Le vicomte de Bragelonne, Tome III. written by Alexandre Dumas
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-- Comment cela?
-- La chambre etait trop petite: j'absorbais trop d'air.
-- Vraiment?
-- A ce que l'on m'a dit, du moins... Et l'on m'a transporte dans
un autre logement.
-- Ou vous respiriez, cette fois?
-- Plus librement, oui; mais pas d'exercice, rien a faire. Le
medecin pretendait que je ne devais pas bouger; moi, au contraire,
je me sentais plus fort que jamais. Cela donna naissance a un
grave accident.
-- A quel accident?
-- Imaginez-vous, cher ami, que je me revoltai contre les
ordonnances de cet imbecile de medecin et que je resolus de
sortir, que cela lui convint ou ne lui convint pas. En
consequence, j'ordonnai au valet qui me servait d'apporter mes
habits.
-- Vous etiez donc tout nu, mon pauvre Porthos?
-- Non pas, j'avais une magnifique robe de chambre, au contraire.
Le laquais obeit; je me revetis de mes habits, qui etaient devenus
trop larges; mais, chose etrange, mes pieds etaient devenus trop
larges, eux.
-- Oui, j'entends bien.
-- Et mes bottes etaient devenues trop etroites.
-- Vos pieds etaient restes enfles.
-- Tiens! vous avez devine.
-- Parbleu! Et c'est la l'accident dont vous me vouliez
entretenir?
-- Ah bien! oui! Je ne fis pas la meme reflexion que vous. Je me
dis: "Puisque mes pieds ont entre dix fois dans mes bottes, il n'y
a aucune raison pour qu'ils n'y entrent pas une onzieme."
-- Cette fois, mon cher Porthos, permettez-moi de vous le dire,
vous manquiez de logique.
-- Bref, j'etais donc place en face d'une cloison; j'essayais de
mettre ma botte droite; je tirais avec les mains, je poussais avec
le jarret, faisant des efforts inouis, quand, tout a coup, les
deux oreilles de mes bottes demeurerent dans mes mains; mon pied
partit comme une catapulte.
-- Catapulte! Comme vous etes fort sur les fortifications, cher
Porthos!
-- Mon pied partit donc comme une catapulte et rencontra la
cloison, qu'il effondra. Mon ami, je crus que, comme Samson,
j'avais demoli le temple. Ce qui tomba du coup de tableaux, de
porcelaines, de vases de fleurs, de tapisseries, de batons de
rideaux, c'est inoui.
-- Vraiment!
-- Sans compter que de l'autre cote de la cloison etait une
etagere chargee de porcelaines.
-- Que vous renversates?
-- Que je lancai a l'autre bout de l'autre chambre.
Porthos se mit a rire.
-- En verite, comme vous dites, c'est inoui!
Et d'Artagnan se mit a rire comme Porthos.
Porthos, aussitot, se mit a rire plus fort que d'Artagnan.
-- Je cassai, dit Porthos d'une voix entrecoupee par cette
hilarite croissante, pour plus de trois mille francs de
porcelaines, oh! oh! oh!...
-- Bon! dit d'Artagnan.
-- J'ecrasai pour plus de quatre mille francs de glaces, oh! oh!
oh!...
-- Excellent!
-- Sans compter un lustre qui me tomba juste sur la tete et qui
fut brise en mille morceaux, oh! oh! oh!...
-- Sur la tete? dit d'Artagnan, qui se tenait les cotes.
-- En plein!
-- Mais vous eutes la tete cassee?
-- Non, puisque je vous dis, au contraire, que c'est le lustre qui
se brisa comme verre qu'il etait.
-- Ah! le lustre etait de verre?
-- De verre de Venise; une curiosite, mon cher, un morceau qui
n'avait pas son pareil, une piece qui pesait deux cents livres.
-- Et qui vous tomba sur la tete?
-- Sur... la... tete!... Figurez-vous un globe de cristal tout
dore, tout incruste en bas, des parfums qui brulaient en haut, des
becs qui jetaient de la flamme lorsqu'ils etaient allumes.
-- Bien entendu; mais ils ne l'etaient pas?
-- Heureusement, j'eusse ete incendie.
-- Et vous n'avez ete qu'aplati?
-- Non.
-- Comment, non.
-- Non, le lustre m'est tombe sur le crane. Nous avons la, a ce
qu'il parait, sur le sommet de la tete, une croute excessivement
solide.
-- Qui vous a dit cela, Porthos?
-- Le medecin. Une maniere de dome qui supporterait Notre-Dame de
Paris.
-- Bah!
-- Oui, il parait que nous avons le crane ainsi fait.
-- Parlez pour vous, cher ami; c'est votre crane a vous qui est
fait ainsi et non celui des autres.
-- C'est possible, dit Porthos avec fatuite; tant il y a que, lors
de la chute du lustre sur ce dome que nous avons au sommet de la
tete, ce fut un bruit pareil a la detonation d'un canon; le
cristal fut brise et je tombai tout inonde.
-- De sang, pauvre Porthos!
-- Non, de parfums qui sentaient comme des cremes; c'etait
excellent, mais cela sentait trop bon, je fus comme etourdi de
cette bonne odeur; vous avez eprouve cela quelquefois, n'est-ce
pas, d'Artagnan?
-- Oui, en respirant du muguet; de sorte, mon pauvre ami, que vous
futes renverse du choc et abasourdi de l'odeur.
-- Mais ce qu'il y a de particulier, et le medecin m'a affirme,
sur son honneur, qu'il n'avait jamais rien vu de pareil...
-- Vous eutes au moins une bosse? interrompit d'Artagnan.
-- J'en eus cinq.
-- Pourquoi cinq?
-- Attendez: le lustre avait, a son extremite inferieure, cinq
ornements dores extremement aigus.
-- Aie!
-- Ces cinq ornements penetrerent dans mes cheveux, que je porte
fort epais, comme vous voyez.
-- Heureusement.
-- Et s'imprimerent dans ma peau. Mais, voyez la singularite, ces
choses-la n'arrivent qu'a moi! Au lieu de faire des creux, ils
firent des bosses. Le medecin n'a jamais pu m'expliquer cela d'une
maniere satisfaisante.
-- Eh bien! je vais vous l'expliquer, moi.
-- Vous me rendrez service, dit Porthos en clignant des yeux, ce
qui etait chez lui le signe de l'attention portee au plus haut
degre.
-- Depuis que vous faites fonctionner votre cerveau a de hautes
etudes, a des calculs importants, la tete a profite; de sorte que
vous avez maintenant une tete trop pleine de science.
-- Vous croyez?
-- J'en suis sur. Il en resulte qu'au lieu de rien laisser
penetrer d'etranger dans l'interieur de la tete, votre boite
osseuse, qui est deja trop pleine, profite des ouvertures qui s'y
font pour laisser echapper ce trop-plein.
-- Ah! fit Porthos, a qui cette explication paraissait plus claire
que celle du medecin.
-- Les cinq protuberances causees par les cinq ornements du lustre
furent certainement des amas scientifiques, amenes exterieurement
par la force des choses.
-- En effet, dit Porthos, et la preuve, c'est que cela me faisait
plus de mal dehors que dedans. Je vous avouerai meme que, quand je
mettais mon chapeau sur ma tete, en l'enfoncant du poing avec
cette energie gracieuse que nous possedons, nous autres
gentilshommes d'epee, eh bien! si mon coup de poing n'etait pas
parfaitement mesure, je ressentais des douleurs extremes.
-- Porthos, je vous crois.
-- Aussi, mon bon ami, dit le geant, M. Fouquet se decida-t-il,
voyant le peu de solidite de la maison, a me donner un autre
logis. On me mit en consequence ici.
-- C'est le parc reserve, n'est-ce pas?
-- Oui.
-- Celui des rendez-vous? celui qui est si celebre dans les
histoires mysterieuses du surintendant?
-- Je ne sais pas: je n'y ai eu ni rendez-vous ni histoires
mysterieuses; mais on m'autorise a y exercer mes muscles, et je
profite de la permission en deracinant des arbres.
-- Pour quoi faire?
-- Pour m'entretenir la main, et puis pour y prendre des nids
d'oiseaux: je trouve cela plus commode que de monter dessus.
-- Vous etes pastoral comme Tircis, mon cher Porthos.
-- Oui, j'aime les petits oeufs; je les aime infiniment plus que
les gros. Vous n'avez point idee comme c'est delicat, une omelette
de quatre ou cinq cents oeufs de verdier, de pinson, de sansonnet,
de merle et de grive.
-- Mais cinq cents oeufs, c'est monstrueux!
-- Cela tient dans un saladier, dit Porthos.
D'Artagnan admira cinq minutes Porthos, comme s'il le voyait pour
la premiere fois.
Quant a Porthos, il s'epanouit joyeusement sous le regard de son
ami.
Ils demeurerent quelques instants ainsi, d'Artagnan regardant,
Porthos s'epanouissant.
D'Artagnan cherchait evidemment a donner un nouveau tour a la
conversation.
-- Vous divertissez-vous beaucoup ici, Porthos? demanda-t-il
enfin, sans doute lorsqu'il eut trouve ce qu'il cherchait.
-- Pas toujours.
-- Je concois cela; mais, quand vous vous ennuierez par trop, que
ferez vous?
-- Oh! je ne suis pas ici pour longtemps. Aramis attend que ma
derniere bosse ait disparu pour me presenter au roi, qui ne peut
pas souffrir les bosses, a ce qu'on m'a dit.
-- Aramis est donc toujours a Paris?
-- Non.
-- Et ou est-il?
-- A Fontainebleau.
-- Seul?
-- Avec M. Fouquet.
-- Tres bien. Mais savez-vous une chose?
-- Non. Dites-la-moi et je la saurai.
-- C'est que je crois qu'Aramis vous oublie.
-- Vous croyez?
-- La-bas, voyez-vous, on rit, on danse, on festoie, on fait
sauter les vins de M. de Mazarin. Savez-vous qu'il y a ballet tous
les soirs, la-bas?
-- Diable! diable!
-- Je vous declare donc que votre cher Aramis vous oublie.
-- Cela se pourrait bien, et je l'ai pense parfois.
-- A moins qu'il ne vous trahisse, le sournois!
-- Oh!
-- Vous le savez, c'est un fin renard, qu'Aramis.
-- Oui, mais me trahir...
-- Ecoutez; d'abord, il vous sequestre.
-- Comment, il me sequestre! Je suis sequestre, moi?
-- Pardieu!
-- Je voudrais bien que vous me prouvassiez cela?
-- Rien de plus facile. Sortez-vous?
-- Jamais.
-- Montez-vous a cheval?
-- Jamais.
-- Laisse-t-on parvenir vos amis jusqu'a vous?
-- Jamais.
-- Eh bien! mon ami, ne sortir jamais, ne jamais monter a cheval,
ne jamais voir ses amis, cela s'appelle etre sequestre.
-- Et pourquoi Aramis me sequestrerait-il? demanda Porthos.
-- Voyons, dit d'Artagnan, soyez franc, Porthos.
-- Comme l'or.
-- C'est Aramis qui a fait le plan des fortifications de Belle-
Ile, n'est-ce pas?
Porthos rougit.
-- Oui, dit-il, mais voila tout ce qu'il a fait.
-- Justement, et mon avis est que ce n'est pas une tres grande
affaire.
-- C'est le mien aussi.
-- Bien; je suis enchante que nous soyons du meme avis.
-- Il n'est meme jamais venu a Belle-Ile, dit Porthos.
-- Vous voyez bien.
-- C'est moi qui allais a Vannes, comme vous avez pu le voir.
-- Dites comme je l'ai vu. Eh bien! voila justement l'affaire, mon
cher Porthos, Aramis, qui n'a fait que les plans, voudrait passer
pour l'ingenieur; tandis que, vous qui avez bati pierre a pierre
la muraille, la citadelle et les bastions, il voudrait vous
releguer au rang de constructeur.
-- De constructeur, c'est-a-dire de macon?
-- De macon, c'est cela.
-- De gacheur de mortier?
-- Justement.
-- De manoeuvre?
-- Vous y etes.
-- Oh! oh! cher Aramis, vous vous croyez toujours vingt-cinq ans,
a ce qu'il parait?
-- Ce n'est pas le tout: il vous en croit cinquante.
-- J'aurais bien voulu le voir a la besogne.
-- Oui.
-- Un gaillard qui a la goutte.
-- Oui.
-- La gravelle.
-- Oui.
-- A qui il manque trois dents.
-- Quatre.
-- Tandis que moi, regardez!
Et Porthos, ecartant ses grosses levres, exhiba deux rangees de
dents un peu moins blanches que la neige, mais aussi nettes, aussi
dures et aussi saines que l'ivoire.
-- Vous ne vous figurez pas, Porthos, dit d'Artagnan, combien le
roi tient aux dents. Les votres me decident; je vous presenterai
au roi.
-- Vous?
-- Pourquoi pas? Croyez-vous que je sois plus mal en cour
qu'Aramis?
-- Oh! non.
-- Croyez-vous que j'aie la moindre pretention sur les
fortifications de Belle-Ile?
-- Oh! certes non.
-- C'est donc votre interet seul qui peut me faire agir.
-- Je n'en doute pas.
-- Eh bien! je suis intime ami du roi, et la preuve, c'est que,
lorsqu'il y a quelque chose de desagreable a lui dire, c'est moi
qui m'en charge.
-- Mais, cher ami, si vous me presentez...
-- Apres?
-- Aramis se fachera.
-- Contre moi?
-- Non, contre moi.
-- Bah! que ce soit lui ou que ce soit moi qui vous presente,
puisque vous deviez etre presente, c'est la meme chose.
-- On devait me faire faire des habits.
-- Les votres sont splendides.
-- Oh! ceux que j'avais commandes etaient bien plus beaux.
-- Prenez garde, le roi aime la simplicite.
-- Alors je serai simple. Mais que dira M. Fouquet de me savoir
parti?
-- Etes-vous donc prisonnier sur parole?
-- Non, pas tout a fait. Mais je lui avais promis de ne pas
m'eloigner sans le prevenir.
-- Attendez, nous allons revenir a cela. Avez-vous quelque chose a
faire ici?
-- Moi? Rien de bien important, du moins.
-- A moins cependant que vous ne soyez l'intermediaire d'Aramis
pour quelque chose de grave.
-- Ma foi, non.
-- Ce que je vous en dis, vous comprenez, c'est par interet pour
vous. Je suppose, par exemple, que vous etes charge d'envoyer a
Aramis des messages, des lettres.
-- Ah! des lettres, oui. Je lui envoie de certaines lettres.
-- Ou cela?
-- A Fontainebleau.
-- Et avez-vous de ces lettres?
-- Mais...
-- Laissez-moi dire. Et avez-vous de ces lettres?
-- Je viens justement d'en recevoir une.
-- Interessante?
-- Je le suppose.
-- Vous ne les lisez donc pas?
-- Je ne suis pas curieux.
Et Porthos tira de sa poche la lettre du soldat que Porthos
n'avait pas lue, mais que d'Artagnan avait lue, lui.
-- Savez-vous ce qu'il faut faire? dit d'Artagnan.
-- Parbleu! ce que je fais toujours, l'envoyer.
-- Non pas.
-- Comment cela, la garder?
-- Non, pas encore. Ne vous a-t-on pas dit que cette lettre etait
importante.
-- Tres importante.
-- Eh bien! il faut la porter vous-meme a Fontainebleau.
-- A Aramis.
-- Oui.
-- C'est juste.
-- Et puisque le roi y est...
-- Vous profiterez de cela?...
-- Je profiterai de cela pour vous presenter au roi.
-- Ah! corne de boeuf! d'Artagnan, il n'y a en verite que vous
pour trouver des expedients.
-- Donc, au lieu d'envoyer a notre ami des messages plus ou moins
fideles, c'est nous-memes qui lui portons la lettre.
-- Je n'y avais meme pas songe, c'est bien simple cependant.
-- C'est pourquoi il est urgent, mon cher Porthos, que nous
partions tout de suite.
-- En effet, dit Porthos, plus tot nous partirons, moins la lettre
d'Aramis eprouvera de retard.
-- Porthos, vous raisonnez toujours puissamment, et chez vous la
logique seconde l'imagination.
-- Vous trouvez? dit Porthos.
-- C'est le resultat des etudes solides, repondit d'Artagnan.
Allons, venez.
-- Mais, dit Porthos, ma promesse a M. Fouquet?
-- Laquelle?
-- De ne point quitter Saint-Mande sans le prevenir?
-- Ah! mon cher Porthos, dit d'Artagnan, que vous etes jeune!
-- Comment cela!
-- Vous arrivez a Fontainebleau, n'est-ce pas?
-- Oui.
-- Vous y trouverez M. Fouquet?
-- Oui.
-- Chez le roi probablement?
-- Chez le roi, repeta majestueusement Porthos.
-- Et vous l'abordez en lui disant: "Monsieur Fouquet, j'ai
l'honneur de vous prevenir que je viens de quitter Saint-Mande."
-- Et, dit Porthos avec la meme majeste, me voyant a Fontainebleau
chez le roi, M. Fouquet ne pourra pas dire que je mens.
-- Mon cher Porthos, j'ouvrais la bouche pour vous le dire; vous
me devancez en tout. Oh! Porthos! quelle heureuse nature vous
etes! l'age n'a pas mordu sur vous.
-- Pas trop.
-- Alors tout est dit.
-- Je crois que oui.
-- Vous n'avez plus de scrupules?
-- Je crois que non.
-- Alors je vous emmene.
-- Parfaitement; je vais faire seller mes chevaux.
-- Vous avez des chevaux ici?
-- J'en ai cinq.
-- Que vous avez fait venir de Pierrefonds?
-- Que M. Fouquet m'a donnes.
-- Mon cher Porthos, nous n'avons pas besoin de cinq chevaux pour
deux; d'ailleurs, j'en ai deja trois a Paris, cela ferait huit; ce
serait trop.
-- Ce ne serait pas trop si j'avais mes gens ici; mais, helas! je
ne les ai pas.
-- Vous regrettez vos gens?
-- Je regrette Mousqueton, Mousqueton me manque.
-- Excellent coeur! dit d'Artagnan; mais, croyez-moi, laissez vos
chevaux ici comme vous avez laisse Mousqueton la-bas.
-- Pourquoi cela?
-- Parce que, plus tard...
-- Eh bien?
-- Eh bien! plus tard, peut-etre sera-t-il bien que M. Fouquet ne
vous ait rien donne du tout.
-- Je ne comprends pas, dit Porthos.
-- Il est inutile que vous compreniez.
-- Cependant...
-- Je vous expliquerai cela plus tard, Porthos.
-- C'est de la politique, je parie.
-- Et de la plus subtile.
Porthos baissa la tete sur ce mot de politique; puis, apres un
moment de reverie, il ajouta:
-- Je vous avouerai, d'Artagnan, que je ne suis pas politique.
-- Je le sais, pardieu! bien.
-- Oh! nul ne sait cela; vous me l'avez dit vous-meme, vous, le
brave des braves.
-- Que vous ai-je dit, Porthos?
-- Que l'on avait ses jours. Vous me l'avez dit et je l'ai
eprouve. Il y a des jours ou l'on eprouve moins de plaisir que
dans d'autres a recevoir des coups d'epee.
-- C'est ma pensee.
-- C'est la mienne aussi, quoique je ne croie guere aux coups qui
tuent.
-- Diable! vous avez tue, cependant?
-- Oui, mais je n'ai jamais ete tue.
-- La raison est bonne.
-- Donc, je ne crois pas mourir jamais de la lame d'une epee ou de
la balle d'un fusil.
-- Alors, vous n'avez peur de rien?... Ah! de l'eau, peut-etre?
-- Non, je nage comme une loutre.
-- De la fievre quartaine?
-- Je ne l'ai jamais eue, et ne crois point l'avoir jamais; mais
je vous avouerai une chose...
Et Porthos baissa la voix.
-- Laquelle? demanda d'Artagnan en se mettant au diapason de
Porthos.
-- Je vous avouerai, repeta Porthos, que j'ai une horrible peur de
la politique.
-- Ah! bah! s'ecria d'Artagnan.
-- Tout beau! dit Porthos d'une voix de stentor. J'ai vu Son
Eminence M. le cardinal de Richelieu et Son Eminence M. le
cardinal de Mazarin; l'un avait une politique rouge, l'autre une
politique noire. Je n'ai jamais ete beaucoup plus content de l'une
que de l'autre: la premiere a fait couper le cou a
M. de Marcillac, a M. de Thou, a M. de Cinq-Mars, a M. de Chalais,
a M. de Boutteville, a M. de Montmorency; la seconde a fait
echarper une foule de frondeurs, dont nous etions, mon cher.
-- Dont, au contraire, nous n'etions pas, dit d'Artagnan.
-- Oh! si fait; car si je degainais pour le cardinal moi, je
frappais pour le roi.
-- Cher Porthos!
-- J'acheve. Ma peur de la politique est donc telle, que, s'il y a
de la politique la-dessous, j'aime mieux retourner a Pierrefonds.
-- Vous auriez raison, si cela etait; mais avec moi, cher Porthos,
jamais de politique, c'est net. Vous avez travaille a fortifier
Belle-Ile; le roi a voulu savoir le nom de l'habile ingenieur qui
avait fait les travaux; vous etes timide comme tous les hommes
d'un vrai merite; peut-etre Aramis veut-il vous mettre sous le
boisseau. Moi, je vous prends; moi, je vous declare; moi, je vous
produis; le roi vous recompense et voila toute ma politique.
-- C'est la mienne, morbleu! dit Porthos en tendant la main a
d'Artagnan.
Mais d'Artagnan connaissait la main de Porthos; il savait qu'une
fois emprisonnee entre les cinq doigts du baron, une main
ordinaire n'en sortait pas sans foulure. Il tendit donc, non pas
la main, mais le poing a son ami. Porthos ne s'en apercut meme
pas. Apres quoi ils sortirent tous deux de Saint-Mande.
Les gardiens chuchoterent bien un peu et se dirent a l'oreille
quelques paroles que d'Artagnan comprit, mais qu'il se garda bien
de faire comprendre a Porthos.
"Notre ami, dit-il, etait bel et bien prisonnier d'Aramis. Voyons
ce qu'il va resulter de la mise en liberte de ce conspirateur."
Chapitre CXLIII -- Le rat et le fromage
D'Artagnan et Porthos revinrent a pied comme d'Artagnan etait
venu.
Lorsque d'Artagnan, entrant le premier dans la boutique du _Pilon
d'Or_, eut annonce a Planchet que M. du Vallon serait un des
voyageurs privilegies; lorsque Porthos, en entrant dans la
boutique, eu fait cliqueter avec son plumet les chandelles de bois
suspendues a l'auvent, quelque chose comme un pressentiment
douloureux troubla la joie que Planchet se promettait pour le
lendemain.
Mais c'etait un coeur d'or que notre epicier, relique precieuse du
bon temps, qui est toujours et a toujours ete pour ceux qui
vieillissent le temps de leur jeunesse, et pour ceux qui sont
jeunes la vieillesse de leurs ancetres.
Planchet, malgre ce fremissement interieur aussitot reprime que
ressenti, accueillit donc Porthos avec un respect de tendre
cordialite.
Porthos, un peu roide d'abord, a cause de la distance sociale qui
existait a cette epoque entre un baron et un epicier, Porthos
finit par s'humaniser en voyant chez Planchet tant de bon vouloir
et de prevenances.
Il fut surtout sensible a la liberte qui lui fut donnee ou plutot
offerte, de plonger ses larges mains dans les caisses de fruits
secs et confits, dans les sacs d'amandes et de noisettes, dans les
tiroirs pleins de sucrerie.
Aussi, malgre les invitations que lui fit Planchet de monter a
l'entresol, choisit-il pour habitation favorite, pendant la soiree
qu'il avait a passer chez Planchet, la boutique, ou ses doigts
rencontraient toujours ce que son nez avait senti et vu.
Les belles figues de Provence, les avelines du Forest, les prunes
de la Touraine, devinrent pour Porthos l'objet d'une distraction
qu'il savoura pendant cinq heures sans interruption.
Sous ses dents, comme sous des meules, se broyaient les noyaux,
dont les debris jonchaient le plancher et criaient sous les
semelles de ceux qui allaient et venaient; Porthos egrenait dans
ses levres, d'un seul coup, les riches grappes de muscat sec, aux
violettes couleurs, dont une demi-livre passait ainsi d'un seul
coup de sa bouche dans son estomac.
Dans un coin du magasin, les garcons, tapis avec epouvante,
s'entre regardaient sans oser se parler.
Ils ignoraient Porthos, ils ne l'avaient jamais vu. La race de ces
Titans qui avaient porte les dernieres cuirasses d'Hugues Capet,
de Philippe-Auguste et de Francois Ier commencait a disparaitre.
Ils se demandaient donc mentalement si ce n'etait point la l'ogre
des contes de fees, qui allait faire disparaitre dans son
insatiable estomac le magasin tout entier de Planchet, et cela
sans operer le moindre demenagement des tonnes et des caisses.
Croquant, machant, cassant, grignotant, sucant et avalant, Porthos
disait de temps en temps a l'epicier:
-- Vous avez la un joli commerce, ami Planchet.
-- Il n'en aura bientot plus si cela continue, grommela le premier
garcon, qui avait parole de Planchet pour lui succeder.
Et, dans son desespoir, il s'approcha de Porthos, qui tenait toute
la place du passage qui conduisait de l'arriere-boutique a la
boutique. Il esperait que Porthos se leverait, et que ce mouvement
le distrairait de ses idees devorantes.
-- Que desirez-vous, mon ami? demanda Porthos d'un air affable.
-- Je desirerais passer, monsieur, si cela ne vous genait pas
trop.
-- C'est trop juste, dit Porthos, et cela ne me gene pas du tout.
Et en meme temps il prit le garcon par la ceinture, l'enleva de
terre, et le posa doucement de l'autre cote.
Le tout en souriant toujours avec le meme air affable.
Les jambes manquerent au garcon epouvante au moment ou Porthos le
posait a terre, si bien qu'il tomba le derriere sur des lieges.
Cependant, voyant la douceur de ce geant, il se hasarda de
nouveau.
-- Ah! monsieur, dit-il, prenez garde.
-- A quoi, mon ami? demanda Porthos.
-- Vous allez vous mettre le feu dans le corps.
-- Comment cela, mon bon ami? fit Porthos.
-- Ce sont tous aliments qui echauffent, monsieur.
-- Lesquels?
-- Les raisins, les noisettes, les amandes.
-- Oui, mais, si les amandes, les noisettes et les raisins
echauffent...
-- C'est incontestable, monsieur.
-- Le miel rafraichit.
Et allongeant la main vers un petit baril de miel ouvert, dans
lequel plongeait la spatule a l'aide de laquelle on le sert aux
pratiques, Porthos en avala une bonne demi-livre.
-- Mon ami, dit Porthos, je vous demanderai de l'eau maintenant.
-- Dans un seau, monsieur? demanda naivement le garcon.
-- Non, dans une carafe; une carafe suffira, repondit Porthos avec
bonhomie.
Et, portant la carafe a sa bouche, comme un sonneur fait de sa
trompe, il vida la carafe d'un seul coup.
Planchet tressaillait dans tous les sentiments qui correspondent
aux fibres de la propriete et de l'amour-propre.
Cependant, hote digne de l'hospitalite antique, il feignait de
causer tres attentivement avec d'Artagnan, et lui repetait sans
cesse:
-- Ah! monsieur, quelle joie!... ah! monsieur, quel honneur!
-- A quelle heure souperons-nous, Planchet? demanda Porthos; j'ai
appetit.
Le premier garcon joignit les mains.
Les deux autres se coulerent sous les comptoirs, craignant que
Porthos ne sentit la chair fraiche.
-- Nous prendrons seulement ici un leger gouter, dit d'Artagnan,
et, une fois a la campagne de Planchet, nous souperons.
-- Ah! c'est a votre campagne que nous allons Planchet? dit
Porthos. Tant mieux.
-- Vous me comblez, monsieur le baron.
_Monsieur le baron_ fit grand effet sur les garcons, qui virent
un homme de la plus haute qualite dans un appetit de cette espece.
D'ailleurs, ce titre les rassura. Jamais ils n'avaient entendu
dire qu'un ogre eut ete appele _monsieur le baron_.
-- Je prendrai quelques biscuits pour ma route, dit nonchalamment
Porthos.
Et, ce disant, il vida tout un bocal de biscuits anises dans la
vaste poche de son pourpoint.
-- Ma boutique est sauvee, s'ecria Planchet.
-- Oui, comme le fromage, dit le premier garcon.
-- Quel fromage?
-- Ce fromage de Hollande dans lequel etait entre un rat et dont
nous ne trouvames plus que la croute.
Planchet regarda sa boutique, et, a la vue de ce qui avait echappe
a la dent de Porthos, il trouva la comparaison exageree.
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