Le vicomte de Bragelonne, Tome III. written by Alexandre Dumas
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-- Arretez, duchesse; causons un peu de vous.
-- De moi? Oh! madame, n'abaissez pas vos regards jusque-la.
-- Pourquoi donc? N'etes-vous pas ma plus ancienne amie? Est-ce
que vous m'en voulez, duchesse?
-- Moi! mon Dieu, pour quel motif? Serais-je venue aupres de Votre
Majeste, si j'avais sujet de lui en vouloir?
-- Duchesse, les ans nous gagnent; il faut nous serrer contre la
mort qui menace.
-- Madame, vous me comblez avec ces douces paroles.
-- Nulle ne m'a jamais aimee, servie comme vous, duchesse.
-- Votre Majeste s'en souvient?
-- Toujours... Duchesse, une preuve d'amitie.
-- Ah! madame, tout mon etre appartient a Votre Majeste.
-- Cette preuve, voyons!
-- Laquelle?
-- Demandez-moi quelque chose.
-- Demander?
-- Oh! je sais que vous etes l'ame la plus desinteressee, la plus
grande, la plus royale.
-- Ne me louez pas trop, madame, dit la duchesse inquiete.
-- Je ne vous louerai jamais autant que vous le meritez.
-- Avec l'age, avec les malheurs, on change beaucoup, madame.
-- Dieu vous entende, duchesse!
-- Comment cela?
-- Oui, la duchesse d'autrefois, la belle, la fiere, l'adoree
Chevreuse m'eut repondu ingratement: "Je ne veux rien de vous."
Benis soient donc les malheurs, s'ils sont venus, puisqu'ils vous
auront changee, et que peut-etre vous me repondrez: "J'accepte."
La duchesse adoucit son regard et son sourire; elle etait sous le
charme et ne se cachait plus.
-- Parlez, chere, dit la reine, que voulez-vous?
-- Il faut donc s'expliquer?...
-- Sans hesitation.
-- Eh bien! Votre Majeste peut me faire une joie indicible, une
joie incomparable.
-- Voyons, fit la reine, un peu refroidie par l'inquietude. Mais,
avant toute chose, ma bonne Chevreuse, souvenez-vous que je suis
en puissance de fils comme j'etais autrefois en puissance de mari.
-- Je vous menagerai, chere reine.
-- Appelez-moi Anne, comme autrefois; ce sera un doux echo de la
belle jeunesse.
-- Soit. Eh bien! ma veneree maitresse, Anne cherie...
-- Sais-tu toujours l'espagnol?
-- Toujours.
-- Demande-moi en espagnol alors.
-- Voici: faites-moi l'honneur de venir passer quelques jours a
Dampierre.
-- C'est tout? s'ecria la reine stupefaite.
-- Oui.
-- Rien que cela?
-- Bon Dieu! auriez-vous l'idee que je ne vous demande pas la le
plus enorme bienfait? S'il en est ainsi, vous ne me connaissez
plus. Acceptez vous?
-- Oui, de grand coeur.
-- Oh! merci!
-- Et je serai heureuse, continua la reine avec defiance si ma
presence peut vous etre utile a quelque chose.
-- Utile? s'ecria la duchesse en riant. Oh! non, non, agreable,
douce, delicieuse, oui, mille fois oui. C'est donc promis?
-- C'est jure.
La duchesse se jeta sur la main si belle de la reine et la couvrit
de baisers.
"C'est une bonne femme au fond, pensa la reine, et... genereuse
d'esprit."
-- Votre Majeste, reprit la duchesse, consentirait-elle a me
donner quinze jours?
-- Oui, certes! Pourquoi?
-- Parce que, dit la duchesse, me sachant en disgrace, nul ne
voulait me preter les cent mille ecus dont j'ai besoin pour
reparer Dampierre. Mais, lorsqu'on va savoir que c'est pour y
recevoir Votre Majeste, tous les fonds de Paris afflueront chez
moi.
-- Ah! fit la reine en remuant doucement la tete avec
intelligence, cent mille ecus! il faut cent mille ecus pour
reparer Dampierre?
-- Tout autant.
-- Et personne ne veut vous les preter?
-- Personne.
-- Je les preterai, moi, si vous voulez, duchesse.
-- Oh! je n'oserais.
-- Vous auriez tort.
-- Vrai?
-- Foi de reine!... Cent mille ecus, ce n'est reellement pas
beaucoup.
-- N'est-ce pas?
-- Non. Oh! je sais que vous n'avez jamais fait payer votre
discretion ce qu'elle vaut. Duchesse, avancez-moi cette table, que
je vous fasse un bon sur M. Colbert; non, sur M. Fouquet, qui est
un bien plus galant homme.
-- Paie-t-il?
-- S'il ne paie pas, je paierai; mais ce serait la premiere fois
qu'il me refuserait.
La reine ecrivit, donna la cedule a la duchesse, et la congedia
apres l'avoir gaiement embrassee.
Chapitre CLXXXIV -- Comment Jean de La Fontaine fit son premier
conte
Toutes ces intrigues sont epuisees; l'esprit humain, si multiple
dans ses exhibitions, a pu se developper a l'aise dans les trois
cadres que notre recit lui a fournis.
Peut-etre s'agira-t-il encore de politique et d'intrigues dans le
tableau que nous preparons, mais les ressorts en seront tellement
caches, que l'on ne verra que les fleurs et les peintures,
absolument comme dans ces theatres forains ou parait, sur la
scene, un colosse qui marche mu par les petites jambes et les bras
greles d'un enfant cache dans sa carcasse.
Nous retournons a Saint-Mande, ou le surintendant recoit, selon
son habitude, sa societe choisie d'epicuriens.
Depuis quelque temps, le maitre a ete rudement eprouve. Chacun se
ressent au logis de la detresse du ministre. Plus de grandes et
folles reunions. La finance a ete un pretexte pour Fouquet, et
jamais, comme le dit spirituellement Gourville, pretexte n'a ete
plus fallacieux; de finances, pas l'ombre.
M. Vatel s'ingenie a soutenir la reputation de la maison.
Cependant les jardiniers, qui alimentent les offices, se plaignent
d'un retard ruineux. Les expeditionnaires de vins d'Espagne
envoient frequemment des mandats que nul ne paie. Les pecheurs que
le surintendant gage sur les cotes de Normandie supputent que,
s'ils etaient rembourses, la rentree de la somme leur permettrait
de se retirer a terre. La maree, qui, plus tard, doit faire mourir
Vatel, la maree n'arrive pas du tout.
Cependant, pour le jour de reception ordinaire, les amis de
Fouquet se presentent plus nombreux que de coutume. Gourville et
l'abbe Fouquet causent finances, c'est-a-dire que l'abbe emprunte
quelques pistoles a Gourville. Pelisson, assis les jambes
croisees, termine la peroraison d'un discours par lequel Fouquet
doit rouvrir le Parlement.
Et ce discours est un chef-d'oeuvre, parce que Pelisson le fait
pour son ami, c'est-a-dire qu'il y met tout ce que, certainement,
il n'irait pas chercher pour lui-meme. Bientot, se disputant sur
les rimes faciles, arrivent du fond du jardin Loret et La
Fontaine.
Les peintres et les musiciens se dirigent a leur tour du cote de
la salle a manger. Lorsque huit heures sonneront, on soupera.
Le surintendant ne fait jamais attendre.
Il est sept heures et demie; l'appetit s'annonce assez galamment.
Quand tous les convives sont reunis, Gourville va droit a
Pelisson, le tire de sa reverie et l'amene au milieu d'un salon
dont il a ferme les portes.
-- Eh bien! dit-il, quoi de nouveau?
Pelisson, levant sa tete intelligente et douce:
-- J'ai emprunte, dit-il, vingt-cinq mille livres a ma tante. Les
voici en bons de caisse.
-- Bien, repondit Gourville, il ne manque plus que cent quatre-
vingt-quinze mille livres pour le premier paiement.
-- Le paiement de quoi? demanda La Fontaine du ton qu'il mettait a
dire: "Avez-vous lu Baruch?"
-- Voila encore mon distrait, dit Gourville. Quoi! c'est vous qui
nous avez appris que la petite terre de Corbeil allait etre vendue
par un creancier de M. Fouquet; c'est vous qui avez propose la
cotisation de tous les amis d'Epicure; c'est vous qui avez dit que
vous feriez vendre un coin de votre maison de Chateau-Thierry pour
fournir votre contingent, et vous venez dire aujourd'hui: "Le
paiement de quoi?"
Un rire universel accueillit cette sortie et fit rougir La
Fontaine.
-- Pardon, pardon, dit-il, c'est vrai, je n'avais pas oublie. Oh!
non; seulement...
-- Seulement, tu ne te souvenais plus, repliqua Loret.
-- Voila la verite. Le fait est qu'il a raison. Entre oublier et
ne plus se souvenir, il y a une grande difference.
-- Alors, ajouta Pelisson, vous apportez cette obole, prix du coin
de terre vendu?
-- Vendu? Non.
-- Vous n'avez pas vendu votre clos? demanda Gourville etonne, car
il connaissait le desinteressement du poete.
-- Ma femme n'a pas voulu, repondit ce dernier.
Nouveaux rires.
-- Cependant, vous etes alle a Chateau-Thierry pour cela? lui fut-
il repondu.
-- Certes, et a cheval.
-- Pauvre Jean!
-- Huit chevaux differents: j'etais roue.
-- Excellent ami!... Et la-bas vous vous etes repose?
-- Repose? Ah bien! oui! La-bas, j'ai eu bien de la besogne.
-- Comment cela?
-- Ma femme avait fait des coquetteries avec celui a qui je
voulais vendre la terre. Cet homme s'est dedit; je l'ai appele en
duel.
-- Tres bien! dit le poete; et vous vous etes battus?
-- Il parait que non.
-- Vous n'en savez donc rien?
-- Non, ma femme et ses parents se sont meles de cela. J'ai eu un
quart d'heure durant l'epee a la main; mais je n'ai pas ete
blesse.
-- Et l'adversaire?
-- L'adversaire non plus; il n'etait pas venu sur le terrain.
-- C'est admirable! s'ecria-t-on de toutes parts; vous avez du
vous courroucer?
-- Tres fort; j'avais gagne un rhume; je suis rentre a la maison,
et ma femme m'a querelle.
-- Tout de bon?
-- Tout de bon. Elle m'a jete un pain a la tete, un gros pain.
-- Et vous?
-- Moi? Je lui ai renverse toute la table sur le corps, et sur le
corps de ses convives; puis je suis remonte a cheval, et me voila.
Nul n'eut su tenir son serieux a l'expose de cette heroide
comique. Quand l'ouragan des rires se fut un peu calme:
-- Voila tout ce que vous avez rapporte? dit-on a La Fontaine.
-- Oh! non pas, j'ai eu une excellente idee.
-- Dites.
-- Avez-vous remarque qu'il se fait en France beaucoup de poesies
badines?
-- Mais oui, repliqua l'assemblee.
-- Et que, poursuivit La Fontaine, il ne s'en imprime que fort
peu?
-- Les lois sont dures, c'est vrai.
-- Eh bien! marchandise rare est une marchandise chere, ai-je
pense. C'est pourquoi je me suis mis a composer un petit poeme
extremement licencieux.
-- Oh! oh! cher poete.
-- Extremement grivois.
-- Oh! oh!
-- Extremement cynique.
-- Diable! diable!
-- J'y ai mis, continua froidement le poete, tout ce que j'ai pu
trouver de mots galants.
Chacun se tordait de rire, tandis que ce brave poete mettait ainsi
l'enseigne a sa marchandise.
-- Et, poursuivit-il, je m'appliquai a depasser tout ce que
Boccace, l'Aretin et autres maitres ont fait dans ce genre.
-- Bon Dieu! s'ecria Pelisson; mais il sera damne!
-- Vous croyez? demanda naivement La Fontaine; je vous jure que je
n'ai pas fait cela pour moi, mais uniquement pour M. Fouquet.
Cette conclusion mirifique mit le comble a la satisfaction des
assistants.
-- Et j'ai vendu cet opuscule huit cent livres la premiere
edition, s'ecria La Fontaine en se frottant les mains. Les livres
de piete s'achetent moitie moins.
-- Il eut mieux valu, dit Gourville en riant, faire deux livres de
piete.
-- C'est trop long et pas assez divertissant, repliqua
tranquillement La Fontaine; mes huit cents livres sont dans ce
petit sac; je les offre.
Et il mit, en effet, son offrande dans les mains du tresorier des
epicuriens.
Puis ce fut au tour de Loret, qui donna cent cinquante livres; les
autres s'epuiserent de meme. Il y eut, compte fait, quarante mille
livres dans l'escarcelle.
Jamais plus genereux deniers ne resonnerent dans les balances
divines ou la charite pese les bons coeurs et les bonnes
intentions contre les pieces fausses des devots hypocrites.
On faisait encore tinter les ecus quand le surintendant entra ou
plutot se glissa dans la salle. Il avait tout entendu.
On vit cet homme, qui avait remue tant de milliards, ce riche qui
avait epuise tous les plaisirs et tous les honneurs, ce coeur
immense, ce cerveau fecond qui avaient, comme deux creusets
avides, devore la substance materielle et morale du premier
royaume du monde, on vit Fouquet depasser le seuil avec les yeux
pleins de larmes, tremper ses doigts blancs et fins dans l'or et
l'argent.
-- Pauvre aumone, dit-il d'une voix tendre et emue, tu
disparaitras dans le plus petit des plis de ma bourse vide; mais
tu as empli jusqu'au bord ce que nul n'epuisera jamais: mon coeur!
Merci, mes amis, merci!
Et, comme il ne pouvait embrasser tous ceux qui se trouvaient la
et qui pleuraient bien aussi un peu, tout philosophes qu'ils
etaient, il embrassa La Fontaine en lui disant:
-- Pauvre garcon qui s'est fait battre pour moi par sa femme, et
damner par son confesseur!
-- Bon! ce n'est rien, repondit le poete; que vos creanciers
attendent deux ans, j'aurai fait cent autres contes qui, a deux
editions chacun, paieront la dette.
Chapitre CLXXXV -- La Fontaine negociateur
Fouquet serra la main de La Fontaine avec une charmante
effusion...
-- Mon cher poete, lui dit-il, faites-nous cent autres contes, non
seulement pour les quatre-vingts pistoles que chacun d'eux
rapportera, mais encore pour enrichir notre langue de cent chefs-
d'oeuvre.
-- Oh! oh! dit La Fontaine en se rengorgeant, il ne faut pas
croire que j'aie seulement apporte cette idee et ces quatre-vingts
pistoles a M. le surintendant.
-- Oh! mais, s'ecria-t-on de toutes parts, M. de La Fontaine est
en fonds aujourd'hui.
-- Benie soit l'idee, si elle m'apporte un ou deux millions, dit
gaiement Fouquet.
-- Precisement, repliqua La Fontaine.
-- Vite, vite! cria l'assemblee.
-- Prenez garde, dit Pelisson a l'oreille de La Fontaine, vous
avez eu grand succes jusqu'a present, n'allez pas lancer la fleche
au-dela du but.
-- Nenni, monsieur Pelisson, et, vous qui etes un homme de gout,
vous m'approuverez tout le premier.
-- Il s'agit de millions? dit Gourville.
-- J'ai la quinze cent mille livres, monsieur Gourville.
Et il frappa sa poitrine.
-- Au diable, le Gascon de Chateau-Thierry! cria Loret.
-- Ce n'est pas la poche qu'il fallait toucher, dit Fouquet, c'est
la cervelle.
-- Tenez, ajouta La Fontaine, monsieur le surintendant, vous
n'etes pas un procureur general, vous etes un poete.
-- C'est vrai! s'ecrierent Loret, Conrart, et tout ce qu'il y
avait la de gens de lettres.
-- Vous etes, dis-je, un poete et un peintre, un statuaire, un ami
des arts et des sciences; mais, avouez-le vous-meme, vous n'etes
pas un homme de robe.
-- Je l'avoue, repliqua en souriant M. Fouquet.
-- On vous mettrait de l'Academie que vous refuseriez, n'est-ce
pas?
-- Je crois que oui, n'en deplaise aux academiciens.
-- Eh bien! pourquoi, ne voulant pas faire partie de l'Academie,
vous laissez-vous aller a faire partie du Parlement?
-- Oh! oh! dit Pelisson, nous parlons politique?
-- Je demande, poursuivit La Fontaine, si la robe sied ou ne sied
pas a M. Fouquet.
-- Ce n'est pas de la robe qu'il s'agit, riposta Pelisson,
contrarie des rires de l'assemblee.
-- Au contraire, c'est de la robe, dit Loret.
-- Otez la robe au procureur general, dit Conrart, nous avons
M. Fouquet, ce dont nous ne nous plaignons pas; mais comme il
n'est pas de procureur general sans robe, nous declarons, d'apres
M. de La Fontaine, que certainement la robe est un epouvantail.
-- _Fugiunt risus leporesque_, dit Loret.
-- Les ris et les graces, fit un savant.
-- Moi, poursuivit Pelisson gravement, ce n'est pas comme cela que
je traduis _lepores_.
-- Et comment le traduisez-vous? demanda La Fontaine.
-- Je le traduis ainsi: "Les lievres se sauvent en voyant
M. Fouquet."
Eclats de rire, dont le surintendant prit sa part.
-- Pourquoi les lievres? objecta Conrart pique.
-- Parce que le lievre sera celui qui ne se rejouira point de voir
M. Fouquet dans les attributs de sa force parlementaire.
-- Oh! oh! murmurerent les poetes.
-- _Quo non ascendam?_ dit Conrart, me parait impossible avec une
robe de procureur.
-- Et a moi, sans cette robe, dit l'obstine Pelisson. Qu'en
pensez-vous, Gourville?
-- Je pense que la robe est bonne, repliqua celui-ci; mais je
pense egalement qu'un million et demi vaudrait mieux que la robe.
-- Et je suis de l'avis de Gourville, s'ecria Fouquet en coupant
court a la discussion par son opinion, qui devait necessairement
dominer toutes les autres.
-- Un million et demi! grommela Pelisson; pardieu! je sais une
fable indienne...
-- Contez-la-moi, dit La Fontaine; je dois la savoir aussi.
-- La tortue avait une carapace, dit Pelisson; elle se refugiait
la-dedans quand ses ennemis la menacaient. Un jour, quelqu'un lui
dit: "Vous avez bien chaud l'ete dans cette maison-la, et vous
etes bien empechee de montrer vos graces. Voila la couleuvre qui
vous donnera un million et demi de votre ecaille."
-- Bon! fit le surintendant en riant.
-- Apres? fit La Fontaine, interesse par l'apologue bien plus que
par la moralite.
-- La tortue vendit sa carapace et resta nue. Un vautour la vit;
il avait faim; il lui brisa les reins d'un coup de bec et la
devora.
-- O _muthos deloi?_... dit Conrart.
-- Que M. Fouquet fera bien de garder sa robe.
La Fontaine prit la moralite au serieux.
-- Vous oubliez Eschyle, dit-il a son adversaire.
-- Qu'est-ce a dire?
-- Eschyle le Chauve.
-- Apres?
-- Eschyle, dont un vautour, votre vautour probablement, grand
amateur de tortues, prit d'en haut le crane pour une pierre, et
lanca sur ce crane une tortue toute blottie dans sa carapace.
-- Eh! mon Dieu! La Fontaine a raison, reprit Fouquet devenu
pensif, tout vautour, quand il a faim de tortues, sait bien leur
briser gratis l'ecaille; trop heureuses les tortues dont une
couleuvre paie l'enveloppe un million et demi. Qu'on m'apporte une
couleuvre genereuse comme celle de votre fable, Pelisson, et je
lui donne ma carapace.
-- _Rara avis in terris!_ s'ecria Conrart.
-- Et semblable a un cygne noir, n'est-ce pas? ajouta La Fontaine.
Eh bien! oui, precisement, un oiseau tout noir et tres rare; je
l'ai trouve.
-- Vous avez trouve un acquereur pour ma charge de procureur?
s'ecria Fouquet.
-- Oui, monsieur.
-- Mais M. le surintendant n'a jamais dit qu'il dut vendre, reprit
Pelisson.
-- Pardonnez-moi: vous-meme, vous en avez parle, dit Conrart.
-- J'en suis temoin, fit Gourville.
-- Il tient aux beaux discours qu'il me fait, dit en riant
Fouquet. Cet acquereur, voyons, La Fontaine?
-- Un oiseau tout noir, un conseiller au Parlement, un brave
homme.
-- Qui s'appelle?
-- Vanel.
-- Vanel! s'ecria Fouquet, Vanel! le mari de?...
-- Precisement, son mari; oui, monsieur.
-- Ce cher homme! dit Fouquet avec interet, il veut etre procureur
general?
-- Il veut etre tout ce que vous etes, monsieur, dit Gourville, et
faire absolument ce que vous avez fait.
-- Oh! mais c'est bien rejouissant: contez-nous donc cela, La
Fontaine.
-- C'est tout simple. Je le vois de temps en temps. Tantot je le
rencontre: il flanait sur la place de la Bastille, precisement
vers l'instant ou j'allais prendre le petit carrosse de Saint-
Mande.
-- Il devait guetter sa femme, bien sur, interrompit Loret.
-- Oh! mon Dieu, non, dit simplement Fouquet; il n'est pas jaloux.
-- Il m'aborde donc, m'embrasse, me conduit au Cabaret de
l'_Image-Saint Fiacre_, et m'entretient de ses chagrins.
-- Il a des chagrins?
-- Oui, sa femme lui donne de l'ambition.
-- Et il vous dit?...
-- Qu'on lui a parle d'une charge au Parlement; que le nom de
M. Fouquet a ete prononce, que, depuis ce temps Mme Vanel reve de
s'appeler Mme la procureuse generale, et qu'elle en meurt toutes
les nuits qu'elle n'en reve pas.
-- Pauvre femme! dit Fouquet.
-- Attendez. Conrart me dit toujours que je ne sais pas faire les
affaires: vous allez voir comment je menai celle-ci.
-- Voyons!
-- "Savez-vous, dis-je a Vanel, que c'est cher, une charge comme
celle de M. Fouquet?"
-- "Combien a peu pres?" fit-il.
-- "M. Fouquet en a refuse dix-sept cent mille livres."
-- "Ma femme, repliqua Vanel, avait mis cela aux environs de
quatorze cent mille."
-- "Comptant?" lui fis-je.
-- "Oui; elle a vendu un bien en Guienne, elle a realise."
-- C'est un joli lot a toucher d'un coup, dit sentencieusement
l'abbe Fouquet, qui n'avait pas encore parle.
-- Cette pauvre dame Vanel! murmura Fouquet.
Pelisson haussa les epaules.
-- Un demon! dit-il bas a l'oreille de Fouquet.
-- Precisement!... Il serait charmant d'employer l'argent de ce
demon a reparer le mal que s'est fait pour moi un ange.
Pelisson regarda d'un air surpris Fouquet, dont les pensees se
fixaient, a partir de ce moment, sur un nouveau but.
-- Eh bien! demanda La Fontaine, ma negociation?
-- Admirable! cher poete.
-- Oui, dit Gourville; mais tel se vante d'avoir envie d'un
cheval, qui n'a pas seulement de quoi payer la bride.
-- Le Vanel se dedirait si on le prenait au mot, continua l'abbe
Fouquet.
-- Je ne crois pas, dit La Fontaine.
-- Qu'en savez-vous?
-- C'est que vous ignorez le denouement de mon histoire.
-- Ah! s'il y a un denouement, dit Gourville, pourquoi flaner en
route?
-- _Semper ad adventum, _n'est-ce pas cela? dit Fouquet du ton
d'un grand seigneur qui se fourvoie dans les barbarismes.
Les latinistes battirent des mains.
-- Mon denouement, s'ecria La Fontaine, c'est que Vanel, ce tenace
oiseau, sachant que je venais a Saint-Mande, m'a supplie de
l'emmener.
-- Oh! oh!
-- Et de le presenter, s'il etait possible, a Monseigneur.
-- En sorte?...
-- En sorte qu'il est la, sur la pelouse du Bel-Air.
-- Comme un scarabee.
-- Vous dites cela, Gourville, a cause des antennes, mauvais
plaisant!
-- Eh bien! monsieur Fouquet?
-- Eh bien! il ne convient pas que le mari de Mme Vanel s'enrhume
hors de chez moi; envoyez-le querir, La Fontaine, puisque vous
savez ou il est.
-- J'y cours moi-meme.
-- Je vous y accompagne, dit l'abbe Fouquet; je porterai les sacs.
-- Pas de mauvaise plaisanterie, dit severement Fouquet; que
l'affaire soit serieuse, si affaire il y a. Tout d'abord, soyons
hospitaliers. Excusez-moi bien, La Fontaine, aupres de ce galant
homme, et dites-lui que je suis desespere de l'avoir fait
attendre, mais que j'ignorais qu'il fut la.
La Fontaine etait deja parti. Par bonheur, Gourville
l'accompagnait; car, tout entier a ses chiffres, le poete se
trompait de route, et courait vers Saint Maur.
Un quart d'heure apres, M. Vanel fut introduit dans le cabinet du
surintendant, ce meme cabinet dont nous avons donne la description
et les aboutissants au commencement de cette histoire. Fouquet, le
voyant entrer appela Pelisson, et lui parla quelques minutes a
l'oreille.
-- Retenez bien ceci, lui dit-il: que toute l'argenterie, que
toute la vaisselle, que tous les joyaux soient emballes dans le
carrosse. Vous prendrez les chevaux noirs; l'orfevre vous
accompagnera; vous reculerez le souper jusqu'a l'arrivee de
Mme de Belliere.
-- Encore faut-il que Mme de Belliere soit prevenue, dit Pelisson.
-- Inutile, je m'en charge.
-- Tres bien.
-- Allez, mon ami.
Pelisson partit, devinant mal, mais confiant, comme sont tous les
vrais amis, dans la volonte qu'il subissait. La est la force des
ames d'elite. La defiance n'est faite que pour les natures
inferieures.
Vanel s'inclina donc devant le surintendant. Il allait commencer
une harangue.
-- Asseyez-vous, monsieur, lui dit civilement Fouquet. Il me
parait que vous voulez acquerir ma charge?
-- Monseigneur...
-- Combien pouvez-vous m'en donner?
-- C'est a vous, monseigneur, de fixer le chiffre. Je sais qu'on
vous a fait des offres.
-- Mme Vanel, m'a-t-on dit, l'estime quatorze cent mille livres.
-- C'est tout ce que nous avons.
-- Pouvez-vous donner la somme tout de suite?
-- Je ne l'ai pas sur moi, dit naivement Vanel, effare de cette
simplicite, de cette grandeur, lui qui s'attendait a des luttes, a
des finesses, a des marches d'echiquier.
-- Quand l'aurez-vous?
-- Quand il plaira a Monseigneur.
Et il tremblait que Fouquet ne se jouat de lui.
-- Si ce n'etait la peine de retourner a Paris, je vous dirais
tout de suite...
-- Oh! monseigneur...
-- Mais, interrompit le surintendant, mettons le solde et la
signature a demain matin.
-- Soit, repliqua Vanel glace, abasourdi.
-- Six heures, ajouta Fouquet.
-- Six heures, repeta Vanel.
-- Adieu, monsieur Vanel! Dites a Mme Vanel que je lui baise les
mains.
Et Fouquet se leva.
Alors Vanel, a qui le sang montait aux yeux et qui commencait a
perdre le tete:
-- Monseigneur, monseigneur, dit-il serieusement, est-ce que vous
me donnez parole?
Fouquet tourna la tete.
-- Pardieu! dit-il; et vous?
Vanel hesita, frissonna et finit par avancer timidement sa main.
Fouquet ouvrit et avanca noblement la sienne. Cette main loyale
s'impregna une seconde de la moiteur d'un main hypocrite; Vanel
serra les doigts de Fouquet pour se mieux convaincre.
Le surintendant degagea doucement sa main.
-- Adieu! dit-il.
Vanel courut a reculons vers la porte, se precipita par les
vestibules et s'enfuit.
Pelisson introduisit cet homme dans le cabinet que Fouquet n'avait
pas encore quitte.
Le surintendant remercia l'orfevre d'avoir bien voulu lui garder
comme un depot ces richesses qu'il avait le droit de vendre. Il
jeta les yeux sur le total des comptes, qui s'elevait a treize
cent mille livres.
Puis, se placant a son bureau, il ecrivit un bon de quatorze cent
mille livres, payables a vue a sa caisse, avant midi le lendemain.
-- Cent mille livres de benefice! s'ecria l'orfevre. Ah!
monseigneur, quelle generosite!
-- Non pas, non pas, monsieur, dit Fouquet en lui touchant
l'epaule, il est des politesses qui ne se paient jamais. Le
benefice est a peu pres celui que vous eussiez fait; mais il reste
l'interet de votre argent.
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