Le vicomte de Bragelonne, Tome III. written by Alexandre Dumas
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Le premier garcon s'apercut de ce qui se passait dans l'esprit de
son maitre.
-- Gare au retour! lui dit-il.
-- Vous avez des fruits chez vous? dit Porthos en montant
l'entresol, ou l'on venait d'annoncer que la collation etait
servie.
"Helas!" pensa l'epicier en adressant a d'Artagnan un regard plein
de prieres, que celui-ci comprit a moitie.
Apres la collation, on se mit en route.
Il etait tard lorsque les trois cavaliers, partis de Paris vers
six heures, arriverent sur le pave de Fontainebleau.
La route s'etait faite gaiement. Porthos prenait gout a la societe
de Planchet, parce que celui-ci lui temoignait beaucoup de respect
et l'entretenait avec amour de ses pres, de ses bois et de ses
garennes.
Porthos avait les gouts et l'orgueil du proprietaire.
D'Artagnan, lorsqu'il eut vu aux prises les deux compagnons, prit
les bas-cotes de la route, et, laissant la bride flotter sur le
cou de sa monture, il s'isola du monde entier comme de Porthos et
de Planchet.
La lune glissait doucement a travers le feuillage bleuatre de la
foret. Les senteurs de la plaine montaient, embaumees, aux narines
des chevaux, qui soufflaient avec de grands bonds de joie.
Porthos et Planchet se mirent a parler foins.
Planchet avoua a Porthos que, dans l'age mur de sa vie, il avait,
en effet, neglige l'agriculture pour le commerce, mais que son
enfance s'etait ecoulee en Picardie, dans les belles luzernes qui
lui montaient jusqu'aux genoux et sous les pommiers verts aux
pommes rouges; aussi s'etait-il jure, aussitot sa fortune faite,
de retourner a la nature, et de finir ses jours comme il les avait
commences, le plus pres possible de la terre, ou tous les hommes
s'en vont.
-- Eh! eh! dit Porthos, alors, mon cher monsieur Planchet, votre
retraite est proche?
-- Comment cela?
-- Oui, vous me paraissez en train de faire une petite fortune.
-- Mais oui, repondit Planchet, on boulotte.
-- Voyons, combien ambitionnez-vous et a quel chiffre comptez-vous
vous retirer?
-- Monsieur, dit Planchet sans repondre a la question, si
interessante qu'elle fut, monsieur, une chose me fait beaucoup de
peine.
-- Quelle chose? demanda Porthos en regardant derriere lui comme
pour chercher cette chose qui inquietait Planchet et l'en
delivrer.
-- Autrefois, dit l'epicier, vous m'appeliez Planchet tout court
et vous m'eussiez dit: "Combien ambitionnes-tu, Planchet, et a
quel chiffre comptes-tu te retirer?"
-- Certainement, certainement, autrefois j'eusse dit cela,
repliqua l'honnete Porthos avec un embarras plein de delicatesse;
mais autrefois...
-- Autrefois, j'etais le laquais de M. d'Artagnan, n'est-ce pas
cela que vous voulez dire?
-- Oui.
-- Eh bien! si je ne suis plus tout a fait son laquais, je suis
encore son serviteur; et, de plus, depuis ce temps-la...
-- Eh bien! Planchet?
-- Depuis ce temps-la, j'ai eu l'honneur d'etre son associe.
-- Oh! oh! fit Porthos. Quoi! d'Artagnan s'est mis dans
l'epicerie?
-- Non, non, dit d'Artagnan, que ces paroles tirerent de sa
reverie et qui mit son esprit a la conversation avec l'habilete et
la rapidite qui distinguaient chaque operation de son esprit et de
son corps. Ce n'est pas d'Artagnan qui s'est mis dans l'epicerie,
c'est Planchet qui s'est mis dans la politique. Voila!
-- Oui, dit Planchet avec orgueil et satisfaction a la fois, nous
avons fait ensemble une petite operation qui m'a rapporte, a moi,
cent mille livres, a M. d'Artagnan deux cent mille.
-- Oh! oh! fit Porthos avec admiration.
-- En sorte, monsieur le baron, continua l'epicier, que je vous
prie de nouveau de m'appeler Planchet comme par le passe et de me
tutoyer toujours. Vous ne sauriez croire le plaisir que cela me
procurera.
-- Je le veux, s'il en est ainsi, mon cher Planchet, repliqua
Porthos.
Et, comme il se trouvait pres de Planchet, il leva la main pour
lui frapper sur l'epaule en signe de cordiale amitie.
Mais un mouvement providentiel du cheval derangea le geste du
cavalier, de sorte que sa main tomba sur la croupe du cheval de
Planchet.
L'animal plia les reins.
D'Artagnan se mit a rire et a penser tout haut.
-- Prends garde, Planchet; car, si Porthos t'aime trop, il te
caressera, et, s'il te caresse, il t'aplatira: Porthos est
toujours tres fort, vois-tu.
-- Oh! dit Planchet, Mousqueton n'en est pas mort, et cependant
M. le baron l'aime bien.
-- Certainement, dit Porthos avec un soupir qui fit simultanement
cabrer les trois chevaux, et je disais encore ce matin a
d'Artagnan combien je le regrettais: mais, dis-moi, Planchet?
-- Merci, monsieur le baron, merci.
-- Brave garcon, va! Combien as-tu d'arpents de parc, toi?
-- De parc?
-- Oui. Nous compterons les pres ensuite, puis les bois apres.
-- Ou cela, monsieur.
-- A ton chateau.
-- Mais, monsieur le baron, je n'ai ni chateau, ni parc, ni pres,
ni bois.
-- Qu'as-tu donc, demanda Porthos, et pourquoi nommes-tu cela une
campagne, alors?
-- Je n'ai point dit une campagne, monsieur le baron, repliqua
Planchet un peu humilie, mais un simple pied-a-terre.
-- Ah! ah! fit Porthos, je comprends; tu te reserves.
-- Non, monsieur le baron, je dis la bonne verite: j'ai deux
chambres d'amis, voila tout.
-- Mais alors, dans quoi se promenent-ils, tes amis?
-- D'abord, dans la foret du roi, qui est fort belle.
-- Le fait est que la foret est belle, dit Porthos, presque aussi
belle que ma foret du Berri.
Planchet ouvrit de grands yeux.
-- Vous avez une foret dans le genre de la foret de Fontainebleau,
monsieur le baron? balbutia-t-il.
-- Oui, j'en ai meme deux; mais celle du Berri est ma favorite.
-- Pourquoi cela? demanda gracieusement Planchet.
-- Mais, d'abord, parce que je n'en connais pas la fin; et,
ensuite, parce qu'elle est pleine de braconniers.
-- Et comment cette profusion de braconniers peut-elle vous rendre
cette foret si agreable?
-- En ce qu'ils chassent mon gibier et que, moi, je les chasse, ce
qui, en temps de paix, est en petit, pour moi, une image de la
guerre.
On en etait a ce moment de la conversation, lorsque Planchet,
levant le nez, apercut les premieres maisons de Fontainebleau qui
se dessinaient en vigueur sur le ciel, tandis qu'au-dessus de la
masse compacte et informe s'elancaient les toits aigus du chateau,
dont les ardoises reluisaient a la lune comme les ecailles d'un
immense poisson.
-- Messieurs, dit Planchet, j'ai l'honneur de vous annoncer que
nous sommes arrives a Fontainebleau.
Chapitre CXLIV -- La campagne de Planchet
Les cavaliers leverent la tete et virent que l'honnete Planchet
disait l'exacte verite.
Dix minutes apres, ils etaient dans la rue de Lyon, de l'autre
cote de l'Auberge du _Beau-Paon_.
Une grande haie de sureaux touffus, d'aubepines et de houblons
formait une cloture impenetrable et noire, derriere laquelle
s'elevait une maison blanche a large toit de tuiles.
Deux fenetres de cette maison donnaient sur la rue.
Toutes deux etaient sombres.
Entre les deux, une petite porte surmontee d'un auvent soutenu par
des pilastres y donnait entree.
On arrivait a cette porte par un seuil eleve.
Planchet mit pied a terre comme s'il allait frapper a cette porte;
puis, se ravisant, il prit son cheval par la bride et marcha
environ trente pas encore.
Ses deux compagnons le suivirent.
Alors il arriva devant une porte charretiere a claire-voie situee
trente pas plus loin, et, levant un loquet de bois, seule cloture
de cette porte, il poussa l'un des battants.
Alors il entra le premier, tira son cheval par la bride, dans une
petite cour entouree de fumier, dont la bonne odeur decelait une
etable toute voisine.
-- Il sent bon, dit bruyamment Porthos en mettant a son tour pied
a terre, et je me croirais, en verite dans mes vacheries de
Pierrefonds.
-- Je n'ai qu'une vache, se hata de dire modestement Planchet.
-- Et moi, j'en ai trente, dit Porthos, ou plutot je ne sais pas
le nombre de mes vaches.
Les deux cavaliers etaient entres, Planchet referma la porte
derriere eux.
Pendant ce temps, d'Artagnan, qui avait mis pied a terre avec sa
legerete habituelle, humait le bon air, et, joyeux comme un
Parisien qui voit de la verdure, il arrachait un brin de
chevrefeuille d'une main, une eglantine de l'autre.
Porthos avait mis ses mains sur des pois qui montaient le long des
perches et mangeait ou plutot broutait cosses et fruits.
Planchet s'occupa aussitot de reveiller, dans ses appentis, une
maniere de paysan, vieux et casse, qui couchait sur des mousses
couvertes d'une souquenille.
Ce paysan, reconnaissant Planchet, l'appela _notre maitre_, a la
grande satisfaction de l'epicier.
-- Mettez les chevaux au ratelier, mon vieux, et bonne pitance,
dit Planchet.
-- Oh! oui-da! les belles betes, dit le paysan; oh! il faut
qu'elles en crevent!
-- Doucement, doucement, l'ami, dit d'Artagnan; peste! comme nous
y allons: l'avoine et la botte de paille, rien de plus.
-- Et de l'eau blanche pour ma monture a moi, dit Porthos, car
elle a bien chaud, ce me semble.
-- Oh! ne craignez rien, messieurs, repondit Planchet, le pere
Celestin est un vieux gendarme d'Ivry. Il connait l'ecurie; venez
a la maison, venez.
Il attira les deux amis par une allee fort couverte qui traversait
un potager, puis une petite luzerne, et qui, enfin, aboutissait a
un petit jardin derriere lequel s'elevait la maison, dont on avait
deja vu la principale facade du cote de la rue.
A mesure que l'on approchait, on pouvait distinguer, par deux
fenetres ouvertes au rez-de-chaussee et qui donnaient acces a la
chambre, l'interieur, le _penetral_ de Planchet.
Cette chambre, doucement eclairee par une lampe placee sur la
table, apparaissait au fond du jardin comme une riante image de la
tranquillite, de l'aisance et du bonheur.
Partout ou tombait la paillette de lumiere detachee du centre
lumineux sur une faience ancienne, sur un meuble luisant de
proprete, sur une arme pendue a la tapisserie, la pure clarte
trouvait un pur reflet, et la goutte de feu venait dormir sur la
chose agreable a l'oeil.
Cette lampe, qui eclairait la chambre, tandis que le feuillage des
jasmins et des aristoloches tombait de l'encadrement des fenetres,
illuminait splendidement une nappe damassee blanche comme un
quartier de neige.
Deux couverts etaient mis sur cette nappe. Un vin jauni roulait
ses rubis dans le cristal a facettes de la longue bouteille, et un
grand pot de faience bleue, a couvercle d'argent, contenait un
cidre ecumeux.
Pres de la table, dans un fauteuil a large dossier, dormait une
femme de trente ans, au visage epanoui par la sante et la
fraicheur.
Et, sur les genoux de cette fraiche creature, un gros chat doux,
pelotonnant son corps sur ses pattes pliees, faisait entendre le
ronflement caracteristique qui, avec les yeux demi-clos, signifie,
dans les moeurs felines: "Je suis parfaitement heureux."
Les deux amis s'arreterent devant cette fenetre, tout ebahis de
surprise.
Planchet, en voyant leur etonnement, fut emu d'une douce joie.
-- Ah! coquin de Planchet! dit d'Artagnan, je comprends tes
absences.
-- Oh! oh! voila du linge bien blanc, dit a son tour Porthos d'une
voix de tonnerre.
Au bruit de cette voix, le chat s'enfuit, la menagere se reveilla
en sursaut, et Planchet, prenant un air gracieux, introduisit les
deux compagnons dans la chambre ou etait dresse le couvert.
-- Permettez-moi, dit-il, ma chere, de vous presenter M. le
chevalier d'Artagnan, mon protecteur.
D'Artagnan prit la main de la dame en homme de Cour et avec les
memes manieres chevaleresques qu'il eut pris celle de Madame.
-- M. le baron du Vallon de Bracieux de Pierrefonds, ajouta
Planchet.
Porthos fit un salut dont Anne d'Autriche se fut declaree
satisfaite, sous peine d'etre bien exigeante.
Alors, ce fut au tour de Planchet.
Il embrassa bien franchement la dame, apres toutefois avoir fait
un signe qui semblait demander la permission a d'Artagnan et a
Porthos.
Permission qui lui fut accordee, bien entendu.
D'Artagnan fit un compliment a Planchet.
-- Voila, dit-il, un homme qui sait arranger sa vie.
-- Monsieur, repondit Planchet en riant, la vie est un capital que
l'homme doit placer le plus ingenieusement qu'il lui est
possible...
-- Et tu en retires de gros interets, dit Porthos en riant comme
un tonnerre.
Planchet revint a sa menagere.
-- Ma chere amie, dit-il, vous voyez la les deux hommes qui ont
conduit une partie de mon existence. Je vous les ai nommes bien
des fois tous les deux.
-- Et deux autres encore, dit la dame avec un accent flamand des
plus prononces.
-- Madame est Hollandaise? demanda d'Artagnan.
Porthos frisa sa moustache, ce que remarqua d'Artagnan, qui
remarquait tout.
-- Je suis Anversoise, repondit la dame.
-- Et elle s'appelle dame Gechter, dit Planchet.
-- Vous n'appelez point ainsi madame, dit d'Artagnan.
-- Pourquoi cela? demanda Planchet.
-- Parce que ce serait la vieillir chaque fois que vous
l'appelleriez.
-- Non, je l'appelle Truechen.
-- Charmant nom, dit Porthos.
-- Truechen, dit Planchet, m'est arrivee de Flandre avec sa vertu
et deux mille florins. Elle fuyait un mari facheux qui la battait.
En ma qualite de Picard, j'ai toujours aime les Artesiennes. De
l'Artois a la Flandre, il n'y a qu'un pas. Elle vint pleurer chez
son parrain, mon predecesseur de la rue des Lombards; elle placa
chez moi ses deux milles florins que j'ai fait fructifier, et qui
lui en rapportent dix mille.
-- Bravo, Planchet!
-- Elle est libre, elle est riche; elle a une vache, elle commande
a une servante et au pere Celestin; elle me file toutes mes
chemises, elle me tricote tous mes bas d'hiver elle ne me voit que
tous les quinze jours, et elle veut bien se trouver heureuse.
-- Heureuse che suis effectivement... dit Truechen avec abandon.
Porthos frisa l'autre hemisphere de sa moustache.
"Diable! diable! pensa d'Artagnan, est-ce que Porthos aurait des
intentions?..."
En attendant, Truechen, comprenant de quoi il etait question, avait
excite sa cuisiniere, ajoute deux couverts, et charge la table de
mets exquis, qui font d'un souper un repas, et d'un repas un
festin.
Beurre frais, boeuf sale, anchois et thon, toute l'epicerie de
Planchet.
Poulets, legumes, salade, poisson d'etang, poisson de riviere,
gibier de foret, toutes les ressources de la province.
De plus, Planchet revenait du cellier, charge de dix bouteilles
dont le verre disparaissait sous une epaisse couche de poudre
grise.
Cet aspect rejouit le coeur de Porthos.
-- J'ai faim, dit-il.
Et il s'assit pres de dame Truechen avec un regard assassin.
D'Artagnan s'assit de l'autre cote.
Planchet, discretement et joyeusement, se placa en face.
-- Ne vous ennuyez pas, dit-il, si, pendant le souper, Truechen
quitte souvent la table; elle surveille vos chambres a coucher.
En effet, la menagere faisait de nombreux voyages, et l'on
entendait au premier etage gemir les bois de lit et crier des
roulettes sur le carreau.
Pendant ce temps, les trois hommes mangeaient et buvaient, Porthos
surtout.
C'etait merveille que de les voir.
Les dix bouteilles etaient dix ombres lorsque Truechen redescendit
avec du fromage.
D'Artagnan avait conserve toute sa dignite.
Porthos, au contraire, avait perdu une partie de la sienne.
On chantait bataille, on parla chansons.
D'Artagnan conseilla un nouveau voyage a la cave, et, comme
Planchet ne marchait pas avec toute la regularite du _scavant
fantassin_, le capitaine des mousquetaires proposa de
l'accompagner.
Ils partirent donc en fredonnant des chansons a faire peur aux
diables les plus flamands.
Truechen demeura a table pres de Porthos.
Tandis que les deux gourmets choisissaient derriere les falourdes,
on entendit ce bruit sec et sonore que produisent, en faisant le
vide, deux levres sur une joue.
"Porthos se sera cru a La Rochelle", pensa d'Artagnan.
Ils remonterent charges de bouteilles.
Planchet n'y voyait plus, tant il chantait.
D'Artagnan, qui y voyait toujours, remarqua combien la joue gauche
de Truechen etait plus rouge que la droite.
Or, Porthos souriait a la gauche de Truechen, et frisait, de ses
deux mains, les deux cotes de ses moustaches a la fois.
Truechen souriait aussi au magnifique seigneur.
Le vin petillant d'Anjou fit des trois hommes trois diables
d'abord, trois soliveaux ensuite.
D'Artagnan n'eut que la force de prendre un bougeoir pour eclairer
a Planchet son propre escalier.
Planchet traina Porthos, que poussait Truechen, fort joviale aussi
de son cote.
Ce fut d'Artagnan qui trouva les chambres et decouvrit les lits.
Porthos se plongea dans le sien, deshabille par son ami le
mousquetaire.
D'Artagnan se jeta sur le sien en disant:
-- Mordioux! j'avais cependant jure de ne plus toucher a ce vin
jaune qui sent la pierre a fusil. Fi! si les mousquetaires
voyaient leur capitaine dans un pareil etat!
Et, tirant les rideaux du lit:
-- Heureusement qu'ils ne me verront pas, ajouta-t-il.
Planchet fut enleve dans les bras de Truechen, qui le deshabilla et
ferma rideaux et portes.
-- C'est divertissant, la campagne, dit Porthos en allongeant ses
jambes qui passerent a travers le bois du lit, ce qui produisit un
ecroulement enorme auquel nul ne prit garde, tant on s'etait
diverti a la campagne de Planchet.
Tout le monde ronflait a deux heures de l'apres minuit.
Chapitre CXLV -- Ce que l'on voit de la maison de Planchet
Le lendemain trouva les trois heros dormant du meilleur coeur.
Truechen avait ferme les volets en femme qui craint, pour des yeux
alourdis, la premiere visite du soleil levant.
Aussi faisait-il nuit noire sous les rideaux de Porthos et sous le
baldaquin de Planchet, quand d'Artagnan, reveille le premier, par
un rayon indiscret qui percait les fenetres, sauta a bas du lit,
comme pour arriver le premier a l'assaut.
Il prit d'assaut la chambre de Porthos, voisine de la sienne.
Ce digne Porthos dormait comme un tonnerre gronde; il etalait
fierement dans l'obscurite son torse gigantesque, et son poing
gonfle pendait hors du lit sur le tapis de pieds.
D'Artagnan reveilla Porthos, qui frotta ses yeux d'assez bonne
grace.
Pendant ce temps, Planchet s'habillait et venait recevoir, aux
portes de leurs chambres, ses deux hotes vacillants encore de la
veille.
Bien qu'il fut encore matin, toute la maison etait deja sur pied.
La cuisiniere massacrait sans pitie dans la basse-cour, et le pere
Celestin cueillait des cerises dans le jardin.
Porthos, tout guilleret, tendit une main a Planchet, et d'Artagnan
demanda la permission d'embrasser Mme Truechen.
Celle-ci, qui ne gardait pas rancune aux vaincus, s'approcha de
Porthos, auquel la meme faveur fut accordee.
Porthos embrassa Mme Truechen avec un gros soupir.
Alors Planchet prit les deux amis par la main.
-- Je vais vous montrer la maison, dit-il; hier au soir, nous
sommes entres ici comme dans un four, et nous n'avons rien pu
voir; mais au jour, tout change d'aspect et vous serez contents.
-- Commencons par la vue, dit d'Artagnan, la vue me charme avant
toutes choses; j'ai toujours habite des maisons royales, et les
princes ne savent pas trop mal choisir leurs points de vue.
-- Moi, dit Porthos, j'ai toujours tenu a la vue. Dans mon chateau
de Pierrefonds, j'ai fait percer quatre allees qui aboutissent a
une perspective variee.
-- Vous allez voir ma perspective, dit Planchet.
Et il conduisit les deux hotes a une fenetre.
-- Ah! oui, c'est la rue de Lyon, dit d'Artagnan.
-- Oui. J'ai deux fenetres par ici, vue insignifiante; on apercoit
cette auberge, toujours remuante et bruyante; c'est un voisinage
desagreable. J'avais quatre fenetres par ici, je n'en ai conserve
que deux.
-- Passons, dit d'Artagnan.
Ils rentrerent dans un corridor conduisant aux chambres, et
Planchet poussa les volets.
-- Tiens, tiens! dit Porthos, qu'est-ce que cela, la-bas?
-- La foret, dit Planchet. C'est l'horizon, toujours une ligne
epaisse, qui est jaunatre au printemps, verte l'ete, rouge
l'automne et blanche l'hiver.
-- Tres bien; mais c'est un rideau qui empeche de voir plus loin.
-- Oui, dit Planchet; mais, d'ici la, on voit...
-- Ah! ce grand champ!... dit Porthos. Tiens!... qu'est-ce que j'y
remarque?... Des croix, des pierres.
-- Ah ca! mais c'est le cimetiere! s'ecria d'Artagnan.
-- Justement, dit Planchet; je vous assure que c'est tres curieux.
Il ne se passe pas de jour qu'on n'enterre ici quelqu'un.
Fontainebleau est assez fort. Tantot ce sont des jeunes filles
vetues de blanc avec des bannieres, tantot des echevins ou des
bourgeois riches avec les chantres et la fabrique de la paroisse,
quelquefois des officiers de la maison du roi.
-- Moi, je n'aime pas cela, dit Porthos.
-- C'est peu divertissant, dit d'Artagnan.
-- Je vous assure que cela donne des pensees saintes, repliqua
Planchet.
-- Ah! je ne dis pas.
-- Mais, continua Planchet, nous devons mourir un jour, et il y a
quelque part une maxime que j'ai retenue, celle-ci: "C'est une
salutaire pensee que la pensee de la mort."
-- Je ne vous dis pas le contraire, fit Porthos.
-- Mais, objecta d'Artagnan, c'est aussi une pensee salutaire que
celle de la verdure, des fleurs, des rivieres, des horizons bleus,
des larges plaines sans fin...
-- Si je les avais, je ne les repousserais pas, dit Planchet,
mais, n'ayant que ce petit cimetiere, fleuri aussi, moussu,
ombreux et calme, je m'en contente, et je pense aux gens de la
ville qui demeurent rue des Lombards, par exemple, et qui
entendent rouler deux mille chariots par jour, et pietiner dans la
boue cent cinquante mille personnes.
-- Mais vivantes, dit Porthos, vivantes!
-- Voila justement pourquoi, dit Planchet timidement, cela me
repose, de voir un peu des morts.
-- Ce diable de Planchet, fit d'Artagnan, il etait ne pour etre
poete comme pour etre epicier.
-- Monsieur, dit Planchet, j'etais une de ces bonnes pates d'homme
que Dieu a faites pour s'animer durant un certain temps et pour
trouver bonnes toutes choses qui accompagnent leur sejour sur
terre.
D'Artagnan s'assit alors pres de la fenetre, et, cette philosophie
de Planchet lui ayant paru solide, il y reva.
-- Pardieu! s'ecria Porthos, voila que justement on nous donne la
comedie. Est-ce que je n'entends pas un peu chanter?
-- Mais oui, l'on chante, dit d'Artagnan.
-- Oh! c'est un enterrement de dernier ordre, dit Planchet
dedaigneusement. Il n'y a la que le pretre officiant, le bedeau et
l'enfant de choeur. Vous voyez, messieurs, que le defunt ou la
defunte n'etait pas un prince.
-- Non, personne ne suit son convoi.
-- Si fait, dit Porthos, je vois un homme.
-- Oui, c'est vrai, un homme enveloppe d'un manteau, dit
d'Artagnan.
-- Cela ne vaut pas la peine d'etre vu, dit Planchet.
-- Cela m'interesse, dit vivement d'Artagnan en s'accoudant sur la
fenetre.
-- Allons, allons, vous y mordez, dit joyeusement Planchet; c'est
comme moi: les premiers jours, j'etais triste de faire des signes
de croix toute la journee, et les chants m'allaient entrer comme
des clous dans le cerveau; depuis, je me berce avec les chants, et
je n'ai jamais vu d'aussi jolis oiseaux que ceux du cimetiere.
-- Moi, fit Porthos, je ne m'amuse plus; j'aime mieux descendre.
Planchet ne fit qu'un bond; il offrit sa main a Porthos pour le
conduire dans le jardin.
-- Quoi! vous restez la? dit Porthos a d'Artagnan en se
retournant.
-- Oui, mon ami, oui; je vous rejoindrai.
-- Eh! eh! M. d'Artagnan n'a pas tort, dit Planchet; enterre-t-on
deja?
-- Pas encore.
-- Ah! oui, le fossoyeur attend que les cordes soient nouees
autour de la biere... Tiens! il entre une femme a l'autre
extremite du cimetiere.
-- Oui, oui, cher Planchet, dit vivement d'Artagnan; mais laisse-
moi, laisse-moi; je commence a entrer dans les meditations
salutaires, ne me trouble pas.
Planchet parti, d'Artagnan devora des yeux, derriere le volet
demi-clos, ce qui se passait en face.
Les deux porteurs du cadavre avaient detache les bretelles de leur
civiere et laisserent glisser leur fardeau dans la fosse.
A quelques pas, l'homme au manteau, seul spectateur de la scene
lugubre, s'adossait a un grand cypres, et derobait entierement sa
figure aux fossoyeurs et aux pretres. Le corps du defunt fut
enseveli en cinq minutes.
La fosse comblee, les pretres s'en retournerent. Le fossoyeur leur
adressa quelques mots et partit derriere eux.
L'homme au manteau les salua au passage et mit une piece de
monnaie dans la main du fossoyeur.
-- Mordioux! murmura d'Artagnan, mais c'est Aramis, cet homme-la!
Aramis, en effet, demeura seul, de ce cote du moins; car, a peine
avait-il tourne la tete, que le pas d'une femme et le frolement
d'une robe bruirent dans le chemin pres de lui.
Il se retourna aussitot et ota son chapeau avec un grand respect
de courtisan; il conduisit la dame sous un couvert de marronniers
et de tilleuls qui ombrageaient une tombe fastueuse.
-- Ah! par exemple, dit d'Artagnan, l'eveque de Vannes donnant des
rendez-vous! C'est toujours l'abbe Aramis, muguetant a Noisy-le-
Sec. Oui, ajouta le mousquetaire; mais, dans un cimetiere, c'est
un rendez-vous sacre.
Et il se mit a rire.
La conversation dura une grosse demi-heure.
D'Artagnan ne pouvait pas voir le visage de la dame, car elle lui
tournait le dos; mais il voyait parfaitement, a la raideur des
deux interlocuteurs, a la symetrie de leurs gestes, a la facon
compassee, industrieuse, dont ils se lancaient les regards comme
attaque ou comme defense, il voyait qu'on ne parlait pas d'amour.
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