Les trois mousquetaires written by Alexandre Dumas
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Alexandre Dumas >> Les trois mousquetaires
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-- Laquelle? demanda la reine, qui ne comprenait pas ou plutot qui
ne voulait pas comprendre.
-- Sa Majeste est certaine qu'une lettre a ete ecrite par vous
dans la journee; elle sait qu'elle n'a pas encore ete envoyee a
son adresse. Cette lettre ne se trouve ni dans votre table, ni
dans votre secretaire, et cependant cette lettre est quelque part.
-- Oserez-vous porter la main sur votre reine? dit Anne d'Autriche
en se dressant de toute sa hauteur et en fixant sur le chancelier
ses yeux, dont l'expression etait devenue presque menacante.
-- Je suis un fidele sujet du roi, madame; et tout ce que
Sa Majeste ordonnera, je le ferai.
-- Eh bien, c'est vrai, dit Anne d'Autriche, et les espions de
M. le cardinal l'ont bien servi. J'ai ecrit aujourd'hui une
lettre, cette lettre n'est point partie. La lettre est la."
Et la reine ramena sa belle main a son corsage.
"Alors donnez-moi cette lettre, madame, dit le chancelier.
-- Je ne la donnerai qu'au roi, monsieur, dit Anne.
-- Si le roi eut voulu que cette lettre lui fut remise, madame, il
vous l'eut demandee lui-meme. Mais, je vous le repete, c'est moi
qu'il a charge de vous la reclamer, et si vous ne la rendiez
pas...
-- Eh bien?
-- C'est encore moi qu'il a charge de vous la prendre.
-- Comment, que voulez-vous dire?
-- Que mes ordres vont loin, madame, et que je suis autorise a
chercher le papier suspect sur la personne meme de Votre Majeste.
-- Quelle horreur! s'ecria la reine.
-- Veuillez donc, madame, agir plus facilement.
-- Cette conduite est d'une violence infame; savez-vous cela,
monsieur?
-- Le roi commande, madame, excusez-moi.
-- Je ne le souffrirai pas; non, non, plutot mourir!" s'ecria la
reine, chez laquelle se revoltait le sang imperieux de l'Espagnole
et de l'Autrichienne.
Le chancelier fit une profonde reverence, puis avec l'intention
bien patente de ne pas reculer d'une semelle dans
l'accomplissement de la commission dont il s'etait charge, et
comme eut pu le faire un valet de bourreau dans la chambre de la
question, il s'approcha d'Anne d'Autriche des yeux de laquelle on
vit a l'instant meme jaillir des pleurs de rage.
La reine etait, comme nous l'avons dit, d'une grande beaute.
La commission pouvait donc passer pour delicate, et le roi en
etait arrive, a force de jalousie contre Buckingham, a n'etre plus
jaloux de personne.
Sans doute le chancelier Seguier chercha des yeux a ce moment le
cordon de la fameuse cloche; mais, ne le trouvant pas, il en prit
son parti et tendit la main vers l'endroit ou la reine avait avoue
que se trouvait le papier.
Anne d'Autriche fit un pas en arriere, si pale qu'on eut dit
qu'elle allait mourir; et, s'appuyant de la main gauche, pour ne
pas tomber, a une table qui se trouvait derriere elle, elle tira
de la droite un papier de sa poitrine et le tendit au garde des
sceaux.
"Tenez, monsieur, la voila, cette lettre, s'ecria la reine d'une
voix entrecoupee et fremissante, prenez-la, et me delivrez de
votre odieuse presence."
Le chancelier, qui de son cote tremblait d'une emotion facile a
concevoir, prit la lettre, salua jusqu'a terre et se retira.
A peine la porte se fut-elle refermee sur lui, que la reine tomba
a demi evanouie dans les bras de ses femmes.
Le chancelier alla porter la lettre au roi sans en avoir lu un
seul mot. Le roi la prit d'une main tremblante, chercha l'adresse,
qui manquait, devint tres pale, l'ouvrit lentement, puis, voyant
par les premiers mots qu'elle etait adressee au roi d'Espagne, il
lut tres rapidement.
C'etait tout un plan d'attaque contre le cardinal. La reine
invitait son frere et l'empereur d'Autriche a faire semblant,
blesses qu'ils etaient par la politique de Richelieu, dont
l'eternelle preoccupation fut l'abaissement de la maison
d'Autriche, de declarer la guerre a la France et d'imposer comme
condition de la paix le renvoi du cardinal: mais d'amour, il n'y
en avait pas un seul mot dans toute cette lettre.
Le roi, tout joyeux, s'informa si le cardinal etait encore au
Louvre. On lui dit que Son Eminence attendait, dans le cabinet de
travail, les ordres de Sa Majeste.
Le roi se rendit aussitot pres de lui.
"Tenez, duc, lui dit-il, vous aviez raison, et c'est moi qui avais
tort; toute l'intrigue est politique, et il n'etait aucunement
question d'amour dans cette lettre, que voici. En echange, il y
est fort question de vous."
Le cardinal prit la lettre et la lut avec la plus grande
attention; puis, lorsqu'il fut arrive au bout, il la relut une
seconde fois.
"Eh bien, Votre Majeste, dit-il, vous voyez jusqu'ou vont mes
ennemis: on vous menace de deux guerres, si vous ne me renvoyez
pas. A votre place, en verite, Sire, je cederais a de si
puissantes instances, et ce serait de mon cote avec un veritable
bonheur que je me retirerais des affaires.
-- Que dites-vous la, duc?
-- Je dis, Sire, que ma sante se perd dans ces luttes excessives
et dans ces travaux eternels. Je dis que, selon toute probabilite,
je ne pourrai pas soutenir les fatigues du siege de La Rochelle,
et que mieux vaut que vous nommiez la ou M. de Conde, ou
M. de Bassompierre, ou enfin quelque vaillant homme dont c'est
l'etat de mener la guerre, et non pas moi qui suis homme d'Eglise
et qu'on detourne sans cesse de ma vocation pour m'appliquer a des
choses auxquelles je n'ai aucune aptitude. Vous en serez plus
heureux a l'interieur, Sire, et je ne doute pas que vous n'en
soyez plus grand a l'etranger.
-- Monsieur le duc, dit le roi, je comprends, soyez tranquille;
tous ceux qui sont nommes dans cette lettre seront punis comme ils
le meritent, et la reine elle-meme.
-- Que dites-vous la, Sire? Dieu me garde que, pour moi, la reine
eprouve la moindre contrariete! elle m'a toujours cru son ennemi,
Sire, quoique Votre Majeste puisse attester que j'ai toujours pris
chaudement son parti, meme contre vous. Oh! si elle trahissait
Votre Majeste a l'endroit de son honneur, ce serait autre chose,
et je serais le premier a dire: "Pas de grace, Sire, pas de grace
pour la coupable!" Heureusement il n'en est rien, et Votre Majeste
vient d'en acquerir une nouvelle preuve.
-- C'est vrai, monsieur le cardinal, dit le roi, et vous aviez
raison, comme toujours; mais la reine n'en merite pas moins toute
ma colere.
-- C'est vous, Sire, qui avez encouru la sienne; et veritablement,
quand elle bouderait serieusement Votre Majeste, je le
comprendrais; Votre Majeste l'a traitee avec une severite!...
-- C'est ainsi que je traiterai toujours mes ennemis et les
votres, duc, si haut places qu'ils soient et quelque peril que je
coure a agir severement avec eux.
-- La reine est mon ennemie, mais n'est pas la votre, Sire; au
contraire, elle est epouse devouee, soumise et irreprochable;
laissez-moi donc, Sire, interceder pour elle pres de
Votre Majeste.
-- Qu'elle s'humilie alors, et qu'elle revienne a moi la premiere!
-- Au contraire, Sire, donnez l'exemple; vous avez eu le premier
tort, puisque c'est vous qui avez soupconne la reine.
-- Moi, revenir le premier? dit le roi; jamais!
-- Sire, je vous en supplie.
-- D'ailleurs, comment reviendrais-je le premier?
-- En faisant une chose que vous sauriez lui etre agreable.
-- Laquelle?
-- Donnez un bal; vous savez combien la reine aime la danse; je
vous reponds que sa rancune ne tiendra point a une pareille
attention.
-- Monsieur le cardinal, vous savez que je n'aime pas tous les
plaisirs mondains.
-- La reine ne vous en sera que plus reconnaissante, puisqu'elle
sait votre antipathie pour ce plaisir; d'ailleurs ce sera une
occasion pour elle de mettre ces beaux ferrets de diamants que
vous lui avez donnes l'autre jour a sa fete, et dont elle n'a pas
encore eu le temps de se parer.
-- Nous verrons, monsieur le cardinal, nous verrons, dit le roi,
qui, dans sa joie de trouver la reine coupable d'un crime dont il
se souciait peu, et innocente d'une faute qu'il redoutait fort,
etait tout pret a se raccommoder avec elle; nous verrons, mais,
sur mon honneur, vous etes trop indulgent.
-- Sire, dit le cardinal, laissez la severite aux ministres,
l'indulgence est la vertu royale; usez-en, et vous verrez que vous
vous en trouverez bien."
Sur quoi le cardinal, entendant la pendule sonner onze heures,
s'inclina profondement, demandant conge au roi pour se retirer, et
le suppliant de se raccommoder avec la reine.
Anne d'Autriche, qui, a la suite de la saisie de sa lettre,
s'attendait a quelque reproche, fut fort etonnee de voir le
lendemain le roi faire pres d'elle des tentatives de
rapprochement. Son premier mouvement fut repulsif, son orgueil de
femme et sa dignite de reine avaient ete tous deux si cruellement
offenses, qu'elle ne pouvait revenir ainsi du premier coup; mais,
vaincue par le conseil de ses femmes, elle eut enfin l'air de
commencer a oublier. Le roi profita de ce premier moment de retour
pour lui dire qu'incessamment il comptait donner une fete.
C'etait une chose si rare qu'une fete pour la pauvre Anne
d'Autriche, qu'a cette annonce, ainsi que l'avait pense le
cardinal, la derniere trace de ses ressentiments disparut sinon
dans son coeur, du moins sur son visage. Elle demanda quel jour
cette fete devait avoir lieu, mais le roi repondit qu'il fallait
qu'il s'entendit sur ce point avec le cardinal.
En effet, chaque jour le roi demandait au cardinal a quelle epoque
cette fete aurait lieu, et chaque jour le cardinal, sous un
pretexte quelconque, differait de la fixer.
Dix jours s'ecoulerent ainsi.
Le huitieme jour apres la scene que nous avons racontee, le
cardinal recut une lettre, au timbre de Londres, qui contenait
seulement ces quelques lignes:
"Je les ai; mais je ne puis quitter Londres, attendu que je manque
d'argent; envoyez-moi cinq cents pistoles, et quatre ou cinq jours
apres les avoir recues, je serai a Paris."
Le jour meme ou le cardinal avait recu cette lettre, le roi lui
adressa sa question habituelle.
Richelieu compta sur ses doigts et se dit tout bas:
"Elle arrivera, dit-elle, quatre ou cinq jours apres avoir recu
l'argent; il faut quatre ou cinq jours a l'argent pour aller,
quatre ou cinq jours a elle pour revenir, cela fait dix jours;
maintenant faisons la part des vents contraires, des mauvais
hasards, des faiblesses de femme, et mettons cela a douze jours.
-- Eh bien, monsieur le duc, dit le roi, vous avez calcule?
-- Oui, Sire: nous sommes aujourd'hui le 20 septembre; les
echevins de la ville donnent une fete le 3 octobre. Cela
s'arrangera a merveille, car vous n'aurez pas l'air de faire un
retour vers la reine."
Puis le cardinal ajouta:
"A propos, Sire, n'oubliez pas de dire a Sa Majeste, la veille de
cette fete, que vous desirez voir comment lui vont ses ferrets de
diamants."
CHAPITRE XVII
LE MENAGE BONACIEUX
C'etait la seconde fois que le cardinal revenait sur ce point des
ferrets de diamants avec le roi. Louis XIII fut donc frappe de
cette insistance, et pensa que cette recommandation cachait un
mystere.
Plus d'une fois le roi avait ete humilie que le cardinal, dont la
police, sans avoir atteint encore la perfection de la police
moderne, etait excellente, fut mieux instruit que lui-meme de ce
qui se passait dans son propre menage. Il espera donc, dans une
conversation avec Anne d'Autriche, tirer quelque lumiere de cette
conversation et revenir ensuite pres de Son Eminence avec quelque
secret que le cardinal sut ou ne sut pas, ce qui, dans l'un ou
l'autre cas, le rehaussait infiniment aux yeux de son ministre.
Il alla donc trouver la reine, et, selon son habitude, l'aborda
avec de nouvelles menaces contre ceux qui l'entouraient. Anne
d'Autriche baissa la tete, laissa s'ecouler le torrent sans
repondre et esperant qu'il finirait par s'arreter; mais ce n'etait
pas cela que voulait Louis XIII; Louis XIII voulait une discussion
de laquelle jaillit une lumiere quelconque, convaincu qu'il etait
que le cardinal avait quelque arriere-pensee et lui machinait une
surprise terrible comme en savait faire Son Eminence. Il arriva a
ce but par sa persistance a accuser.
"Mais, s'ecria Anne d'Autriche, lassee de ces vagues attaques;
mais, Sire, vous ne me dites pas tout ce que vous avez dans le
coeur. Qu'ai-je donc fait? Voyons, quel crime aide donc commis? Il
est impossible que Votre Majeste fasse tout ce bruit pour une
lettre ecrite a mon frere."
Le roi, attaque a son tour d'une maniere si directe, ne sut que
repondre; il pensa que c'etait la le moment de placer la
recommandation qu'il ne devait faire que la veille de la fete.
"Madame, dit-il avec majeste, il y aura incessamment bal a l'hotel
de ville; j'entends que, pour faire honneur a nos braves echevins,
vous y paraissiez en habit de ceremonie, et surtout paree des
ferrets de diamants que je vous ai donnes pour votre fete. Voici
ma reponse."
La reponse etait terrible. Anne d'Autriche crut que Louis XIII
savait tout, et que le cardinal avait obtenu de lui cette longue
dissimulation de sept ou huit jours, qui etait au reste dans son
caractere. Elle devint excessivement pale, appuya sur une console
sa main d'une admirable beaute, et qui semblait alors une main de
cire, et regardant le roi avec des yeux epouvantes, elle ne
repondit pas une seule syllabe.
"Vous entendez, madame, dit le roi, qui jouissait de cet embarras
dans toute son etendue, mais sans en deviner la cause, vous
entendez?
-- Oui, Sire, j'entends, balbutia la reine.
-- Vous paraitrez a ce bal?
-- Oui.
-- Avec vos ferrets?
-- Oui."
La paleur de la reine augmenta encore, s'il etait possible; le roi
s'en apercut, et en jouit avec cette froide cruaute qui etait un
des mauvais cotes de son caractere.
"Alors, c'est convenu, dit le roi, et voila tout ce que j'avais a
vous dire.
-- Mais quel jour ce bal aura-t-il lieu?" demanda Anne d'Autriche.
Louis XIII sentit instinctivement qu'il ne devait pas repondre a
cette question, la reine l'ayant faite d'une voix presque
mourante.
"Mais tres incessamment, madame, dit-il; mais je ne me rappelle
plus precisement la date du jour, je la demanderai au cardinal.
-- C'est donc le cardinal qui vous a annonce cette fete? s'ecria
la reine.
-- Oui, madame, repondit le roi etonne; mais pourquoi cela?
-- C'est lui, qui vous a dit de m'inviter a y paraitre avec ces
ferrets?
-- C'est-a-dire, madame...
-- C'est lui, Sire, c'est lui!
-- Eh bien qu'importe que ce soit lui ou moi? y a-t-il un crime a
cette invitation?
-- Non, Sire.
-- Alors vous paraitrez?
-- Oui, Sire.
-- C'est bien, dit le roi en se retirant, c'est bien, j'y compte."
La reine fit une reverence, moins par etiquette que parce que ses
genoux se derobaient sous elle.
Le roi partit enchante.
"Je suis perdue, murmura la reine, perdue, car le cardinal sait
tout, et c'est lui qui pousse le roi, qui ne sait rien encore,
mais qui saura tout bientot. Je suis perdue! Mon Dieu! mon Dieu!
mon Dieu!"
Elle s'agenouilla sur un coussin et pria, la tete enfoncee entre
ses bras palpitants.
En effet, la position etait terrible. Buckingham etait retourne a
Londres, Mme de Chevreuse etait a Tours. Plus surveillee que
jamais, la reine sentait sourdement qu'une de ses femmes la
trahissait, sans savoir dire laquelle. La Porte ne pouvait pas
quitter le Louvre. Elle n'avait pas une ame au monde a qui se
fier.
Aussi, en presence du malheur qui la menacait et de l'abandon qui
etait le sien, eclata-t-elle en sanglots.
"Ne puis-je donc etre bonne a rien a Votre Majeste?" dit tout a
coup une voix pleine de douceur et de pitie.
La reine se retourna vivement, car il n'y avait pas a se tromper a
l'expression de cette voix: c'etait une amie qui parlait ainsi.
En effet, a l'une des portes qui donnaient dans l'appartement de
la reine apparut la jolie Mme Bonacieux; elle etait occupee a
ranger les robes et le linge dans un cabinet, lorsque le roi etait
entre; elle n'avait pas pu sortir, et avait tout entendu.
La reine poussa un cri percant en se voyant surprise, car dans son
trouble elle ne reconnut pas d'abord la jeune femme qui lui avait
ete donnee par La Porte.
"Oh! ne craignez rien, madame, dit la jeune femme en joignant les
mains et en pleurant elle-meme des angoisses de la reine; je suis
a Votre Majeste corps et ame, et si loin que je sois d'elle, si
inferieure que soit ma position, je crois que j'ai trouve un moyen
de tirer Votre Majeste de peine.
-- Vous! o Ciel! vous! s'ecria la reine; mais voyons regardez-moi
en face. Je suis trahie de tous cotes, puis-je me fier a vous?
-- Oh! madame! s'ecria la jeune femme en tombant a genoux: sur mon
ame, je suis prete a mourir pour Votre Majeste!"
Ce cri etait sorti du plus profond du coeur, et, comme le premier,
il n'y avait pas a se tromper.
"Oui, continua Mme Bonacieux, oui, il y a des traitres ici; mais,
par le saint nom de la Vierge, je vous jure que personne n'est
plus devoue que moi a Votre Majeste. Ces ferrets que le roi
redemande, vous les avez donnes au duc de Buckingham, n'est-ce
pas? Ces ferrets etaient enfermes dans une petite boite en bois de
rose qu'il tenait sous son bras? Est-ce que je me trompe? Est-ce
que ce n'est pas cela?
-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura la reine dont les dents
claquaient d'effroi.
-- Eh bien, ces ferrets, continua Mme Bonacieux, il faut les
ravoir.
-- Oui, sans doute, il le faut, s'ecria la reine; mais comment
faire, comment y arriver?
-- Il faut envoyer quelqu'un au duc.
-- Mais qui?... qui?... a qui me fier?
-- Ayez confiance en moi, madame; faites-moi cet honneur, ma
reine, et je trouverai le messager, moi!
-- Mais il faudra ecrire!
-- Oh! oui. C'est indispensable. Deux mots de la main de
Votre Majeste et votre cachet particulier.
-- Mais ces deux mots, c'est ma condamnation. C'est le divorce,
l'exil!
-- Oui, s'ils tombent entre des mains infames! Mais je reponds que
ces deux mots seront remis a leur adresse.
-- Oh! mon Dieu! il faut donc que je remette ma vie, mon honneur,
ma reputation entre vos mains!
-- Oui! oui, madame, il le faut, et je sauverai tout cela, moi!
-- Mais comment? dites-le-moi au moins.
-- Mon mari a ete remis en liberte il y a deux ou trois jours; je
n'ai pas encore eu le temps de le revoir. C'est un brave et
honnete homme qui n'a ni haine, ni amour pour personne. Il fera ce
que je voudrai: il partira sur un ordre de moi, sans savoir ce
qu'il porte, et il remettra la lettre de Votre Majeste, sans meme
savoir qu'elle est de Votre Majeste, a l'adresse qu'elle
indiquera."
La reine prit les deux mains de la jeune femme avec un elan
passionne, la regarda comme pour lire au fond de son coeur, et ne
voyant que sincerite dans ses beaux yeux, elle l'embrassa
tendrement.
"Fais cela, s'ecria-t-elle, et tu m'auras sauve la vie, tu m'auras
sauve l'honneur!
-- Oh! n'exagerez pas le service que j'ai le bonheur de vous
rendre; je n'ai rien a sauver a Votre Majeste, qui est seulement
victime de perfides complots.
-- C'est vrai, c'est vrai, mon enfant, dit la reine, et tu as
raison.
-- Donnez-moi donc cette lettre, madame, le temps presse."
La reine courut a une petite table sur laquelle se trouvaient
encre, papier et plumes: elle ecrivit deux lignes, cacheta la
lettre de son cachet et la remit a Mme Bonacieux.
"Et maintenant, dit la reine, nous oublions une chose necessaire.
-- Laquelle?
-- L'argent."
Mme Bonacieux rougit.
"Oui, c'est vrai, dit-elle, et j'avouerai a Votre Majeste que mon
mari...
-- Ton mari n'en a pas, c'est cela que tu veux dire.
-- Si fait, il en a, mais il est fort avare, c'est la son defaut.
Cependant, que Votre Majeste ne s'inquiete pas, nous trouverons
moyen...
-- C'est que je n'en ai pas non plus, dit la reine (ceux qui
liront les Memoires de Mme de Motteville ne s'etonneront pas de
cette reponse); mais, attends."
Anne d'Autriche courut a son ecrin.
"Tiens, dit-elle, voici une bague d'un grand prix a ce qu'on
assure; elle vient de mon frere le roi d'Espagne, elle est a moi
et j'en puis disposer. Prends cette bague et fais-en de l'argent,
et que ton mari parte.
-- Dans une heure vous serez obeie.
-- Tu vois l'adresse, ajouta la reine, parlant si bas qu'a peine
pouvait-on entendre ce qu'elle disait: a Milord duc de Buckingham,
a Londres.
-- La lettre sera remise a lui-meme.
-- Genereuse enfant!" s'ecria Anne d'Autriche.
Mme Bonacieux baisa les mains de la reine, cacha le papier dans
son corsage et disparut avec la legerete d'un oiseau.
Dix minutes apres, elle etait chez elle; comme elle l'avait dit a
la reine, elle n'avait pas revu son mari depuis sa mise en
liberte; elle ignorait donc le changement qui s'etait fait en lui
a l'endroit du cardinal, changement qu'avaient opere la flatterie
et l'argent de Son Eminence et qu'avaient corrobore, depuis, deux
ou trois visites du comte de Rochefort, devenu le meilleur ami de
Bonacieux, auquel il avait fait croire sans beaucoup de peine
qu'aucun sentiment coupable n'avait amene l'enlevement de sa
femme, mais que c'etait seulement une precaution politique.
Elle trouva M. Bonacieux seul: le pauvre homme remettait a grand-
peine de l'ordre dans la maison, dont il avait trouve les meubles
a peu pres brises et les armoires a peu pres vides, la justice
n'etant pas une des trois choses que le roi Salomon indique comme
ne laissant point de traces de leur passage. Quant a la servante,
elle s'etait enfuie lors de l'arrestation de son maitre. La
terreur avait gagne la pauvre fille au point qu'elle n'avait cesse
de marcher de Paris jusqu'en Bourgogne, son pays natal.
Le digne mercier avait, aussitot sa rentree dans sa maison, fait
part a sa femme de son heureux retour, et sa femme lui avait
repondu pour le feliciter et pour lui dire que le premier moment
qu'elle pourrait derober a ses devoirs serait consacre tout entier
a lui rendre visite.
Ce premier moment s'etait fait attendre cinq jours, ce qui, dans
toute autre circonstance, eut paru un peu bien long a maitre
Bonacieux; mais il avait, dans la visite qu'il avait faite au
cardinal et dans les visites que lui faisait Rochefort, ample
sujet a reflexion, et, comme on sait, rien ne fait passer le temps
comme de reflechir.
D'autant plus que les reflexions de Bonacieux etaient toutes
couleur de rose. Rochefort l'appelait son ami, son cher Bonacieux,
et ne cessait de lui dire que le cardinal faisait le plus grand
cas de lui. Le mercier se voyait deja sur le chemin des honneurs
et de la fortune.
De son cote, Mme Bonacieux avait reflechi, mais, il faut le dire,
a tout autre chose que l'ambition; malgre elle, ses pensees
avaient eu pour mobile constant ce beau jeune homme si brave et
qui paraissait si amoureux. Mariee a dix-huit ans a M. Bonacieux,
ayant toujours vecu au milieu des amis de son mari, peu
susceptibles d'inspirer un sentiment quelconque a une jeune femme
dont le coeur etait plus eleve que sa position, Mme Bonacieux
etait restee insensible aux seductions vulgaires; mais, a cette
epoque surtout, le titre de gentilhomme avait une grande influence
sur la bourgeoisie, et d'Artagnan etait gentilhomme; de plus, il
portait l'uniforme des gardes, qui, apres l'uniforme des
mousquetaires, etait le plus apprecie des dames. Il etait, nous le
repetons, beau, jeune, aventureux; il parlait d'amour en homme qui
aime et qui a soif d'etre aime; il y en avait la plus qu'il n'en
fallait pour tourner une tete de vingt-trois ans, et Mme Bonacieux
en etait arrivee juste a cet age heureux de la vie.
Les deux epoux, quoiqu'ils ne se fussent pas vus depuis plus de
huit jours, et que pendant cette semaine de graves evenements
eussent passe entre eux, s'aborderent donc avec une certaine
preoccupation; neanmoins, M. Bonacieux manifesta une joie reelle
et s'avanca vers sa femme a bras ouverts.
Mme Bonacieux lui presenta le front.
"Causons un peu, dit-elle.
-- Comment? dit Bonacieux etonne.
-- Oui, sans doute, j'ai une chose de la plus haute importance a
vous dire.
-- Au fait, et moi aussi, j'ai quelques questions assez serieuses
a vous adresser. Expliquez-moi un peu votre enlevement, je vous
prie.
-- Il ne s'agit point de cela pour le moment, dit Mme Bonacieux.
-- Et de quoi s'agit-il donc? de ma captivite?
-- Je l'ai apprise le jour meme; mais comme vous n'etiez coupable
d'aucun crime, comme vous n'etiez complice d'aucune intrigue,
comme vous ne saviez rien enfin qui put vous compromettre, ni
vous, ni personne, je n'ai attache a cet evenement que
l'importance qu'il meritait.
-- Vous en parlez bien a votre aise, madame! reprit Bonacieux
blesse du peu d'interet que lui temoignait sa femme; savez-vous
que j'ai ete plonge un jour et une nuit dans un cachot de la
Bastille?
-- Un jour et une nuit sont bientot passes; laissons donc votre
captivite, et revenons a ce qui m'amene pres de vous.
-- Comment? ce qui vous amene pres de moi! N'est-ce donc pas le
desir de revoir un mari dont vous etes separee depuis huit jours?
demanda le mercier pique au vif.
-- C'est cela d'abord, et autre chose ensuite.
-- Parlez!
-- Une chose du plus haut interet et de laquelle depend notre
fortune a venir peut-etre.
-- Notre fortune a fort change de face depuis que je vous ai vue,
madame Bonacieux, et je ne serais pas etonne que d'ici a quelques
mois elle ne fit envie a beaucoup de gens.
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