quelques instants, un
serviteur de M. de Treville entra porteur d'un paquet cachete.
"Qu'est-ce la? demanda Aramis.
-- Le conge que monsieur a demande, repondit le laquais.
-- Moi, je n'ai pas demande de conge.
-- Taisez-vous et prenez, dit d'Artagnan. Et vous, mon ami, voici
une demi-pistole pour votre peine; vous direz a M. de Treville que
M. Aramis le remercie bien sincerement. Allez."
Le laquais salua jusqu'a terre et sortit.
"Que signifie cela? demanda Aramis.
-- Prenez ce qu'il vous faut pour un voyage de quinze jours, et
suivez-moi.
-- Mais je ne puis quitter Paris en ce moment, sans savoir..."
Aramis s'arreta.
"Ce qu'elle est devenue, n'est-ce pas? continua d'Artagnan.
-- Qui? reprit Aramis.
-- La femme qui etait ici, la femme au mouchoir brode.
-- Qui vous a dit qu'il y avait une femme ici? repliqua Aramis en
devenant pale comme la mort.
-- Je l'ai vue.
-- Et vous savez qui elle est?
-- Je crois m'en douter, du moins.
-- Ecoutez, dit Aramis, puisque vous savez tant de choses, savez-
vous ce qu'est devenue cette femme?
-- Je presume qu'elle est retournee a Tours.
-- A Tours? oui, c'est bien cela, vous la connaissez. Mais comment
est-elle retournee a Tours sans me rien dire?
-- Parce qu'elle a craint d'etre arretee.
-- Comment ne m'a-t-elle pas ecrit?
-- Parce qu'elle craint de vous compromettre.
-- D'Artagnan, vous me rendez la vie! s'ecria Aramis. Je me
croyais meprise, trahi. J'etais si heureux de la revoir! Je ne
pouvais croire qu'elle risquat sa liberte pour moi, et cependant
pour quelle cause serait-elle revenue a Paris?
-- Pour la cause qui aujourd'hui nous fait aller en Angleterre.
-- Et quelle est cette cause? demanda Aramis.
-- Vous le saurez un jour, Aramis; mais, pour le moment,
j'imiterai la retenue de la niece du docteur."
Aramis sourit, car il se rappelait le conte qu'il avait fait
certain soir a ses amis.
"Eh bien, donc, puisqu'elle a quitte Paris et que vous en etes
sur, d'Artagnan, rien ne m'y arrete plus, et je suis pret a vous
suivre. Vous dites que nous allons?...
-- Chez Athos, pour le moment, et si vous voulez venir, je vous
invite meme a vous hater, car nous avons deja perdu beaucoup de
temps. A propos, prevenez Bazin.
-- Bazin vient avec nous? demanda Aramis.
-- Peut-etre. En tout cas, il est bon qu'il nous suive pour le
moment chez Athos."
Aramis appela Bazin, et apres lui avoir ordonne de le venir
joindre chez Athos:
"Partons donc", dit-il en prenant son manteau, son epee et ses
trois pistolets, et en ouvrant inutilement trois ou quatre tiroirs
pour voir s'il n'y trouverait pas quelque pistole egaree. Puis,
quand il se fut bien assure que cette recherche etait superflue,
il suivit d'Artagnan en se demandant comment il se faisait que le
jeune cadet aux gardes sut aussi bien que lui quelle etait la
femme a laquelle il avait donne l'hospitalite, et sut mieux que
lui ce qu'elle etait devenue.
Seulement, en sortant, Aramis posa sa main sur le bras de
d'Artagnan, et le regardant fixement:
"Vous n'avez parle de cette femme a personne? dit-il.
-- A personne au monde.
-- Pas meme a Athos et a Porthos?
-- Je ne leur en ai pas souffle le moindre mot.
-- A la bonne heure."
Et, tranquille sur ce point important, Aramis continua son chemin
avec d'Artagnan, et tous deux arriverent bien tot chez Athos.
Ils le trouverent tenant son conge d'une main et la lettre de
M. de Treville de l'autre.
"Pouvez-vous m'expliquer ce que signifient ce conge et cette
lettre que je viens de recevoir?" dit Athos etonne.
"Mon cher Athos, je veux bien, puisque votre sante l'exige
absolument, que vous vous reposiez quinze jours. Allez donc
prendre les eaux de Forges ou telles autres qui vous conviendront,
et retablissez-vous promptement.
"Votre affectionne
"Treville"
"Eh bien, ce conge et cette lettre signifient qu'il faut me
suivre, Athos.
-- Aux eaux de Forges?
-- La ou ailleurs.
-- Pour le service du roi?
-- Du roi ou de la reine: ne sommes-nous pas serviteurs de Leurs
Majestes?"
En ce moment, Porthos entra.
"Pardieu, dit-il, voici une chose etrange: depuis quand, dans les
mousquetaires, accorde-t-on aux gens des conges sans qu'ils les
demandent?
-- Depuis, dit d'Artagnan, qu'ils ont des amis qui les demandent
pour eux.
-- Ah! ah! dit Porthos, il parait qu'il y a du nouveau ici?
-- Oui, nous partons, dit Aramis.
-- Pour quel pays? demanda Porthos.
-- Ma foi, je n'en sais trop rien, dit Athos; demande cela a
d'Artagnan.
-- Pour Londres, messieurs, dit d'Artagnan.
-- Pour Londres! s'ecria Porthos; et qu'allons-nous faire a
Londres?
-- Voila ce que je ne puis vous dire, messieurs, et il faut vous
fier a moi.
-- Mais pour aller a Londres, ajouta Porthos, il faut de l'argent,
et je n'en ai pas.
-- Ni moi, dit Aramis.
-- Ni moi, dit Athos.
-- J'en ai, moi, reprit d'Artagnan en tirant son tresor de sa
poche et en le posant sur la table. Il y a dans ce sac trois cents
pistoles; prenons-en chacun soixante-quinze; c'est autant qu'il en
faut pour aller a Londres et pour en revenir. D'ailleurs, soyez
tranquilles, nous n'y arriverons pas tous, a Londres.
-- Et pourquoi cela?
-- Parce que, selon toute probabilite, il y en aura quelques-uns
d'entre nous qui resteront en route.
-- Mais est-ce donc une campagne que nous entreprenons?
-- Et des plus dangereuses, je vous en avertis.
-- Ah ca, mais, puisque nous risquons de nous faire tuer, dit
Porthos, je voudrais bien savoir pourquoi, au moins?
-- Tu en seras bien plus avance! dit Athos.
-- Cependant, dit Aramis, je suis de l'avis de Porthos.
-- Le roi a-t-il l'habitude de vous rendre des comptes? Non; il
vous dit tout bonnement: "Messieurs, on se bat en Gascogne ou dans
les Flandres; allez vous battre", et vous y allez. Pourquoi? vous
ne vous en inquietez meme pas.
-- D'Artagnan a raison, dit Athos, voila nos trois conges qui
viennent de M. de Treville, et voila trois cents pistoles qui
viennent je ne sais d'ou. Allons nous faire tuer ou l'on nous dit
d'aller. La vie vaut-elle la peine de faire autant de questions?
D'Artagnan, je suis pret a te suivre.
-- Et moi aussi, dit Porthos.
-- Et moi aussi, dit Aramis. Aussi bien, je ne suis pas fache de
quitter Paris. J'ai besoin de distractions.
-- Eh bien, vous en aurez, des distractions, messieurs, soyez
tranquilles, dit d'Artagnan.
-- Et maintenant, quand partons-nous? dit Athos.
-- Tout de suite, repondit d'Artagnan, il n'y a pas une minute a
perdre.
-- Hola! Grimaud, Planchet, Mousqueton, Bazin! crierent les quatre
jeunes gens appelant leurs laquais, graissez nos bottes et ramenez
les chevaux de l'hotel."
En effet, chaque mousquetaire laissait a l'hotel general comme a
une caserne son cheval et celui de son laquais.
Planchet, Grimaud, Mousqueton et Bazin partirent en toute hate.
"Maintenant, dressons le plan de campagne, dit Porthos. Ou allons-
nous d'abord?
-- A Calais, dit d'Artagnan; c'est la ligne la plus directe pour
arriver a Londres.
-- Eh bien, dit Porthos, voici mon avis.
-- Parle.
-- Quatre hommes voyageant ensemble seraient suspects: d'Artagnan
nous donnera a chacun ses instructions, je partirai en avant par
la route de Boulogne pour eclairer le chemin; Athos partira deux
heures apres par celle d'Amiens; Aramis nous suivra par celle de
Noyon; quant a d'Artagnan, il partira par celle qu'il voudra, avec
les habits de Planchet, tandis que Planchet nous suivra en
d'Artagnan et avec l'uniforme des gardes.
-- Messieurs, dit Athos, mon avis est qu'il ne convient pas de
mettre en rien des laquais dans une pareille affaire: un secret
peut par hasard etre trahi par des gentilshommes, mais il est
presque toujours vendu par des laquais.
-- Le plan de Porthos me semble impraticable, dit d'Artagnan, en
ce que j'ignore moi-meme quelles instructions je puis vous donner.
Je suis porteur d'une lettre, voila tout. Je n'ai pas et ne puis
faire trois copies de cette lettre, puisqu'elle est scellee; il
faut donc, a mon avis, voyager de compagnie. Cette lettre est la,
dans cette poche. Et il montra la poche ou etait la lettre. Si je
suis tue, l'un de vous la prendra et vous continuerez la route;
s'il est tue, ce sera le tour d'un autre, et ainsi de suite;
pourvu qu'un seul arrive, c'est tout ce qu'il faut.
-- Bravo, d'Artagnan! ton avis est le mien, dit Athos. Il faut
etre consequent, d'ailleurs: je vais prendre les eaux, vous
m'accompagnerez; au lieu des eaux de Forges, je vais prendre les
eaux de mer; je suis libre. On veut nous arreter, je montre la
lettre de M. de Treville, et vous montrez vos conges; on nous
attaque, nous nous defendons; on nous juge, nous soutenons
mordicus que nous n'avions d'autre intention que de nous tremper
un certain nombre de fois dans la mer; on aurait trop bon marche
de quatre hommes isoles, tandis que quatre hommes reunis font une
troupe. Nous armerons les quatre laquais de pistolets et de
mousquetons; si l'on envoie une armee contre nous, nous livrerons
bataille, et le survivant, comme l'a dit d'Artagnan, portera la
lettre.
-- Bien dit, s'ecria Aramis; tu ne parles pas souvent, Athos, mais
quand tu parles, c'est comme saint Jean Bouche d'or. J'adopte le
plan d'Athos. Et toi, Porthos?
-- Moi aussi, dit Porthos, s'il convient a d'Artagnan. D'Artagnan,
porteur de la lettre, est naturellement le chef de l'entreprise;
qu'il decide, et nous executerons.
-- Eh bien, dit d'Artagnan, je decide que nous adoptions le plan
d'Athos et que nous partions dans une demi-heure.
-- Adopte!" reprirent en choeur les trois mousquetaires.
Et chacun, allongeant la main vers le sac, prit soixante-quinze
pistoles et fit ses preparatifs pour partir a l'heure convenue.
CHAPITRE XX
VOYAGE
A deux heures du matin, nos quatre aventuriers sortirent de Paris
par la barriere Saint-Denis; tant qu'il fit nuit, ils resterent
muets; malgre eux, ils subissaient l'influence de l'obscurite et
voyaient des embuches partout.
Aux premiers rayons du jour, leurs langues se delierent; avec le
soleil, la gaiete revint: c'etait comme a la veille d'un combat,
le coeur battait, les yeux riaient; on sentait que la vie qu'on
allait peut-etre quitter etait, au bout du compte, une bonne
chose.
L'aspect de la caravane, au reste, etait des plus formidables: les
chevaux noirs des mousquetaires, leur tournure martiale, cette
habitude de l'escadron qui fait marcher regulierement ces nobles
compagnons du soldat, eussent trahi le plus strict incognito.
Les valets suivaient, armes jusqu'aux dents.
Tout alla bien jusqu'a Chantilly, ou l'on arriva vers les huit
heures du matin. Il fallait dejeuner. On descendit devant une
auberge que recommandait une enseigne representant saint Martin
donnant la moitie de son manteau a un pauvre. On enjoignit aux
laquais de ne pas desseller les chevaux et de se tenir prets a
repartir immediatement.
On entra dans la salle commune, et l'on se mit a table. Un
gentilhomme, qui venait d'arriver par la route de Dammartin, etait
assis a cette meme table et dejeunait. Il entama la conversation
sur la pluie et le beau temps; les voyageurs repondirent: il but a
leur sante; les voyageurs lui rendirent sa politesse.
Mais au moment ou Mousqueton venait annoncer que les chevaux
etaient prets et ou l'on se levait de table l'etranger proposa a
Porthos la sante du cardinal. Porthos repondit qu'il ne demandait
pas mieux, si l'etranger a son tour voulait boire a la sante du
roi. L'etranger s'ecria qu'il ne connaissait d'autre roi que Son
Eminence. Porthos l'appela ivrogne; l'etranger tira son epee.
"Vous avez fait une sottise, dit Athos; n'importe, il n'y a plus a
reculer maintenant: tuez cet homme et venez nous rejoindre le plus
vite que vous pourrez."
Et tous trois remonterent a cheval et repartirent a toute bride,
tandis que Porthos promettait a son adversaire de le perforer de
tous les coups connus dans l'escrime.
"Et d'un! dit Athos au bout de cinq cents pas.
-- Mais pourquoi cet homme s'est-il attaque a Porthos plutot qu'a
tout autre? demanda Aramis.
-- Parce que, Porthos parlant plus haut que nous tous il l'a pris
pour le chef, dit d'Artagnan.
-- J'ai toujours dit que ce cadet de Gascogne etait un puits de
sagesse", murmura Athos.
Et les voyageurs continuerent leur route.
A Beauvais, on s'arreta deux heures, tant pour faire souffler les
chevaux que pour attendre Porthos. Au bout de deux heures, comme
Porthos n'arrivait pas, ni aucune nouvelle de lui, on se remit en
chemin.
A une lieue de Beauvais, a un endroit ou le chemin se trouvait
resserre entre deux talus, on rencontra huit ou dix hommes qui,
profitant de ce que la route etait depavee en cet endroit, avaient
l'air d'y travailler en y creusant des trous et en pratiquant des
ornieres boueuses.
Aramis, craignant de salir ses bottes dans ce mortier artificiel,
les apostropha durement. Athos voulut le retenir, il etait trop
tard. Les ouvriers se mirent a railler les voyageurs, et firent
perdre par leur insolence la tete meme au froid Athos qui poussa
son cheval contre l'un d'eux.
Alors chacun de ces hommes recula jusqu'au fosse et y prit un
mousquet cache; il en resulta que nos sept voyageurs furent
litteralement passes par les armes. Aramis recut une balle qui lui
traversa l'epaule, et Mousqueton une autre balle qui se logea dans
les parties charnues qui prolongent le bas des reins. Cependant
Mousqueton seul tomba de cheval, non pas qu'il fut grievement
blesse, mais, comme il ne pouvait voir sa blessure, sans doute il
crut etre plus dangereusement blesse qu'il ne l'etait.
"C'est une embuscade, dit d'Artagnan, ne brulons pas une amorce,
et en route."
Aramis, tout blesse qu'il etait, saisit la criniere de son cheval,
qui l'emporta avec les autres. Celui de Mousqueton les avait
rejoints, et galopait tout seul a son rang.
"Cela nous fera un cheval de rechange, dit Athos.
-- J'aimerais mieux un chapeau, dit d'Artagnan, le mien a ete
emporte par une balle. C'est bien heureux, ma foi, que la lettre
que je porte n'ait pas ete dedans.
-- Ah ca, mais ils vont tuer le pauvre Porthos quand il passera,
dit Aramis.
-- Si Porthos etait sur ses jambes, il nous aurait rejoints
maintenant, dit Athos. M'est avis que, sur le terrain, l'ivrogne
se sera degrise."
Et l'on galopa encore pendant deux heures, quoique les chevaux
fussent si fatigues, qu'il etait a craindre qu'ils ne refusassent
bientot le service.
Les voyageurs avaient pris la traverse, esperant de cette facon
etre moins inquietes, mais, a Creve-coeur, Aramis declara qu'il ne
pouvait aller plus loin. En effet, il avait fallu tout le courage
qu'il cachait sous sa forme elegante et sous ses facons polies
pour arriver jusque-la. A tout moment il palissait, et l'on etait
oblige de le soutenir sur son cheval; on le descendit a la porte
d'un cabaret, on lui laissa Bazin qui, au reste, dans une
escarmouche, etait plus embarrassant qu'utile, et l'on repartit
dans l'esperance d'aller coucher a Amiens.
"Morbleu! dit Athos, quand ils se retrouverent en route, reduits a
deux maitres et a Grimaud et Planchet, morbleu! je ne serai plus
leur dupe, et je vous reponds qu'ils ne me feront pas ouvrir la
bouche ni tirer l'epee d'ici a Calais. J'en jure...
-- Ne jurons pas, dit d'Artagnan, galopons, si toutefois nos
chevaux y consentent."
Et les voyageurs enfoncerent leurs eperons dans le ventre de leurs
chevaux, qui, vigoureusement stimules, retrouverent des forces. On
arriva a Amiens a minuit, et l'on descendit a l'auberge du Lis
d'Or.
L'hotelier avait l'air du plus honnete homme de la terre, il recut
les voyageurs son bougeoir d'une main et son bonnet de coton de
l'autre; il voulut loger les deux voyageurs chacun dans une
charmante chambre, malheureusement chacune de ces chambres etait a
l'extremite de l'hotel. D'Artagnan et Athos refuserent; l'hote
repondit qu'il n'y en avait cependant pas d'autres dignes de Leurs
Excellences; mais les voyageurs declarerent qu'ils coucheraient
dans la chambre commune, chacun sur un matelas qu'on leur
jetterait a terre. L'hote insista, les voyageurs tinrent bon; il
fallut faire ce qu'ils voulurent.
Ils venaient de disposer leur lit et de barricader leur porte en
dedans, lorsqu'on frappa au volet de la cour; ils demanderent qui
etait la, reconnurent la voix de leurs valets et ouvrirent.
En effet, c'etaient Planchet et Grimaud.
"Grimaud suffira pour garder les chevaux, dit Planchet; si ces
messieurs veulent, je coucherai en travers de leur porte; de cette
facon-la, ils seront surs qu'on n'arrivera pas jusqu'a eux.
-- Et sur quoi coucheras-tu? dit d'Artagnan.
-- Voici mon lit", repondit Planchet.
Et il montra une botte de paille.
"Viens donc, dit d'Artagnan, tu as raison: la figure de l'hote ne
me convient pas, elle est trop gracieuse.
-- Ni a moi non plus", dit Athos.
Planchet monta par la fenetre, s'installa en travers de la porte,
tandis que Grimaud allait s'enfermer dans l'ecurie, repondant qu'a
cinq heures du matin lui et les quatre chevaux seraient prets.
La nuit fut assez tranquille, on essaya bien vers les deux heures
du matin d'ouvrir la porte, mais comme Planchet se reveilla en
sursaut et cria: Qui va la? on repondit qu'on se trompait, et on
s'eloigna.
A quatre heures du matin, on entendit un grand bruit dans les
ecuries. Grimaud avait voulu reveiller les garcons d'ecurie, et
les garcons d'ecurie le battaient. Quand on ouvrit la fenetre, on
vit le pauvre garcon sans connaissance, la tete fendue d'un coup
de manche a fourche.
Planchet descendit dans la cour et voulut seller les chevaux; les
chevaux etaient fourbus. Celui de Mousqueton seul, qui avait
voyage sans maitre pendant cinq ou six heures la veille, aurait pu
continuer la route; mais, par une erreur inconcevable, le
chirurgien veterinaire qu'on avait envoye chercher, a ce qu'il
parait, pour saigner le cheval de l'hote, avait saigne celui de
Mousqueton.
Cela commencait a devenir inquietant: tous ces accidents
successifs etaient peut-etre le resultat du hasard, mais ils
pouvaient tout aussi bien etre le fruit d'un complot. Athos et
d'Artagnan sortirent, tandis que Planchet allait s'informer s'il
n'y avait pas trois chevaux a vendre dans les environs. A la porte
etaient deux chevaux tout equipes, frais et vigoureux. Cela
faisait bien l'affaire. Il demanda ou etaient les maitres; on lui
dit que les maitres avaient passe la nuit dans l'auberge et
reglaient leur compte a cette heure avec le maitre.
Athos descendit pour payer la depense, tandis que d'Artagnan et
Planchet se tenaient sur la porte de la rue; l'hotelier etait dans
une chambre basse et reculee, on pria Athos d'y passer.
Athos entra sans defiance et tira deux pistoles pour payer: l'hote
etait seul et assis devant son bureau, dont un des tiroirs etait
entrouvert. Il prit l'argent que lui presenta Athos, le tourna et
le retourna dans ses mains, et tout a coup, s'ecriant que la piece
etait fausse, il declara qu'il allait le faire arreter, lui et son
compagnon, comme faux-monnayeurs.
"Drole! dit Athos, en marchant sur lui, je vais te couper les
oreilles!"
Au meme moment, quatre hommes armes jusqu'aux dents entrerent par
les portes laterales et se jeterent sur Athos.
"Je suis pris, cria Athos de toutes les forces de ses poumons; au
large, d'Artagnan! pique, pique!" et il lacha deux coups de
pistolet.
D'Artagnan et Planchet ne se le firent pas repeter a deux fois,
ils detacherent les deux chevaux qui attendaient a la porte,
sauterent dessus, leur enfoncerent leurs eperons dans le ventre et
partirent au triple galop.
"Sais-tu ce qu'est devenu Athos? demanda d'Artagnan a Planchet en
courant.
-- Ah! monsieur, dit Planchet, j'en ai vu tomber deux a ses deux
coups, et il m'a semble, a travers la porte vitree, qu'il
ferraillait avec les autres.
-- Brave Athos! murmura d'Artagnan. Et quand on pense qu'il faut
l'abandonner! Au reste, autant nous attend peut-etre a deux pas
d'ici. En avant, Planchet, en avant! tu es un brave homme.
-- Je vous l'ai dit, monsieur, repondit Planchet, les Picards, ca
se reconnait a l'user; d'ailleurs je suis ici dans mon pays, ca
m'excite."
Et tous deux, piquant de plus belle, arriverent a Saint-Omer d'une
seule traite. A Saint-Omer, ils firent souffler les chevaux la
bride passee a leurs bras, de peur d'accident, et mangerent un
morceau sur le pouce tout debout dans la rue; apres quoi ils
repartirent.
A cent pas des portes de Calais, le cheval de d'Artagnan
s'abattit, et il n'y eut pas moyen de le faire se relever: le sang
lui sortait par le nez et par les yeux, restait celui de Planchet,
mais celui-la s'etait arrete, et il n'y eut plus moyen de le faire
repartir.
Heureusement, comme nous l'avons dit, ils etaient a cent pas de la
ville; ils laisserent les deux montures sur le grand chemin et
coururent au port. Planchet fit remarquer a son maitre un
gentilhomme qui arrivait avec son valet et qui ne les precedait
que d'une cinquantaine de pas.
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