Book Review: The Dream Gurbaksh Chahal
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Les trois mousquetaires written by Alexandre Dumas

A >> Alexandre Dumas >> Les trois mousquetaires

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Alexandre Dumas

LES TROIS MOUSQUETAIRES


Table des matieres

INTRODUCTION
CHAPITRE PREMIER LES TROIS PRESENTS DE M. D'ARTAGNAN PERE
CHAPITRE II L'ANTICHAMBRE DE M. DE TREVILLE
CHAPITRE III L'AUDIENCE
CHAPITRE IV L'EPAULE D'ATHOS, LE BAUDRIER DE PORTHOS ET LE
MOUCHOIR D'ARAMIS
CHAPITRE V LES MOUSQUETAIRES DU ROI ET LES GARDES DE M. LE
CARDINAL
CHAPITRE VI SA MAJESTE LE ROI LOUIS TREIZIEME
CHAPITRE VII L'INTERIEUR DES MOUSQUETAIRES
CHAPITRE VIII UNE INTRIGUE DE COEUR
CHAPITRE IX D'ARTAGNAN SE DESSINE
CHAPITRE X UNE SOURICIERE AU XVIIe SIECLE
CHAPITRE XI L'INTRIGUE SE NOUE
CHAPITRE XII GEORGES VILLIERS, DUC DE BUCKINGHAM
CHAPITRE XIII MONSIEUR BONACIEUX
CHAPITRE XIV L'HOMME DE MEUNG
CHAPITRE XV GENS DE ROBE ET GENS D'EPEE
CHAPITRE XVI OU M. LE GARDE DES SCEAUX SEGUIER CHERCHA PLUS D'UNE
FOIS LA CLOCHE POUR LA SONNER, COMME IL LE FAISAIT AUTREFOIS
CHAPITRE XVII LE MENAGE BONACIEUX
CHAPITRE XVIII L'AMANT ET LE MARI
CHAPITRE XIX PLAN DE CAMPAGNE
CHAPITRE XX VOYAGE
CHAPITRE XXI LA COMTESSE DE WINTER
CHAPITRE XXII LE BALLET DE LA MERLAISON
CHAPITRE XXIII LE RENDEZ-VOUS
CHAPITRE XXIV LE PAVILLON
CHAPITRE XXV PORTHOS
CHAPITRE XXVI LA THESE D'ARAMIS
CHAPITRE XXVII LA FEMME D'ATHOS
CHAPITRE XXVIII RETOUR
CHAPITRE XXIX LA CHASSE A L'EQUIPEMENT
CHAPITRE XXX MILADY
CHAPITRE XXXI ANGLAIS ET FRANCAIS
CHAPITRE XXXII UN DINER DE PROCUREUR
CHAPITRE XXXIII SOUBRETTE ET MAITRESSE
CHAPITRE XXXIV OU IL EST TRAITE DE L'EQUIPEMENT D'ARAMIS ET DE
PORTHOS
CHAPITRE XXXV LA NUIT TOUS LES CHATS SONT GRIS
CHAPITRE XXXVI REVE DE VENGEANCE
CHAPITRE XXXVII LE SECRET DE MILADY
CHAPITRE XXXVIII COMMENT, SANS SE DERANGER, ATHOS TROUVA SON
EQUIPEMENT
CHAPITRE XXXIX UNE VISION
CHAPITRE XL LE CARDINAL
CHAPITRE XLI LE SIEGE DE LA ROCHELLE
CHAPITRE XLII LE VIN D'ANJOU
CHAPITRE XLIII L'AUBERGE DU COLOMBIER-ROUGE
CHAPITRE XLIV DE L'UTILITE DES TUYAUX DE POELE
CHAPITRE XLV SCENE CONJUGALE
CHAPITRE XLVI LE BASTION SAINT-GERVAIS
CHAPITRE XLVII LE CONSEIL DES MOUSQUETAIRES
CHAPITRE XLVIII AFFAIRE DE FAMILLE
CHAPITRE XLIX FATALITE
CHAPITRE L CAUSERIE D'UN FRERE AVEC SA SOEUR
CHAPITRE LI OFFICIER
CHAPITRE LII PREMIERE JOURNEE DE CAPTIVITE
CHAPITRE LIII DEUXIEME JOURNEE DE CAPTIVITE
CHAPITRE LIV TROISIEME JOURNEE DE CAPTIVITE
CHAPITRE LV QUATRIEME JOURNEE DE CAPTIVITE
CHAPITRE LVI CINQUIEME JOURNEE DE CAPTIVITE
CHAPITRE LVII UN MOYEN DE TRAGEDIE CLASSIQUE
CHAPITRE LVIII EVASION
CHAPITRE LIX CE QUI SE PASSAIT A PORTSMOUTH LE 23 AOUT 1628
CHAPITRE LX EN FRANCE
CHAPITRE LXI LE COUVENT DES CARMELITES DE BETHUNE
CHAPITRE LXII DEUX VARIETES DE DEMONS
CHAPITRE LXIII UNE GOUTTE D'EAU
CHAPITRE LXIV L'HOMME AU MANTEAU ROUGE
CHAPITRE LXV LE JUGEMENT
CHAPITRE LXVI L'EXECUTION
CHAPITRE LXVII CONCLUSION
EPILOGUE



INTRODUCTION

Il y a un an a peu pres, qu'en faisant a la Bibliotheque royale
des recherches pour mon histoire de Louis XIV, je tombai par
hasard sur les Memoires de M. d'Artagnan, imprimes -- comme la
plus grande partie des ouvrages de cette epoque, ou les auteurs
tenaient a dire la verite sans aller faire un tour plus ou moins
long a la Bastille -- a Amsterdam, chez Pierre Rouge. Le titre me
seduisit: je les emportai chez moi, avec la permission de M. le
conservateur; bien entendu, je les devorai.

Mon intention n'est pas de faire ici une analyse de ce curieux
ouvrage, et je me contenterai d'y renvoyer ceux de mes lecteurs
qui apprecient les tableaux d'epoques. Ils y trouveront des
portraits crayonnes de main de maitre; et, quoique les esquisses
soient, pour la plupart du temps, tracees sur des portes de
caserne et sur des murs de cabaret, ils n'y reconnaitront pas
moins, aussi ressemblantes que dans l'histoire de M. Anquetil, les
images de Louis XIII, d'Anne d'Autriche, de Richelieu, de Mazarin
et de la plupart des courtisans de l'epoque.

Mais, comme on le sait, ce qui frappe l'esprit capricieux du poete
n'est pas toujours ce qui impressionne la masse des lecteurs. Or,
tout en admirant, comme les autres admireront sans doute, les
details que nous avons signales, la chose qui nous preoccupa le
plus est une chose a laquelle bien certainement personne avant
nous n'avait fait la moindre attention.

D'Artagnan raconte qu'a sa premiere visite a M. de Treville, le
capitaine des mousquetaires du roi, il rencontra dans son
antichambre trois jeunes gens servant dans l'illustre corps ou il
sollicitait l'honneur d'etre recu, et ayant nom Athos, Porthos et
Aramis.

Nous l'avouons, ces trois noms etrangers nous frapperent, et il
nous vint aussitot a l'esprit qu'ils n'etaient que des pseudonymes
a l'aide desquels d'Artagnan avait deguise des noms peut-etre
illustres, si toutefois les porteurs de ces noms d'emprunt ne les
avaient pas choisis eux-memes le jour ou, par caprice, par
mecontentement ou par defaut de fortune, ils avaient endosse la
simple casaque de mousquetaire.

Des lors nous n'eumes plus de repos que nous n'eussions retrouve,
dans les ouvrages contemporains, une trace quelconque de ces noms
extraordinaires qui avaient fort eveille notre curiosite.

Le seul catalogue des livres que nous lumes pour arriver a ce but
remplirait un feuilleton tout entier, ce qui serait peut-etre fort
instructif, mais a coups sur peu amusant pour nos lecteurs. Nous
nous contenterons donc de leur dire qu'au moment ou, decourage de
tant d'investigations infructueuses, nous allions abandonner notre
recherche, nous trouvames enfin, guide par les conseils de notre
illustre et savant ami Paulin Paris, un manuscrit in-folio, cote
le n deg. 4772 ou 4773, nous ne nous le rappelons plus bien, ayant
pour titre:

"Memoires de M. le comte de La Fere, concernant quelques-uns des
evenements qui se passerent en France vers la fin du regne du roi
Louis XIII et le commencement du regne du roi Louis XIV."

On devine si notre joie fut grande, lorsqu'en feuilletant ce
manuscrit, notre dernier espoir, nous trouvames a la vingtieme
page le nom d'Athos, a la vingt-septieme le nom de Porthos, et a
la trente et unieme le nom d'Aramis.

La decouverte d'un manuscrit completement inconnu, dans une epoque
ou la science historique est poussee a un si haut degre, nous
parut presque miraculeuse. Aussi nous hatames-nous de solliciter
la permission de le faire imprimer, dans le but de nous presenter
un jour avec le bagage des autres a l'Academie des inscriptions et
belles-lettres, si nous n'arrivions, chose fort probable, a entrer
a l'Academie francaise avec notre propre bagage. Cette permission,
nous devons le dire, nous fut gracieusement accordee; ce que nous
consignons ici pour donner un dementi public aux malveillants qui
pretendent que nous vivons sous un gouvernement assez mediocrement
dispose a l'endroit des gens de lettres.

Or, c'est la premiere partie de ce precieux manuscrit que nous
offrons aujourd'hui a nos lecteurs, en lui restituant le titre qui
lui convient, prenant l'engagement, si, comme nous n'en doutons
pas, cette premiere partie obtient le succes qu'elle merite, de
publier incessamment la seconde.

En attendant, comme le parrain est un second pere, nous invitons
le lecteur a s'en prendre a nous, et non au comte de La Fere, de
son plaisir ou de son ennui.

Cela pose, passons a notre histoire.


CHAPITRE PREMIER
LES TROIS PRESENTS DE M. D'ARTAGNAN PERE

Le premier lundi du mois d'avril 1625, le bourg de Meung, ou
naquit l'auteur du Roman de la Rose, semblait etre dans une
revolution aussi entiere que si les huguenots en fussent venus
faire une seconde Rochelle. Plusieurs bourgeois, voyant s'enfuir
les femmes du cote de la Grande-Rue, entendant les enfants crier
sur le seuil des portes, se hataient d'endosser la cuirasse et,
appuyant leur contenance quelque peu incertaine d'un mousquet ou
d'une pertuisane, se dirigeaient vers l'hotellerie du Franc
Meunier, devant laquelle s'empressait, en grossissant de minute en
minute, un groupe compact, bruyant et plein de curiosite.

En ce temps-la les paniques etaient frequentes, et peu de jours se
passaient sans qu'une ville ou l'autre enregistrat sur ses
archives quelque evenement de ce genre. Il y avait les seigneurs
qui guerroyaient entre eux; il y avait le roi qui faisait la
guerre au cardinal; il y avait l'Espagnol qui faisait la guerre au
roi. Puis, outre ces guerres sourdes ou publiques, secretes ou
patentes, il y avait encore les voleurs, les mendiants, les
huguenots, les loups et les laquais, qui faisaient la guerre a
tout le monde. Les bourgeois s'armaient toujours contre les
voleurs, contre les loups, contre les laquais, -- souvent contre
les seigneurs et les huguenots, -- quelquefois contre le roi, --
mais jamais contre le cardinal et l'Espagnol. Il resulta donc de
cette habitude prise, que, ce susdit premier lundi du mois d'avril
1625, les bourgeois, entendant du bruit, et ne voyant ni le guidon
jaune et rouge, ni la livree du duc de Richelieu, se precipiterent
du cote de l'hotel du Franc Meunier.

Arrive la, chacun put voir et reconnaitre la cause de cette
rumeur.

Un jeune homme... -- tracons son portrait d'un seul trait de
plume: figurez-vous don Quichotte a dix-huit ans, don Quichotte
decorcele, sans haubert et sans cuissards, don Quichotte revetu
d'un pourpoint de laine dont la couleur bleue s'etait transformee
en une nuance insaisissable de lie-de-vin et d'azur celeste.
Visage long et brun; la pommette des joues saillante, signe
d'astuce; les muscles maxillaires enormement developpes, indice
infaillible auquel on reconnait le Gascon, meme sans beret, et
notre jeune homme portait un beret orne d'une espece de plume;
l'oeil ouvert et intelligent; le nez crochu, mais finement
dessine; trop grand pour un adolescent, trop petit pour un homme
fait, et qu'un oeil peu exerce eut pris pour un fils de fermier en
voyage, sans sa longue epee qui, pendue a un baudrier de peau,
battait les mollets de son proprietaire quand il etait a pied, et
le poil herisse de sa monture quand il etait a cheval.

Car notre jeune homme avait une monture, et cette monture etait
meme si remarquable, qu'elle fut remarquee: c'etait un bidet du
Bearn, age de douze ou quatorze ans, jaune de robe, sans crins a
la queue, mais non pas sans javarts aux jambes, et qui, tout en
marchant la tete plus bas que les genoux, ce qui rendait inutile
l'application de la martingale, faisait encore egalement ses huit
lieues par jour. Malheureusement les qualites de ce cheval etaient
si bien cachees sous son poil etrange et son allure incongrue, que
dans un temps ou tout le monde se connaissait en chevaux,
l'apparition du susdit bidet a Meung, ou il etait entre il y avait
un quart d'heure a peu pres par la porte de Beaugency, produisit
une sensation dont la defaveur rejaillit jusqu'a son cavalier.

Et cette sensation avait ete d'autant plus penible au jeune
d'Artagnan (ainsi s'appelait le don Quichotte de cette autre
Rossinante), qu'il ne se cachait pas le cote ridicule que lui
donnait, si bon cavalier qu'il fut, une pareille monture; aussi
avait-il fort soupire en acceptant le don que lui en avait fait
M. d'Artagnan pere. Il n'ignorait pas qu'une pareille bete valait
au moins vingt livres: il est vrai que les paroles dont le present
avait ete accompagne n'avaient pas de prix.

"Mon fils, avait dit le gentilhomme gascon -- dans ce pur patois
de Bearn dont Henri IV n'avait jamais pu parvenir a se defaire --,
mon fils, ce cheval est ne dans la maison de votre pere, il y a
tantot treize ans, et y est reste depuis ce temps-la, ce qui doit
vous porter a l'aimer. Ne le vendez jamais, laissez-le mourir
tranquillement et honorablement de vieillesse, et si vous faites
campagne avec lui, menagez-le comme vous menageriez un vieux
serviteur. A la cour, continua M. d'Artagnan pere, si toutefois
vous avez l'honneur d'y aller, honneur auquel, du reste, votre
vieille noblesse vous donne des droits, soutenez dignement votre
nom de gentilhomme, qui a ete porte dignement par vos ancetres
depuis plus de cinq cents ans. Pour vous et pour les votres -- par
les votres, j'entends vos parents et vos amis --, ne supportez
jamais rien que de M. le cardinal et du roi. C'est par son
courage, entendez-vous bien, par son courage seul, qu'un
gentilhomme fait son chemin aujourd'hui. Quiconque tremble une
seconde laisse peut-etre echapper l'appat que, pendant cette
seconde justement, la fortune lui tendait. Vous etes jeune, vous
devez etre brave par deux raisons: la premiere, c'est que vous
etes Gascon, et la seconde, c'est que vous etes mon fils. Ne
craignez pas les occasions et cherchez les aventures. Je vous ai
fait apprendre a manier l'epee; vous avez un jarret de fer, un
poignet d'acier; battez-vous a tout propos; battez-vous d'autant
plus que les duels sont defendus, et que, par consequent, il y a
deux fois du courage a se battre. Je n'ai, mon fils, a vous donner
que quinze ecus, mon cheval et les conseils que vous venez
d'entendre. Votre mere y ajoutera la recette d'un certain baume
qu'elle tient d'une bohemienne, et qui a une vertu miraculeuse
pour guerir toute blessure qui n'atteint pas le coeur. Faites
votre profit du tout, et vivez heureusement et longtemps. -- Je
n'ai plus qu'un mot a ajouter, et c'est un exemple que je vous
propose, non pas le mien, car je n'ai, moi, jamais paru a la cour
et n'ai fait que les guerres de religion en volontaire; je veux
parler de M. de Treville, qui etait mon voisin autrefois, et qui a
eu l'honneur de jouer tout enfant avec notre roi Louis treizieme,
que Dieu conserve! Quelquefois leurs jeux degeneraient en bataille
et dans ces batailles le roi n'etait pas toujours le plus fort.
Les coups qu'il en recut lui donnerent beaucoup d'estime et
d'amitie pour M. de Treville. Plus tard, M. de Treville se battit
contre d'autres dans son premier voyage a Paris, cinq fois; depuis
la mort du feu roi jusqu'a la majorite du jeune sans compter les
guerres et les sieges, sept fois; et depuis cette majorite
jusqu'aujourd'hui, cent fois peut-etre! -- Aussi, malgre les
edits, les ordonnances et les arrets, le voila capitaine des
mousquetaires, c'est-a-dire chef d'une legion de Cesars, dont le
roi fait un tres grand cas, et que M. le cardinal redoute, lui qui
ne redoute pas grand-chose, comme chacun sait. De plus,
M. de Treville gagne dix mille ecus par an; c'est donc un fort
grand seigneur. -- Il a commence comme vous, allez le voir avec
cette lettre, et reglez-vous sur lui, afin de faire comme lui."

Sur quoi, M. d'Artagnan pere ceignit a son fils sa propre epee,
l'embrassa tendrement sur les deux joues et lui donna sa
benediction.

En sortant de la chambre paternelle, le jeune homme trouva sa mere
qui l'attendait avec la fameuse recette dont les conseils que nous
venons de rapporter devaient necessiter un assez frequent emploi.
Les adieux furent de ce cote plus longs et plus tendres qu'ils ne
l'avaient ete de l'autre, non pas que M. d'Artagnan n'aimat son
fils, qui etait sa seule progeniture, mais M. d'Artagnan etait un
homme, et il eut regarde comme indigne d'un homme de se laisser
aller a son emotion, tandis que Mme d'Artagnan etait femme et, de
plus, etait mere. -- Elle pleura abondamment, et, disons-le a la
louange de M. d'Artagnan fils, quelques efforts qu'il tentat pour
rester ferme comme le devait etre un futur mousquetaire, la nature
l'emporta et il versa force larmes, dont il parvint a grand-peine
a cacher la moitie.

Le meme jour le jeune homme se mit en route, muni des trois
presents paternels et qui se composaient, comme nous l'avons dit,
de quinze ecus, du cheval et de la lettre pour M. de Treville;
comme on le pense bien, les conseils avaient ete donnes par-dessus
le marche.

Avec un pareil _vade-mecum_, d'Artagnan se trouva, au moral comme
au physique, une copie exacte du heros de Cervantes, auquel nous
l'avons si heureusement compare lorsque nos devoirs d'historien
nous ont fait une necessite de tracer son portrait. Don Quichotte
prenait les moulins a vent pour des geants et les moutons pour des
armees, d'Artagnan prit chaque sourire pour une insulte et chaque
regard pour une provocation. Il en resulta qu'il eut toujours le
poing ferme depuis Tarbes jusqu'a Meung, et que l'un dans l'autre
il porta la main au pommeau de son epee dix fois par jour;
toutefois le poing ne descendit sur aucune machoire, et l'epee ne
sortit point de son fourreau. Ce n'est pas que la vue du
malencontreux bidet jaune n'epanouit bien des sourires sur les
visages des passants; mais, comme au-dessus du bidet sonnait une
epee de taille respectable et qu'au-dessus de cette epee brillait
un oeil plutot feroce que fier, les passants reprimaient leur
hilarite, ou, si l'hilarite l'emportait sur la prudence, ils
tachaient au moins de ne rire que d'un seul cote, comme les
masques antiques. D'Artagnan demeura donc majestueux et intact
dans sa susceptibilite jusqu'a cette malheureuse ville de Meung.

Mais la, comme il descendait de cheval a la porte du Franc Meunier
sans que personne, hote, garcon ou palefrenier, fut venu prendre
l'etrier au montoir, d'Artagnan avisa a une fenetre entrouverte du
rez-de-chaussee un gentilhomme de belle taille et de haute mine,
quoique au visage legerement renfrogne, lequel causait avec deux
personnes qui paraissaient l'ecouter avec deference. D'Artagnan
crut tout naturellement, selon son habitude, etre l'objet de la
conversation et ecouta. Cette fois, d'Artagnan ne s'etait trompe
qu'a moitie: ce n'etait pas de lui qu'il etait question, mais de
son cheval. Le gentilhomme paraissait enumerer a ses auditeurs
toutes ses qualites, et comme, ainsi que je l'ai dit, les
auditeurs paraissaient avoir une grande deference pour le
narrateur, ils eclataient de rire a tout moment. Or, comme un
demi-sourire suffisait pour eveiller l'irascibilite du jeune
homme, on comprend quel effet produisit sur lui tant de bruyante
hilarite.

Cependant d'Artagnan voulut d'abord se rendre compte de la
physionomie de l'impertinent qui se moquait de lui. Il fixa son
regard fier sur l'etranger et reconnut un homme de quarante a
quarante-cinq ans, aux yeux noirs et percants, au teint pale, au
nez fortement accentue, a la moustache noire et parfaitement
taillee; il etait vetu d'un pourpoint et d'un haut-de-chausses
violet avec des aiguillettes de meme couleur, sans aucun ornement
que les creves habituels par lesquels passait la chemise. Ce haut-
de-chausses et ce pourpoint, quoique neufs, paraissaient froisses
comme des habits de voyage longtemps renfermes dans un
portemanteau. D'Artagnan fit toutes ces remarques avec la rapidite
de l'observateur le plus minutieux, et sans doute par un sentiment
instinctif qui lui disait que cet inconnu devait avoir une grande
influence sur sa vie a venir.

Or, comme au moment ou d'Artagnan fixait son regard sur le
gentilhomme au pourpoint violet, le gentilhomme faisait a
l'endroit du bidet bearnais une de ses plus savantes et de ses
plus profondes demonstrations, ses deux auditeurs eclaterent de
rire, et lui-meme laissa visiblement, contre son habitude, errer,
si l'on peut parler ainsi, un pale sourire sur son visage. Cette
fois, il n'y avait plus de doute, d'Artagnan etait reellement
insulte. Aussi, plein de cette conviction, enfonca-t-il son beret
sur ses yeux, et, tachant de copier quelques-uns des airs de cour
qu'il avait surpris en Gascogne chez des seigneurs en voyage, il
s'avanca, une main sur la garde de son epee et l'autre appuyee sur
la hanche. Malheureusement, au fur et a mesure qu'il avancait, la
colere l'aveuglant de plus en plus, au lieu du discours digne et
hautain qu'il avait prepare pour formuler sa provocation, il ne
trouva plus au bout de sa langue qu'une personnalite grossiere
qu'il accompagna d'un geste furieux.

"Eh! Monsieur, s'ecria-t-il, monsieur, qui vous cachez derriere ce
volet! oui, vous, dites-moi donc un peu de quoi vous riez, et nous
rirons ensemble."

Le gentilhomme ramena lentement les yeux de la monture au
cavalier, comme s'il lui eut fallu un certain temps pour
comprendre que c'etait a lui que s'adressaient de si etranges
reproches; puis, lorsqu'il ne put plus conserver aucun doute, ses
sourcils se froncerent legerement, et apres une assez longue
pause, avec un accent d'ironie et d'insolence impossible a
decrire, il repondit a d'Artagnan:

"Je ne vous parle pas, monsieur.

-- Mais je vous parle, moi!" s'ecria le jeune homme exaspere de ce
melange d'insolence et de bonnes manieres, de convenances et de
dedains.

L'inconnu le regarda encore un instant avec son leger sourire, et,
se retirant de la fenetre, sortit lentement de l'hotellerie pour
venir a deux pas de d'Artagnan se planter en face du cheval. Sa
contenance tranquille et sa physionomie railleuse avaient redouble
l'hilarite de ceux avec lesquels il causait et qui, eux, etaient
restes a la fenetre.

D'Artagnan, le voyant arriver, tira son epee d'un pied hors du
fourreau.

"Ce cheval est decidement ou plutot a ete dans sa jeunesse bouton
d'or, reprit l'inconnu continuant les investigations commencees et
s'adressant a ses auditeurs de la fenetre, sans paraitre
aucunement remarquer l'exasperation de d'Artagnan, qui cependant
se redressait entre lui et eux. C'est une couleur fort connue en
botanique, mais jusqu'a present fort rare chez les chevaux.

-- Tel rit du cheval qui n'oserait pas rire du maitre! s'ecria
l'emule de Treville, furieux.

-- Je ne ris pas souvent, monsieur, reprit l'inconnu, ainsi que
vous pouvez le voir vous-meme a l'air de mon visage; mais je tiens
cependant a conserver le privilege de rire quand il me plait.

-- Et moi, s'ecria d'Artagnan, je ne veux pas qu'on rie quand il
me deplait!

-- En verite, monsieur? continua l'inconnu plus calme que jamais,
eh bien, c'est parfaitement juste." Et tournant sur ses talons, il
s'appreta a rentrer dans l'hotellerie par la grande porte, sous
laquelle d'Artagnan en arrivant avait remarque un cheval tout
selle.

Mais d'Artagnan n'etait pas de caractere a lacher ainsi un homme
qui avait eu l'insolence de se moquer de lui. Il tira son epee
entierement du fourreau et se mit a sa poursuite en criant:

"Tournez, tournez donc, monsieur le railleur, que je ne vous
frappe point par-derriere.

-- Me frapper, moi! dit l'autre en pivotant sur ses talons et en
regardant le jeune homme avec autant d'etonnement que de mepris.
Allons, allons donc, mon cher, vous etes fou!"

Puis, a demi-voix, et comme s'il se fut parle a lui-meme:

"C'est facheux, continua-t-il, quelle trouvaille pour Sa Majeste,
qui cherche des braves de tous cotes pour recruter ses
mousquetaires!"

Il achevait a peine, que d'Artagnan lui allongea un si furieux
coup de pointe, que, s'il n'eut fait vivement un bond en arriere,
il est probable qu'il eut plaisante pour la derniere fois.
L'inconnu vit alors que la chose passait la raillerie, tira son
epee, salua son adversaire et se mit gravement en garde. Mais au
meme moment ses deux auditeurs, accompagnes de l'hote, tomberent
sur d'Artagnan a grands coups de batons, de pelles et de
pincettes. Cela fit une diversion si rapide et si complete a
l'attaque, que l'adversaire de d'Artagnan, pendant que celui-ci se
retournait pour faire face a cette grele de coups, rengainait avec
la meme precision, et, d'acteur qu'il avait manque d'etre,
redevenait spectateur du combat, role dont il s'acquitta avec son
impassibilite ordinaire, tout en marmottant neanmoins:

"La peste soit des Gascons! Remettez-le sur son cheval orange, et
qu'il s'en aille!

-- Pas avant de t'avoir tue, lache!" criait d'Artagnan tout en
faisant face du mieux qu'il pouvait et sans reculer d'un pas a ses
trois ennemis, qui le moulaient de coups.

"Encore une gasconnade, murmura le gentilhomme. Sur mon honneur,
ces Gascons sont incorrigibles! Continuez donc la danse, puisqu'il
le veut absolument. Quand il sera las, il dira qu'il en a assez."

Mais l'inconnu ne savait pas encore a quel genre d'entete il avait
affaire; d'Artagnan n'etait pas homme a jamais demander merci. Le
combat continua donc quelques secondes encore; enfin d'Artagnan,
epuise, laissa echapper son epee qu'un coup de baton brisa en deux
morceaux. Un autre coup, qui lui entama le front, le renversa
presque en meme temps tout sanglant et presque evanoui.

C'est a ce moment que de tous cotes on accourut sur le lieu de la
scene. L'hote, craignant du scandale, emporta, avec l'aide de ses
garcons, le blesse dans la cuisine ou quelques soins lui furent
accordes.

Quant au gentilhomme, il etait revenu prendre sa place a la
fenetre et regardait avec une certaine impatience toute cette
foule, qui semblait en demeurant la lui causer une vive
contrariete.

"Eh bien, comment va cet enrage? reprit-il en se retournant au
bruit de la porte qui s'ouvrit et en s'adressant a l'hote qui
venait s'informer de sa sante.

-- Votre Excellence est saine et sauve? demanda l'hote.

-- Oui, parfaitement saine et sauve, mon cher hotelier, et c'est
moi qui vous demande ce qu'est devenu notre jeune homme.

-- Il va mieux, dit l'hote: il s'est evanoui tout a fait.

-- Vraiment? fit le gentilhomme.

-- Mais avant de s'evanouir il a rassemble toutes ses forces pour
vous appeler et vous defier en vous appelant.

-- Mais c'est donc le diable en personne que ce gaillard-la!
s'ecria l'inconnu.

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