Le vicomte de Bragelonne, Tome III. written by Alexandre Dumas
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-- C'est le cas ou jamais d'offrir votre place, dit Fouquet a
l'oreille d'Aramis.
-- C'est le cas ou jamais d'ecouter et de ne pas perdre une parole
de ce qu'ils vont se dire, repondit Aramis a l'oreille de Fouquet.
En effet, tous deux se turent, et la voix du roi put parvenir
jusqu'a eux.
-- Oh! mon Dieu! mademoiselle, dit le roi, je vois, ou plutot je
devine votre inquietude; croyez que je regrette bien sincerement
de vous avoir isolee du reste de la compagnie, et cela pour vous
mener dans un endroit ou vous allez souffrir de la pluie. Vous
etes mouillee deja, vous avez froid peut-etre?
-- Non, Sire.
-- Vous tremblez cependant?
-- Sire, c'est la crainte que l'on n'interprete a mal mon absence
au moment ou tout le monde est reuni certainement.
-- Je vous proposerais bien de retourner aux voitures,
mademoiselle; mais, en verite, regardez et ecoutez et dites-moi
s'il est possible de tenter la moindre course en ce moment?
En effet, le tonnerre grondait et la pluie ruisselait par
torrents.
-- D'ailleurs, continua le roi, il n'y a pas d'interpretation
possible en votre defaveur. N'etes-vous pas avec le roi de France,
c'est-a-dire avec le premier gentilhomme du royaume?
-- Certainement, Sire, repondit La Valliere, et c'est un honneur
bien grand pour moi; aussi n'est-ce point pour moi que je crains
les interpretations.
-- Pour qui donc, alors?
-- Pour vous, Sire.
-- Pour moi, mademoiselle? dit le roi en souriant. Je ne vous
comprends pas.
-- Votre Majeste a-t-elle donc deja oublie ce qui s'est passe hier
au soir chez Son Altesse Royale?
-- Oh! oublions cela, je vous prie, ou plutot permettez-moi de ne
me souvenir que pour vous remercier encore une fois de votre
lettre, et...
-- Sire, interrompit La Valliere, voila l'eau qui tombe, et Votre
Majeste demeure tete nue.
-- Je vous en prie, ne nous occupons que de vous, mademoiselle.
-- Oh! moi, dit La Valliere en souriant, moi, je suis une paysanne
habituee a courir par les pres de la Loire, et par les jardins de
Blois, quelque temps qu'il fasse. Et, quant a mes habits, ajouta-
t-elle en regardant sa simple toilette de mousseline, Votre
Majeste voit qu'ils n'ont pas grand-chose a risquer.
-- En effet, mademoiselle, j'ai deja remarque plus d'une fois que
vous deviez a peu pres tout a vous-meme et rien a la toilette.
Vous n'etes point coquette, et c'est pour moi une grande qualite.
-- Sire, ne me faites pas meilleure que je ne suis, et dites
seulement: Vous ne pouvez pas etre coquette.
-- Pourquoi cela?
-- Mais, dit en souriant La Valliere, parce que je ne suis pas
riche.
-- Alors vous avouez que vous aimez les belles choses s'ecria
vivement le roi.
-- Sire, je ne trouve belles que les choses auxquelles je puis
atteindre. Tout ce qui est trop haut pour moi...
-- Vous est indifferent?
-- M'est etranger comme m'etant defendu.
-- Et moi, mademoiselle, dit le roi, je ne trouve point que vous
soyez a ma Cour sur le pied ou vous devriez y etre. On ne m'a
certainement point assez parle des services de votre famille. La
fortune de votre maison a ete cruellement negligee par mon oncle.
-- Oh! non pas, Sire. Son Altesse Royale Mgr le duc d'Orleans a
toujours ete parfaitement bon pour M. de Saint-Remy, mon beau-
pere. Les services etaient humbles, et l'on peut dire que nous
avons ete payes selon nos oeuvres. Tout le monde n'a pas le
bonheur de trouver des occasions de servir son roi avec eclat.
Certes, je ne doute pas que, si les occasions se fussent
rencontrees, ma famille n'eut eu le coeur aussi grand que son
desir, mais nous n'avons pas eu ce bonheur.
-- Eh bien! mademoiselle, c'est aux rois a corriger le hasard, et
je me charge bien joyeusement de reparer, au plus vite a votre
egard, les torts de la fortune.
-- Non, Sire, s'ecria vivement La Valliere, vous laisserez, s'il
vous plait, les choses en l'etat ou elles sont.
-- Quoi! mademoiselle, vous refusez ce que je dois, ce que je veux
faire pour vous?
-- On a fait tout ce que je desirais, Sire, lorsqu'on m'a accorde
cet honneur de faire partie de la maison de Madame.
-- Mais, si vous refusez pour vous, acceptez au moins pour les
votres.
-- Sire, votre intention si genereuse m'eblouit et m'effraie, car,
en faisant pour ma maison ce que votre bonte vous pousse a faire,
Votre Majeste nous creera des envieux, et a elle des ennemis.
Laissez-moi, Sire, dans ma mediocrite; laissez a tous les
sentiments que je puis ressentir la joyeuse delicatesse du
desinteressement.
-- Oh! voila un langage bien admirable, dit le roi.
-- C'est vrai, murmura Aramis a l'oreille de Fouquet, et il n'y
doit pas etre habitue.
-- Mais, repondit Fouquet, si elle fait une pareille reponse a mon
billet?
-- Bon! dit Aramis, ne prejugeons pas et attendons la fin.
-- Et puis, cher monsieur d'Herblay, ajouta le surintendant, peu
paye pour croire a tous les sentiments que venait d'exprimer La
Valliere, c'est un habile calcul souvent que de paraitre
desinteresse avec les rois.
-- C'est justement ce que je pensais a la minute, dit Aramis.
Ecoutons.
Le roi se rapprocha de La Valliere, et, comme l'eau filtrait de
plus en plus a travers le feuillage du chene, il tint son chapeau
suspendu au-dessus de la tete de la jeune fille.
La jeune fille leva ses beaux yeux bleus vers ce chapeau royal qui
l'abritait et secoua la tete en poussant un soupir.
-- Oh! mon Dieu, dit le roi, quelle triste pensee peut donc
parvenir jusqu'a votre coeur quand je lui fais un rempart du mien?
-- Sire, je vais vous le dire. J'avais deja aborde cette question,
si difficile a discuter par une jeune fille de mon age, mais Votre
Majeste m'a impose silence. Sire, Votre Majeste ne s'appartient
pas; Sire, Votre Majeste est mariee; tout sentiment qui ecarterait
Votre Majeste de la reine, en portant Votre Majeste a s'occuper de
moi, serait pour la reine la source d'un profond chagrin.
Le roi essaya d'interrompre la jeune fille, mais elle continua
avec un geste suppliant:
-- La reine aime Votre Majeste avec une tendresse qui se comprend,
la reine suit des yeux Votre Majeste a chaque pas qui l'ecarte
d'elle. Ayant eu le bonheur de rencontrer un tel epoux, elle
demande au Ciel avec des larmes de lui en conserver la possession,
et elle est jalouse du moindre mouvement de votre coeur.
Le roi voulut parler encore, mais cette fois encore La Valliere
osa l'arreter.
-- Ne serait-ce pas une bien coupable action, lui dit-elle, si,
voyant une tendresse si vive et si noble, Votre Majeste donnait a
la reine un sujet de jalousie? oh! pardonnez-moi ce mot, Sire. Oh!
mon Dieu! je sais bien qu'il est impossible, ou plutot qu'il
devrait etre impossible que la plus grande reine du monde fut
jalouse d'une pauvre fille comme moi. Mais elle est femme, cette
reine, et, comme celui d'une simple femme, son coeur peut s'ouvrir
a des soupcons que les mechants envenimeraient. Au nom du Ciel!
Sire, ne vous occupez donc pas de moi, je ne le merite pas.
-- Oh! mademoiselle, s'ecria le roi, vous ne songez donc point
qu'en parlant comme vous le faites vous changez mon estime en
admiration.
-- Sire, vous prenez mes paroles pour ce qu'elles ne sont point;
vous me voyez meilleure que je ne suis; vous me faites plus grande
que Dieu ne m'a faite. Grace pour moi, Sire! car, si je ne savais
le roi le plus genereux homme de son royaume, je croirais que le
roi veut se railler de moi.
-- Oh! certes! vous ne craignez pas une pareille chose, j'en suis
bien certain, s'ecria Louis.
-- Sire, je serais forcee de le croire si le roi continuait a me
tenir un pareil langage.
-- Je suis donc un bien malheureux prince, dit le roi avec une
tristesse qui n'avait rien d'affecte, le plus malheureux prince de
la chretiente, puisque je n'ai pas pouvoir de donner creance a mes
paroles devant la personne que j'aime le plus au monde et qui me
brise le coeur en refusant de croire a mon amour.
-- Oh! Sire, dit La Valliere, ecartant doucement le roi, qui
s'etait de plus en plus rapproche d'elle, voila, je crois, l'orage
qui se calme et la pluie qui cesse.
Mais, au moment meme ou la pauvre enfant, pour fuir son pauvre
coeur, trop d'accord sans doute avec celui du roi, prononcait ces
paroles, l'orage se chargeait de lui donner un dementi; un eclair
bleuatre illumina la foret d'un reflet fantastique, et un coup de
tonnerre pareil a une decharge d'artillerie eclata sur la tete des
deux jeunes gens, comme si la hauteur du chene qui les abritait
eut provoque le tonnerre.
La jeune fille ne put retenir un cri d'effroi.
Le roi d'une main la rapprocha de son coeur et etendit l'autre au-
dessus de sa tete comme pour la garantir de la foudre.
Il y eut un moment de silence ou ce groupe, charmant comme tout ce
qui est jeune et aime, demeura immobile, tandis que Fouquet et
Aramis le contemplaient, non moins immobiles que La Valliere et le
roi.
-- Oh! Sire! Sire! murmura La Valliere, entendez-vous?
Et elle laissa tomber sa tete sur son epaule.
-- Oui, dit le roi, vous voyez bien que l'orage ne passe pas.
-- Sire, c'est un avertissement.
Le roi sourit.
-- Sire, c'est la voix de Dieu qui menace.
-- Eh bien! dit le roi, j'accepte effectivement ce coup de
tonnerre pour un avertissement et meme pour une menace, si d'ici a
cinq minutes il se renouvelle avec une pareille force et une egale
violence; mais, s'il n'en est rien, permettez-moi de penser que
l'orage est l'orage et rien autre chose.
En meme temps le roi leva la tete comme pour interroger le ciel.
Mais, comme si le ciel eut ete complice de Louis, pendant les cinq
minutes de silence qui suivirent l'explosion qui avait epouvante
les deux amants, aucun grondement nouveau ne se fit entendre, et,
lorsque le tonnerre retentit de nouveau, ce fut en s'eloignant
d'une maniere visible, et comme si, pendant ces cinq minutes,
l'orage, mis en fuite, eut parcouru dix lieues, fouette par l'aile
du vent.
-- Eh bien! Louise, dit tout bas le roi, me menacerez-vous encore
de la colere celeste; et puisque vous avez voulu faire de la
foudre un pressentiment, douterez-vous encore que ce ne soit pas
au moins un pressentiment de malheur?
La jeune fille releva la tete; pendant ce temps, l'eau avait perce
la voute de feuillage et ruisselait sur le visage du roi.
-- Oh! Sire, Sire! dit-elle avec un accent de crainte
irresistible, qui emut le roi au dernier point. Et c'est pour moi,
murmura-t-elle, que le roi reste ainsi decouvert et expose a la
pluie; mais que suis-je donc?
-- Vous etes, vous le voyez, dit le roi, la divinite qui fait fuir
l'orage, la deesse qui ramene le beau temps.
En effet, un rayon de soleil, filtrant a travers la foret, faisait
tomber comme autant de diamants les goutta d'eau qui roulaient sur
les feuilles ou qui tombaient verticalement dans les interstices
du feuillage.
-- Sire, dit La Valliere presque vaincue, mais faisant un supreme
effort, Sire, une derniere fois, songez aux douleurs que Votre
Majeste va avoir a subir a cause de moi. En ce moment, mon Dieu!
on vous cherche, on vous appelle. La reine doit etre inquiete, et
Madame, oh! Madame!... s'ecria la jeune fille avec un sentiment
qui ressemblait a de l'effroi.
Ce nom fit un certain effet sur le roi; il tressaillit et lacha La
Valliere, qu'il avait jusque-la tenue embrassee.
Puis il s'avanca du cote du chemin pour regarder, et revint
presque soucieux a La Valliere.
-- Madame, avez-vous dit? fit le roi.
-- Oui, Madame; Madame qui est jalouse aussi, dit La Valliere avec
un accent profond.
Et ses yeux si timides, si chastement fugitifs, oserent un instant
interroger les yeux du roi.
-- Mais, reprit Louis en faisant un effort sur lui-meme, Madame,
ce me semble, n'a aucun sujet d'etre jalouse de moi, Madame n'a
aucun droit...
-- Helas! murmura La Valliere.
-- Oh! mademoiselle, dit le roi presque avec l'accent du reproche,
seriez vous de ceux qui pensent que la soeur a le droit d'etre
jalouse du frere?
-- Sire, il ne m'appartient point de percer les secrets de Votre
Majeste.
-- Oh! vous le croyez comme les autres, s'ecria le roi.
-- Je crois que Madame est jalouse, oui, Sire, repondit fermement
La Valliere.
-- Mon Dieu! fit le roi avec inquietude, vous en apercevriez-vous
donc a ses facons envers vous? Madame a-t-elle pour vous quelque
mauvais procede que vous puissiez attribuer a cette jalousie?
-- Nullement, Sire; je suis si peu de chose, moi!
-- Oh! c'est que, s'il en etait ainsi... s'ecria Louis avec une
force singuliere.
-- Sire, interrompit la jeune fille, il ne pleut plus; on vient,
on vient, je crois.
Et, oubliant toute etiquette, elle avait saisi le bras du roi.
-- Eh bien! mademoiselle, repliqua le roi, laissons venir. Qui
donc oserait trouver mauvais que j'eusse tenu compagnie a Mlle de
La Valliere?
-- Par pitie! Sire; oh! l'on trouvera etrange que vous soyez
mouille ainsi, que vous vous soyez sacrifie pour moi.
-- Je n'ai fait que mon devoir de gentilhomme, dit Louis, et
malheur a celui qui ne ferait pas le sien en critiquant la
conduite de son roi!
En effet, en ce moment on voyait apparaitre dans l'allee quelques
tetes empressees et curieuses qui semblaient chercher, et qui,
ayant apercu le roi et La Valliere, parurent avoir trouve ce
qu'elles cherchaient.
C'etaient les envoyes de la reine et de Madame, qui mirent le
chapeau a la main en signe qu'ils avaient vu Sa Majeste.
Mais Louis ne quitta point, quelle que fut la confusion de La
Valliere, son attitude respectueuse et tendre.
Puis, quand tous les courtisans furent reunis dans l'allee, quand
tout le monde eut pu voir la marque de deference qu'il avait
donnee a la jeune fille en restant debout et tete nue devant elle
pendant l'orage, il lui offrit le bras, la ramena vers le groupe
qui attendait, repondit de la tete au salut que chacun lui
faisait, et, son chapeau toujours a la main, il la reconduisit
jusqu'a son carrosse.
Et, comme la pluie continuait de tomber encore, dernier adieu de
l'orage qui s'enfuyait, les autres dames, que le respect avait
empechees de monter en voiture avant le roi, recevaient sans cape
et sans mantelet cette pluie dont le roi, avec son chapeau,
garantissait, autant qu'il etait en son pouvoir, la plus humble
d'entre elles.
La reine et Madame durent, comme les autres, voir cette courtoisie
exageree du roi; Madame en perdit contenance au point de pousser
la reine du coude, en lui disant:
-- Regardez, mais regardez donc!
La reine ferma les yeux comme si elle eut eprouve un vertige. Elle
porta la main a son visage et remonta en carrosse.
Madame monta apres elle.
Le roi se remit a cheval, sans s'attacher de preference a aucune
portiere; il revint a Fontainebleau, les renes sur le cou de son
cheval, reveur et tout absorbe.
Quand la foule se fut eloignee, quand ils eurent entendu le bruit
des chevaux et des carrosses qui allait s'eteignant, quand ils
furent surs enfin que personne ne les pouvait voir, Aramis et
Fouquet sortirent de leur grotte. Puis, en silence, tous deux
gagnerent l'allee.
Aramis plongea son regard, non seulement dans toute l'etendue qui
se deroulait devant lui et derriere lui, mais encore dans
l'epaisseur des bois.
-- Monsieur Fouquet, dit-il quand il se fut assure que tout etait
solitaire, il faut a tout prix ravoir votre lettre a La Valliere.
-- Ce sera chose facile dit Fouquet, si le grison ne l'a pas
rendue.
-- Il faut, en tout cas, que ce soit chose possible, comprenez-
vous?
-- Oui, le roi aime cette fille, n'est-ce pas?
-- Beaucoup, et, ce qu'il y a de pis, c'est que, de son cote,
cette fille aime le roi passionnement.
-- Ce qui veut dire que nous changeons de tactique, n'est-ce pas?
-- Sans aucun doute; vous n'avez pas de temps a perdre. Il faut
que vous voyiez La Valliere, et que, sans plus songer a devenir
son amant, ce qui est impossible, vous vous declariez son plus
cher ami et son plus humble serviteur.
-- Ainsi ferai-je, repondit Fouquet, et ce sera sans repugnance;
cette enfant me semble pleine de coeur.
-- Ou d'adresse, dit Aramis; mais alors raison de plus.
Puis il ajouta apres un instant de silence:
-- Ou je me trompe, ou cette petite fille sera la grande passion
du roi. Remontons en voiture, et ventre a terre jusqu'au chateau.
Chapitre CXXXVII -- Tobie
Deux heures apres que la voiture du surintendant etait partie sur
l'ordre d'Aramis, les emportant tous deux vers Fontainebleau avec
la rapidite des nuages qui couraient au ciel sous le dernier
souffle de la tempete, La Valliere etait chez elle, en simple
peignoir de mousseline, et achevant sa collation sur une petite
table de marbre.
Tout a coup sa porte s'ouvrit, et un valet de chambre la prevint
que M. Fouquet demandait la permission de lui rendre ses devoirs.
Elle fit repeter deux fois; la pauvre enfant ne connaissait
M. Fouquet que de nom, et ne savait pas deviner ce qu'elle pouvait
avoir de commun avec un surintendant des finances.
Cependant, comme il pouvait venir de la part du roi, et, d'apres
la conversation que nous avons rapportee, la chose etait bien
possible, elle jeta un coup d'oeil sur son miroir, allongea encore
les longues boucles de ses cheveux, et donna l'ordre qu'il fut
introduit.
La Valliere cependant ne pouvait s'empecher d'eprouver un certain
trouble. La visite du surintendant n'etait pas un evenement
vulgaire dans la vie d'une femme de la Cour. Fouquet, si celebre
par sa generosite, sa galanterie et sa delicatesse avec les
femmes, avait recu plus d'invitations qu'il n'avait demande
d'audiences.
Dans beaucoup de maisons, la presence du surintendant avait
signifie fortune. Dans bon nombre de coeurs, elle avait signifie
amour.
Fouquet entra respectueusement chez La Valliere, se presentant
avec cette grace qui etait le caractere distinctif des hommes
eminents de ce siecle, et qui aujourd'hui ne se comprend plus,
meme dans les portraits de l'epoque, ou le peintre a essaye de les
faire vivre.
La Valliere repondit au salut ceremonieux de Fouquet par une
reverence de pensionnaire, et lui indiqua un siege.
Mais Fouquet, s'inclinant:
-- Je ne m'assoirai pas, mademoiselle, dit-il, que vous ne m'ayez
pardonne.
-- Moi? demanda La Valliere.
-- Oui, vous.
-- Et pardonne quoi, mon Dieu?
Fouquet fixa son plus percant regard sur la jeune fille, et ne
crut voir sur son visage que le plus naif etonnement.
-- Je vois, mademoiselle, dit-il, que vous avez autant de
generosite que d'esprit, et je lis dans vos yeux le pardon que le
sollicitais. Mais il ne me suffit pas du pardon des levres, je
vous en previens, il me faut encore le pardon du coeur et de
l'esprit.
-- Sur ma parole, monsieur, dit La Valliere, je vous jure que je
ne vous comprends pas.
-- C'est encore une delicatesse qui me charme, repondit Fouquet,
et je vois que ne voulez point que j'aie a rougir devant vous.
-- Rougir! rougir devant moi! Mais, voyons, dites, de quoi
rougiriez vous?
-- Me tromperais-je, dit Fouquet, et aurais-je le bonheur que mon
procede envers vous ne vous eut pas desobligee?
La Valliere haussa les epaules.
-- Decidement, monsieur, dit-elle, vous parlez par enigmes, et je
suis trop ignorante, a ce qu'il parait, pour vous comprendre.
-- Soit, dit Fouquet, je n'insisterai pas. Seulement, dites-moi,
je vous en supplie, que je puis compter sur votre pardon plein et
entier.
-- Monsieur, dit La Valliere avec une sorte d'impatience, je ne
puis vous faire qu'une reponse, et j'espere qu'elle vous
satisfera. Si je savais quel tort vous avez envers moi, je vous le
pardonnerais. A plus forte raison, vous comprenez bien, ne
connaissant pas ce tort...
Fouquet pinca ses levres comme eut fait Aramis.
-- Alors, dit-il, je puis esperer que, nonobstant ce qui est
arrive, nous resterons en bonne intelligence, et que vous voudrez
bien me faire la grace de croire a ma respectueuse amitie.
La Valliere crut qu'elle commencait a comprendre.
"Oh! se dit-elle en elle-meme, je n'eusse pas cru M. Fouquet si
avide de rechercher les sources d'une faveur si nouvelle."
Puis tout haut:
-- Votre amitie, monsieur? dit-elle, vous m'offrez votre amitie?
Mais, en verite, c'est pour moi tout l'honneur, et vous me
comblez.
-- Je sais, mademoiselle, repondit Fouquet, que l'amitie du maitre
peut paraitre plus brillante et plus desirable que celle du
serviteur; mais je vous garantis que cette derniere sera tout
aussi devouee, tout aussi fidele, et absolument desinteressee.
La Valliere s'inclina: il y avait, en effet, beaucoup de
conviction et de devouement reel dans la voix du surintendant.
Aussi lui tendit-elle la main.
-- Je vous crois, dit-elle.
Fouquet prit vivement la main que lui tendait la jeune fille.
-- Alors, ajouta-t-il, vous ne verrez aucune difficulte, n'est-ce
pas, a me rendre cette malheureuse lettre?
-- Quelle lettre? demanda La Valliere.
Fouquet l'interrogea, il l'avait deja fait, de toute la puissance
de son regard.
Meme naivete de physionomie, meme candeur de visage.
-- Allons, mademoiselle, dit-il, apres cette denegation, je suis
force d'avouer que votre systeme est le plus delicat du monde, et
je ne serais pas moi-meme un honnete homme si je redoutais quelque
chose d'une femme aussi genereuse que vous.
-- En verite, monsieur Fouquet, repondit La Valliere, c'est avec
un profond regret que je suis forcee de vous repeter que je ne
comprends absolument rien a vos paroles.
-- Mais, enfin, sur l'honneur, vous n'avez donc recu aucune lettre
de moi, mademoiselle?
-- Sur l'honneur, aucune, repondit fermement La Valliere.
-- C'est bien, cela me suffit, mademoiselle, permettez-moi de vous
renouveler l'assurance de toute mon estime et de tout mon respect.
Puis, s'inclinant, il sortit pour aller retrouver Aramis, qui
l'attendait chez lui, et laissant La Valliere se demander si le
surintendant etait devenu fou.
-- Eh bien! demanda Aramis qui attendait Fouquet avec impatience,
etes vous content de la favorite?
-- Enchante, repondit Fouquet, c'est une femme pleine d'esprit et
de coeur.
-- Elle ne s'est point fachee?
-- Loin de la; elle n'a pas meme eu l'air de comprendre.
-- De comprendre quoi?
-- De comprendre que je lui eusse ecrit.
-- Cependant, il a bien fallu qu'elle vous comprit pour vous
rendre la lettre, car je presume qu'elle vous l'a rendue.
-- Pas le moins du monde.
-- Au moins, vous etes-vous assure qu'elle l'avait brulee?
-- Mon cher monsieur d'Herblay, il y a deja une heure que je joue
aux propos interrompus, et je commence a avoir assez de ce jeu, si
amusant qu'il soit. Comprenez-moi donc bien; la petite a feint de
ne pas comprendre ce que je lui disais; elle a nie avoir recu
aucune lettre; donc, ayant nie positivement la reception, elle n'a
pu ni me la rendre, ni la bruler.
-- Oh! oh! dit Aramis avec inquietude, que me dites-vous la?
-- Je vous dis qu'elle m'a jure sur ses grands dieux n'avoir recu
aucune lettre.
-- Oh! c'est trop fort! Et vous n'avez pas insiste?
-- J'ai insiste, au contraire, jusqu'a l'impertinence.
-- Et elle a toujours nie?
-- Toujours.
-- Elle ne s'est pas dementie un seul instant?
-- Pas un seul instant.
-- Mais alors, mon cher, vous lui avez laisse notre lettre entre
les mains?
-- Il l'a, pardieu! bien fallu.
-- Oh! C'est une grande faute.
-- Que diable eussiez-vous fait a ma place, vous?
-- Certes, on ne pouvait la forcer, mais cela est inquietant; une
pareille lettre ne peut demeurer contre nous.
-- Oh! cette jeune fille est genereuse.
-- Si elle l'eut ete reellement, elle vous eut rendu votre lettre.
-- Je vous dis qu'elle est genereuse; j'ai vu ses yeux, je m'y
connais.
-- Alors, vous la croyez de bonne foi?
-- Oh! de tout mon coeur.
-- Eh bien! moi, je crois que nous nous trompons.
-- Comment cela?
-- Je crois qu'effectivement, comme elle vous l'a dit, elle n'a
point recu la lettre.
-- Comment! point recu la lettre?
-- Non.
-- Supposeriez-vous!...
-- Je suppose que, par un motif que nous ignorons, votre homme n'a
pas remis la lettre.
Fouquet frappa sur un timbre.
Un valet parut.
-- Faites venir Tobie, dit-il.
Un instant apres parut un homme a l'oeil inquiet, a la bouche
fine, aux bras courts, au dos voute.
Aramis attacha sur lui son oeil percant.
-- Voulez-vous me permettre de l'interroger moi-meme? demanda
Aramis.
-- Faites, dit Fouquet.
Aramis fit un mouvement pour adresser la parole au laquais, mais
il s'arreta.
-- Non, dit-il, il verrait que nous attachons trop d'importance a
sa reponse; interrogez-le, vous; moi, je vais feindre d'ecrire.
Aramis se mit en effet a une table, le dos tourne au laquais dont
il examinait chaque geste et chaque regard dans une glace
parallele.
-- Viens ici, Tobie, dit Fouquet.
Le laquais s'approcha d'un pas assez ferme.
-- Comment as-tu fait ma commission? lui demanda Fouquet.
-- Mais je l'ai faite comme a l'ordinaire, monseigneur, repliqua
l'homme.
-- Enfin, dis.
-- J'ai penetre chez Mlle de La Valliere, qui etait a la messe et
j'ai mis le billet sur sa toilette. N'est-ce point ce que vous
m'aviez dit?
-- Si fait; et c'est tout?
-- Absolument tout, monseigneur.
-- Personne n'etait la?
-- Personne.
-- T'es-tu cache comme je te l'avais dit, alors?
-- Oui.
-- Et elle est rentree?
-- Dix minutes apres.
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