Books: Book review: 'The Mercy Papers' and 'Downtown Owl'
Moreover Technologies - Premier purveyor of real-time news and RSS feeds from across the Web

Book Review: The Horror, the Horror
Ad -

How to live what Michael Pollan preaches
The Mercy Papers A Memoir of Three Weeks By Robin Romm 213 pages. Scribner. $22. The foundational condition of being human is that we're going to die. Almost as basic a truth is that we seem incapable of believing it. The collision of these inconsonant

A / B / C / D / E / F / G / H / I / J / K / L / M / N / O / P / R / S / T / U / V / W / Y / Z

Le vicomte de Bragelonne, Tome III. written by Alexandre Dumas

A >> Alexandre Dumas >> Le vicomte de Bragelonne, Tome III.

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | 32 | 33 | 34 | 35 | 36



Aramis, toujours jouant avec son couteau, fixait sur Vanel des
regards qui semblaient vouloir penetrer jusqu'au fond de son ame.

Vanel s'inclina.

-- Monseigneur, dit-il, je suis bien emu de l'honneur que vous me
faites de me consulter sur un fait accompli; mais...

-- Ne dites pas de mais, cher monsieur Vanel.

-- Helas! monseigneur, songez donc que j'ai apporte l'argent; je
veux dire la somme.

Et il ouvrit un gros portefeuille.

-- Tenez, monseigneur, dit-il, voila le contrat de la vente que je
viens de faire d'une terre de ma femme. Le bon est autorise,
revetu des signatures necessaires, payable a vue; c'est de
l'argent comptant; l'affaire est faite en un mot.

-- Mon cher monsieur Vanel, il n'est point d'affaire en ce monde,
si importante qu'elle soit, qui ne se remette pour obliger...

-- Certes... murmura gauchement Vanel.

-- Pour obliger un homme dont on se fera ainsi l'ami, continua
Fouquet.

-- Certes, monseigneur.

-- D'autant plus legitimement l'ami, monsieur Vanel, que le
service rendu aura ete plus considerable. Eh bien! voyons,
monsieur, que decidez-vous?

Vanel garda le silence.

Pendant ce temps, Aramis avait resume ses observations.

Le visage etroit de Vanel, ses orbites enfoncees, ses sourcils
ronds comme des arcades, avaient decele a l'eveque de Vannes un
type d'avare et d'ambitieux. Battre en breche une passion par une
autre, telle etait la methode d'Aramis. Il vit Fouquet vaincu,
demoralise; il se jeta dans la lutte avec des armes nouvelles.

-- Pardon, dit-il, monseigneur; vous oubliez de faire comprendre a
M. Vanel et que ses interets sont diametralement opposes a cette
renonciation de la vente.

Vanel regarda l'eveque avec etonnement; il ne s'attendait pas a
trouver la un auxiliaire. Fouquet aussi s'arreta pour ecouter
l'eveque.

-- Ainsi, continua Aramis, M. Vanel a vendu pour acheter votre
charge, monseigneur, une terre de Mme sa femme; eh bien! c'est une
affaire, cela; on ne deplace pas comme il l'a fait quinze cent
mille livres sans de notables pertes, sans de graves embarras.

-- C'est vrai, dit Vanel, a qui Aramis, avec ses lumineux regards,
arrachait la verite du fond du coeur.

-- Des embarras, poursuivit Aramis, se resolvent en depenses, et,
quand on fait une depense d'argent, les depenses d'argent se
cotent au N deg. 1, parmi les charges.

-- Oui, oui, dit Fouquet, qui commencait a comprendre les
intentions d'Aramis.

Vanel resta muet: il avait compris.

Aramis remarqua cette froideur et cette abstention.

"Bon! se dit-il, laide face, tu fais le discret jusqu'a ce que tu
connaisses la somme; mais, ne crains rien, je vais t'envoyer une
telle volee d'ecus, que tu capituleras."

-- Il faut tout de suite offrir a M. Vanel cent mille ecus, dit
Fouquet emporte par sa generosite.

La somme etait belle. Un prince se fut contente d'un pareil pot-
de-vin. Cent mille ecus, a cette epoque, etaient la dot d'une
fille de roi.

Vanel ne bougea pas.

"C'est un coquin, pensa l'eveque; il lui faut les cinq cent mille
livres toutes rondes." Et il fit un signe a Fouquet.

-- Vous semblez avoir depense plus que cela, cher monsieur Vanel,
dit le surintendant. Oh! l'argent est hors de prix. Oui, vous
aurez fait un sacrifice en vendant cette terre. Eh bien! ou avais-
je la tete? C'est un bon de cinq cent mille livres que je vais
vous signer. Encore serai-je bien votre oblige de tout mon coeur.

Vanel n'eut pas un eclat de joie ou de desir. Sa physionomie resta
impassible, et pas un muscle de son visage ne bougea.

Aramis envoya un regard desespere a Fouquet. Puis, s'avancant vers
Vanel, il le prit par le haut de son pourpoint avec le geste
familier aux hommes d'une grande importance.

-- Monsieur Vanel, dit-il ce n'est pas la gene, ce n'est pas le
deplacement d'argent, ce n'est pas la vente de votre terre qui
vous occupent; c'est une plus haute idee. Je la comprends. Notez
bien mes paroles.

-- Oui, monseigneur.

Et le malheureux commencait a trembler; le feu des yeux du prelat
le devorait.

-- Je vous offre donc, moi, au nom du surintendant, non pas trois
cent mille livres, non pas cinq cent mille, mais un million. Un
million, entendez-vous?

Et il le secoua nerveusement.

-- Un million! repeta Vanel tout pale.

-- Un million, c'est-a-dire, par le temps qui court, soixante-six
mille livres de revenu.

-- Allons, monsieur, dit Fouquet, cela ne se refuse pas.

Repondez donc; acceptez-vous?

-- Impossible... murmura Vanel.

Aramis pinca ses levres, et quelque chose comme un nuage blanc
passa sur sa physionomie.

On devinait la foudre derriere ce nuage. Il ne lachait point
Vanel.

-- Vous avez achete la charge quinze cent mille livres, n'est-ce
pas? Eh bien! on vous donnera ces quinze cent mille livres; vous
aurez gagne un million et demi a venir visiter M. Fouquet et a lui
toucher la main. Honneur et profit tout a la fois, monsieur Vanel.

-- Je ne puis, repondit Vanel sourdement.

-- Bien! repondit Aramis, qui avait tellement serre le pourpoint
qu'au moment ou il le lacha Vanel fut renvoye en arriere par la
commotion; bien! on voit assez clairement ce que vous etes venu
faire ici.

-- Oui, on le voit, dit Fouquet.

-- Mais... dit Vanel en essayant de se redresser devant la
faiblesse de ces deux hommes d'honneur.

-- Le coquin eleve la voix, je pense! dit Aramis avec un ton
d'empereur.

-- Coquin? repeta Vanel.

-- C'est miserable que je voulais dire, ajouta Aramis revenu au
sang-froid. Allons, tirez vite votre acte de vente, monsieur; vous
devez l'avoir la dans quelque poche, tout prepare, comme
l'assassin tient son pistolet ou son poignard cache sous son
manteau.

Vanel grommela.

-- Assez! cria Fouquet. Cet acte, voyons!

Vanel fouilla en tremblotant dans sa poche; il en retira son
portefeuille, et du portefeuille s'echappa un papier, tandis que
Vanel offrait l'autre a Fouquet.

Aramis fondit sur ce papier, dont il venait de reconnaitre
l'ecriture.

-- Pardon, c'est la minute de l'acte, dit Vanel.

-- Je le vois bien, repartit Aramis avec un sourire plus cruel que
n'eut ete un coup de fouet, et, ce que j'admire c'est que cette
minute est de la main de M. Colbert. Tenez, monseigneur, regardez.

Il passa la minute a Fouquet, lequel reconnut la verite du fait.
Surcharge de ratures, de mots ajoutes, les marges toutes noircies,
cet acte, vivant temoignage de la trame de Colbert, venait de tout
reveler a la victime.

-- Eh bien? murmura Fouquet.

Vanel, atterre, semblait chercher un trou profond pour s'y
engloutir.

-- Eh bien! dit Aramis, si vous ne vous appeliez Fouquet, et si
votre ennemi ne s'appelait Colbert; si vous n'aviez en face que ce
lache voleur que voici, je vous dirais: Niez... une pareille
preuve detruit toute parole; mais ces gens-la croiraient que vous
avez peur; ils vous craindraient moins; tenez, monseigneur.

Il lui presenta la plume.

-- Signez, dit-il.

Fouquet serra la main d'Aramis; mais, au lieu de l'acte qu'on lui
presentait, il prit la minute.

-- Non, pas ce papier, dit vivement Aramis, mais celui-ci, l'autre
est trop precieux pour que vous ne le gardiez point.

-- Oh! non pas, repliqua Fouquet, je signerai sur l'ecriture meme
de M. Colbert, et j'ecris: "Approuve l'ecriture."

Il signa.

-- Tenez, monsieur Vanel, dit-il ensuite.

Vanel saisit le papier, donna son argent et voulut s'enfuir.

-- Un moment! dit Aramis. Etes-vous bien sur qu'il y a le compte
de l'argent? Cela se compte, monsieur Vanel, surtout quand c'est
de l'argent que M. Colbert donne aux femmes. Ah! c'est qu'il n'est
pas genereux comme M. Fouquet, ce digne M. Colbert.

Et Aramis, epelant chaque mot, chaque lettre du bon a toucher,
distilla toute sa colere et tout son mepris goutte a goutte sur le
miserable, qui souffrit un demi-quart d'heure ce supplice; puis on
le renvoya, non pas meme de la voix, mais d'un geste, comme on
renvoie un manant, comme on chasse un laquais.

Une fois que Vanel fut parti, le ministre et le prelat, les yeux
fixes l'un sur l'autre, garderent un instant le silence.

-- Eh bien! fit Aramis rompant le silence le premier, a quoi
comparez-vous un homme qui, devant combattre un ennemi cuirasse,
arme, enrage, se met nu, jette ses armes et envoie des baisers
gracieux a l'adversaire? La bonne foi, monsieur Fouquet, c'est une
arme dont les scelerats usent souvent contre les gens de bien, et
elle leur reussit. Les gens de bien devraient donc user aussi de
mauvaise foi contre les coquins. Vous verriez comme ils seraient
forts sans cesser d'etre honnetes.

-- On appellerait leurs actes des actes de coquins, repliqua
Fouquet.

-- Pas du tout; on appellerait cela de la coquetterie, de la
probite. Enfin, puisque vous avez termine avec ce Vanel, puisque
vous vous etes prive du bonheur de le terrasser en lui reniant
votre parole, puisque vous avez donne contre vous la seule arme
qui puisse nous perdre...

-- Oh! mon ami, dit Fouquet avec tristesse, vous voila comme le
precepteur philosophe dont nous parlait l'autre jour La
Fontaine... Il voit que l'enfant se noie et lui fait un discours
en trois points.

Aramis sourit.

-- Philosophe, oui; precepteur, oui; enfant qui se noie, oui; mais
enfant qu'on sauvera, vous allez le voir. Et d'abord, parlons
affaires.

Fouquet le regarda d'un air etonne.

-- Est-ce que vous ne m'avez pas naguere confie certain projet
d'une fete a Vaux?

-- Oh! dit Fouquet, c'etait dans le bon temps!

-- Une fete a laquelle, je crois, le roi s'etait invite de lui-
meme?

-- Non, mon cher prelat; une fete a laquelle M. Colbert avait
conseille au roi de s'inviter.

-- Ah! oui, comme etant une fete trop couteuse pour que vous ne
vous y ruinassiez point.

-- C'est cela. Dans le bon temps, comme je vous disais tout a
l'heure, j'avais cet orgueil de montrer a mes ennemis la fecondite
de mes ressources; je tenais a l'honneur de les frapper
d'epouvante en creant des millions la ou ils n'avaient vu que des
banqueroutes possibles. Mais, aujourd'hui, je compte avec l'Etat,
avec le roi, avec moi-meme; aujourd'hui, je vais devenir l'homme
de la lesine; je saurai prouver au monde que j'agis sur des
deniers comme sur des sacs de pistoles, et, a partir de demain,
mes equipages vendus, mes maisons en gage, ma depense suspendue...

-- A partir de demain, interrompit Aramis tranquillement, vous
allez, mon cher ami, vous occuper sans relache de cette belle fete
de Vaux, qui doit etre citee un jour parmi les heroiques
magnificences de votre beau temps.

-- Vous etes fou, chevalier d'Herblay.

-- Moi? Vous ne le pensez pas.

-- Comment! Mais savez-vous ce que peut couter une fete, la plus
simple du monde, a Vaux? Quatre a cinq millions.

-- Je ne vous parle pas de la plus simple du monde, mon cher
surintendant.

-- Mais, puisque la fete est donnee au roi, repondit Fouquet, qui
se meprenait sur la pensee d'Aramis, elle ne peut etre simple.

-- Justement, elle doit etre de la plus grande magnificence.

-- Alors, je depenserai dix a douze millions.

-- Vous en depenserez vingt s'il le faut, dit Aramis sans emotion.

-- Ou les prendrais-je? s'ecria Fouquet.

-- Cela me regarde, monsieur le surintendant, et ne concevez pas
un instant d'inquietude. L'argent sera plus vite a votre
disposition que vous n'aurez arrete le projet de votre fete.

-- Chevalier! chevalier! dit Fouquet saisi de vertige, ou
m'entrainez vous?

-- De l'autre cote du gouffre ou vous alliez tomber, repliqua
l'eveque de Vannes. Accrochez-vous a mon manteau; n'ayez pas peur.

-- Que ne m'aviez-vous dit cela plus tot, Aramis! Un jour s'est
presente ou, avec un million, vous m'auriez sauve.

-- Tandis que, aujourd'hui... Tandis que, aujourd'hui, j'en
donnerais vingt, dit le prelat. Eh bien! soit!... Mais la raison
est simple, mon ami: le jour dont vous parlez, je n'avais pas a ma
disposition le million necessaire. Aujourd'hui j'aurai facilement
les vingt millions qu'il me faut.

-- Dieu vous entende et me sauve!

Aramis se reprit a sourire etrangement comme d'habitude.

-- Dieu m'entend toujours, moi, dit-il; cela depend peut-etre de
ce que je le prie tres haut.

-- Je m'abandonne a vous sans reserve, murmura Fouquet.

-- Oh! je ne l'entends pas ainsi. C'est moi qui suis a vous sans
reserve. Aussi, vous qui etes l'esprit le plus fin, le plus
delicat et le plus ingenieux, vous ordonnerez toute la fete
jusqu'au moindre detail. Seulement...

-- Seulement? dit Fouquet en homme habitue a sentir le prix des
parentheses.

-- Eh bien! vous laissant toute l'invention du detail, je me
reserve la surveillance de l'execution.

-- Comment cela?

-- Je veux dire que vous ferez de moi, pour ce jour-la, un
majordome, un intendant superieur, une sorte de factotum, qui
participera du capitaine des gardes et de l'econome; je ferai
marcher les gens, et j'aurai les clefs des portes; vous donnerez
vos ordres, c'est vrai, mais c'est a moi que vous les donnerez;
ils passeront par ma bouche pour arriver a leur destination, vous
comprenez?

-- Non, je ne comprends pas.

-- Mais vous acceptez?

-- Pardieu! oui, mon ami.

-- C'est tout ce qu'il nous faut. Merci donc et faites votre liste
d'invitations.

-- Et qui inviterai-je?

-- Tout le monde!


Chapitre CLXXXIX -- Ou il semble a l'auteur qu'il est temps d'en
revenir au vicomte de Bragelonne


Nos lecteurs ont vu dans cette histoire se derouler parallelement
les aventures de la generation nouvelle et celles de la generation
passee.

Aux uns le reflet de la gloire d'autrefois, l'experience des
choses douloureuses de ce monde. A ceux-la aussi la paix qui
envahit le coeur, et permet au sang de s'endormir autour des
cicatrices qui furent de cruelles blessures.

Aux autres les combats d'amour-propre et d'amour, les chagrins
amers et les joies ineffables: la vie au lieu de la memoire.

Si quelque variete a surgi aux yeux du lecteur dans les episodes
de ce recit, la cause en est aux fecondes nuances qui jaillissent
de cette double palette, ou deux tableaux vont se cotoyant, se
melant et harmoniant leur ton severe et leur ton joyeux.

Le repos des emotions de l'un s'y trouve au sein des emotions de
l'autre. Apres avoir raisonne avec les vieillards, on aime a
delirer avec les jeunes gens.

Aussi, quand les fils de cette histoire n'attacheraient pas
puissamment le chapitre que nous ecrivons a celui que vous venons
d'ecrire, n'en prendrions-nous pas plus de souci que Ruysdael n'en
prenait pour peindre un ciel d'automne apres avoir acheve un
printemps.

Nous engageons le lecteur a en faire autant et a reprendre Raoul
de Bragelonne a l'endroit ou notre derniere esquisse l'avait
laisse.

Ivre, epouvante, desole, ou plutot sans raison, sans volonte, sans
parti pris, il s'enfuit apres la scene dont il avait vu la fin
chez La Valliere. Le roi, Montalais, Louise, cette chambre, cette
exclusion etrange, cette douleur de Louise, cet effroi de
Montalais, ce courroux du roi, tout lui presageait un malheur.
Mais lequel?

Arrive de Londres parce qu'on lui annoncait un danger, il trouvait
du premier coup l'apparence de ce danger. N'etait-ce point assez
pour un amant? oui, certes; mais ce n'etait point assez pour un
noble coeur, fier de s'exposer sur une droiture egale a la sienne.

Cependant Raoul ne chercha pas les explications la ou vont tout de
suite les chercher les amants jaloux ou moins timides. Il n'alla
point dire a sa maitresse: "Louise, est-ce que vous ne m'aimez
plus? Louise, est-ce que vous en aimez un autre?" Homme plein de
courage, plein d'amitie comme il etait plein d'amour, religieux
observateur de sa parole, et croyant a la parole d'autrui, Raoul
se dit: "De Guiche m'a ecrit pour me prevenir; de Guiche sait
quelque chose; je vais aller demander a de Guiche ce qu'il sait,
et lui dire ce que j'ai vu."

Le trajet n'etait pas long. De Guiche, rapporte de Fontainebleau a
Paris depuis deux jours, commencait a se remettre de sa blessure
et faisait quelques pas dans sa chambre.

Il poussa un cri de joie en voyant Raoul entrer avec sa furie
d'amitie.

Raoul poussa un cri de douleur en voyant de Guiche si pale, si
amaigri, si triste. Deux mots et le geste que fit le blesse pour
ecarter le bras de Raoul suffirent a ce dernier pour lui apprendre
la verite.

-- Ah! voila! dit Raoul en s'asseyant a cote de son ami, on aime
et l'on meurt.

-- Non, non, l'on ne meurt pas, repliqua de Guiche en souriant,
puisque je suis debout, puisque je vous presse dans mes bras.

-- Ah! je m'entends.

-- Et je vous entends aussi. Vous vous persuadez que je suis
malheureux, Raoul.

-- Helas!

-- Non. Je suis le plus heureux des hommes! Je souffre avec mon
corps, mais non avec mon coeur, avec mon ame. Si vous saviez!...
Oh! je suis le plus heureux des hommes!

-- Oh! tant mieux! repondit Raoul; tant mieux, pourvu que cela
dure.

-- C'est fini; j'en ai pour jusqu'a la mort, Raoul.

-- Vous, je n'en doute pas; mais elle...

-- Ecoutez, ami, je l'aime... parce que... Mais vous ne m'ecoutez
pas.

-- Pardon.

-- Vous etes preoccupe?

-- Mais oui. Votre sante, d'abord...

-- Ce n'est pas cela.

-- Mon cher, vous auriez tort, je crois, de m'interroger, vous.

Et il accentua ce _vous_ de maniere a eclairer completement son
ami sur la nature du mal et la difficulte du remede.

-- Vous me dites cela, Raoul, a cause de ce que je vous ai ecrit.

-- Mais oui... Voulez-vous que nous en causions quand vous aurez
fini de me conter vos plaisirs et vos peines?

-- Cher ami, a vous, bien a vous, tout de suite.

-- Merci! J'ai hate... je brule... je suis venu de Londres ici en
moitie moins de temps que les courriers d'Etat n'en mettent
d'ordinaire. Eh bien! que vouliez-vous?

-- Mais rien autre chose, mon ami, que de vous faire venir.

-- Eh bien! me voici.

-- C'est bien, alors.

-- Il y a encore autre chose, j'imagine?

-- Ma foi, non!

-- De Guiche!

-- D'honneur!

-- Vous ne m'avez pas arrache violemment a des esperances, vous ne
m'avez pas expose a une disgrace du roi par ce retour qui est une
infraction a ses ordres, vous ne m'avez pas, enfin, attache la
jalousie au coeur, ce serpent, pour me dire: "C'est bien, dormez
tranquille."

-- Je ne vous dis pas: "Dormez tranquille", Raoul; mais,
comprenez-moi bien, je ne veux ni ne puis vous dire autre chose.

-- Oh! mon ami, pour qui me prenez-vous?

-- Comment?

-- Si vous savez, pourquoi me cachez-vous? Si vous ne savez pas,
pourquoi m'avertissez-vous?

-- C'est vrai, j'ai eu tort. Oh! je me repens bien, voyez-vous,
Raoul. Ce n'est rien que d'ecrire a un ami: "Venez!" Mais avoir
cet ami en face, le sentir frissonner, haleter sous l'attente
d'une parole qu'on n'ose lui dire...

-- Osez! J'ai du coeur, si vous n'en avez pas! s'ecria Raoul au
desespoir.

-- Voila que vous etes injuste et que vous oubliez avoir affaire a
un pauvre blesse... la moitie de votre coeur... La! calmez-vous!
Je vous ai dit: "Venez." Vous etes venu; n'en demandez pas
davantage a ce malheureux de Guiche.

-- Vous m'avez dit de venir, esperant que je verrais, n'est-ce
pas?

-- Mais...

-- Pas d'hesitation! J'ai vu.

-- Ah!... fit de Guiche.

-- Ou du moins, j'ai cru...

-- Vous voyez bien, vous doutez. Mais, si vous doutez, mon pauvre
ami que me reste-t-il a faire?

-- J'ai vu La Valliere troublee... Montalais effaree... Le roi...

-- Le roi?

-- Oui... Vous detournez la tete... Le danger est la, le mal est
la, n'est-ce pas? c'est le roi?

-- Je ne dis rien.

-- Oh! vous en dites mille et mille fois plus! Des faits, par
grace, par pitie, des faits! Mon ami, mon seul ami, parlez! J'ai
le coeur perce, saignant; je meurs de desespoir!...

-- S'il en est ainsi, cher Raoul, repliqua de Guiche, vous me
mettez a l'aise, et je vais vous parler, sur que je ne dirai que
des choses consolantes en comparaison du desespoir que je vous
vois.

-- J'ecoute! j'ecoute!...

-- Eh bien! fit le comte de Guiche, je puis vous dire ce que vous
apprendriez de la bouche du premier venu.

-- Du premier venu! on en parle? s'ecria Raoul.

-- Avant de dire: "On en parle", mon ami, sachez d'abord de quoi
l'on peut parler. Il ne s'agit, je vous jure, de rien qui ne soit
au fond tres innocent; peut-etre une promenade...

-- Ah! une promenade avec le roi?

-- Mais oui, avec le roi; il me semble que le roi s'est promene
deja bien souvent avec des dames, sans que pour cela...

-- Vous ne m'eussiez pas ecrit, repeterai-je, si cette promenade
etait bien naturelle.

-- Je sais que, pendant cet orage, il faisait meilleur pour le roi
de se mettre a l'abri que de rester debout tete nue devant La
Valliere; mais...

-- Mais?...

-- Le roi est si poli!

-- Oh! de Guiche, de Guiche, vous me faites mourir!

-- Taisons-nous donc.

-- Non, continuez. Cette promenade a ete suivie d'autres?

-- Non, c'est-a-dire, oui; il y a eu l'aventure du chene. Est-ce
cela? Je n'en sais rien.

Raoul se leva. De Guiche essaya de l'imiter malgre sa faiblesse.

-- Voyez-vous, dit-il, je n'ajouterai pas un mot; j'en ai trop dit
ou trop peu. D'autres vous renseigneront s'ils veulent ou s'ils
peuvent: mon office etait de vous avertir, je l'ai fait.
Surveillez a present vos affaires vous-meme.

-- Questionner? Helas! vous n'etes pas mon ami, vous qui me parlez
ainsi, dit le jeune homme desole. Le premier que je questionnerai
sera un mechant ou un sot; mechant, il me mentira pour me
tourmenter; sot, il fera pis encore. Ah! de Guiche! de Guiche!
avant deux heures j'aurai trouve dix mensonges et dix duels.
Sauvez-moi! le meilleur n'est-il pas de savoir son mal?

-- Mais je ne sais rien, vous dis-je! J'etais blesse, fievreux:
j'avais perdu l'esprit, je n'ai de cela qu'une teinture effacee.
Mais, pardieu! nous cherchons loin quand nous avons notre homme
sous la main. Est-ce que vous n'avez pas d'Artagnan pour ami?

-- Oh! c'est vrai, c'est vrai!

-- Allez donc a lui. Il fera la lumiere, et ne cherchera pas a
blesser vos yeux.

Un laquais entra.

-- Qu'y a-t-il? demanda de Guiche.

-- On attend M. le comte dans le cabinet des Porcelaines.

-- Bien. Vous permettez, cher Raoul? Depuis que je marche, je suis
si fier!

-- Je vous offrirais mon bras, de Guiche, si je ne devinais que la
personne est une femme.

-- Je crois que oui, repartit de Guiche en souriant.

Et il quitta Raoul.

Celui-ci demeura immobile, absorbe, ecrase, comme le mineur sur
qui une voute vient de s'ecrouler; il est blesse, son sang coule,
sa pensee s'interrompt, il essaie de se remettre et de sauver sa
vie avec sa raison. Quelques minutes suffirent a Raoul pour
dissiper les eblouissements de ces deux revelations. Il avait deja
ressaisi le fil de ses idees quand, soudain, a travers la porte,
il crut reconnaitre la voix de Montalais dans le cabinet des
Porcelaines.

-- Elle! s'ecria-t-il. Oui, c'est bien sa voix. Oh! voila une
femme qui pourrait me dire la verite; mais, la questionnerai-je
ici? Elle se cache meme de moi; elle vient sans doute de la part
de Madame... Je la verrai chez elle. Elle m'expliquera son effroi,
sa fuite, la maladresse avec laquelle on m'a evince; elle me dira
tout cela... quand M. d'Artagnan, qui sait tout, m'aura raffermi
le coeur. Madame... une coquette... Eh bien! oui, une coquette,
mais qui aime a ses bons moments, une coquette qui, comme la mort
ou la vie, a son caprice, mais qui fait dire a de Guiche qu'il est
le plus heureux des hommes. Celui-la, du moins, est sur des roses.
Allons!

Il s'enfuit hors de chez le comte, et, tout en se reprochant de
n'avoir parle que de lui-meme a de Guiche, il arriva chez
d'Artagnan.


Chapitre CXC -- Bragelonne continue ses interrogations


Le capitaine etait de service; il faisait sa huitaine, enseveli
dans le fauteuil de cuir, l'eperon fiche dans le parquet, l'epee
entre les jambes, et lisait force lettres en tortillant sa
moustache.

D'Artagnan poussa un grognement de joie en apercevant le fils de
son ami.

-- Raoul, mon garcon, dit-il, par quel hasard est-ce que le roi
t'a rappele?

Ces mots sonnerent mal a l'oreille du jeune homme, qui,
s'asseyant, repliqua:

-- Ma foi! je n'en sais rien. Ce que je sais, c'est que je suis
revenu.

-- Hum! fit d'Artagnan en repliant les lettres avec un regard
plein d'intention dirige vers son interlocuteur. Que dis-tu la,
garcon? Que le roi ne t'a pas rappele, et que te voila revenu? Je
ne comprends pas bien cela.

Raoul etait deja pale, il roulait deja son chapeau d'un air
contraint.

-- Quelle diable de mine fais-tu, et quelle conversation
mortuaire! fit le capitaine. Est-ce que c'est en Angleterre qu'on
prend ces facons-la? Mordioux! j'y ai ete, moi, en Angleterre, et
j'en suis revenu gai comme un pinson. Parleras-tu?

-- J'ai trop a dire.

-- Ah! ah! Comment va ton pere?

-- Cher ami, pardonnez-moi; j'allais vous le demander.

D'Artagnan redoubla l'acuite de ce regard auquel nul secret ne
resistait.

-- Tu as du chagrin? dit-il.

-- Pardieu! vous le savez bien, monsieur d'Artagnan.

-- Moi?

-- Sans doute. Oh! ne faites pas l'etonne.

-- Je ne fais pas l'etonne, mon ami.

-- Cher capitaine, je sais fort bien qu'au jeu de la finesse comme
au jeu de la force, je serai battu par vous. En ce moment, voyez-
vous, je suis un sot, et je suis un ciron. Je n'ai ni cerveau ni
bras, ne me meprisez pas, aidez-moi. En deux mots, je suis le plus
miserable des etres vivants.

-- Oh! oh! pourquoi cela? demanda d'Artagnan en debouclant son
ceinturon et en adoucissant son sourire.

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | 32 | 33 | 34 | 35 | 36
Copyright (c) 2007. topknownstories.com. All rights reserved.