Books: Book review: 'The Mercy Papers' and 'Downtown Owl'
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Book Review: The Horror, the Horror
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How to live what Michael Pollan preaches
The Mercy Papers A Memoir of Three Weeks By Robin Romm 213 pages. Scribner. $22. The foundational condition of being human is that we're going to die. Almost as basic a truth is that we seem incapable of believing it. The collision of these inconsonant

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Les compagnons de Jehu written by Alexandre Dumas

A >> Alexandre Dumas >> Les compagnons de Jehu

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Alexandre Dumas

LES COMPAGNONS
DE JEHU
(1857)


Table des matieres

PROLOGUE LA VILLE D'AVIGNON
I -- UNE TABLE D'HOTE
II -- UN PROVERBE ITALIEN
III -- L'ANGLAIS
IV -- LE DUEL
V -- ROLAND
VI -- MORGAN
VII -- LA CHARTREUSE DE SEILLON
VIII -- A QUOI SERVAIT L'ARGENT DU DIRECTOIRE
IX -- ROMEO ET JULIETTE
X -- LA FAMILLE DE ROLAND
XI -- LE CHATEAU DES NOIRES--FONTAINES
XII -- LES PLAISIRS DE LA PROVINCE
XIII -- LE RAGOT
XIV -- UNE MAUVAISE COMMISSION
XV -- L'ESPRIT FORT
XVI -- LE FANTOME
XVII -- PERQUISITION
XVIII -- LE JUGEMENT
XIX: LA PETITE MAISON DE LA RUE DE LA VICTOIRE
XX -- LES CONVIVES DU GENERAL BONAPARTE
XXI -- LE BILAN DU DIRECTOIRE
XXII -- UN PROJET DE DECRET
XXIII -- ALEA JACTA EST
XXIV -- LE 18 BRUMAIRE
XXV -- UNE COMMUNICATION IMPORTANTE
XXVI -- LE BAL DES VICTIMES
XXVII -- LA PEAU DES OURS
XXVIII -- EN FAMILLE
XXIX -- LA DILIGENCE DE GENEVE
XXX -- LE RAPPORT DU CITOYEN FOUCHE
XXXI -- LE FILS DU MEUNIER DE LEGUERNO
XXXII -- BLANC ET BLEU
XXXIII -- LA PEINE DU TALION
XXXIV -- LA DIPLOMATIE DE GEORGES CADOUDAL
XXXV -- PROPOSITION DE MARIAGE
XXXVI -- SCULPTURE ET PEINTURE
XXXVII -- L'AMBASSADEUR
XXXVIII -- LES DEUX SIGNAUX
XXXIX -- LA GROTTE DE CEYZERIAT
XL -- BUISSON CREUX
XLI -- L'HOTEL DE LA POSTE
XLII -- LA MALLE DE CHAMBERY
XLIII -- LA REPONSE DE LORD GRENVILLE
XLIV -- DEMENAGEMENT
XLV -- LE CHERCHEUR DE PISTE
XLVI -- UNE INSPIRATION
XLVII -- UNE RECONNAISSANCE
XLVIII -- OU LES PRESSENTIMENTS DE MORGAN SE REALISENT
XLIX -- LA REVANCHE DE ROLAND
L -- CADOUDAL AUX TUILERIES
LI -- L'ARMEE DE RESERVE
LII -- LE JUGEMENT
LIII -- OU AMELIE TIENT SA PAROLE
LIV -- LA CONFESSION
LV -- L'INVULNERABLE
CONCLUSION
UN MOT AU LECTEUR


PROLOGUE
LA VILLE D'AVIGNON

Nous ne savons si le prologue que nous allons mettre sous les yeux
du lecteur est bien utile, et cependant nous ne pouvons resister
au desir d'en faire, non pas le premier chapitre, mais la preface
de ce livre.

Plus nous avancons dans la vie, plus nous avancons dans l'art,
plus nous demeurons convaincu que rien n'est abrupt et isole, que
la nature et la societe marchent par deductions et non par
accidents, et que l'evenement, fleur joyeuse ou triste, parfumee
ou fetide, souriante ou fatale, qui s'ouvre aujourd'hui sous nos
yeux, avait son bouton dans le passe et ses racines parfois dans
les jours anterieurs a nos jours comme elle aura son fruit dans
l'avenir.

Jeune, l'homme prend le temps comme il vient, amoureux de la
veille, insoucieux du jour, s'inquietant peu du lendemain. La
jeunesse, c'est le printemps avec ses fraiches aurores et ses
beaux soirs; si parfois un orage passe au ciel, il eclate, gronde
et s'evanouit, laissant le ciel plus azure, l'atmosphere plus
pure, la nature plus souriante qu'auparavant.

A quoi bon reflechir aux causes de cet orage qui passe, rapide
comme un caprice, ephemere comme une fantaisie? Avant que nous
ayons le mot de l'enigme meteorologique, l'orage aura disparu.

Mais il n'en est point ainsi de ces phenomenes terribles qui, vers
la fin de l'ete, menacent nos moissons; qui, au milieu de
l'automne, assiegent nos vendanges: on se demande ou ils vont, on
s'inquiete d'ou ils viennent, on cherche le moyen de les prevenir.

Or, pour le penseur, pour l'historien, pour le poete, il y a un
bien autre sujet de reverie dans les revolutions, ces tempetes de
l'atmosphere sociale qui couvrent la terre de sang et brisent
toute une generation d'hommes, que dans les orages du ciel qui
noient une moisson ou grelent une vendange, c'est-a-dire l'espoir
d'une annee seulement, et qui font un tort que peut, a tout
prendre, largement reparer l'annee suivante, a moins que le
Seigneur ne soit dans ses jours de colere.

Ainsi, autrefois, soit oubli, soit insouciance, ignorance peut-
etre -- heureux qui ignore! malheureux qui sait! -- autrefois,
j'eusse eu a raconter l'histoire que je vais vous dire
aujourd'hui, que, sans m'arreter au lieu ou se passe la premiere
scene de mon livre, j'eusse insoucieusement ecrit cette scene,
j'eusse traverse le Midi comme une autre province, j'eusse nomme
Avignon comme une autre ville.

Mais aujourd'hui, il n'en est pas de meme; j'en suis non plus aux
bourrasques du printemps, mais aux orages de l'ete, mais aux
tempetes de l'automne. Aujourd'hui, quand je nomme Avignon,
j'evoque un spectre, et, de meme qu'Antoine, deployant le linceul
de Cesar, disait: "Voici le trou qu'a fait le poignard de Casca,
voici celui qu'a fait le glaive de Cassius, voici celui qu'a fait
l'epee de Brutus", je dis, moi, en voyant le suaire sanglant de la
ville papale: "Voila le sang des Albigeois; voila le sang des
Cevennois; voila le sang des republicains; voila le sang des
royalistes; voila le sang de Lescuyer; voila le sang du marechal
Brune."

Et je me sens alors pris d'une profonde tristesse, et je me mets a
ecrire; mais, des les premieres lignes, je m'apercois que, sans
que je m'en doutasse, le bureau de l'historien a pris, entre mes
doigts, la place de la plume du romancier.

Eh bien, soyons l'un et l'autre: lecteur, accordez les dix, les
quinze, les vingt premieres pages a l'historien; le romancier aura
le reste.
Disons donc quelques mots d'Avignon, lieu ou va s'ouvrir la
premiere scene du nouveau livre que nous offrons au public.

Peut-etre avant de lire ce que nous en dirons, est-il bon de jeter
les yeux sur ce qu'en dit son historien national, Francois
Nouguier.

"Avignon, dit-il, ville noble pour son antiquite, agreable pour
son assiette, superbe pour ses murailles, riante pour la fertilite
du sol, charmante pour la douceur de ses habitants, magnifique
pour son palais, belle pour ses grandes rues, merveilleuse pour la
structure de son pont, riche par son commerce, et connue par toute
la terre."

Que l'ombre de Francois Nouguier nous pardonne si nous ne voyons
pas tout a fait sa ville avec les memes yeux que lui.

Ceux qui connaissent Avignon diront qui l'a mieux vue de
l'historien ou du romancier.

Il est juste d'etablir avant tout qu'Avignon est une ville a part,
c'est-a-dire la ville des passions extremes; l'epoque des
dissensions religieuses qui ont amene pour elle les haines
politiques, remonte au douzieme siecle; les vallees du mont
Ventoux abriterent, apres sa fuite de Lyon, Pierre de Valdo et ses
Vaudois, les ancetres de ces protestants qui, sous le nom
d'Albigeois, couterent aux comtes de Toulouse et valurent a la
papaute les sept chateaux que Raymond VI possedait dans le
Languedoc.

Puissante republique gouvernee par des podestats, Avignon refusa
de se soumettre au roi de France. Un matin, Louis VIII -- qui
trouvait plus simple de se croiser contre Avignon, comme avait
fait Simon de Montfort, que pour Jerusalem, comme avait fait
Philippe-Auguste -- un matin, disons-nous, Louis VIII se presenta
aux portes d'Avignon, demandant a y entrer, la lance en arret, le
casque en tete, les bannieres deployees et les trompettes de
guerre sonnant.

Les bourgeois refuserent; ils offrirent au roi de France, comme
derniere concession, l'entree pacifique, tete nue, lance haute, et
banniere royale seule deployee. Le roi commenca le blocus; ce
blocus dura trois mois, pendant lesquels, dit le chroniqueur, les
bourgeois d'Avignon rendirent aux soldats francais fleches pour
fleches, blessures pour blessures, mort pour mort.

La ville capitula enfin. Louis VIII conduisait dans son armee le
cardinal-legat romain de Saint-Ange; ce fut lui qui dicta les
conditions, veritables conditions de pretre, dures et absolues.

Les Avignonnais furent condamnes a demolir leurs remparts, a
combler leurs fosses, a abattre trois cents tours, a livrer leurs
navires, a bruler leurs engins et leurs machines de guerre. Ils
durent, en outre, payer une contribution enorme, abjurer l'heresie
vaudoise, entretenir en Palestine trente hommes d'armes
parfaitement armes et equipes pour y concourir a la delivrance du
tombeau du Christ. Enfin, pour veiller a l'accomplissement de ces
conditions, dont la bulle existe encore dans les archives de la
ville, il fut fonde une confrerie de penitents qui, traversant
plus des six siecles, s'est perpetuee jusqu'a nos jours.

En opposition avec ces penitents, qu'on appelait les penitents
blancs, se fonda l'ordre des penitents noirs, tout impregnes de
l'esprit d'opposition de Raymond de Toulouse.

A partir de ce jour, les haines religieuses devinrent des haines
politiques.

Ce n'etait point assez pour Avignon d'etre la terre de l'heresie,
il fallait qu'elle devint le theatre du schisme.
Qu'on nous permette, a propos de la Rome francaise, une courte
digression historique; a la rigueur, elle ne serait point
necessaire au sujet que nous traitons, et peut-etre ferions-nous
mieux d'entrer de plein bond dans le drame; mais nous esperons
qu'on nous la pardonnera. Nous ecrivons surtout pour ceux qui,
dans un roman, aiment a rencontrer parfois autre chose que du
roman.

En 1285, Philippe le Bel monta sur le trone.

C'est une grande date historique que cette date de 1285. La
papaute, qui, dans la personne de Gregoire VII, a tenu tete a
l'empereur d'Allemagne; la papaute, qui, vaincue materiellement
par Henri IV, l'a vaincu moralement; la papaute est souffletee par
un simple gentilhomme sabin, et le gantelet de fer de Colonna
rougit la face de Boniface VIII.

Mais le roi de France, par la main duquel le soufflet avait ete
reellement donne, qu'allait-il advenir de lui sous le successeur
de Boniface VIII?

Ce successeur, c'etait Benoit XI, homme de bas lieu, mais qui eut
ete un homme de genie peut-etre, si on lui en eut donne le temps.

Trop faible pour heurter en face Philippe le Bel, il trouva un
moyen que lui eut envie, deux cents ans plus tard, le fondateur
d'un ordre celebre: il pardonna hautement, publiquement a Colonna.

Pardonner a Colonna, c'etait declarer Colonna coupable; les
coupables seuls ont besoin de pardon.

Si Colonna etait coupable, le roi de France etait au moins son
complice.
Il y avait quelque danger a soutenir un pareil argument; aussi
Benoit XI ne fut-il pape que huit mois.

Un jour, une femme voilee, qui se donnait pour converse de Sainte-
Petronille a Perouse, vint, comme il etait, a table, lui presenter
une corbeille de figues.

Un aspic y etait-il cache, comme dans celle de Cleopatre? Le fait
est que, le lendemain, le saint-siege etait vacant.

Alors Philippe le Bel eut une idee etrange, si etrange, qu'elle
dut lui paraitre d'abord une hallucination.

C'etait de tirer la papaute de Rome, de l'amener en France, de la
mettre en geole et de lui faire battre monnaie a son profit.

Le regne de Philippe le Bel est l'avenement de l'or.

L'or, c'etait le seul et unique dieu de ce roi qui avait soufflete
un pape. Saint Louis avait eu pour ministre un pretre, le digne
abbe Suger; Philippe le Bel eut pour ministres deux banquiers, les
deux Florentins Biscio et Musiato.

Vous attendez-vous, cher lecteur, a ce que nous allons tomber dans
ce lieu commun philosophique qui consiste a anathematiser l'or?
Vous vous tromperiez.

Au treizieme siecle, l'or est un progres.

Jusque-la on ne connaissait que la terre.

L'or, c'etait la terre monnayee, la terre mobile, echangeable,
transportable, divisible, subtilisee, spiritualisee, pour ainsi
dire.

Tant que la terre n'avait pas eu sa representation dans l'or,
l'homme, comme le dieu Terme, cette borne des champs, avait eu les
pieds pris dans la terre. Autrefois, la terre emportait l'homme;
aujourd'hui, c'est l'homme qui emporte la terre.

Mais l'or, il fallait le tirer d'ou il etait; et ou il etait, il
etait bien autrement enfoui que dans les mines du Chili ou de
Mexico.

L'or etait chez les juifs et dans les eglises.

Pour le tirer de cette double mine, il fallait plus qu'un roi, il
fallait un pape.

C'est pourquoi Philippe le Bel, le grand tireur d'or, resolut
d'avoir un pape a lui.

Benoit XI mort, il y avait conclave a Perouse; les cardinaux
francais etaient en majorite au conclave.

Philippe le Bel jeta les yeux sur l'archeveque de Bordeaux,
Bertrand de Got. Il lui donna rendez-vous dans une foret, pres de
Saint-Jean d'Angely.

Bertrand de Got n'avait garde de manquer au rendez-vous.

Le roi et l'archeveque y entendirent la messe, et, au moment de
l'elevation, sur ce Dieu que l'on glorifiait, ils se jurerent un
secret absolu.

Bertrand de Got ignorait encore ce dont il etait question.

La messe entendue:

-- Archeveque, lui dit Philippe le Bel, il est en mon pouvoir de
te faire pape.

Bertrand de Got n'en ecouta pas davantage et se jeta aux pieds du
roi.

-- Que faut-il faire pour cela? demanda-t-il.

-- Me faire six graces que je te demanderai, repondit Philippe le
Bel.

-- C'est a toi de commander et a moi d'obeir, dit le futur pape.

Le serment de servage etait fait.

Le roi releva Bertrand de Got, le baisa sur la bouche et lui dit:

-- Les six graces que je te demande sont les suivantes:

"La premiere, que tu me reconcilies parfaitement avec l'Eglise, et
que tu me fasses pardonner le mefait que j'ai commis a l'egard de
Boniface VIII.

"La seconde, que tu me rendes a moi et aux miens la communion que
la cour de Rome m'a enlevee.

"La troisieme, que tu m'accordes les decimes du clerge, dans mon
royaume, pour cinq ans, afin d'aider aux depenses faites en la
guerre de Flandre.

"La quatrieme, que tu detruises et annules la memoire du pape
Boniface VIII.

"La cinquieme, que tu rendes la dignite de cardinal a messires
Jacopo et Pietro de Colonna.

"Pour la sixieme grace et promesse, je me reserve de t'en parler
en temps et lieu."

Bertrand de Got jura pour les promesses et graces connues, et pour
la promesse et grace inconnue.

Cette derniere, que le roi n'avait ose dire a la suite des autres,
c'etait la destruction des Templiers.

Outre la promesse et le serment faits sur le _Corpus Dominici_,
Bertrand de Got donna pour otages son frere et deux de ses
neveux.

Le roi jura, de son cote, qu'il le ferait elire pape.

Cette scene, se passant dans le carrefour d'une foret, au milieu
des tenebres, ressemblait bien plus a une evocation entre un
magicien et un demon, qu'a un engagement pris entre un roi et un
pape.

Aussi, le couronnement du roi, qui eut lieu quelque temps apres a
Lyon, et qui commencait la captivite de l'Eglise, parut-il peu
agreable a Dieu.

Au moment ou le cortege royal passait, un mur charge de
spectateurs s'ecroula, blessa le roi et tua le duc de Bretagne.

Le pape fut renverse, la tiare roula dans la boue.

Bertrand de Got fut elu pape sous le nom de Clement V.

Clement V paya tout ce qu'avait promis Bertrand de Got.

Philippe fut innocente, la communion fut rendue a lui et aux
siens, la pourpre remonta aux epaules des Colonna, l'Eglise fut
obligee de payer les guerres de Flandre et la croisade de Philippe
de Valois contre l'empire grec. La memoire du pape Boniface VIII
fut, sinon detruite et annulee, du moins fletrie; les murailles du
Temple furent rasees et les Templiers brules sur le terre-plein du
pont Neuf.

Tous ces edits -- cela ne s'appelait plus des bulles, du moment ou
c'etait le pouvoir temporel qui dictait -- tous ces edits etaient
dates d'Avignon.

Philippe le Bel fut le plus riche des rois de la monarchie
francaise; il avait un tresor inepuisable: c'etait son pape. Il
l'avait achete, il s'en servait, il le mettait au pressoir, et,
comme d'un pressoir coulent le cidre et le vin, de ce pape ecrase,
coulait l'or.

Le pontificat, soufflete par Colonna dans la personne de Boniface
VIII, abdiquait l'empire du monde dans celle de Clement V.

Nous avons dit comment le roi du sang et le pape de l'or etaient
venus.

On sait comment ils s'en allerent.

Jacques de Molay, du haut de son bucher, les avait ajournes tous
deux a un an pour comparaitre devant Dieu. _H twn gerwn oibullia_,
dit Aristophane: _Les moribonds chenus ont l'esprit de la
sibylle_.

Clement V partit le premier; il avait vu en songe son palais
incendie.

"A partir de ce moment, dit Baluze, il devint triste et ne dura
guere."

Sept mois apres, ce fut le tour de Philippe; les uns le font
mourir a la chasse, renverse par un sanglier, Dante est du nombre
de ceux-la. "Celui, dit-il, qui a ete vu pres de la Seine
falsifiant les monnaies, mourra d'un coup de dent de sanglier."

Mais Guillaume de Nangis fait au roi faux-monnayeur une mort bien
autrement providentielle.

"Mine par une maladie inconnue aux medecins, Philippe s'eteignit,
dit-il, au grand etonnement de tout le monde, sans que son pouls
ni son urine revelassent ni la cause de la maladie ni l'imminence
du peril."

Le roi desordre, le roi vacarme, Louis X, dit _le Hutin_, succede
a son pere Philippe le Bel; Jean XXII, a Clement V.

Avignon devint alors bien veritablement une seconde Rome, Jean
XXII et Clement VI la sacrerent reine du luxe. Les moeurs du temps
en firent la reine de la debauche et de la mollesse. A la place de
ses tours, abattues par Romain de Saint-Ange, Hernandez de Heredi,
grand maitre de Saint-Jean de Jerusalem, lui noua autour de la
taille une ceinture de murailles. Elle eut des moines dissolus,
qui transformerent l'enceinte benie des couvents en lieux de
debauche et de luxure; elle eut de belles courtisanes qui
arracherent les diamants de la tiare pour s'en faire des bracelets
et des colliers; enfin, elle eut les echos de Vaucluse, qui lui
renvoyerent les molles et melodieuses chansons de Petrarque.

Cela dura jusqu'a ce que le roi Charles V, qui etait un prince
sage et religieux, ayant resolu de faire cesser ce scandale,
envoya le marechal de Boucicaut pour chasser d'Avignon l'antipape
Benoit XIII; mais, a la vue des soldats du roi de France, celui-ci
se souvint qu'avant d'etre pape sous le nom de Benoit XIII, il
avait ete capitaine sous le nom de Pierre de Luna. Pendant cinq
mois, il se defendit, pointant lui-meme, du haut des murailles du
chateau, ses machines de guerre, bien autrement meurtrieres que
ses foudres pontificales. Enfin, force de fuir, il sortit de la
ville par une poterne, apres avoir ruine cent maisons et tue
quatre mille Avignonnais, et se refugia en Espagne, ou le roi
d'Aragon lui offrit un asile. La, tous les matins, du haut d'une
tour, assiste de deux pretres, dont il avait fait son sacre
college, il benissait le monde, qui n'en allait pas mieux, et
excommuniait ses ennemis, qui ne s'en portaient pas plus mal.
Enfin, se sentant pres de mourir, et craignant que le schisme ne
mourut avec lui, il nomma ses deux vicaires cardinaux, a la
condition que, lui trepasse, l'un des deux elirait l'autre pape.
L'election se fit. Le nouveau pape poursuivit un instant le
schisme, soutenu par le cardinal qui l'avait proclame. Enfin, tous
deux entrerent en negociation avec Rome, firent amende honorable
et rentrerent dans le giron de la sainte Eglise, l'un avec le
titre d'archeveque de Seville, l'autre avec celui d'archeveque de
Tolede.

A partir de ce moment jusqu'en 1790, Avignon, veuve de ses papes,
avait ete gouvernee par des legats et des vice-legats; elle avait
eu sept souverains pontifes qui avaient reside dans ses murs
pendant sept dizaines d'annees; elle avait sept hopitaux, sept
confreries de penitents, sept couvents d'hommes, sept couvents de
femmes, sept paroisses et sept cimetieres. Pour ceux qui
connaissent Avignon, il y avait a cette epoque, il y a encore,
deux villes dans la ville: la ville des pretres, c'est-a-dire la
ville romaine; la ville des commercants, c'est-a-dire la ville
francaise.

La ville des pretres, avec son palais des papes, ses cent eglises,
ses cloches innombrables, toujours pretes a sonner le tocsin de
l'incendie, le glas du meurtre.

La ville des commercants, avec son Rhone, ses ouvriers en soierie
et son transit croise qui va du nord au sud, de l'ouest a l'est,
de Lyon a Marseille, de Nimes a Turin.

La ville francaise, la ville damnee, envieuse d'avoir un roi,
jalouse d'obtenir des libertes et qui fremissait de se sentir
terre esclave, terre des pretres, ayant le clerge pour seigneur.

Le clerge -- non pas le clerge pieux, tolerant, austere au devoir
et a la charite, vivant dans le monde pour le consoler et
l'edifier, sans se meler a ses joies ni a ses passions -- mais le
clerge tel que l'avaient fait l'intrigue, l'ambition et la
cupidite, c'est-a-dire des abbes de cour, rivaux des abbes
romains, oisifs, libertins, elegants, hardis, rois de la mode,
autocrates des salons, baisant la main des dames dont ils
s'honoraient d'etre les sigisbees, donnant leurs mains a baiser
aux femmes du peuple, a qui ils faisaient l'honneur de les prendre
pour maitresses.

Voulez-vous un type de ces abbes-la? Prenez l'abbe Maury.
Orgueilleux comme un duc, insolent comme un laquais, fils de
cordonnier, plus aristocrate qu'un fils de grand seigneur.

On comprend que ces deux categories d'habitants, representant,
l'une l'heresie, l'autre l'orthodoxie; l'une le parti francais,
l'autre le parti romain; l'une le parti monarchiste absolu,
l'autre le parti constitutionnel progressif, n'etaient pas des
elements de paix et de securite pour l'ancienne ville pontificale;
on comprend, disons-nous, qu'au moment ou eclata la revolution a
Paris et ou cette revolution se manifesta par la prise de la
Bastille, les deux partis, encore tout chauds des guerres de
religion de Louis XIV, ne resterent pas inertes en face l'un de
l'autre.

Nous avons dit: Avignon ville de pretres, ajoutons ville de
haines. Nulle part mieux que dans les couvents on n'apprend a
hair. Le coeur de l'enfant, partout ailleurs pur de mauvaises
passions, naissait la plein de haines paternelles, leguees de pere
en fils, depuis huit cents ans, et, apres une vie haineuse,
leguait a son tour l'heritage diabolique a ses enfants.

Aussi, au premier cri de liberte que poussa la France, la ville
francaise se leva-t-elle pleine de joie et d'esperance; le moment
etait enfin venu pour elle de contester tout haut la concession
faite par une jeune reine mineure, pour racheter ses peches, d'une
ville, d'une province et avec elle d'un demi-million d'ames. De
quel droit ces ames avaient-elles ete vendues _in oeternum_ au
plus dur et au plus exigeant de tous les maitres, au pontife
romain?

La France allait se reunir au Champ-de-Mars dans l'embrassement
fraternel de la Federation. N'etait-elle pas la France? On nomma
des deputes; ces deputes se rendirent chez le legat et le prierent
respectueusement de partir.

On lui donnait vingt-quatre heures pour quitter la ville.

Pendant la nuit, les papistes s'amuserent a pendre a une potence
un mannequin portant la cocarde tricolore.

On dirige le Rhone, on canalise la Durance, on met des digues aux
apres torrents qui, au moment de la fonte des neiges, se
precipitent en avalanches liquides des sommets du mont Ventoux.
Mais ce flot terrible, ce flot vivant, ce torrent humain qui
bondit sur la pente rapide des rues d'Avignon, une fois lache, une
fois bondissant, Dieu lui-meme n'a point encore essaye de
l'arreter.

A la vue du mannequin aux couleurs nationales, se balancant au
bout d'une corde, la ville francaise se souleva de ses fondements
en poussant des cris de rage. Quatre papistes soupconnes de ce
sacrilege, deux marquis, un bourgeois, un ouvrier, furent arraches
de leur maison et pendus a la place du mannequin.

C'etait le 11 juin 1790.

La ville francaise tout entiere ecrivit a l'Assemblee nationale
qu'elle se donnait a la France, et avec elle son Rhone, son
commerce, le Midi, la moitie de la Provence.

L'Assemblee nationale etait dans un de ses jours de reaction, elle
ne voulait pas se brouiller avec le pape, elle menageait le roi:
elle ajourna l'affaire.

Des lors, le mouvement d'Avignon etait une revolte, et le pape
pouvait faire d'Avignon ce que la cour eut fait de Paris, apres la
prise de la Bastille, si l'Assemblee eut ajourne la proclamation
des droits de l'homme.

Le pape ordonna d'annuler tout ce qui s'etait fait dans le Comtat
Venaissin, de retablir les privileges des nobles et du clerge, et
de relever l'inquisition dans toute sa rigueur.

Les decrets pontificaux furent affiches.

Un homme, seul, en plein jour, a la face de tous, osa aller droit
a la muraille ou etait affiche le decret et l'en arracher.

Il se nommait Lescuyer.

Ce n'etait point un jeune homme; il n'etait donc point emporte par
la fougue de l'age. Non, c'etait presque un vieillard qui n'etait
meme pas du pays; il etait Francais, Picard, ardent et reflechi a
la fois; ancien notaire, etabli depuis longtemps a Avignon.

Ce fut un crime dont Avignon romaine se souvint; un crime si
grand, que la Vierge en pleura!

Vous le voyez, Avignon, c'est deja l'Italie. Il lui faut a tout
prix des miracles; et, si Dieu n'en fait pas, il se trouve a coup
sur quelqu'un pour en inventer. Encore faut-il que le miracle soit
un miracle de la Vierge. La Vierge est tout pour l'Italie, cette
terre poetique. La _Madonna_, tout l'esprit, tout le coeur, toute
la langue des Italiens est pleine de ces deux mots.

Ce fut dans l'eglise des Cordeliers que ce miracle se fit.

La foule y accourut.

C'etait beaucoup que la Vierge pleurat; mais un bruit se repandit
en meme temps qui mit le comble a l'emotion. Un grand coffre bien
ferme avait ete transporte par la ville: ce coffre avait excite la
curiosite des Avignonnais. Que pouvait-il contenir?

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