Books: Book review: 'The Mercy Papers' and 'Downtown Owl'
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Book Review: The Horror, the Horror
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How to live what Michael Pollan preaches
The Mercy Papers A Memoir of Three Weeks By Robin Romm 213 pages. Scribner. $22. The foundational condition of being human is that we're going to die. Almost as basic a truth is that we seem incapable of believing it. The collision of these inconsonant

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Les trois mousquetaires written by Alexandre Dumas

A >> Alexandre Dumas >> Les trois mousquetaires

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-- Parlez, madame; parlez, reine, dit Buckingham; la douceur de
votre voix couvre la durete de vos paroles. Vous parlez de
sacrilege! mais le sacrilege est dans la separation des coeurs que
Dieu avait formes l'un pour l'autre.

-- Milord, s'ecria la reine, vous oubliez que je ne vous ai jamais
dit que je vous aimais.

-- Mais vous ne m'avez jamais dit non plus que vous ne m'aimiez
point; et vraiment, me dire de semblables paroles, ce serait de la
part de Votre Majeste une trop grande ingratitude. Car, dites-moi,
ou trouvez-vous un amour pareil au mien, un amour que ni le temps,
ni l'absence, ni le desespoir ne peuvent eteindre; un amour qui se
contente d'un ruban egare, d'un regard perdu, d'une parole
echappee?

"Il y a trois ans, madame, que je vous ai vue pour la premiere
fois, et depuis trois ans je vous aime ainsi.

"Voulez-vous que je vous dise comment vous etiez vetue la premiere
fois que je vous vis? voulez-vous que je detaille chacun des
ornements de votre toilette? Tenez, je vous vois encore: vous
etiez assise sur des carreaux, a la mode d'Espagne; vous aviez une
robe de satin vert avec des broderies d'or et d'argent; des
manches pendantes et renouees sur vos beaux bras, sur ces bras
admirables, avec de gros diamants; vous aviez une fraise fermee,
un petit bonnet sur votre tete, de la couleur de votre robe, et
sur ce bonnet une plume de heron.

"Oh! tenez, tenez, je ferme les yeux, et je vous vois telle que
vous etiez alors; je les rouvre, et je vous vois telle que vous
etes maintenant, c'est-a-dire cent fois plus belle encore!

-- Quelle folie! murmura Anne d'Autriche, qui n'avait pas le
courage d'en vouloir au duc d'avoir si bien conserve son portrait
dans son coeur; quelle folie de nourrir une passion inutile avec
de pareils souvenirs!

-- Et avec quoi voulez-vous donc que je vive? je n'ai que des
souvenirs, moi. C'est mon bonheur, mon tresor, mon esperance.
Chaque fois que je vous vois, c'est un diamant de plus que je
renferme dans l'ecrin de mon coeur. Celui-ci est le quatrieme que
vous laissez tomber et que je ramasse; car en trois ans, madame,
je ne vous ai vue que quatre fois: cette premiere que je viens de
vous dire, la seconde chez Mme de Chevreuse, la troisieme dans les
jardins d'Amiens.

-- Duc, dit la reine en rougissant, ne parlez pas de cette soiree.

-- Oh! parlons-en, au contraire, madame, parlons-en: c'est la
soiree heureuse et rayonnante de ma vie. Vous rappelez-vous la
belle nuit qu'il faisait? Comme l'air etait doux et parfume, comme
le ciel etait bleu et tout emaille d'etoiles! Ah! cette fois,
madame, j'avais pu etre un instant seul avec vous; cette fois,
vous etiez prete a tout me dire, l'isolement de votre vie, les
chagrins de votre coeur. Vous etiez appuyee a mon bras, tenez, a
celui-ci. Je sentais, en inclinant ma tete a votre cote, vos beaux
cheveux effleurer mon visage, et chaque fois qu'ils l'effleuraient
je frissonnais de la tete aux pieds. Oh! reine, reine! oh! vous ne
savez pas tout ce qu'il y a de felicites du ciel, de joies du
paradis enfermees dans un moment pareil. Tenez, mes biens, ma
fortune, ma gloire, tout ce qu'il me reste de jours a vivre, pour
un pareil instant et pour une semblable nuit! car cette nuit-la,
madame, cette nuit-la vous m'aimiez, je vous le jure.

-- Milord, il est possible, oui, que l'influence du lieu, que le
charme de cette belle soiree, que la fascination de votre regard,
que ces mille circonstances enfin qui se reunissent parfois pour
perdre une femme se soient groupees autour de moi dans cette
fatale soiree; mais vous l'avez vu, Milord, la reine est venue au
secours de la femme qui faiblissait: au premier mot que vous avez
ose dire, a la premiere hardiesse a laquelle j'ai eu a repondre,
j'ai appele.

-- Oh! oui, oui, cela est vrai, et un autre amour que le mien
aurait succombe a cette epreuve; mais mon amour, a moi, en est
sorti plus ardent et plus eternel. Vous avez cru me fuir en
revenant a Paris, vous avez cru que je n'oserais quitter le tresor
sur lequel mon maitre m'avait charge de veiller. Ah! que
m'importent a moi tous les tresors du monde et tous les rois de la
terre! Huit jours apres, j'etais de retour, madame. Cette fois,
vous n'avez rien eu a me dire: j'avais risque ma faveur, ma vie,
pour vous voir une seconde, je n'ai pas meme touche votre main, et
vous m'avez pardonne en me voyant si soumis et si repentant.

-- Oui, mais la calomnie s'est emparee de toutes ces folies dans
lesquelles je n'etais pour rien, vous le savez bien, Milord. Le
roi, excite par M. le cardinal, a fait un eclat terrible:
Mme de Vernet a ete chassee, Putange exile, Mme de Chevreuse est
tombee en defaveur, et lorsque vous avez voulu revenir comme
ambassadeur en France, le roi lui-meme, souvenez-vous-en, Milord,
le roi lui-meme s'y est oppose.

-- Oui, et la France va payer d'une guerre le refus de son roi. Je
ne puis plus vous voir, madame; eh bien, je veux chaque jour que
vous entendiez parler de moi.

"Quel but pensez-vous qu'aient eu cette expedition de Re et cette
ligue avec les protestants de La Rochelle que je projette? Le
plaisir de vous voir!

"Je n'ai pas l'espoir de penetrer a main armee jusqu'a Paris, je
le sais bien: mais cette guerre pourra amener une paix, cette paix
necessitera un negociateur, ce negociateur ce sera moi. On n'osera
plus me refuser alors, et je reviendrai a Paris, et je vous
reverrai, et je serai heureux un instant. Des milliers d'hommes,
il est vrai, auront paye mon bonheur de leur vie; mais que
m'importera, a moi, pourvu que je vous revoie! Tout cela est peut-
etre bien fou, peut-etre bien insense; mais, dites-moi, quelle
femme a un amant plus amoureux? quelle reine a eu un serviteur
plus ardent?

-- Milord, Milord, vous invoquez pour votre defense des choses qui
vous accusent encore; Milord, toutes ces preuves d'amour que vous
voulez me donner sont presque des crimes.

-- Parce que vous ne m'aimez pas, madame: si vous m'aimiez, vous
verriez tout cela autrement, si vous m'aimiez, oh! mais, si vous
m'aimiez, ce serait trop de bonheur et je deviendrais fou. Ah!
Mme de Chevreuse dont vous parliez tout a l'heure,
Mme de Chevreuse a ete moins cruelle que vous; Holland l'a aimee,
et elle a repondu a son amour.

-- Mme de Chevreuse n'etait pas reine, murmura Anne d'Autriche,
vaincue malgre elle par l'expression d'un amour si profond.

-- Vous m'aimeriez donc si vous ne l'etiez pas, vous, madame,
dites, vous m'aimeriez donc? Je puis donc croire que c'est la
dignite seule de votre rang qui vous fait cruelle pour moi; je
puis donc croire que si vous eussiez ete Mme de Chevreuse, le
pauvre Buckingham aurait pu esperer? Merci de ces douces paroles,
o ma belle Majeste, cent fois merci.

-- Ah! Milord, vous avez mal entendu, mal interprete; je n'ai pas
voulu dire...

-- Silence! Silence! dit le duc, si je suis heureux d'une erreur,
n'ayez pas la cruaute de me l'enlever. Vous l'avez dit vous-meme,
on m'a attire dans un piege, j'y laisserai ma vie peut-etre, car,
tenez, c'est etrange, depuis quelque temps j'ai des pressentiments
que je vais mourir." Et le duc sourit d'un sourire triste et
charmant a la fois.

"Oh! mon Dieu! s'ecria Anne d'Autriche avec un accent d'effroi qui
prouvait quel interet plus grand qu'elle ne le voulait dire elle
prenait au duc.

-- Je ne vous dis point cela pour vous effrayer, madame, non;
c'est meme ridicule ce que je vous dis, et croyez que je ne me
preoccupe point de pareils reves. Mais ce mot que vous venez de
dire, cette esperance que vous m'avez presque donnee, aura tout
paye, fut-ce meme ma vie.

-- Eh bien, dit Anne d'Autriche, moi aussi, duc, moi, j'ai des
pressentiments, moi aussi j'ai des reves. J'ai songe que je vous
voyais couche sanglant, frappe d'une blessure.

-- Au cote gauche, n'est-ce pas, avec un couteau? interrompit
Buckingham.

-- Oui, c'est cela, Milord, c'est cela, au cote gauche avec un
couteau. Qui a pu vous dire que j'avais fait ce reve? Je ne l'ai
confie qu'a Dieu, et encore dans mes prieres.

-- Je n'en veux pas davantage, et vous m'aimez, madame, c'est
bien.

-- Je vous aime, moi?

-- Oui, vous. Dieu vous enverrait-il les memes reves qu'a moi, si
vous ne m'aimiez pas? Aurions-nous les memes pressentiments, si
nos deux existences ne se touchaient pas par le coeur? Vous
m'aimez, o reine, et vous me pleurerez?

-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'ecria Anne d'Autriche, c'est plus que
je n'en puis supporter. Tenez, duc, au nom du Ciel, partez,
retirez-vous; je ne sais si je vous aime, ou si je ne vous aime
pas; mais ce que je sais, c'est que je ne serai point parjure.
Prenez donc pitie de moi, et partez. Oh! si vous etes frappe en
France, si vous mourez en France, si je pouvais supposer que votre
amour pour moi fut cause de votre mort, je ne me consolerais
jamais, j'en deviendrais folle. Partez donc, partez, je vous en
supplie.

-- Oh! que vous etes belle ainsi! Oh! que je vous aime! dit
Buckingham.

-- Partez! partez! je vous en supplie, et revenez plus tard;
revenez comme ambassadeur, revenez comme ministre, revenez entoure
de gardes qui vous defendront, de serviteurs qui veilleront sur
vous, et alors je ne craindrai plus pour vos jours, et j'aurai du
bonheur a vous revoir.

-- Oh! est-ce bien vrai ce que vous me dites?

-- Oui...

-- Eh bien, un gage de votre indulgence, un objet qui vienne de
vous et qui me rappelle que je n'ai point fait un reve; quelque
chose que vous ayez porte et que je puisse porter a mon tour, une
bague, un collier, une chaine.

-- Et partirez-vous, partirez-vous, si je vous donne ce que vous
me demandez?

-- Oui.

-- A l'instant meme?

-- Oui.

-- Vous quitterez la France, vous retournerez en Angleterre?

-- Oui, je vous le jure!

-- Attendez, alors, attendez."

Et Anne d'Autriche rentra dans son appartement et en sortit
presque aussitot, tenant a la main un petit coffret en bois de
rose a son chiffre, tout incruste d'or.

"Tenez, Milord duc, tenez, dit-elle, gardez cela en memoire de
moi."

Buckingham prit le coffret et tomba une seconde fois a genoux.

"Vous m'avez promis de partir, dit la reine.

-- Et je tiens ma parole. Votre main, votre main, madame, et je
pars."

Anne d'Autriche tendit sa main en fermant les yeux et en
s'appuyant de l'autre sur Estefania, car elle sentait que les
forces allaient lui manquer.

Buckingham appuya avec passion ses levres sur cette belle main,
puis se relevant:

"Avant six mois, dit-il, si je ne suis pas mort, je vous aurai
revue, madame, dusse-je bouleverser le monde pour cela."

Et, fidele a la promesse qu'il avait faite, il s'elanca hors de
l'appartement.

Dans le corridor, il rencontra Mme Bonacieux qui l'attendait, et
qui, avec les memes precautions et le meme bonheur, le reconduisit
hors du Louvre.


CHAPITRE XIII
MONSIEUR BONACIEUX

Il y avait dans tout cela, comme on a pu le remarquer, un
personnage dont, malgre sa position precaire, on n'avait paru
s'inquieter que fort mediocrement; ce personnage etait
M. Bonacieux, respectable martyr des intrigues politiques et
amoureuses qui s'enchevetraient si bien les unes aux autres, dans
cette epoque a la fois si chevaleresque et si galante.

Heureusement -- le lecteur se le rappelle ou ne se le rappelle
pas -- heureusement que nous avons promis de ne pas le perdre de
vue.

Les estafiers qui l'avaient arrete le conduisirent droit a la
Bastille, ou on le fit passer tout tremblant devant un peloton de
soldats qui chargeaient leurs mousquets.

De la, introduit dans une galerie demi-souterraine, il fut, de la
part de ceux qui l'avaient amene, l'objet des plus grossieres
injures et des plus farouches traitements. Les sbires voyaient
qu'ils n'avaient pas affaire a un gentilhomme, et ils le
traitaient en veritable croquant.

Au bout d'une demi-heure a peu pres, un greffier vint mettre fin a
ses tortures, mais non pas a ses inquietudes, en donnant l'ordre
de conduire M. Bonacieux dans la chambre des interrogatoires.
Ordinairement on interrogeait les prisonniers chez eux, mais avec
M. Bonacieux on n'y faisait pas tant de facons.

Deux gardes s'emparerent du mercier, lui firent traverser une
cour, le firent entrer dans un corridor ou il y avait trois
sentinelles, ouvrirent une porte et le pousserent dans une chambre
basse, ou il n'y avait pour tous meubles qu'une table, une chaise
et un commissaire. Le commissaire etait assis sur la chaise et
occupe a ecrire sur la table.

Les deux gardes conduisirent le prisonnier devant la table et, sur
un signe du commissaire, s'eloignerent hors de la portee de la
voix.

Le commissaire, qui jusque-la avait tenu sa tete baissee sur ses
papiers, la releva pour voir a qui il avait affaire. Ce
commissaire etait un homme a la mine rebarbative, au nez pointu,
aux pommettes jaunes et saillantes, aux yeux petits mais
investigateurs et vifs, a la physionomie tenant a la fois de la
fouine et du renard. Sa tete, supportee par un cou long et mobile,
sortait de sa large robe noire en se balancant avec un mouvement a
peu pres pareil a celui de la tortue tirant sa tete hors de sa
carapace.

Il commenca par demander a M. Bonacieux ses nom et prenoms, son
age, son etat et son domicile.

L'accuse repondit qu'il s'appelait Jacques-Michel Bonacieux, qu'il
etait age de cinquante et un ans, mercier retire et qu'il
demeurait rue des Fossoyeurs, n deg. 11.

Le commissaire alors, au lieu de continuer a l'interroger, lui fit
un grand discours sur le danger qu'il y a pour un bourgeois obscur
a se meler des choses publiques.

Il compliqua cet exorde d'une exposition dans laquelle il raconta
la puissance et les actes de M. le cardinal, ce ministre
incomparable, ce vainqueur des ministres passes, cet exemple des
ministres a venir: actes et puissance que nul ne contrecarrait
impunement.

Apres cette deuxieme partie de son discours, fixant son regard
d'epervier sur le pauvre Bonacieux, il l'invita a reflechir a la
gravite de sa situation.

Les reflexions du mercier etaient toutes faites: il donnait au
diable l'instant ou M. de La Porte avait eu l'idee de le marier
avec sa filleule, et l'instant surtout ou cette filleule avait ete
recue dame de la lingerie chez la reine.

Le fond du caractere de maitre Bonacieux etait un profond egoisme
mele a une avarice sordide, le tout assaisonne d'une poltronnerie
extreme. L'amour que lui avait inspire sa jeune femme, etant un
sentiment tout secondaire, ne pouvait lutter avec les sentiments
primitifs que nous venons d'enumerer.

Bonacieux reflechit, en effet, sur ce qu'on venait de lui dire.

"Mais, monsieur le commissaire, dit-il timidement, croyez bien que
je connais et que j'apprecie plus que personne le merite de
l'incomparable Eminence par laquelle nous avons l'honneur d'etre
gouvernes.

-- Vraiment? demanda le commissaire d'un air de doute; mais s'il
en etait veritablement ainsi, comment seriez-vous a la Bastille?

-- Comment j'y suis, ou plutot pourquoi j'y suis, repliqua
M. Bonacieux, voila ce qu'il m'est parfaitement impossible de vous
dire, vu que je l'ignore moi-meme; mais, a coup sur, ce n'est pas
pour avoir desoblige, sciemment du moins, M. le cardinal.

-- Il faut cependant que vous ayez commis un crime, puisque vous
etes ici accuse de haute trahison.

-- De haute trahison! s'ecria Bonacieux epouvante, de haute
trahison! et comment voulez-vous qu'un pauvre mercier qui deteste
les huguenots et qui abhorre les Espagnols soit accuse de haute
trahison? Reflechissez, monsieur, la chose est materiellement
impossible.

-- Monsieur Bonacieux, dit le commissaire en regardant l'accuse
comme si ses petits yeux avaient la faculte de lire jusqu'au plus
profond des coeurs, monsieur Bonacieux, vous avez une femme?

-- Oui, monsieur, repondit le mercier tout tremblant, sentant que
c'etait la ou les affaires allaient s'embrouiller; c'est-a-dire,
j'en avais une.

-- Comment? vous en aviez une! qu'en avez-vous fait, si vous ne
l'avez plus?

-- On me l'a enlevee, monsieur.

-- On vous l'a enlevee? dit le commissaire. Ah!"

Bonacieux sentit a ce "ah!" que l'affaire s'embrouillait de plus
en plus.

"On vous l'a enlevee! reprit le commissaire, et savez-vous quel
est l'homme qui a commis ce rapt?

-- Je crois le connaitre.

-- Quel est-il?

-- Songez que je n'affirme rien, monsieur le commissaire, et que
je soupconne seulement.

-- Qui soupconnez-vous? Voyons, repondez franchement."

M. Bonacieux etait dans la plus grande perplexite: devait-il tout
nier ou tout dire? En niant tout, on pouvait croire qu'il en
savait trop long pour avouer; en disant tout, il faisait preuve de
bonne volonte. Il se decida donc a tout dire.

"Je soupconne, dit-il, un grand brun, de haute mine, lequel a tout
a fait l'air d'un grand seigneur; il nous a suivis plusieurs fois,
a ce qu'il m'a semble, quand j'attendais ma femme devant le
guichet du Louvre pour la ramener chez moi."

Le commissaire parut eprouver quelque inquietude.

"Et son nom? dit-il.

-- Oh! quant a son nom, je n'en sais rien, mais si je le rencontre
jamais, je le reconnaitrai a l'instant meme, je vous en reponds,
fut-il entre mille personnes."

Le front du commissaire se rembrunit.

"Vous le reconnaitriez entre mille, dites-vous? continua-t-il...

-- C'est-a-dire, reprit Bonacieux, qui vit qu'il avait fait fausse
route, c'est-a-dire...

-- Vous avez repondu que vous le reconnaitriez, dit le
commissaire; c'est bien, en voici assez pour aujourd'hui; il faut,
avant que nous allions plus loin, que quelqu'un soit prevenu que
vous connaissez le ravisseur de votre femme.

-- Mais je ne vous ai pas dit que je le connaissais! s'ecria
Bonacieux au desespoir. Je vous ai dit au contraire...

-- Emmenez le prisonnier, dit le commissaire aux deux gardes.

-- Et ou faut-il le conduire? demanda le greffier.

-- Dans un cachot.

-- Dans lequel?

-- Oh! mon Dieu, dans le premier venu, pourvu qu'il ferme bien",
repondit le commissaire avec une indifference qui penetra
d'horreur le pauvre Bonacieux.

"Helas! helas! se dit-il, le malheur est sur ma tete; ma femme
aura commis quelque crime effroyable; on me croit son complice, et
l'on me punira avec elle: elle en aura parle, elle aura avoue
qu'elle m'avait tout dit; une femme, c'est si faible! Un cachot,
le premier venu! c'est cela! une nuit est bientot passee; et
demain, a la roue, a la potence! Oh! mon Dieu! mon Dieu! ayez
pitie de moi!"

Sans ecouter le moins du monde les lamentations de maitre
Bonacieux, lamentations auxquelles d'ailleurs ils devaient etre
habitues, les deux gardes prirent le prisonnier par un bras, et
l'emmenerent, tandis que le commissaire ecrivait en hate une
lettre que son greffier attendait.

Bonacieux ne ferma pas l'oeil, non pas que son cachot fut par trop
desagreable, mais parce que ses inquietudes etaient trop grandes.
Il resta toute la nuit sur son escabeau, tressaillant au moindre
bruit; et quand les premiers rayons du jour se glisserent dans sa
chambre, l'aurore lui parut avoir pris des teintes funebres.

Tout a coup, il entendit tirer les verrous, et il fit un
soubresaut terrible. Il croyait qu'on venait le chercher pour le
conduire a l'echafaud; aussi, lorsqu'il vit purement et simplement
paraitre, au lieu de l'executeur qu'il attendait, son commissaire
et son greffier de la veille, il fut tout pres de leur sauter au
cou.

"Votre affaire s'est fort compliquee depuis hier au soir, mon
brave homme, lui dit le commissaire, et je vous conseille de dire
toute la verite; car votre repentir peut seul conjurer la colere
du cardinal.

-- Mais je suis pret a tout dire, s'ecria Bonacieux, du moins tout
ce que je sais. Interrogez, je vous prie.

-- Ou est votre femme, d'abord?

-- Mais puisque je vous ai dit qu'on me l'avait enlevee.

-- Oui, mais depuis hier cinq heures de l'apres-midi, grace a
vous, elle s'est echappee.

-- Ma femme s'est echappee! s'ecria Bonacieux. Oh! la malheureuse!
monsieur, si elle s'est echappee, ce n'est pas ma faute, je vous
le jure.

-- Qu'alliez-vous donc alors faire chez M. d'Artagnan votre
voisin, avec lequel vous avez eu une longue conference dans la
journee?

-- Ah! oui, monsieur le commissaire, oui, cela est vrai, et
j'avoue que j'ai eu tort. J'ai ete chez M. d'Artagnan.

-- Quel etait le but de cette visite?

-- De le prier de m'aider a retrouver ma femme. Je croyais que
j'avais droit de la reclamer; je me trompais, a ce qu'il parait,
et je vous en demande bien pardon.

-- Et qu'a repondu M. d'Artagnan?

-- M. d'Artagnan m'a promis son aide; mais je me suis bientot
apercu qu'il me trahissait.

-- Vous en imposez a la justice! M. d'Artagnan a fait un pacte
avec vous, et en vertu de ce pacte il a mis en fuite les hommes de
police qui avaient arrete votre femme, et l'a soustraite a toutes
les recherches.

-- M. d'Artagnan a enleve ma femme! Ah ca, mais que me dites-vous
la?

-- Heureusement M. d'Artagnan est entre nos mains, et vous allez
lui etre confronte.

-- Ah! ma foi, je ne demande pas mieux, s'ecria Bonacieux; je ne
serais pas fache de voir une figure de connaissance.

-- Faites entrer M. d'Artagnan", dit le commissaire aux deux
gardes.

Les deux gardes firent entrer Athos.

"Monsieur d'Artagnan, dit le commissaire en s'adressant a Athos,
declarez ce qui s'est passe entre vous et monsieur.

-- Mais! s'ecria Bonacieux, ce n'est pas M. d'Artagnan que vous me
montrez la!

-- Comment! ce n'est pas M. d'Artagnan? s'ecria le commissaire.

-- Pas le moins du monde, repondit Bonacieux.

-- Comment se nomme monsieur? demanda le commissaire.

-- Je ne puis vous le dire, je ne le connais pas.

-- Comment! vous ne le connaissez pas?

-- Non.

-- Vous ne l'avez jamais vu?

-- Si fait; mais je ne sais comment il s'appelle.

-- Votre nom? demanda le commissaire.

-- Athos, repondit le mousquetaire.

-- Mais ce n'est pas un nom d'homme, ca, c'est un nom de montagne!
s'ecria le pauvre interrogateur qui commencait a perdre la tete.

-- C'est mon nom, dit tranquillement Athos.

-- Mais vous avez dit que vous vous nommiez d'Artagnan.

-- Moi?

-- Oui, vous.

-- C'est-a-dire que c'est a moi qu'on a dit: "Vous etes
M. d'Artagnan?" J'ai repondu: "Vous croyez?" Mes gardes se sont
ecries qu'ils en etaient surs. Je n'ai pas voulu les contrarier.
D'ailleurs je pouvais me tromper.

-- Monsieur, vous insultez a la majeste de la justice.

-- Aucunement, fit tranquillement Athos.

-- Vous etes M. d'Artagnan.

-- Vous voyez bien que vous me le dites encore.

-- Mais, s'ecria a son tour M. Bonacieux, je vous dis, monsieur le
commissaire, qu'il n'y a pas un instant de doute a avoir.
M. d'Artagnan est mon hote, et par consequent, quoiqu'il ne me
paie pas mes loyers, et justement meme a cause de cela, je dois le
connaitre. M. d'Artagnan est un jeune homme de dix-neuf a vingt
ans a peine, et monsieur en a trente au moins. M. d'Artagnan est
dans les gardes de M. des Essarts, et monsieur est dans la
compagnie des mousquetaires de M. de Treville: regardez
l'uniforme, monsieur le commissaire, regardez l'uniforme.

-- C'est vrai, murmura le commissaire; c'est pardieu vrai."

En ce moment la porte s'ouvrit vivement, et un messager, introduit
par un des guichetiers de la Bastille, remit une lettre au
commissaire.

"Oh! la malheureuse! s'ecria le commissaire.

-- Comment? que dites-vous? de qui parlez-vous? Ce n'est pas de ma
femme, j'espere!

-- Au contraire, c'est d'elle. Votre affaire est bonne, allez.

-- Ah ca, s'ecria le mercier exaspere, faites-moi le plaisir de me
dire, monsieur, comment mon affaire a moi peut s'empirer de ce que
fait ma femme pendant que je suis en prison!

-- Parce que ce qu'elle fait est la suite d'un plan arrete entre
vous, plan infernal!

-- Je vous jure, monsieur le commissaire, que vous etes dans la
plus profonde erreur, que je ne sais rien au monde de ce que
devait faire ma femme, que je suis entierement etranger a ce
qu'elle a fait, et que, si elle a fait des sottises, je la renie,
je la demens, je la maudis.

-- Ah ca, dit Athos au commissaire, si vous n'avez plus besoin de
moi ici, renvoyez-moi quelque part, il est tres ennuyeux, votre
monsieur Bonacieux.

-- Reconduisez les prisonniers dans leurs cachots, dit le
commissaire en designant d'un meme geste Athos et Bonacieux, et
qu'ils soient gardes plus severement que jamais.

-- Cependant, dit Athos avec son calme habituel, si c'est a
M. d'Artagnan que vous avez affaire, je ne vois pas trop en quoi
je puis le remplacer.

-- Faites ce que j'ai dit! s'ecria le commissaire, et le secret le
plus absolu! Vous entendez!"

Athos suivit ses gardes en levant les epaules, et M. Bonacieux en
poussant des lamentations a fendre le coeur d'un tigre.

On ramena le mercier dans le meme cachot ou il avait passe la
nuit, et l'on l'y laissa toute la journee. Toute la journee
Bonacieux pleura comme un veritable mercier, n'etant pas du tout
homme d'epee, il nous l'a dit lui-meme.

Le soir, vers les neuf heures, au moment ou il allait se decider a
se mettre au lit, il entendit des pas dans son corridor. Ces pas
se rapprocherent de son cachot, sa porte s'ouvrit, des gardes
parurent.

"Suivez-moi, dit un exempt qui venait a la suite des gardes.

-- Vous suivre! s'ecria Bonacieux; vous suivre a cette heure-ci!
et ou cela, mon Dieu?

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