Le vicomte de Bragelonne, Tome III. written by Alexandre Dumas
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-- Les meubles modernes, dit Porthos tandis que le comte se
livrait a cette recherche, les meubles modernes sont devenus d'une
legerete ridicule. Dans ma jeunesse, epoque ou je m'asseyais avec
bien plus d'energie encore qu'aujourd'hui, je ne me rappelle point
avoir jamais rompu un siege, sinon dans les auberges avec mes
bras.
De Saint-Aignan sourit agreablement a la plaisanterie.
-- Mais, dit Porthos en s'installant sur un lit de repos qui
gemit, mais qui resista, ce n'est point de cela qu'il s'agit,
malheureusement.
-- Comment, malheureusement? Est-ce que vous seriez porteur d'un
message de mauvais augure, monsieur le baron?
-- De mauvais augure pour un gentilhomme? oh! non, monsieur le
comte, repliqua noblement Porthos. Je viens seulement vous
annoncer que vous avez offense bien cruellement un de mes amis.
-- Moi, monsieur! s'ecria de Saint-Aignan; moi, j'ai offense un de
vos amis? Et lequel, je vous prie?
-- M. Raoul de Bragelonne.
-- J'ai offense M. de Bragelonne, moi? s'ecria de Saint-Aignan.
Ah! mais, en verite, monsieur, cela m'est impossible; car
M. de Bragelonne, que je connais peu, je dirai meme que je ne
connais point, est en Angleterre: ne l'ayant point vu depuis fort
longtemps, je ne saurais l'avoir offense.
-- M. de Bragelonne est a Paris, monsieur le comte, dit Porthos
impassible; et, quant a l'avoir offense, je vous reponds que c'est
vrai, puisqu'il me l'a dit lui-meme. Oui, monsieur le comte, vous
l'avez cruellement, mortellement offense, je repete le mot.
-- Mais impossible, monsieur le baron, je vous jure, impossible.
-- D'ailleurs, ajouta Porthos, vous ne pouvez ignorer cette
circonstance, attendu que M. de Bragelonne m'a declare vous avoir
prevenu par un billet.
-- Je n'ai recu aucun billet, monsieur, je vous en donne ma
parole.
-- Voila qui est extraordinaire! repondit Porthos; et ce que dit
Raoul...
-- Je vais vous convaincre que je n'ai rien recu dit de Saint-
Aignan.
Et il sonna.
-- Basque, dit-il, combien de lettres ou de billets sont venus ici
en mon absence.
-- Trois, monsieur le comte.
-- Qui sont?...
-- Le billet de M. de Fiesque, celui de Mme de La Ferte, et la
lettre de M. de Las Fuentes.
-- Voila tout?
-- Tout, monsieur le comte.
-- Dis la verite devant Monsieur, la verite, entends-tu bien? Je
reponds de toi.
-- Monsieur, il y avait encore le billet de...
-- De?... Dis vite, voyons.
-- De Mlle de La Val...
-- Cela suffit, interrompit discretement Porthos. Fort bien, je
vous crois, monsieur le comte.
De Saint-Aignan congedia le valet et alla lui-meme fermer la
porte; mais, comme il revenait, regardant devant lui par hasard,
il vit sortir de la serrure de la chambre voisine ce fameux papier
que Bragelonne y avait glisse en partant.
-- Qu'est-ce que cela? dit-il.
Porthos, adosse a cette chambre, se retourna.
-- Oh! oh! fit Porthos.
-- Un billet dans la serrure! s'ecria de Saint-Aignan.
-- Ce pourrait bien etre le notre, monsieur le comte, dit Porthos.
Voyez.
De Saint-Aignan prit le papier.
-- Un billet de M. de Bragelonne! s'ecria-t-il.
-- Voyez-vous, j'avais raison. Oh! quand je dis une chose, moi...
-- Apporte ici par M. de Bragelonne lui-meme, murmura le comte en
palissant. Mais c'est indigne! Comment donc a-t-il penetre ici?
De Saint-Aignan sonna encore. Basque reparut.
-- Qui est venu ici, pendant que j'etais a la promenade avec le
roi?
-- Personne, monsieur.
-- C'est impossible! il faut qu'il soit venu quelqu'un!
-- Mais, monsieur, personne n'a pu entrer, puisque j'avais les
clefs dans ma poche.
-- Cependant, ce billet qui etait dans la serrure. Quelqu'un l'y a
mis; il n'est pas venu seul.
Basque ouvrit les bras en signe d'ignorance absolue.
-- C'est probablement M. de Bragelonne qui l'y aura mis? dit
Porthos.
-- Alors, il serait entre ici?
-- Sans doute, monsieur.
-- Mais, enfin, puisque j'avais la clef dans ma poche, reprit
Basque avec perseverance.
De Saint-Aignan froissa le billet apres l'avoir lu.
-- Il y a quelque chose la-dessous, murmura-t-il absorbe.
Porthos le laissa un instant a ses reflexions.
Puis il revint a son message.
-- Vous plairait-il que nous en revinssions a notre affaire?
demanda-t-il en s'adressant a de Saint-Aignan quand le laquais eut
disparu.
-- Mais je crois la comprendre par ce billet si etrangement
arrive. M. de Bragelonne m'annonce un ami...
-- Je suis son ami; c'est donc moi qu'il vous annonce.
-- Pour m'adresser une provocation?
-- Precisement.
-- Et il se plaint que je l'ai offense?
-- Cruellement, mortellement!
-- De quelle facon, s'il vous plait? Car sa demarche est trop
mysterieuse pour que je n'y cherche pas au moins un sens.
-- Monsieur, repondit Porthos, mon ami doit avoir raison, et,
quant a sa demarche, si elle est mysterieuse comme vous dites,
n'en accusez que vous.
Porthos prononca ces dernieres paroles avec une confiance qui,
pour un homme peu habitue a sa facon, devait reveler une infinite
de sens.
-- Mystere, soit! Voyons le mystere, dit de Saint-Aignan.
Mais Porthos s'inclina.
-- Vous trouverez bon que je n'y entre point, monsieur, dit-il, et
pour d'excellentes raisons.
-- Que je comprends a merveille. Oui, monsieur, effleurons alors.
Voyons, monsieur je vous ecoute.
-- Il y a d'abord, monsieur, dit Porthos, que vous avez demenage?
-- C'est vrai, j'ai demenage, dit de Saint-Aignan.
-- Vous l'avouez? dit Porthos d'un air de satisfaction visible.
-- Si je l'avoue? Mais oui, je l'avoue. Pourquoi donc voulez-vous
que je ne l'avoue pas?
-- Vous avez avoue. Bien, nota Porthos en levant seulement un
doigt en l'air.
-- Ah ca! monsieur, comment mon demenagement peut-il avoir cause
dommage a M. de Bragelonne? Repondez, voyons. Car je ne comprends
absolument rien a ce que vous me dites.
Porthos l'arreta.
-- Monsieur, dit-il gravement, ce grief est le premier de ceux que
M. de Bragelonne articule contre vous. S'il l'articule, c'est
qu'il s'est senti blesse.
De Saint-Aignan battit du pied le parquet avec impatience.
-- Cela ressemble a une mauvaise querelle, dit-il.
-- On ne saurait avoir une mauvaise querelle avec un aussi galant
homme que le vicomte de Bragelonne, repartit Porthos; mais, enfin,
vous n'avez rien a ajouter au sujet du demenagement, n'est-ce pas?
-- Non. Apres?
-- Ah! apres? Mais remarquez bien, monsieur, que voila deja un
grief abominable auquel vous ne repondez pas, ou plutot auquel
vous repondez mal. Comment, monsieur, vous demenagez, cela offense
M. de Bragelonne, et vous ne vous excusez pas? Tres bien!
-- Quoi! s'ecria de Saint-Aignan, qui s'irritait du flegme de ce
personnage; quoi! j'ai besoin de consulter M. de Bragelonne sur le
sujet de demenager ou non? Allons donc, monsieur!
-- Obligatoire, monsieur, obligatoire. Toutefois, vous m'avouerez
que cela n'est rien en comparaison du second grief.
Porthos prit un air severe.
-- Et cette trappe, monsieur, dit-il, et cette trappe?
De Saint-Aignan devint excessivement pale. Il recula sa chaise si
brusquement, que Porthos, tout naif qu'il etait, s'apercut que le
coup avait porte avant.
-- La trappe, murmura de Saint-Aignan.
-- Oui, monsieur, expliquez-la si vous pouvez, dit Porthos en
secouant la tete.
De Saint-Aignan baissa le front.
-- Oh! je suis trahi, murmura-t-il; on sait tout!
-- On sait toujours tout, repliqua Porthos, qui ne savait rien.
-- Vous m'en voyez accable, poursuivit de Saint-Aignan, accable a
ce point que j'en perds la tete!
-- Conscience coupable, monsieur. Oh! votre affaire n'est pas
bonne.
-- Monsieur!
-- Et quand le public sera instruit, et qu'il se fera juge...
-- Oh! monsieur, s'ecria vivement le comte, un pareil secret doit
etre ignore, meme du confesseur!
-- Nous aviserons, dit Porthos, et le secret n'ira pas loin, en
effet.
-- Mais, monsieur, reprit de Saint-Aignan, M. de Bragelonne, en
penetrant ce secret, se rend-il compte du danger qu'il court, et
qu'il fait courir?
-- M. de Bragelonne ne court aucun danger, monsieur, n'en craint
aucun, et vous l'experimenterez bientot, avec l'aide de Dieu.
"Cet homme est un enrage, pensa de Saint-Aignan. Que me veut-il?"
Puis il reprit tout haut:
-- Voyons, monsieur, assoupissons cette affaire.
-- Vous oubliez le portrait? dit Porthos avec une voix de tonnerre
qui glaca le sang du comte.
Comme le portrait etait celui de La Valliere, et qu'il n'y avait
plus a s'y meprendre, de Saint-Aignan sentit ses yeux se dessiller
tout a fait.
-- Ah! s'ecria-t-il, ah! monsieur, je me souviens que
M. de Bragelonne etait son fiance.
Porthos prit un air imposant, la majeste de l'ignorance.
-- Il ne m'importe en rien, ni a vous non plus, dit-il, que mon
ami soit ou non le fiance de qui vous dites. Je suis meme surpris
que vous ayez prononce cette parole indiscrete. Elle pourra faire
tort a votre cause, monsieur.
-- Monsieur, vous etes l'esprit, la delicatesse et la loyaute en
une personne. Je vois tout ce dont il s'agit.
-- Tant mieux! dit Porthos.
-- Et, poursuivit de Saint-Aignan, vous me l'avez fait entendre de
la facon la plus ingenieuse et la plus exquise. Merci, monsieur,
merci!
Porthos se rengorgea.
-- Seulement, a present que je sais tout, souffrez que je vous
explique...
Porthos secoua la tete en homme qui ne veut pas entendre; mais de
Saint Aignan continua:
-- Je suis au desespoir, voyez-vous, de tout ce qui arrive; mais
qu'eussiez-vous fait a ma place? Voyons, entre nous, dites-moi ce
que vous eussiez fait?
Porthos leva la tete.
-- Il ne s'agit point de ce que j'eusse fait, jeune homme; vous
avez, dit-il, connaissance des trois griefs, n'est-ce pas?
-- Pour le premier, pour le demenagement, monsieur, et ici, c'est
a l'homme d'esprit et d'honneur que je m'adresse, quand une
auguste volonte elle-meme me conviait a demenager, devais-je,
pouvais-je desobeir?
Porthos fit un mouvement que de Saint-Aignan ne lui donna pas le
temps d'achever.
-- Ah! ma franchise vous touche, dit-il, interpretant le mouvement
a sa maniere. Vous sentez que j'ai raison.
Porthos ne repliqua rien.
-- Je passe a cette malheureuse trappe, poursuivit de Saint-Aignan
en appuyant sa main sur le bras de Porthos; cette trappe, cause du
mal, moyen du mal; cette trappe construite pour ce que vous savez.
Eh bien! en bonne foi, supposez-vous que ce soit moi qui, de mon
plein gre, dans un endroit pareil, aie fait ouvrir une trappe
destinee... Oh! non, vous ne le croyez pas, et, ici encore, vous
sentez, vous devinez, vous comprenez, une volonte au-dessus de la
mienne. Vous appreciez l'entrainement, je ne parle pas de l'amour,
cette folie irresistible... Mon Dieu!... heureusement, j'ai
affaire a un homme plein de coeur de sensibilite; sans quoi, que
de malheur et de scandale sur elle, pauvre enfant!... et sur
celui... que je ne veux pas nommer!
Porthos, etourdi, abasourdi par l'eloquence et les gestes de
Saint-Aignan, faisait mille efforts pour recevoir cette averse de
paroles, auxquelles il ne comprenait pas le plus petit mot, droit
et immobile sur son siege; il y parvint.
De Saint-Aignan, lance dans sa peroraison, continua, en donnant
une action nouvelle a sa voix, une vehemence croissante a son
geste:
-- Quant au portrait, car je comprends que le portrait est le
grief principal; quant au portrait, voyons, suis-je coupable? Qui
a desire avoir son portrait? est-ce moi? Qui l'aime? est-ce moi?
Qui la veut? est-ce moi?... Qui l'a prise? est-ce moi? Non! mille
fois non! je sais que M. de Bragelonne doit etre desespere, je
sais que ces malheurs-la sont cruels. Tenez, moi aussi, je
souffre. Mais pas de resistance possible. Luttera-t-il? on en
rirait. S'il s'obstine seulement, il se perd. Vous me direz que le
desespoir est une folie; mais vous etes raisonnable, vous, vous
m'avez compris. Je vois a votre air grave reflechi, embarrasse
meme, que l'importance de la situation vous a frappe. Retournez
donc vers M. de Bragelonne; remerciez-le, comme je l'en remercie
moi-meme, d'avoir choisi pour intermediaire un homme de votre
merite. Croyez que, de mon cote, je garderai une reconnaissance
eternelle a celui qui a pacifie si ingenieusement si
intelligemment notre discorde. Et, puisque le malheur a voulu que
ce secret fut a quatre au lieu d'etre a trois, eh bien! ce secret,
qui peut faire la fortune du plus ambitieux, je me rejouis de le
partager avec vous; je m'en rejouis du fond de l'ame. A partir de
ce moment, disposez donc de moi, je me mets a votre merci. Que
faut-il que je fasse pour vous? Que dois-je demander, exiger meme?
Parlez, monsieur, parlez.
Et, selon l'usage familierement amical des courtisans de cette
epoque, de Saint-Aignan vint enlacer Porthos et le serrer
tendrement dans ses bras.
Porthos se laissa faire avec un flegme inoui.
-- Parlez, repeta de Saint-Aignan; que demandez-vous?
-- Monsieur, dit Porthos, j'ai en bas un cheval; faites moi le
plaisir de le monter; il est excellent et ne vous jouera point de
mauvais tours.
-- Monter a cheval! pour quoi faire? demanda de Saint-Aignan avec
curiosite.
-- Mais, pour venir avec moi ou nous attend M. de Bragelonne.
-- Ah! il voudrait me parler, je le concois; avoir des details.
Helas! c'est bien delicat! Mais, en ce moment, je ne puis, le roi
m'attend.
-- Le roi attendra, dit Porthos.
-- Mais, ou donc m'attend M. de Bragelonne?
-- Aux Minimes, a Vincennes.
-- Ah ca! mais, rions-nous?
-- Je ne crois pas; moi, du moins.
Et Porthos donna a son visage la rigidite de ses lignes les plus
severes.
-- Mais les Minimes, c'est un rendez-vous d'epee, cela? Eh bien!
qu'ai-je a faire aux Minimes, alors?
Porthos tira lentement son epee.
-- Voici la mesure de l'epee de mon ami, dit-il.
-- Corbleu! Cet homme est fou! s'ecria de Saint-Aignan.
Le rouge monta aux oreilles de Porthos.
-- Monsieur, dit-il, si je n'avais pas l'honneur d'etre chez vous,
et de servir les interets de M. de Bragelonne, je vous jetterais
par votre fenetre! Ce sera partie remise, et vous ne perdrez rien
pour attendre. Venez-vous aux Minimes, monsieur?
-- Eh!...
-- Y venez-vous de bonne volonte?
-- Mais...
-- Je vous y porte si vous n'y venez pas! Prenez garde!
-- Basque! s'ecria M. de Saint-Aignan.
-- Le roi appelle M. le comte, dit Basque.
-- C'est different, dit Porthos; le service du roi avant tout.
Nous attendrons la jusqu'a ce soir, monsieur.
Et, saluant de Saint-Aignan avec sa courtoisie ordinaire, Porthos
sortit, enchante d'avoir arrange encore une affaire.
De Saint-Aignan le regarda sortir; puis, repassant a la hate son
habit et sa veste, il courut en reparant le desordre de sa
toilette, et disant:
-- Aux Minimes!... aux Minimes!... Nous verrons comment le roi va
prendre ce cartel-la. Il est bien pour lui, pardieu!
Chapitre CXCV -- Rivaux politiques
Le roi, apres cette promenade si fertile pour Apollon, et dans
laquelle chacun payait son tribut aux Muses, comme disaient les
poetes de l'epoque, le roi trouva chez lui M. Fouquet qui
l'attendait.
Derriere le roi venait M. Colbert, qui l'avait pris dans un
corridor comme s'il l'eut attendu a l'affut, et qui le suivait
comme son ombre jalouse et surveillante; M. Colbert, avec sa tete
carree, son gros luxe d'habits debrailles, qui le faisaient
ressembler quelque peu a un seigneur flamand apres la biere.
M. Fouquet, a la vue de son ennemi, demeura calme, et s'attacha
pendant toute la scene qui allait suivre a observer cette conduite
si difficile de l'homme superieur dont le coeur regorge de mepris,
et qui ne veut pas meme temoigner son mepris, dans la crainte de
faire encore trop d'honneur a son adversaire.
Colbert ne cachait pas une joie insultante. Pour lui, c'etait de
la part de M. Fouquet une partie mal jouee et perdue sans
ressource, quoiqu'elle ne fut pas encore terminee. Colbert etait
de cette ecole d'hommes politiques qui n'admirent que l'habilete,
qui n'estiment que le succes.
De plus, Colbert, qui n'etait pas seulement un homme envieux et
jaloux, mais qui avait a coeur tous les interets du roi, parce
qu'il etait doue au fond de la supreme probite du chiffre, Colbert
pouvait se donner a lui-meme le pretexte, si heureux lorsque l'on
hait, qu'il agissait, en haissant et en perdant M. Fouquet, en vue
du bien de l'Etat et de la dignite royale.
Aucun de ces details n'echappa a Fouquet. A travers les gros
sourcils de son ennemi, et malgre le jeu incessant de ses
paupieres, il lisait, par les yeux, jusqu'au fond du coeur de
Colbert; il vit donc tout ce qu'il y avait dans ce coeur: haine et
triomphe.
Seulement, comme, tout en penetrant, il voulait rester
impenetrable, il rasserena son visage, sourit de ce charmant
sourire sympathique qui n'appartenait qu'a lui, et, donnant
l'elasticite la plus noble et la plus souple a la fois a son
salut:
-- Sire, dit-il, je vois, a l'air joyeux de Votre Majeste, qu'elle
a fait une bonne promenade.
-- Charmante, en effet, monsieur le surintendant, charmante! Vous
avez eu bien tort de ne pas venir avec nous, comme je vous y avais
invite.
-- Sire, je travaillais, repondit le surintendant.
Fouquet n'eut pas meme besoin de detourner la tete; il ne
regardait pas du cote de M. Colbert.
-- Ah! la campagne, monsieur Fouquet! s'ecria le roi. Mon Dieu,
que je voudrais pouvoir toujours vivre a la campagne, en plein
air, sous les arbres!
-- Oh! Votre Majeste n'est pas encore lasse du trone, j'espere?
dit Fouquet.
-- Non; mais les trones de verdure sont bien doux.
-- En verite, Sire, Votre Majeste comble tous mes voeux en parlant
ainsi. J'avais justement une requete a lui presenter.
-- De la part de qui, monsieur le surintendant?
-- De la part des nymphes de Vaux.
-- Ah! ah! fit Louis XIV.
-- Le roi m'a daigne faire une promesse, dit Fouquet.
-- Oui, je me rappelle.
-- La fete de Vaux, la fameuse fete, n'est-ce pas, Sire? dit
Colbert essayant de faire preuve de credit en se melant a la
conversation.
Fouquet, avec un profond mepris, ne releva pas le mot. Ce fut pour
lui comme si Colbert n'avait ni pense ni parle.
-- Votre Majeste sait, dit-il, que je destine ma terre de Vaux a
recevoir le plus aimable des princes, le plus puissant des rois.
-- J'ai promis, monsieur, dit Louis XIV en souriant, et un roi n'a
que sa parole.
-- Et moi, Sire, je viens dire a Votre Majeste que je suis
absolument a ses ordres.
-- Me promettez-vous beaucoup de merveilles, monsieur le
surintendant?
Et Louis XIV regarda Colbert.
-- Des merveilles? Oh! non, Sire. Je ne m'engage point a cela;
j'espere pouvoir promettre un peu de plaisir, peut-etre meme un
peu d'oubli au roi.
-- Non pas, non pas, monsieur Fouquet, dit le roi. J'insiste sur
le mot merveille. Oh! vous etes un magicien, nous connaissons
votre pouvoir, nous savons que vous trouvez de l'or, n'y en eut-il
point au monde. Aussi le peuple dit que vous en faites.
Fouquet sentit que le coup partait d'un double carquois et que le
roi lui lancait a la fois une fleche de son arc, une fleche de
l'arc de Colbert. Il se mit a rire.
-- Oh! dit-il, le peuple sait parfaitement dans quelle mine je le
prends, cet or. Il le sait trop, peut-etre; et du reste, ajouta-t-
il fierement, je puis assurer Votre Majeste que l'or destine a
payer la fete de Vaux ne fera couler ni sang ni larmes. Des
sueurs, peut-etre. On les paiera.
Louis resta interdit. Il voulut regarder Colbert, Colbert aussi
voulut repliquer; un coup d'oeil d'aigle, un regard loyal, royal
meme, lance par Fouquet, arreta la parole sur ses levres.
Le roi, s'etait remis pendant ce temps. Il se tourna vers Fouquet,
et lui dit:
-- Donc, vous formulez votre invitation?
-- Oui, Sire, s'il plait a Votre Majeste.
-- Pour quel jour?
-- Pour le jour qu'il vous conviendra, Sire.
-- C'est parler en enchanteur qui improvise, monsieur Fouquet. Je
n'en dirais pas autant, moi.
-- Votre Majeste fera, quand elle le voudra, tout ce qu'un roi
peut et doit faire. Le roi de France a des serviteurs capables de
tout pour son service et pour ses plaisirs.
Colbert essaya de regarder le surintendant pour voir si ce mot
etait un retour a des sentiments moins hostiles. Fouquet n'avait
pas meme regarde son ennemi. Colbert n'existait pas pour lui.
-- Eh bien! a huit jours, voulez-vous? dit le roi.
-- A huit jours, Sire.
-- Nous sommes a mardi; voulez-vous jusqu'au dimanche suivant?
-- Le delai que daigne accorder Sa Majeste secondera puissamment
les travaux que mes architectes vont entreprendre pour concourir
au divertissement du roi et de ses amis.
-- Et, en parlant de mes amis, repartit le roi, comment les
traitez-vous?
-- Le roi est maitre partout, Sire; le roi fait sa liste et donne
ses ordres. Tous ceux qu'il daigne inviter sont des hotes tres
respectes par moi.
-- Merci! reprit le roi, touche de la noble pensee exprimee avec
un noble accent.
Fouquet prit alors conge de Louis XIV, apres quelques mots donnes
aux details de certaines affaires...
Il sentit que Colbert demeurait avec le roi, qu'on allait
s'entretenir de lui, que ni l'un ni l'autre ne l'epargnerait.
La satisfaction de donner un dernier coup, un terrible coup a son
ennemi, lui apparut comme une compensation a tout ce qu'on allait
lui faire souffrir...
Il revint donc promptement, lorsque deja il avait touche la porte,
et, s'adressant au roi:
-- Pardon! Sire, dit-il pardon!
-- De quoi pardon, monsieur? fit le prince avec amenite.
-- D'une faute grave, que je commettais sans m'en apercevoir.
-- Une faute, vous? Ah! monsieur Fouquet, il faudra bien que je
vous pardonne. Contre quoi avez-vous peche, ou contre qui?
-- Contre toute convenance, Sire. J'oubliais de faire part a Votre
Majeste d'une circonstance assez importante.
-- Laquelle?
Colbert frissonna; il crut a une denonciation. Sa conduite avait
ete demasquee. Un mot de Fouquet, une preuve articulee, et, devant
la loyaute juvenile de Louis XIV, s'effacait toute la faveur de
Colbert. Celui-ci trembla donc qu'un coup si hardi ne vint
renverser tout son echafaudage, et, de fait, le coup etait si beau
a jouer, qu'Aramis, le beau joueur, ne l'eut pas manque.
-- Sire, dit Fouquet d'un air degage, puisque vous avez eu la
bonte de me pardonner, je suis tout loger dans ma confession: ce
matin, j'ai vendu l'une de mes charges.
-- Une de vos charges! s'ecria le roi; laquelle donc?
Colbert devint livide.
-- Celle qui me donnait, Sire, une grande robe et un air severe:
la charge de procureur general.
Le roi poussa un cri involontaire, et regarda Colbert.
Celui-ci, la sueur au front, se sentit pres de defaillir.
-- A qui vendites-vous cette charge, monsieur Fouquet? demanda le
roi.
Colbert s'appuya au chambranle de la cheminee.
-- A un conseiller du Parlement, Sire, qui s'appelle M. Vanel.
-- Vanel?
-- Un ami de M. l'intendant Colbert, ajouta Fouquet en laissant
tomber ces mots avec une nonchalance inimitable, avec une
expression d'oubli et d'ignorance que le peintre, l'acteur et le
poete doivent renoncer a reproduire avec le pinceau, le geste ou
la plume.
Puis, ayant fini, ayant ecrase Colbert sous le poids de cette
superiorite, le surintendant salua de nouveau le roi, et partit a
moitie venge par la stupefaction du prince et par l'humiliation du
favori.
-- Est-il possible? se dit le roi quand Fouquet eut disparu. Il a
vendu cette charge?
-- Oui, Sire, repliqua Colbert avec intention.
-- Il est fou! risqua le roi.
Colbert, cette fois, ne repliqua pas; il avait entrevu la pensee
du maitre. Cette pensee le vengeait aussi. A sa haine venait se
joindre sa jalousie; a son plan de ruine venait s'allier une
menace de disgrace.
Desormais, Colbert le sentit, entre Louis XIV et lui, les idees
hostiles ne rencontraient plus d'obstacles, et la premiere faute
de Fouquet qui pourrait servir de pretexte devancerait de pres le
chatiment.
Fouquet avait laisse tomber son arme. Haine et Jalousie venaient
de la ramasser.
Colbert fut invite par le roi a la fete de Vaux; il salua comme un
homme sur de lui, il accepta comme un homme qui oblige.
Le roi en etait au nom de Saint-Aignan sur la liste d'ordres,
quand l'huissier annonca le comte de Saint-Aignan.
Colbert se retira discretement a l'arrivee du Mercure royal.
Chapitre CXCVI -- Rivaux amoureux
De Saint-Aignan avait quitte Louis XIV il y avait deux heures a
peine; mais, dans cette premiere effervescence de son amour, quand
Louis XIV ne voyait pas La Valliere, il fallait qu'il parlat
d'elle. Or, la seule personne avec laquelle il put en parler a son
aise etait de Saint-Aignan; de Saint -- Aignan lui etait donc
indispensable.
-- Ah! c'est vous, comte? s'ecria-t-il en l'apercevant, doublement
joyeux qu'il etait de le voir et de ne plus voir Colbert, dont la
figure renfrognee l'attristait toujours. Tant mieux! je suis
content de vous voir; vous serez du voyage, n'est-ce pas?
-- Du voyage, Sire? demanda de Saint-Aignan. Et de quel voyage?
-- De celui que nous ferons pour aller jouir de la fete que nous
donne M. le surintendant a Vaux. Ah! de Saint-Aignan, tu vas enfin
voir une fete pres de laquelle nos divertissements de
Fontainebleau seront des jeux de robins.
-- A Vaux! le surintendant donne une fete a Votre Majeste, et a
Vaux, rien que cela?
-- Rien que cela! Je te trouve charmant de faire le dedaigneux.
Sais-tu, toi qui fais le dedaigneux, que, lorsqu'on saura que
M. Fouquet me recoit a Vaux, de dimanche en huit, sais-tu que l'on
s'egorgera pour etre invite a cette fete? Je te le repete donc, de
Saint-Aignan, tu seras du voyage.
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