Le vicomte de Bragelonne, Tome III. written by Alexandre Dumas
A >>
Alexandre Dumas >> Le vicomte de Bragelonne, Tome III.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30 | 31 |
32 |
33 |
34 |
35 |
36
En disant ces mots, il detachait de sa manchette un bouton de
diamants que ce meme orfevre avait bien souvent estime trois mille
pistoles.
-- Prenez ceci en memoire de moi, dit-il a l'orfevre, et adieu;
vous etes un honnete homme.
-- Et vous, s'ecria l'orfevre, touche profondement, vous,
monseigneur, vous etes un brave seigneur.
Fouquet fit passer le digne orfevre par une porte derobee; puis il
alla recevoir Mme de Belliere, que tous les convies entouraient
deja.
La marquise etait belle toujours; mais, ce jour-la, elle
resplendissait.
-- Ne trouvez-vous pas, messieurs, dit Fouquet, que Madame est
d'une beaute incomparable ce soir? Savez-vous pourquoi?
-- Parce que Madame est la plus belle des femmes, dit quelqu'un.
-- Non, mais parce qu'elle en est la meilleure. Cependant...
-- Cependant? dit la marquise en souriant.
-- Cependant, tous les joyaux que porte Madame ce soir sont des
pierres fausses.
Elle rougit.
Chapitre CLXXXVI -- La vaisselle et les diamants de Madame de
Belliere
A peine Fouquet eut-il congedie Vanel, qu'il reflechit un moment.
-- On ne saurait trop faire, dit-il, pour la femme que l'on a
aimee. Marguerite desire etre procureuse, pourquoi ne lui pas
faire ce plaisir? Maintenant que la conscience la plus scrupuleuse
ne saurait rien me reprocher, pensons a la femme qui m'aime.
Mme de Belliere doit etre la.
Il indiqua du doigt la porte secrete.
S'etant enferme, il ouvrit le couloir souterrain et se dirigea
rapidement vers la communication etablie entre la maison de
Vincennes et sa maison a lui.
Il avait neglige d'avertir son amie avec la sonnette, bien assure
qu'elle ne manquait jamais au rendez-vous.
En effet, la marquise etait arrivee. Elle attendait. Le bruit que
fit le surintendant l'avertit; elle accourut pour recevoir par-
dessous la porte le billet qu'il lui passa.
_"Venez, marquise, on vous attend pour souper._"
Heureuse et active, Mme de Belliere gagna son carrosse dans
l'avenue de Vincennes, et elle vint tendre sa main sur le perron a
Gourville, qui, pour mieux plaire au maitre, guettait son arrivee
dans la cour.
Elle n'avait pas vu entrer, fumants et blancs d'ecume, les chevaux
noirs de Fouquet, qui ramenaient a Saint-Mande Pelisson et
l'orfevre lui-meme a qui Mme de Belliere avait vendu sa vaisselle
et ses joyaux.
-- Oh! oh! s'ecrierent tous les convives; on peut dire cela sans
crainte d'une femme qui a les plus beaux diamants de Paris.
-- Eh bien? dit tout bas Fouquet a Pelisson.
-- Eh bien! j'ai enfin compris, repliqua celui-ci, et vous avez
bien fait.
-- C'est heureux, fit en souriant le surintendant.
-- Monseigneur est servi, cria majestueusement Vatel.
Le flot des convives se precipita moins lentement qu'il n'est
d'usage dans les fetes ministerielles vers la salle a manger, ou
les attendait un magnifique spectacle.
Sur les buffets, sur les dressoirs, sur la table, au milieu des
fleurs et des lumieres, brillait a eblouir la vaisselle d'or et
d'argent la plus riche qu'on put voir; c'etait un reste de ces
vieilles magnificences que les artistes florentins, amenes par les
Medicis, avaient sculptees, ciselees fondues pour les dressoirs de
fleurs, quand il y avait de l'or en France; ces merveilles
cachees, enfouies pendant les guerres civiles, avaient reparu
timidement dans les intermittences de cette guerre de bon gout
qu'on appelait la Fronde; alors que seigneurs, se battant contre
seigneurs, se tuaient mais ne se pillaient pas. Toute cette
vaisselle etait marquee aux armes de Mme de Belliere.
-- Tiens, s'ecria La Fontaine, un P. et un B.
Mais ce qu'il y avait de plus curieux, c'etait le couvert de la
marquise, a la place que lui avait assignee Fouquet; pres de lui
s'elevait une pyramide de diamants, de saphirs, d'emeraudes, de
camees antiques; la sardoine gravee par les vieux Grecs de l'Asie
Mineure avec ses montures d'or de Mysie, les curieuses mosaiques
de la vieille Alexandrie montees en argent, les bracelets massifs
de l'Egypte de Cleopatre jonchaient un vaste plat de Palissy,
supporte sur un trepied de bronze dore, sculpte par Benvenuto.
La marquise palit en voyant ce qu'elle ne comptait jamais revoir.
Un profond silence, precurseur des emotions vives, occupait la
salle engourdie et inquiete.
Fouquet ne fit pas meme un signe pour chasser tous les valets
chamarres qui couraient, abeilles pressees, autour des vastes
buffets et des tables d'office.
-- Messieurs, dit-il, cette vaisselle que vous voyez appartenait a
Mme de Belliere, qui, un jour, voyant un de ses amis dans la gene,
envoya tout cet or et tout cet argent chez l'orfevre avec cette
masse de joyaux qui se dressent la devant elle. Cette belle action
d'une amie devait etre comprise par des amis tels que vous.
Heureux l'homme qui se voit aime ainsi! Buvons a la sante de
Mme de Belliere.
Une immense acclamation couvrit ses paroles et fit tomber muette,
pamee sur son siege, la pauvre femme, qui venait de perdre ses
sens, pareille aux oiseaux de la Grece qui traversaient le ciel
au-dessus de l'arene a Olympie.
-- Et puis, ajouta Pelisson, que toute vertu touchait, que toute
beaute charmait, buvons un peu aussi a celui qui inspira la belle
action de Madame; car un pareil homme doit etre digne d'etre aime.
Ce fut le tour de la marquise. Elle se leva pale et souriante,
tendit son verre avec une main defaillante dont les doigts
tremblants frotterent les doigts de Fouquet, tandis que ses yeux
mourants encore allaient chercher tout l'amour qui brulait dans ce
genereux coeur.
Commence de cette heroique facon, le souper devint promptement une
fete; nul ne s'occupa plus d'avoir de l'esprit, personne n'en
manqua.
La Fontaine oublia son vin de Gorgny, et permit a Vatel de le
reconcilier avec les vins du Rhone et ceux d'Espagne.
L'abbe Fouquet devint si bon, que Gourville lui dit:
-- Prenez garde, monsieur l'abbe! si vous etes aussi tendre, on
vous mangera.
Les heures s'ecoulerent ainsi joyeuses et secouant des roses sur
les convives. Contre son ordinaire, le surintendant ne quitta pas
la table avant les dernieres largesses du dessert.
Il souriait a la plupart de ses amis, ivre comme on l'est quand on
a enivre le coeur avant la tete, et, pour la premiere fois, il
venait de regarder l'horloge.
Soudain une voiture roula dans la cour, et on l'entendit, chose
etrange! au milieu du bruit et des chansons.
Fouquet dressa l'oreille, puis il tourna les yeux vers
l'antichambre. Il lui sembla qu'un pas y retentissait, et que ce
pas, au lieu de fouler le sol, pesait sur son coeur.
Instinctivement son pied quitta le pied que Mme de Belliere
appuyait sur le sien depuis deux heures.
-- M. d'Herblay, eveque de Vannes, cria l'huissier.
Et la figure sombre et pensive d'Aramis apparut sur le seuil,
entre les debris de deux guirlandes dont une flamme de lampe
venait de rompre les fils.
Chapitre CLXXXVII -- La quittance de M. de Mazarin
Fouquet eut pousse un cri de joie en apercevant un ami nouveau, si
l'air glace, le regard distrait d'Aramis ne lui eussent rendu
toute sa reserve.
-- Est-ce que vous nous aidez a prendre le dessert? demanda-t-il
cependant; est-ce que vous ne vous effraierez pas un peu de tout
ce bruit que font nos folies?
-- Monseigneur, repliqua respectueusement Aramis, je commencerai
par m'excuser pres de vous de troubler votre joyeuse reunion; puis
je vous demanderai, apres le plaisir, un moment d'audience pour
les affaires.
Comme ce mot affaires avait fait dresser l'oreille a quelques
epicuriens, Fouquet se leva.
-- Les affaires toujours, dit-il, monsieur d'Herblay; trop heureux
sommes nous quand les affaires n'arrivent qu'a la fin du repas.
Et, ce disant, il prit la main de Mme de Belliere, qui le
considerait avec une sorte d'inquietude; il la conduisit dans le
plus voisin salon, apres l'avoir confiee aux plus raisonnables de
la compagnie.
Quant a lui, prenant Aramis par le bras, il se dirigea vers son
cabinet.
Aramis, une fois la, oublia le respect de l'etiquette. Il s'assit:
-- Devinez, dit-il, qui j'ai vu ce soir?
-- Mon cher chevalier, toutes les fois que vous commencez de la
sorte, je suis sur de m'entendre annoncer quelque chose de
desagreable.
-- Cette fois encore, vous ne vous serez pas trompe, mon cher ami,
repliqua Aramis.
-- Ne me faites pas languir, ajouta flegmatiquement Fouquet.
-- Eh bien! j'ai vu Mme de Chevreuse.
-- La vieille duchesse?
-- Oui.
-- Ou son ombre?
-- Non pas. Une vieille louve.
-- Sans dents?
-- C'est possible, mais non pas sans griffes.
-- Eh bien! pourquoi m'en voudrait-elle? Je ne suis pas avare avec
les femmes qui ne sont pas prudes. C'est la une qualite que prise
toujours meme la femme qui n'ose plus provoquer l'amour.
-- Mme de Chevreuse le sait bien, que vous n'etes pas avare,
puisqu'elle veut vous arracher de l'argent.
-- Bon! sous quel pretexte?
-- Ah! les pretextes ne lui manquent jamais. Voici le sien.
-- J'ecoute.
-- Il paraitrait que la duchesse possede plusieurs lettres de
M. de Mazarin.
-- Cela ne m'etonne pas, le prelat etait galant.
-- Oui; mais ces lettres n'auraient pas de rapport avec les amours
du prelat. Elles traitent, dit-on, d'affaires de finances.
-- C'est moins interessant.
-- Vous ne soupconnez pas un peu ce que je veux dire?
-- Pas du tout.
-- N'auriez-vous jamais entendu parler d'une accusation de
detournement de fonds?
-- Cent fois! mille fois! Depuis que je suis aux affaires, mon
cher d'Herblay, je n'ai jamais entendu parler que de cela. C'est
comme vous, eveque, lorsqu'on vous reproche votre impiete; vous,
mousquetaire, votre poltronnerie; ce qu'on reproche
perpetuellement au ministre des Finances, c'est de voler les
finances.
-- Bien; mais precisons, car M. de Mazarin precise, a ce que dit
la duchesse.
-- Voyons ce qu'il precise.
-- Quelque chose comme une somme de treize millions dont vous
seriez fort empeche, vous, de preciser l'emploi.
-- Treize millions! dit le surintendant en s'allongeant dans son
fauteuil pour mieux lever la tete vers le plafond. Treize
millions... Ah! dame! je les cherche, voyez-vous, parmi tous ceux
qu'on m'accuse d'avoir voles.
-- Ne riez pas, mon cher monsieur, c'est grave. Il est certain que
la duchesse a les lettres, et que les lettres doivent etre bonnes,
attendu qu'elle voulait les vendre cinq cent mille livres.
-- On peut avoir une fort jolie calomnie pour ce prix-la, repondit
Fouquet. Eh! mais je sais ce que vous voulez dire.
Fouquet se mit a rire de bon coeur.
-- Tant mieux! fit Aramis peu rassure.
-- L'histoire de ces treize millions me revient. Oui, c'est cela;
je les tiens.
-- Vous me faites grand plaisir. Voyons un peu.
-- Imaginez-vous, mon cher, que le _signor_ Mazarin, Dieu ait son
ame! fit un jour ce benefice de treize millions sur une concession
de terres en litige dans la Valteline; il les biffa sur le
registre des recettes, me les fit envoyer, et se les fit donner
par moi, pour frais de guerre.
-- Bien. Alors la destination est justifiee.
-- Non pas; le cardinal les fit placer sous mon nom, et m'envoya
une decharge.
-- Vous avez cette decharge?
-- Parbleu! dit Fouquet en se levant tranquillement pour aller aux
tiroirs de son vaste bureau d'ebene incruste de nacre et d'or.
-- Ce que j'admire en vous, dit Aramis charme, c'est votre memoire
d'abord, puis votre sang-froid, et enfin l'ordre parfait qui regne
dans votre administration, a vous, le poete par excellence.
-- Oui, dit Fouquet, j'ai de l'ordre par esprit de paresse, pour
m'epargner de chercher. Ainsi, je sais que le recu de Mazarin est
dans le troisieme tiroir, lettre M.; j'ouvre ce tiroir et je mets
immediatement la main sur le papier qu'il me faut. La nuit, sans
bougie, je le trouverais.
Et il palpa d'une main sure la liasse de papiers entasses dans le
tiroir ouvert.
-- Il y a plus, continua-t-il, je me rappelle ce papier comme si
je le voyais; il est fort, un peu rugueux, dore sur tranche;
Mazarin avait fait un pate d'encre sur le chiffre de la date. Eh
bien! fit-il, voila le papier qui sent qu'on s'occupe de lui et
qu'il est necessaire, il se cache et se revolte.
Et le surintendant regarda dans le tiroir.
-- C'est etrange, dit Fouquet.
-- Votre memoire vous fait defaut, mon cher monsieur, cherchez
dans une autre liasse.
Fouquet prit la liasse et la parcourut encore une fois; puis il
palit.
-- Ne vous obstinez pas a celle-ci, dit Aramis, cherchez ailleurs.
-- Inutile, inutile, jamais je n'ai fait une erreur; nul que moi
n'arrange ces sortes de papiers; nul n'ouvre ce tiroir, auquel,
vous voyez, j'ai fait faire un secret dont personne que moi ne
connait le chiffre.
-- Que concluez-vous alors? dit Aramis agite.
-- Que le recu de Mazarin m'a ete vole. Mme de Chevreuse avait
raison, chevalier; j'ai detourne les deniers publics; j'ai vole
treize millions dans les coffres de l'Etat; je suis un voleur,
monsieur d'Herblay.
-- Monsieur! monsieur! ne vous irritez pas, ne vous exaltez pas!
-- Pourquoi ne pas m'exalter, chevalier? La cause en vaut la
peine. Un bon proces, un bon jugement, et votre ami M. le
surintendant peut suivre a Montfaucon son collegue Enguerrand de
Marigny, son predecesseur Samblancay.
-- Oh! fit Aramis en souriant, pas si vite.
-- Comment, pas si vite! Que supposez-vous donc que
Mme de Chevreuse aura fait de ces lettres; car vous les avez
refusees, n'est-ce pas?
-- Oh! oui, refuse net. Je suppose qu'elle les sera allee vendre a
M. Colbert.
-- Eh bien! voyez-vous?
-- J'ai dit que je supposais, je pourrais dire que j'en suis sur;
car je l'ai fait suivre, et, en me quittant, elle est rentree chez
elle, puis elle est sortie par une porte de derriere et s'est
rendue a la maison de l'intendant, rue Croix des-Petits-Champs.
-- Proces alors, scandale et deshonneur, le tout tombant comme
tombe la foudre, aveuglement, brutalement, impitoyablement.
Aramis s'approcha de Fouquet, qui fremissait dans son fauteuil,
aupres des tiroirs ouverts; il lui posa la main sur l'epaule, et,
d'un ton affectueux:
-- N'oubliez jamais, dit-il, que la position de M. Fouquet ne se
peut comparer a celle de Samblancay ou de Marigny.
-- Et pourquoi, mon Dieu?
-- Parce que le proces de ces ministres s'est fait, parfait, et
que l'arret a ete execute; tandis qu'a votre egard il ne peut en
arriver de meme.
-- Encore un coup, pourquoi? Dans tous les temps, un
concessionnaire est un criminel.
-- Les criminels qui savent trouver un lieu d'asile ne sont jamais
en danger.
-- Me sauver? fuir?
-- Je ne vous parle pas de cela, et vous oubliez que ces sortes de
proces sont evoques par le Parlement, instruits par le procureur
general, et que vous etes procureur general. Vous voyez bien qu'a
moins de vouloir vous condamner vous-meme...
-- Oh! s'ecria tout a coup Fouquet en frappant la table de son
poing.
-- Eh bien! quoi? qu'y a-t-il?
-- Il y a que je ne suis plus procureur general.
Aramis, a son tour, palit de maniere a paraitre livide; il serra
ses doigts, qui craquerent les uns sur les autres, et, d'un oeil
hagard qui foudroya Fouquet:
-- Vous n'etes plus procureur general? dit-il en scandant chaque
syllabe.
-- Non.
-- Depuis quand?
-- Depuis quatre ou cinq heures.
-- Prenez garde, interrompit froidement Aramis, je crois que vous
n'etes pas en possession de votre bon sens, mon ami; remettez-
vous.
-- Je vous dis, reprit Fouquet, que tantot quelqu'un est venu, de
la part de mes amis, m'offrir quatorze cent mille livres de ma
charge, et que j'ai vendu ma charge.
Aramis demeura interdit; sa figure intelligente et railleuse prit
un caractere de morne effroi qui fit plus d'effet sur le
surintendant que tous les cris et tous les discours du monde.
-- Vous aviez donc bien besoin d'argent? dit-il enfin.
-- Oui, pour acquitter une dette d'honneur.
Et il raconta en peu de mots a Aramis la generosite de
Mme de Belliere et la facon dont il avait cru devoir payer cette
generosite.
-- Voila un beau trait, dit Aramis. Cela vous coute?
-- Tout justement les quatorze cent mille livres de ma charge.
-- Que vous avez recues comme cela tout de suite, sans reflechir?
O imprudent ami!
-- Je ne les ai pas recues, mais je les recevrai demain.
-- Ce n'est donc pas fait encore?
-- Il faut que ce soit fait puisque j'ai donne a l'orfevre, pour
midi, un bon sur ma caisse, ou l'argent de l'acquereur entrera de
six a sept heures.
-- Dieu soit loue! s'ecria Aramis en battant des mains, rien n'est
acheve, puisque vous n'avez pas ete paye.
-- Mais l'orfevre?
-- Vous recevrez de moi les quatorze cent mille livres a midi
moins un quart.
-- Un moment, un moment! c'est ce matin, a six heures, que je
signe.
-- Oh! je vous reponds que vous ne signerez pas.
-- J'ai donne ma parole, chevalier.
-- Si vous l'avez donnee, vous la reprendrez, voila tout.
-- Oh! que me dites-vous la? s'ecria Fouquet avec un accent
profondement loyal. Reprendre une parole quand on est Fouquet!
Aramis repondit au regard severe du ministre par un regard
courrouce.
-- Monsieur, dit-il, je crois avoir merite d'etre appele un
honnete homme, n'est-ce pas? Sous la casaque du soldat, j'ai
risque cinq cents fois ma vie; sous l'habit du pretre, j'ai rendu
de plus grands services encore, a Dieu, a l'Etat ou a mes amis.
Une parole vaut ce que vaut l'homme qui la donne. Elle est, quand
il la tient, de l'or pur; elle est un fer tranchant quand il ne
veut pas la tenir. Il se defend alors avec cette parole comme avec
une arme d'honneur, attendu que, lorsqu'il ne tient pas cette
parole, cet homme d'honneur, c'est qu'il est en danger de mort,
c'est qu'il court plus de risques que son adversaire n'a de
benefices a faire. Alors, monsieur, on en appelle a Dieu et a son
droit.
Fouquet baissa la tete:
-- Je suis, dit-il, un pauvre Breton opiniatre et vulgaire; mon
esprit admire et craint le votre. Je ne dis pas que je tiens ma
parole par vertu; je la tiens, si vous voulez, par routine; mais,
enfin, les hommes du commun sont assez simples pour admirer cette
routine; c'est ma seule vertu, laissez-m'en les honneurs.
-- Alors vous signerez demain la vente de cette charge, qui vous
defendait contre tous vos ennemis?
-- Je signerai.
-- Vous vous livrerez pieds et poings lies pour un faux-semblant
d'honneur qui dedaigneraient les plus scrupuleux casuistes?
-- Je signerai.
Aramis poussa un profond soupir, regarda tout autour de lui avec
l'impatience d'un homme qui voudrait briser quelque chose.
-- Nous avons encore un moyen, dit-il, et j'espere que vous ne me
refuserez pas de l'employer, celui-la.
-- Assurement non, s'il est loyal... comme tout ce que vous
proposez, cher ami.
-- Je ne sache rien de plus loyal qu'une renonciation de votre
acquereur. Est-ce votre ami?
-- Certes... Mais...
-- Mais... si vous me permettez de traiter l'affaire, je ne
desespere point.
-- Oh! je vous laisserai absolument maitre.
-- Avec qui avez-vous traite? Quel homme est-ce?
-- Je ne sais pas si vous connaissez le Parlement?
-- En grande partie. C'est un president quelconque?
-- Non; un simple conseiller.
-- Ah! ah!
-- Qui s'appelle Vanel.
Aramis devint pourpre.
-- Vanel! s'ecria-t-il en se relevant; Vanel! le mari de
Marguerite Vanel?
-- Precisement.
-- De votre ancienne maitresse?
-- Oui, mon cher; elle a desire d'etre Mme la procureuse generale.
Je lui devais bien cela, au pauvre Vanel, et j'y gagne puisque
c'est encore faire plaisir a sa femme.
Aramis vint droit a Fouquet et lui prit la main.
-- Vous savez, dit-il avec sang-froid, le nom du nouvel amant de
Mme Vanel?
-- Ah! elle a un nouvel amant? Je l'ignorais; et, ma foi, non, je
ne sais pas comment il se nomme.
-- Il se nomme M. Jean-Baptiste Colbert; il est intendant des
finances; il demeure rue Croix-des-Petits-Champs, la ou
Mme de Chevreuse est allee, ce soir avec les lettres de Mazarin
qu'elle veut vendre.
-- Mon Dieu! murmura Fouquet en essuyant son front ruisselant de
sueur, mon Dieu!
-- Vous commencez a comprendre, n'est-ce pas?
-- Que je suis perdu, oui.
-- Trouvez-vous que cela vaille la peine de tenir un peu moins que
Regulus a sa parole?
-- Non, dit Fouquet.
-- Les gens entetes, murmura Aramis, s'arrangent toujours de facon
qu'on les admire.
Fouquet lui tendit la main.
A ce moment, une riche horloge d'ecaille, a figures d'or, placee
sur une console en face de la cheminee, sonna six heures du matin.
Une porte cria dans le vestibule.
-- M. Vanel, vint dire Gourville a la porte du cabinet, demande si
Monseigneur peut le recevoir.
Fouquet detourna ses yeux des yeux d'Aramis et repondit:
-- Faites entrer M. Vanel.
Chapitre CLXXXVIII -- La minute de M. Colbert
Vanel, entrant a ce moment de la conversation n'etait rien autre
chose pour Aramis et Fouquet que le point qui termine une phrase.
Mais, pour Vanel qui arrivait, la presence d'Aramis dans le
cabinet de Fouquet devait avoir une bien autre signification.
Aussi l'acheteur, a son premier pas dans la chambre, arreta-t-il
sur cette physionomie, a la fois si fine et si ferme de l'eveque
de Vannes, un regard etonne qui devint bientot scrutateur.
Quant a Fouquet, veritable homme politique, c'est-a-dire maitre de
lui-meme, il avait deja, par la force de sa volonte, fait
disparaitre de son visage les traces de l'emotion causee par la
revelation d'Aramis.
Ce n'etait donc plus un homme abattu par le malheur et reduit aux
expedients; il avait redresse la tete et allonge la main pour
faire entrer Vanel.
Il etait premier ministre, il etait chez lui.
Aramis connaissait le surintendant. Toute la delicatesse de son
coeur, toute la largeur de son esprit n'avaient rien qui put
l'etonner. Il se borna donc, momentanement, quitte a reprendre
plus tard une part active dans la conversation, au role difficile
de l'homme qui regarde et qui ecoute pour apprendre et pour
comprendre.
Vanel etait visiblement emu. Il s'avanca jusqu'au milieu du
cabinet, saluant tout et tous.
-- Je viens... dit-il.
Fouquet fit un signe de tete.
-- Vous etes exact, monsieur Vanel, dit-il.
-- En affaires, monseigneur, repondit Vanel, je crois que
l'exactitude est une vertu.
-- Oui, monsieur.
-- Pardon, interrompit Aramis, en designant du doigt Vanel et
s'adressant a Fouquet; pardon, c'est Monsieur qui se presente pour
acheter une charge, n'est-ce pas?
-- C'est moi, repondit Vanel, etonne du ton de supreme hauteur
avec lequel Aramis avait fait la question. Mais comment dois-je
appeler celui qui me fait l'honneur?...
-- Appelez-moi monseigneur, repondit sechement Aramis.
Vanel s'inclina.
-- Allons, allons, messieurs, dit Fouquet, treve de ceremonies;
venons au fait.
-- Monseigneur le voit, dit Vanel, j'attends son bon plaisir.
-- C'est moi qui, au contraire, attendais, repondit Fouquet.
-- Qu'attendait monseigneur?
-- Je pensais que vous aviez peut-etre quelque chose a me dire.
"Oh! oh! murmura Vanel en lui-meme, il a reflechi, je suis perdu!"
Mais, reprenant courage:
-- Non, monseigneur, rien, absolument rien que ce que je vous ai
dit hier et que je suis pret a vous repeter.
-- Voyons, franchement, monsieur Vanel, le marche n'est-il pas un
peu lourd pour vous, dites?
-- Certes, monseigneur, quinze cent mille livres, c'est une somme
importante.
-- Si importante, dit Fouquet, que j'avais reflechi...
-- Vous aviez reflechi, monseigneur? s'ecria vivement Vanel.
-- Oui, que vous n'etes peut-etre pas encore en mesure d'acheter.
-- Oh! monseigneur!...
-- Tranquillisez-vous, monsieur Vanel, je ne vous blamerai pas
d'un manque de parole qui tiendra evidemment a votre impuissance.
-- Si fait, monseigneur, vous me blameriez, et vous auriez raison,
dit Vanel; car c'est d'un imprudent ou d'un fou de prendre des
engagements qu'il ne peut pas tenir, et j'ai toujours regarde une
chose convenue comme une chose faite.
Fouquet rougit. Aramis fit un _hum!_ d'impatience.
-- Il ne faudrait pas cependant vous exagerer ces idees-la,
monsieur, dit le surintendant; car l'esprit de l'homme est
variable et plein de petits caprices fort excusables, fort
respectables meme parfois; et tel a desire hier, qui aujourd'hui
se repent.
Vanel sentit une sueur froide couler de son front sur ses joues.
-- Monseigneur!... balbutia-t-il.
Quant a Aramis, heureux de voir le surintendant se poser avec tant
de nettete dans le debat, il s'accouda au marbre d'une console, et
commenca de jouer avec un petit couteau d'or a manche de
malachite.
Fouquet prit son temps; puis, apres un moment de silence:
-- Tenez, mon cher monsieur Vanel, dit-il, je vais vous expliquer
la situation.
Vanel fremit.
-- Vous etes un galant homme, continua Fouquet, et comme moi, vous
comprendrez.
Vanel chancela.
-- Je voulais vendre hier.
-- Monseigneur avait fait plus que de vouloir vendre, monseigneur
avait vendu.
-- Eh bien, soit! mais aujourd'hui, je vous demande comme une
faveur de me rendre la parole que vous aviez recue de moi.
-- Cette parole, je l'ai recue, dit Vanel, comme un inflexible
echo.
-- Je le sais. Voila pourquoi je vous supplie, monsieur Vanel,
entendez vous? je vous supplie de me la rendre...
Fouquet s'arreta. Ce mot: _je vous supplie_, dont il ne voyait pas
l'effet immediat, ce mot venait de lui dechirer la gorge au
passage.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30 | 31 |
32 |
33 |
34 |
35 |
36