Le vicomte de Bragelonne, Tome III. written by Alexandre Dumas
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-- Monsieur de Bragelonne, repliqua Henriette, un coeur comme le
votre merite les soins et les egards d'un coeur de reine. Je suis
votre amie, monsieur; aussi n'ai-je point voulu que toute votre
vie soit empoisonnee par la perfidie et souillee par le ridicule.
C'est moi qui, plus brave que tous les pretendus amis, j'excepte
M. de Guiche, vous ai fait revenir de Londres; c'est moi qui vous
fournis les preuves douloureuses, mais necessaires, qui seront
votre guerison, si vous etes un courageux amant et non pas un
Amadis pleurard. Ne me remerciez pas: plaignez-moi meme, et ne
servez pas moins bien le roi.
Raoul sourit avec amertume.
-- Ah! c'est vrai, dit-il, j'oubliais ceci: le roi est mon maitre.
-- Il y va de votre liberte! il y va de votre vie!
Un regard clair et penetrant de Raoul apprit a Madame Henriette
qu'elle se trompait, et que son dernier argument n'etait pas de
ceux qui touchassent ce jeune homme.
-- Prenez garde, monsieur de Bragelonne, dit-elle; mais, en ne
pesant pas toutes vos actions, vous jetteriez dans la colere un
prince dispose a s'emporter hors des limites de la raison; vous
jetteriez dans la douleur vos amis et votre famille; inclinez-
vous, soumettez-vous, guerissez-vous.
-- Merci, madame, dit-il. J'apprecie le conseil que Votre Altesse
me donne, et je tacherai de le suivre; mais, un dernier mot je
vous prie.
-- Dites.
-- Est-ce une indiscretion que de vous demander le secret de cet
escalier, de cette trappe, de ce portrait, secret que vous avez
decouvert?
-- Oh! rien de plus simple; j'ai, pour cause de surveillance, le
double des clefs de mes filles; il m'a paru etrange que La
Valliere se renfermat si souvent; il m'a paru etrange que
M. de Saint-Aignan changeat de logis; il m'a paru etrange que le
roi vint voir si quotidiennement M. de Saint-Aignan, si avant que
celui-ci fut dans son amitie; enfin, il m'a paru etrange que tant
de choses se fussent faites depuis votre absence, que les
habitudes de la Cour en etaient changees. Je ne veux pas etre
jouee par le roi, je ne veux pas servir de manteau a ses amours;
car, apres La Valliere qui pleure, il aura Montalais qui rit,
Tonnay-Charente qui chante; ce n'est pas un role digne de moi.
J'ai leve les scrupules de mon amitie, j'ai decouvert le secret...
Je vous blesse; encore une fois, excusez-moi, mais j'avais un
devoir a remplir; c'est fini, vous voila prevenu; l'orage va
venir, garantissez-vous.
-- Vous concluez quelque chose, cependant, madame, repondit
Bragelonne avec fermete; car vous ne supposez pas que j'accepterai
sans rien dire la honte que je subis et la trahison qu'on me fait.
-- Vous prendrez a ce sujet le parti qui vous conviendra, monsieur
Raoul. Seulement, ne dites point la source d'ou vous tenez la
verite; voila tout ce que je vous demande, voila le seul prix que
j'exige du service que je vous ai rendu.
-- Ne craignez rien, madame, dit Bragelonne avec un sourire amer.
-- J'ai, moi, gagne le serrurier que les amants avaient mis dans
leurs interets. Vous pouvez fort bien avoir fait comme moi, n'est-
ce pas?
-- Oui, madame. Votre Altesse Royale ne me donne aucun conseil et
ne m'impose aucune reserve que celle de ne pas la compromettre?
-- Pas d'autre.
-- Je vais donc supplier Votre Altesse Royale de m'accorder une
minute de sejour ici.
-- Sans moi?
-- Oh! non, madame. Peu importe; ce que j'ai a faire, je puis le
faire devant vous. Je vous demande une minute pour ecrire un mot a
quelqu'un.
-- C'est hasardeux, monsieur de Bragelonne. Prenez garde!
-- Personne ne peut savoir si Votre Altesse Royale m'a fait
l'honneur de me conduire ici. D'ailleurs, je signe la lettre que
j'ecris.
-- Faites, monsieur.
Raoul avait deja tire ses tablettes et trace rapidement ces mots
sur une feuille blanche:
"Monsieur le comte,
"Ne vous etonnez pas de trouver ici ce papier signe de moi, avant
qu'un de mes amis, que j'enverrai tantot chez vous ait eu
l'honneur de vous expliquer l'objet de ma visite.
"Vicomte Raoul de Bragelonne."
Il roula cette feuille, la glissa dans la serrure de la porte qui
communiquait a la chambre des deux amants, et, bien assure que ce
papier etait tellement visible que de Saint-Aignan le devait voir
en rentrant, il rejoignit la princesse, arrivee deja au haut de
l'escalier.
Sur le palier, ils se separerent: Raoul affectant de remercier Son
Altesse, Henriette plaignant ou faisant semblant de plaindre de
tout son coeur le malheureux qu'elle venait de condamner a un
aussi horrible supplice.
-- Oh! dit-elle en le voyant s'eloigner pale et l'oeil injecte de
sang; oh! si j'avais su, j'aurais cache la verite a ce pauvre
jeune homme.
Chapitre CXCIII -- La methode de Porthos
La multiplicite des personnages que nous avons introduits dans
cette longue histoire fait que chacun est oblige de ne paraitre
qu'a son tour et selon les exigences du recit. Il en resulte que
nos lecteurs n'ont pas eu l'occasion de se retrouver avec notre
ami Porthos depuis son retour de Fontainebleau.
Les honneurs qu'il avait recus du roi n'avaient point change le
caractere placide et affectueux du respectable seigneur;
seulement, il redressait la tete plus que de coutume, et quelque
chose de majestueux se revelait dans son maintien, depuis qu'il
avait recu la faveur de diner a la table du roi. La salle a manger
de Sa Majeste avait produit un certain effet sur Porthos. Le
seigneur de Bracieux et de Pierrefonds aimait a se rappeler que,
durant ce diner memorable, force serviteurs et bon nombre
d'officiers, se trouvant derriere les convives, donnaient bon air
au repas et meublaient la piece.
Porthos se promit de conferer a M. Mouston une dignite quelconque,
d'etablir une hierarchie dans le reste de ses gens, et de se creer
une maison militaire; ce qui n'etait pas insolite parmi les grands
capitaines, attendu que, dans le precedent siecle, on remarquait
ce luxe chez MM. de Treville, de Schomberg, de La Vieuville, sans
parler de MM. de Richelieu, de Conde, et de Bouillon-Turenne.
Lui, Porthos, ami du roi et de M. Fouquet baron, ingenieur, etc.,
pourquoi ne jouirait-il pas de tous les agrements attaches aux
grands biens et aux grands merites?
Un peu delaisse d'Aramis, lequel, nous le savons, s'occupait
beaucoup de M. Fouquet, un peu neglige, a cause du service, par
d'Artagnan, blase sur Truechen et sur Planchet, Porthos se surprit
a rever sans trop savoir pourquoi; mais a quiconque lui eut dit:
"Est-ce qu'il vous manque quelque chose, Porthos?" il eut
assurement repondu: "Oui."
Apres un de ces diners pendant lesquels Porthos essayait de se
rappeler tous les details du diner royal, demi-joyeux, grace au
bon vin, demi-triste, grace aux idees ambitieuses, Porthos se
laissait aller a un commencement de sieste, quand son valet de
chambre vint l'avertir que M. de Bragelonne voulait lui parler.
Porthos passa dans la salle voisine, ou il trouva son jeune ami
dans les dispositions que nous connaissons.
Raoul vint serrer la main de Porthos, qui, surpris de sa gravite,
lui offrit un siege.
-- Cher monsieur du Vallon, dit Raoul, j'ai un service a vous
demander.
-- Cela tombe a merveille, mon jeune ami, repliqua Porthos. On m'a
envoye huit mille livres, ce matin, de Pierrefonds, et, si c'est
d'argent que vous avez besoin...
-- Non, ce n'est pas d'argent; merci, mon excellent ami.
-- Tant pis! J'ai toujours entendu dire que c'est la le plus rare
des services, mais le plus aise a rendre. Ce mot m'a frappe;
j'aime a citer les mots qui me frappent.
-- Vous avez un coeur aussi bon que votre esprit est sain.
-- Vous etes trop bon. Vous dinerez bien, peut-etre?
-- Oh! non, je n'ai pas faim.
-- Hein! Quel affreux pays que l'Angleterre?
-- Pas trop; mais...
-- Voyez-vous, si l'on n'y trouvait pas l'excellent poisson et la
belle viande qu'il y a, ce ne serait pas supportable.
-- Oui... je venais...
-- Je vous ecoute. Permettez seulement que je me rafraichisse. On
mange sale a Paris. Pouah!
Et Porthos se fit apporter une bouteille de vin de Champagne.
Puis, ayant rempli avant le sien le verre de Raoul, il but un
large coup, et, satisfait, il reprit:
-- Il me fallait cela pour vous entendre sans distraction. Me
voici tout a vous. Que demandez-vous, cher Raoul? que desirez-
vous?
-- Dites-moi votre opinion sur les querelles, mon cher ami.
-- Mon opinion?... Voyons, developpez un peu votre idee, repondit
Porthos en se grattant le front.
-- Je veux dire: Etes-vous d'un bon naturel quand il y a demele
entre vos amis et des etrangers?
-- Oh! d'un naturel excellent, comme toujours.
-- Fort bien; mais que faites-vous alors?
-- Quand mes amis ont des querelles, j'ai un principe.
-- Lequel?
-- C'est que le temps perdu est irreparable, et que l'on n'arrange
jamais aussi bien une affaire que lorsque l'on a encore
l'echauffement de la dispute.
-- Ah! vraiment, voila votre principe?
-- Absolument. Aussi, des que la querelle est engagee, je mets les
parties en presence.
-- Oui-da?
-- Vous comprenez que, de cette facon, il est impossible qu'une
affaire ne s'arrange pas.
-- J'aurais cru, dit avec etonnement Raoul, que, prise ainsi, une
affaire devait, au contraire...
-- Pas le moins du monde. Songez que j'ai eu, dans ma vie, quelque
chose comme cent quatre-vingts a cent quatre-vingt-dix duels
regles, sans compter les prises d'epees et les rencontres
fortuites.
-- C'est un beau chiffre, dit Raoul en souriant malgre lui.
-- Oh! ce n'est rien; moi, je suis si doux!... D'Artagnan compte
ses duels par centaines. Il est vrai qu'il est dur et piquant, je
le lui ai souvent repete.
-- Ainsi, reprit Raoul, vous arrangez d'ordinaire les affaires que
vos amis vous confient?
-- Il n'y a pas d'exemple que je n'aie fini par en arranger une,
dit Porthos avec mansuetude et une confiance qui firent bondir
Raoul.
-- Mais, dit-il, les arrangements sont-ils au moins honorables?
-- Oh! je vous en reponds; et, a ce propos, je vais vous expliquer
mon autre principe. Une fois que mon ami m'a remis sa querelle,
voici comme je procede: je vais trouver son adversaire sur-le-
champ; je m'arme d'une politesse et d'un sang-froid qui sont de
rigueur en pareille circonstance.
-- C'est a cela, dit Raoul avec amertume, que vous devez
d'arranger si bien et si surement les affaires?
-- Je le crois. Je vais donc trouver l'adversaire et je lui dis:
"Monsieur, il est impossible que vous ne compreniez pas a quel
point vous avez outrage mon ami."
Raoul fronca le sourcil.
-- Quelquefois, souvent meme, poursuivit Porthos, mon ami n'a pas
ete offense du tout; il a meme offense le premier: vous jugez si
mon discours est adroit.
Et Porthos eclata de rire.
"Decidement, se disait Raoul pendant que retentissait le tonnerre
formidable de cette hilarite, decidement j'ai du malheur.
De Guiche me bat froid, d'Artagnan me raille, Porthos est mou: nul
ne veut arranger cette affaire a ma facon. Et moi qui m'etais
adresse a Porthos pour trouver une epee au lieu d'un
raisonnement!... Ah! quelle mauvaise chance!"
Porthos se remit, et continua:
-- J'ai donc, par un seul mot, mis l'adversaire dans son tort.
-- C'est selon, dit distraitement Raoul.
-- Non pas, c'est sur. Je l'ai mis dans son tort; c'est a ce
moment que je deploie toute ma courtoisie, pour aboutir a
l'heureuse issue de mon projet. Je m'avance donc d'une mine
affable, et, prenant la main de l'adversaire...
-- Oh! fit Raoul impatient.
-- "Monsieur, lui dis-je, a present que vous etes convaincu de
l'offense, nous sommes assures de la reparation. Entre mon ami et
vous, c'est desormais un echange de gracieux procedes. En
consequence, je suis charge de vous donner la longueur de l'epee
de mon ami."
-- Hein? fit Raoul.
-- Attendez donc!... "La longueur de l'epee de mon ami. J'ai un
cheval en bas; mon ami est a tel endroit, qui attend impatiemment
votre aimable presence; je vous emmene; nous prenons votre temoin
en passant, l'affaire est arrangee."
-- Et, dit Raoul pale de depit, vous reconciliez les deux
adversaires sur le terrain?
-- Plait-il? interrompit Porthos. Reconcilier? pour quoi faire?
-- Vous dites que l'affaire est arrangee...
-- Sans doute, puisque mon ami attend.
-- Eh bien! quoi! s'il attend...
-- Eh bien! s'il attend, c'est pour se delier les jambes.
L'adversaire, au contraire, est encore tout roide du cheval; on
s'aligne, et mon ami tue l'adversaire. C'est fini.
-- Ah! il le tue? s'ecria Raoul.
-- Pardieu! dit Porthos, est-ce que je prends jamais pour amis des
gens qui se font tuer? J'ai cent et un amis, a la tete desquels
sont M. votre pere, Aramis et d'Artagnan, tous gens fort vivants,
je crois!
-- Oh! mon cher baron, s'exclama Raoul dans l'exces de sa joie.
-- Vous approuvez ma methode, alors? fit le geant.
-- Je l'approuve si bien, que j'y aurai recours aujourd'hui, sans
retard, a l'instant meme. Vous etes l'homme que je cherchais.
-- Bon! me voici; vous voulez vous battre?
-- Absolument.
-- C'est bien naturel... Avec qui?
-- Avec M. de Saint-Aignan.
-- Je le connais... un charmant gascon, qui a ete fort poli avec
moi le jour ou j'eus l'honneur de diner chez le roi. Certes, je
lui rendrai sa politesse, meme quand ce ne serait pas mon
habitude. Ah ca! il vous a donc offense?
-- Mortellement.
-- Diable! Je pourrai dire mortellement?
-- Plus encore, si vous voulez.
-- C'est bien commode.
-- Voila une affaire tout arrangee, n'est-ce pas? dit Raoul en
souriant.
-- Cela va de soi... Ou l'attendez-vous?
-- Ah! pardon, c'est delicat. M. de Saint-Aignan est fort ami du
roi.
-- Je l'ai oui dire.
-- Et si je le tue?
-- Vous le tuerez certainement. C'est a vous de vous
precautionner; mais, maintenant, ces choses-la ne souffrent pas de
difficultes. Si vous eussiez vecu de notre temps, a la bonne
heure!
-- Cher ami vous ne m'avez pas compris. Je veux dire que,
M. de Saint-Aignan etant un ami du roi, l'affaire sera plus
difficile a engager, attendu que le roi peut savoir a l'avance...
-- Eh! non pas! Ma methode, vous savez bien: "Monsieur, vous avez
offense mon ami, et..."
-- Oui, je le sais.
-- Et puis: "Monsieur, le cheval est en bas." Je l'emmene donc
avant qu'il ait parle a personne.
-- Se laissera-t-il emmener comme cela?
-- Pardieu! je voudrais bien voir! Il serait le premier. Il est
vrai que les jeunes gens d'aujourd'hui... Mais bah! je l'enleverai
s'il le faut.
Et Porthos, joignant le geste a la parole, enleva Raoul et sa
chaise.
-- Tres bien, dit le jeune homme en riant. Il nous reste a poser
la question a M. de Saint-Aignan.
-- Quelle question?
-- Celle de l'offense.
-- Eh bien! mais, c'est fait, ce me semble.
-- Non, mon cher monsieur du Vallon, l'habitude chez nous autres
gens d'aujourd'hui, comme vous dites, veut qu'on s'explique les
causes de l'offense.
-- Par votre nouvelle methode, oui. Eh bien! alors, contez-moi
votre affaire...
-- C'est que...
-- Ah dame! voila l'ennui! Autrefois, nous n'avions jamais besoin
de conter. On se battait parce qu'on se battait. Je ne connais pas
de meilleure raison, moi.
-- Vous etes dans le vrai, mon ami.
-- J'ecoute vos motifs.
-- J'en ai trop a raconter. Seulement, comme il faut preciser...
-- Oui, oui, diable! avec la nouvelle methode.
-- Comme il faut, dis-je, preciser; comme, d'un autre cote
l'affaire est pleine de difficultes et commande un secret
absolu...
-- Oh! oh!
-- Vous aurez l'obligeance de dire seulement a M. de Saint-Aignan,
et il le comprendra, qu'il m'a offense: d'abord, en demenageant.
-- En demenageant?... Bien, fit Porthos, qui se mit a recapituler
sur ses doigts. Apres?
-- Puis en faisant construire une trappe dans son nouveau
logement.
-- Je comprends, dit Porthos; une trappe. Peste! c'est grave! Je
crois bien que vous devez etre furieux de cela! Et pourquoi ce
drole ferait-il faire des trappes sans vous avoir consulte? Des
trappes!... mordioux!... Je n'en ai pas, moi, si ce n'est mon
oubliette de Bracieux!
-- Vous ajouterez, dit Raoul, que mon dernier motif de me croire
outrage, c'est le portrait que M. de Saint-Aignan sait bien.
-- Eh! mais, encore un portrait?... Quoi! un demenagement, une
trappe et un portrait? Mais, mon ami, dit Porthos, avec l'un de
ces griefs seulement, il y a de quoi faire s'entr'egorger toute la
gentilhommerie de France et d'Espagne, ce qui n'est pas peu dire.
-- Ainsi, cher, vous voila suffisamment muni?
-- J'emmene un deuxieme cheval. Choisissez votre lieu de rendez-
vous, et, pendant que vous attendrez, faites des plies et fendez-
vous a fond, cela donne une elasticite rare.
-- Merci! J'attendrai au bois de Vincennes, pres des Minimes.
-- Voila qui va bien... Ou trouve-t-on ce M. de Saint-Aignan?
-- Au Palais-Royal.
Porthos agita une grosse sonnette. Son valet parut.
-- Mon habit de ceremonie, dit-il; mon cheval et un cheval de
main.
Le valet s'inclina et sortit.
-- Votre pere sait-il cela? dit Porthos.
-- Non; je vais lui ecrire.
-- Et d'Artagnan?
-- M. d'Artagnan non plus. Il est prudent, il m'aurait detourne.
-- D'Artagnan est homme de bon conseil, cependant, dit Porthos
etonne, dans sa modestie loyale qu'on eut songe a lui quand il y
avait un d'Artagnan au monde.
-- Cher monsieur du Vallon, repliqua Raoul, ne me questionnez
plus, je vous en conjure. J'ai dit tout ce que j'avais a dire.
C'est l'action que j'attends; je l'attends rude et decisive, comme
vous savez les preparer. Voila pourquoi je vous ai choisi.
-- Vous serez content de moi, repliqua Porthos.
-- Et songez, cher ami, que, hors nous, tout le monde doit ignorer
cette rencontre.
-- On s'apercoit toujours de ces choses-la, dit Porthos quand on
trouve un corps mort dans le bois. Ah! cher ami, je vous promets
tout, hors de dissimuler le corps mort. Il est la, on le voit,
c'est inevitable. J'ai pour principe de ne pas enterrer. Cela sent
son assassin. Au risque de risque, comme dit le Normand.
-- Brave et cher ami, a l'ouvrage!
-- Reposez-vous sur moi, dit le geant en finissant la bouteille,
tandis que son laquais etalait sur un meuble le somptueux habit et
les dentelles.
Quant a Raoul, il sortit en se disant avec une joie.
"Oh! roi perfide! roi traitre! je ne puis t'atteindre! Je ne le
veux pas! Les rois sont des personnes sacrees; mais ton complice,
ton complaisant, qui te represente, ce lache va payer ton crime!
Je le tuerai en ton nom, et, apres, nous songerons a Louise!"
Chapitre CXCIV -- Le demenagement, la trappe et le portrait
Porthos, charge, a sa grande satisfaction, de cette mission qui le
rajeunissait, economisa une demi-heure sur le temps qu'il mettait
d'habitude a ses toilettes de ceremonie.
En homme qui s'est frotte au grand monde, il avait commence par
envoyer son laquais s'informer si M. de Saint-Aignan etait chez
lui.
On lui avait fait reponse que M. le comte de Saint-Aignan avait eu
l'honneur d'accompagner le roi a Saint-Germain, ainsi que toute la
Cour, mais que M. le comte venait de rentrer a l'instant meme.
Sur cette reponse, Porthos se hata et arriva au logis de de Saint-
Aignan, comme celui-ci venait de faire tirer ses bottes.
La promenade avait ete superbe. Le roi, de plus en plus amoureux
et de plus en plus heureux, se montrait de charmante humeur pour
tout le monde; il avait des bontes a nulle autre pareilles, comme
disaient les poetes du temps.
M. de Saint-Aignan, on se le rappelle, etait poete, et pensait
l'avoir prouve en assez de circonstances memorables pour qu'on ne
lui contestat point ce titre.
Comme un infatigable croqueur de rimes, il avait, pendant toute la
route, saupoudre de quatrains, de sixains et de madrigaux, le roi
d'abord, La Valliere ensuite.
De son cote, le roi etait en verve et avait fait un distique.
Quant a La Valliere, comme les femmes qui aiment elle avait fait
deux sonnets.
Comme on le voit, la journee n'avait pas ete mauvaise pour
Apollon.
Aussi, de retour a Paris, de Saint-Aignan, qui savait d'avance que
ses vers iraient courir les ruelles, se preoccupait-il, un peu
plus qu'il ne l'avait fait pendant la promenade, de la facture et
de l'idee.
En consequence, pareil a un tendre pere qui est sur le point de
produire ses enfants dans le monde, il se demandait si le public
trouverait droits, corrects et gracieux ces fils de son
imagination. Donc, pour en avoir le coeur net, M. de Saint-Aignan
se recitait a lui-meme le madrigal suivant, qu'il avait dit de
memoire au roi, et qu'il avait promis de lui donner ecrit a son
retour:
_Iris, vos yeux malins ne disent pas toujours_
_Ce que votre pensee a votre coeur confie;_
_Iris, pourquoi faut-il que je passe ma vie_
_A plus aimer vos yeux qui m'ont joue ces tours?_
Ce madrigal, tout gracieux qu'il etait, ne paraissait pas parfait
a de Saint-Aignan, du moment ou il le passait de la tradition
orale a la poesie manuscrite. Plusieurs l'avaient trouve charmant,
l'auteur tout le premier; mais a la seconde vue, ce n'etait plus
le meme engouement. Aussi de Saint-Aignan, devant sa table, une
jambe croisee sur l'autre et se grattant la tempe, repetait-il:
_Iris, vos yeux malins ne disent pas toujours..._
-- Oh! quand a celui-la, murmura de Saint-Aignan, celui-la est
irreprochable. J'ajouterais meme qu'il a un petit air Ronsard ou
Malherbe dont je suis content. Malheureusement, il n'en est pas de
meme du second. On a bien raison de dire que le vers le plus
facile a faire est le premier.
Et il continua:
_Ce que votre pensee a votre coeur confie..._
-- Ah! voila la pensee qui confie au coeur! Pourquoi le coeur ne
confierait-il pas aussi bien a la pensee? Ma foi, quant a moi, je
n'y vois pas d'obstacle. Ou diable ai-je ete associer ces deux
hemistiches? Par exemple, le troisieme est bon:
_Iris, pourquoi faut-il que je passe ma vie..._
quoique la rime ne soit pas riche... _vie_ et _confie_... Ma foi!
l'abbe Boyer, qui est un grand poete, a fait rimer, comme moi,
_vie_ et _confie_ dans la tragedie d'_Oropaste, ou le Faux
Tonaxare, _sans compter que M. Corneille ne s'en gene pas dans sa
tragedie de _Sophonisbe_. Va donc pour _vie_ et _confie._ Oui,
mais le vers est impertinent. Je me rappelle que le roi s'est
mordu l'ongle, a ce moment. En effet, il a l'air de dire a Mlle de
La Valliere: "D'ou vient que je suis ensorcele de vous?" Il eut
mieux valu dire, je crois:
_Que benis soient les dieux qui condamnent ma vie._
_Condamnent!_ Ah bien! oui! voila encore une politesse! Le roi
condamne a La Valliere... Non!
Puis il repeta:
_Mais benis soient les dieux qui... destinent ma vie._
-- Pas mal; quoique _destinent ma vie_ soit faible; mais ma foi!
tout ne peut pas etre fort dans un quatrain. _A plus aimer vos
yeux..._ Plus aimer qui? quoi? obscurite... L'obscurite n'est
rien; puisque La Valliere et le roi m'ont compris, tout le monde
me comprendra. Oui, mais voila le triste!... c'est le dernier
hemistiche: _Qui m'ont joue ces tours._ Le pluriel force pour la
rime! et puis appeler la pudeur de La Valliere un tour! Ce n'est
pas heureux. Je vais passer par la langue de tous les gratte-
papier mes confreres. On appellera mes poesies des vers de grand
seigneur; et, si le roi entend dire que je suis un mauvais poete,
l'idee lui viendra de le croire.
Et, tout en confiant ces paroles a son coeur, et son coeur a ses
pensees, le comte se deshabillait plus completement. Il venait de
quitter son habit et sa veste pour passer sa robe de chambre,
lorsqu'on lui annonca la visite de M. le baron du Vallon de
Bracieux de Pierrefonds.
-- Eh! fit-il, qu'est-ce que cette grappe de noms? Je ne connais
point cela.
-- C'est, repondit le laquais, un gentilhomme qui a eu l'honneur
de diner avec M. le comte, a la table du roi, pendant le sejour de
Sa Majeste a Fontainebleau.
-- Chez le roi, a Fontainebleau? s'ecria de Saint-Aignan. Eh!
vite, vite, introduisez ce gentilhomme.
Le laquais se hata d'obeir. Porthos entra.
M. de Saint-Aignan avait la memoire des courtisans: a la premiere
vue, il reconnut donc le seigneur de province, a la reputation
bizarre, et que le roi avait si bien recu a Fontainebleau, malgre
quelques sourires des officiers presents. Il s'avanca donc vers
Porthos avec tous les signes d'une bienveillance que Porthos
trouva toute naturelle, lui qui arborait, en entrant chez un
adversaire, l'etendard de la politesse la plus raffinee.
De Saint-Aignan fit avancer un siege par le laquais qui avait
annonce Porthos. Ce dernier, qui ne voyait rien d'exagere dans ces
politesses, s'assit et toussa. Les politesses d'usage
s'echangerent entre les deux gentilshommes; puis, comme c'etait le
comte qui recevait la visite:
-- Monsieur le baron, dit-il, a quelle heureuse rencontre dois-je
la faveur de votre visite?
-- C'est justement ce que je vais avoir l'honneur de vous
expliquer, monsieur le comte, repliqua Porthos; mais, pardon...
-- Qu'y a-t-il, monsieur? demanda de Saint-Aignan.
-- Je m'apercois que je casse votre chaise.
-- Nullement, monsieur, dit de Saint-Aignan, nullement.
-- Si fait, monsieur le comte, si fait, je la romps; et si bien
meme, que, si je tarde, je vais choir, position tout a fait
inconvenante dans le role grave que je viens jouer aupres de vous.
Porthos se leva. Il etait temps, la chaise s'etait deja affaissee
sur elle-meme de quelques pouces. De Saint-Aignan chercha des yeux
un plus solide recipient pour son hote.
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