Le vicomte de Bragelonne, Tome III. written by Alexandre Dumas
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-- Prenez garde, prenez garde, monsieur d'Herblay, vous me donnez
le frisson, vous me donnez le vertige.
Aramis sourit.
-- Vous avez le frisson et le vertige a peu de frais, repliqua-t-
il.
-- Oh! encore une fois, vous m'epouvantez.
Aramis sourit.
-- Vous riez? demanda Fouquet.
-- Et, le jour venu, vous rirez comme moi; seulement, je dois
maintenant etre seul a rire.
-- Mais expliquez-vous.
-- Au jour venu, je m'expliquerai, ne craignez rien. Vous n'etes
pas plus saint Pierre que je ne suis Jesus, et je vous dirai
pourtant: "Homme de peu de foi, pourquoi doutez-vous?"
-- Eh! mon Dieu! je doute... je doute, parce que je ne vois pas.
-- C'est qu'alors vous etes aveugle: je ne vous traiterai donc
plus en saint Pierre, mais en saint Paul, et je vous dirai: "Un
jour viendra ou tes yeux s'ouvriront."
-- Oh! dit Fouquet que je voudrais croire!
-- Vous ne croyez pas! vous a qui j'ai fait dix fois traverser
l'abime ou seul vous vous fussiez engouffre; vous ne croyez pas,
vous qui de procureur general etes monte au rang d'intendant, du
rang d'intendant au rang de premier ministre, et qui du rang de
premier ministre passerez a celui de maire du palais. Mais, non,
dit-il avec son eternel sourire... Non, non, vous ne pouvez voir,
et, par consequent vous ne pouvez croire cela.
Et Aramis se leva pour se retirer.
-- Un dernier mot, dit Fouquet, vous ne m'avez jamais parle ainsi,
vous ne vous etes jamais montre si confiant, ou plutot si
temeraire.
-- Parce que, pour parler haut, il faut avoir la voix libre.
-- Vous l'avez donc?
-- Oui.
-- Depuis peu de temps alors?
-- Depuis hier.
-- Oh! monsieur d'Herblay, prenez garde, vous poussez la securite
jusqu'a l'audace.
-- Parce que l'on peut etre audacieux quand on est puissant.
-- Vous etes puissant?
-- Je vous ai offert dix millions, je vous les offre encore.
Fouquet se leva trouble a son tour.
-- Voyons, dit-il, voyons: vous avez parle de renverser des rois,
de les remplacer par d'autres rois. Dieu me pardonne! mais voila,
si je ne suis fou, ce que vous avez dit tout a l'heure.
-- Vous n'etes pas fou, et j'ai veritablement dit cela tout a
l'heure.
-- Et pourquoi l'avez-vous dit?
-- Parce que l'on peut parler ainsi de trones renverses et de rois
crees, quand on est soi-meme au-dessus des rois et des trones...
de ce monde.
-- Alors vous etes tout-puissant? s'ecria Fouquet.
-- Je vous l'ai dit et je vous le repete, repondit Aramis l'oeil
brillant et la levre fremissante.
Fouquet se rejeta sur son fauteuil et laissa tomber sa tete dans
ses mains.
Aramis le regarda un instant comme eut fait l'ange des destinees
humaines a l'egard d'un simple mortel.
-- Adieu, lui dit-il, dormez tranquille, et envoyez votre lettre a
La Valliere. Demain, nous nous reverrons, n'est-ce pas?
-- Oui, demain, dit Fouquet en secouant la tete comme un homme qui
revient a lui; mais ou cela nous reverrons-nous?
-- A la promenade du roi, si vous voulez.
-- Fort bien.
Et ils se separerent.
Chapitre CXXXV -- L'orage
Le lendemain, le jour s'etait leve sombre et blafard, et, comme
chacun savait la promenade arretee dans le programme royal, le
regard de chacun, en ouvrant les yeux, se porta sur le ciel.
Au haut des arbres stationnait une vapeur epaisse et ardente qui
avait a peine eu la force de s'elever a trente pieds de terre sous
les rayons d'un soleil qu'on n'apercevait qu'a travers le voile
d'un lourd et epais nuage.
Ce matin-la, pas de rosee. Les gazons etaient restes secs, les
fleurs alterees. Les oiseaux chantaient avec plus de reserve qu'a
l'ordinaire dans le feuillage immobile comme s'il etait mort. Les
murmures etranges, confus, pleins de vie, qui semblent naitre et
exister par le soleil, cette respiration de la nature qui parle
incessante au milieu de tous les autres bruits, ne se faisait pas
entendre: le silence n'avait jamais ete si grand.
Cette tristesse du ciel frappa les yeux du roi lorsqu'il se mit a
la fenetre a son lever.
Mais, comme tous les ordres etaient donnes pour la promenade,
comme tous les preparatifs etaient faits, comme, chose bien plus
peremptoire, Louis comptait sur cette promenade pour repondre aux
promesses de son imagination, et, nous pouvons meme deja le dire,
aux besoins de son coeur, le roi decida sans hesitation que l'etat
du ciel n'avait rien a faire dans tout cela, que la promenade
etait decidee et que, quelque temps qu'il fit, la promenade aurait
lieu.
Au reste, il y a dans certains regnes terrestres privilegies du
ciel des heures ou l'on croirait que la volonte du roi terrestre a
son influence sur la volonte divine. Auguste avait Virgile pour
lui dire: _Nocte placet tota redeunt spectacula mane_. Louis XIV
avait Boileau, qui devait lui dire bien autre chose, et Dieu, qui
se devait montrer presque aussi complaisant pour lui que Jupiter
l'avait ete pour Auguste.
Louis entendit la messe comme a son ordinaire, mais il faut
l'avouer, quelque peu distrait de la presence du Createur par le
souvenir de la creature. Il s'occupa durant l'office a calculer
plus d'une fois le nombre des minutes, puis des secondes qui le
separaient du bienheureux moment ou la promenade allait commencer,
c'est-a-dire du moment ou Madame se mettrait en chemin avec ses
filles d'honneur.
Au reste, il va sans dire que tout le monde au chateau ignorait
l'entrevue qui avait eu lieu la veille entre La Valliere et le
roi. Montalais peut-etre, avec son bavardage habituel, l'eut
repandue; mais Montalais, dans cette circonstance, etait corrigee
par Malicorne, lequel lui avait mis aux levres le cadenas de
l'interet commun.
Quant a Louis XIV, il etait si heureux, qu'il avait pardonne, ou a
peu pres, a Madame, sa petite mechancete de la veille. En effet,
il avait plutot a s'en louer qu'a s'en plaindre. Sans cette
mechancete, il ne recevait pas la lettre de La Valliere; sans
cette lettre, il n'y avait pas d'audience, et sans cette audience
il demeurait dans l'indecision. Il entrait donc trop de felicite
dans son coeur pour que la rancune put y tenir, en ce moment du
moins.
Donc, au lieu de froncer le sourcil en apercevant sa belle-soeur,
Louis se promit de lui montrer encore plus d'amitie et de gracieux
accueil que l'ordinaire.
C'etait a une condition cependant, a la condition qu'elle serait
prete de bonne heure.
Voila les choses auxquelles Louis pensait durant la messe, et qui,
il faut le dire, lui faisaient pendant le saint exercice oublier
celles auxquelles il eut du songer en sa qualite de roi tres
chretien et de fils aine de l'Eglise.
Cependant Dieu est si bon pour les jeunes coeurs, tout ce qui est
amour, meme amour coupable, trouve si facilement grace a ses
regards paternels, qu'au sortir de la messe, Louis, en levant ses
yeux au ciel, put voir a travers les dechirures d'un nuage un coin
de ce tapis d'azur que foule le pied du Seigneur.
Il rentra au chateau, et, comme la promenade etait indiquee pour
midi seulement et qu'il n'etait que dix heures, il se mit a
travailler d'acharnement avec Colbert et Lyonne.
Mais, comme, tout en travaillant, Louis allait de la table a la
fenetre, attendu que cette fenetre donnait sur le pavillon de
Madame, il put voir dans la cour M. Fouquet, dont les courtisans,
depuis sa faveur de la veille, faisaient plus de cas que jamais,
qui venait, de son cote, d'un air affable et tout a fait heureux,
faire sa cour au roi.
Instinctivement, en voyant Fouquet, le roi se retourna vers
Colbert.
Colbert souriait et paraissait lui-meme plein d'amenite et de
jubilation. Ce bonheur lui etait venu depuis qu'un de ses
secretaires etait entre et lui avait remis un portefeuille que,
sans l'ouvrir, Colbert avait introduit dans la vaste poche de son
haut-de-chausses.
Mais, comme il y avait toujours quelque chose de sinistre au fond
de la joie de Colbert, Louis opta, entre les deux sourires, pour
celui de Fouquet.
Il fit signe au surintendant de monter; puis, se retournant vers
Lyonne et Colbert:
-- Achevez, dit-il, ce travail, posez-le sur mon bureau, je le
lirai a tete reposee.
Et il sortit.
Au signe du roi, Fouquet s'etait hate de monter. Quant a Aramis,
qui accompagnait le surintendant, il s'etait gravement replie au
milieu du groupe de courtisans vulgaires, et s'y etait perdu sans
meme avoir ete remarque par le roi.
Le roi et Fouquet se rencontrerent en haut de l'escalier.
-- Sire, dit Fouquet en voyant le gracieux accueil que lui
preparait Louis, Sire, depuis quelques jours Votre Majeste me
comble. Ce n'est plus un jeune roi, c'est un jeune dieu qui regne
sur la France, le dieu du plaisir du bonheur et de l'amour.
Le roi rougit. Pour etre flatteur, le compliment n'en etait pas
moins un peu direct.
Le roi conduisit Fouquet dans un petit salon qui separait son
cabinet de travail de sa chambre a coucher.
-- Savez-vous bien pourquoi je vous appelle? dit le roi en
s'asseyant sur le bord de la croisee, de facon a ne rien perdre de
ce qui se passerait dans les parterres sur lesquels donnait la
seconde entree du pavillon de Madame.
-- Non, Sire... mais c'est pour quelque chose d'heureux, j'en suis
certain, d'apres le gracieux sourire de Votre Majeste.
-- Ah! vous prejugez?
-- Non, Sire, je regarde et je vois.
-- Alors, vous vous trompez.
-- Moi, Sire?
-- Car je vous appelle, au contraire, pour vous faire une
querelle.
-- A moi, Sire?
-- Oui, et des plus serieuses.
-- En verite, Votre Majeste m'effraie... et cependant j'attends,
plein de confiance dans sa justice et dans sa bonte.
-- Que me dit-on, monsieur Fouquet, que vous preparez une grande
fete a Vaux?
Fouquet sourit comme fait le malade au premier frisson d'une
fievre oubliee et qui revient.
-- Et vous ne m'invitez pas? continua le roi.
-- Sire, repondit Fouquet, je ne songeais pas a cette fete, et
c'est hier au soir seulement qu'un de mes amis, Fouquet appuya sur
le mot, a bien voulu m'y faire songer.
-- Mais hier au soir je vous ai vu et vous ne m'avez parle de
rien, monsieur Fouquet.
-- Sire, comment esperer que Votre Majeste descendrait a ce point
des hautes regions ou elle vit jusqu'a honorer ma demeure de sa
presence royale?
-- Excusez, monsieur Fouquet; vous ne m'avez point parle de votre
fete.
-- Je n'ai point parle de cette fete, je le repete, au roi d'abord
parce que rien n'etait decide a l'egard de cette fete, ensuite
parce que je craignais un refus.
-- Et quelle chose vous faisait craindre ce refus, monsieur
Fouquet? Prenez garde, je suis decide a vous pousser a bout.
-- Sire, le profond desir que j'avais de voir le roi agreer mon
invitation.
-- Eh bien! monsieur Fouquet, rien de plus facile, je le vois, que
de nous entendre. Vous avez le desir de m'inviter a votre fete,
j'ai le desir d'y aller; invitez-moi, et j'irai.
-- Quoi! Votre Majeste daignerait accepter? murmura le
surintendant.
-- En verite, monsieur, dit le roi en riant, je crois que je fais
plus qu'accepter; je crois que je m'invite moi-meme.
-- Votre Majeste me comble d'honneur et de joie! s'ecria Fouquet;
mais je vais etre force de repeter ce que M. de La Vieuville
disait a votre aieul Henri IV: _Domine, non sum dignus._
-- Ma reponse a ceci, monsieur Fouquet, c'est que, si vous donnez
une fete, invite ou non, j'irai a votre fete.
-- Oh! merci, merci, mon roi! dit Fouquet en relevant la tete sous
cette faveur, qui, dans son esprit, etait sa ruine. Mais comment
Votre Majeste a-t elle ete prevenue?
-- Par le bruit public, monsieur Fouquet, qui dit des merveilles
de vous et des miracles de votre maison. Cela vous rendra-t-il
fier, monsieur Fouquet, que le roi soit jaloux de vous?
-- Cela me rendra le plus heureux homme du monde, Sire, puisque le
jour ou le roi sera jaloux de Vaux, j'aurai quelque chose de digne
a offrir a mon roi.
-- Eh bien! monsieur Fouquet, preparez votre fete, et ouvrez a
deux battants les portes de votre maison.
-- Et vous, Sire, dit Fouquet, fixez le jour.
-- D'aujourd'hui en un mois.
-- Sire, Votre Majeste n'a-t-elle rien autre chose a desirer?
-- Rien, monsieur le surintendant, sinon, d'ici la, de vous avoir
pres de moi le plus qu'il vous sera possible.
-- Sire, j'ai l'honneur d'etre de la promenade de Votre Majeste.
-- Tres bien; je sors en effet, monsieur Fouquet, et voici ces
dames qui vont au rendez-vous.
Le roi, a ces mots, avec toute l'ardeur, non seulement d'un jeune
homme, mais d'un jeune homme amoureux se retira de la fenetre pour
prendre ses gants et sa canne que lui tendait son valet de
chambre.
On entendait en dehors le pietinement des chevaux et le roulement
des roues sur le sable de la cour.
Le roi descendit. Au moment ou il apparut sur le perron, chacun
s'arreta. Le roi marcha droit a la jeune reine. Quant a la reine
mere, toujours souffrante de plus en plus de la maladie dont elle
etait atteinte, elle n'avait pas voulu sortir.
Marie-Therese monta en carrosse avec Madame, et demanda au roi de
quel cote il desirait que la promenade fut dirigee.
Le roi, qui venait de voir La Valliere, toute pale encore des
evenements de la veille, monter dans une caleche avec trois de ses
compagnes, repondit a la reine qu'il n'avait point de preference,
et qu'il serait bien partout ou elle serait.
La reine commanda alors que les piqueurs tournassent vers
Apremont.
Les piqueurs partirent en avant.
Le roi monta a cheval. Il suivit pendant quelques minutes la
voiture de la reine et de Madame en se tenant a la portiere.
Le temps s'etait a peu pres eclairci; cependant une espece de
voile poussiereux, semblable a une gaze salie, s'etendait sur
toute la surface du ciel; le soleil faisait reluire des atomes
micaces dans le periple de ses rayons.
La chaleur etait etouffante.
Mais, comme le roi ne paraissait pas faire attention a l'etat du
ciel, nul ne parut s'en inquieter, et la promenade, selon l'ordre
qui en avait ete donne par la reine, fut dirigee vers Apremont.
La troupe des courtisans etait bruyante et joyeuse, on voyait que
chacun tendait a oublier et a faire oublier aux autres les aigres
discussions de la veille.
Madame, surtout, etait charmante.
En effet, Madame voyait le roi a sa portiere, et, comme elle ne
supposait pas qu'il fut la pour la reine, elle esperait que son
prince lui etait revenu.
Mais, au bout d'un quart de lieue a peu pres fait sur la route, le
roi, apres un gracieux sourire, salua et tourna bride, laissant
filer le carrosse de la reine, puis celui des premieres dames
d'honneur, puis tous les autres successivement qui, le voyant
s'arreter, voulaient s'arreter a leur tour.
Mais le roi leur faisait signe de la main qu'ils eussent a
continuer leur chemin.
Lorsque passa le carrosse de La Valliere, le roi s'en approcha.
Le roi salua les dames et se disposait a suivre le carrosse des
filles d'honneur de la reine comme il avait suivi celui de Madame,
lorsque la file des carrosses s'arreta tout a coup.
Sans doute la reine, inquiete de l'eloignement du roi, venait de
donner l'ordre d'accomplir cette evolution.
On se rappelle que la direction de la promenade lui avait ete
accordee.
Le roi lui fit demander quel etait son desir en arretant les
voitures.
-- De marcher a pied, repondit-elle.
Sans doute esperait-elle que le roi, qui suivait a cheval le
carrosse des filles d'honneur, n'oserait a pied suivre les filles
d'honneur elles-memes.
On etait au milieu de la foret.
La promenade, en effet, s'annoncait belle, belle surtout pour des
reveurs ou des amants.
Trois belles allees, longues, ombreuses et accidentees, partaient
du petit carrefour ou l'on venait de faire halte.
Ces allees, vertes de mousse, dentelees de feuillage ayant chacune
un petit horizon d'un pied de ciel entrevu sous l'entrelacement
des arbres, voila quel etait l'aspect des localites.
Au fond de ces allees passaient et repassaient, avec des signes
manifestes d'inquietude, les chevreuils effares, qui, apres s'etre
arretes un instant au milieu du chemin et avoir releve la tete,
fuyaient comme des fleches, rentrant d'un seul bond dans
l'epaisseur des bois, ou ils disparaissaient, tandis que, de temps
en temps, un lapin philosophe, debout sur son derriere, se
grattait le museau avec les pattes de devant et interrogeait l'air
pour reconnaitre si tous ces gens qui s'approchaient et qui
venaient troubler ainsi ses meditations, ses repas et ses amours,
n'etaient pas suivis par quelque chien a jambes torses ou ne
portaient point quelque fusil sous le bras.
Toute la compagnie, au reste, etait descendue de carrosse en
voyant descendre la reine.
Marie-Therese prit le bras d'une de ses dames d'honneur, et, apres
un oblique coup d'oeil donne au roi, qui ne parut point
s'apercevoir qu'il fut le moins du monde l'objet de l'attention de
la reine, elle s'enfonca dans la foret par le premier sentier qui
s'ouvrit devant elle.
Deux piqueurs marchaient devant Sa Majeste avec des cannes dont
ils se servaient pour relever les branches ou ecarter les ronces
qui pouvaient embarrasser le chemin.
En mettant pied a terre, Madame trouva a ses cotes M. de Guiche,
qui s'inclina devant elle et se mit a sa disposition.
Monsieur, enchante de son bain de la surveille, avait declare
qu'il optait pour la riviere, et, tout en donnant conge a
de Guiche, il etait reste au chateau avec le chevalier de Lorraine
et Manicamp.
Il n'eprouvait plus ombre de jalousie.
On l'avait donc cherche inutilement dans le cortege; mais comme
Monsieur etait un prince fort personnel, qui concourait d'habitude
fort mediocrement au plaisir general, son absence avait ete plutot
un sujet de satisfaction que de regret.
Chacun avait suivi l'exemple donne par la reine et par Madame,
s'accommodant a sa guise selon le hasard ou selon son gout.
Le roi, nous l'avons dit, etait demeure pres de La Valliere, et,
descendant de cheval au moment ou l'on ouvrait la portiere du
carrosse, il lui avait offert la main.
Aussitot Montalais et Tonnay-Charente s'etaient eloignees, la
premiere par calcul, la seconde par discretion.
Seulement, il y avait cette difference entre elles deux que l'une
s'eloignait dans le desir d'etre agreable au roi et l'autre dans
celui de lui etre desagreable.
Pendant la derniere demi-heure, le temps, lui aussi, avait pris
ses dispositions: tout ce voile, comme pousse par un vent de
chaleur, s'etait masse a l'occident; puis repousse par un courant
contraire, s'avancait lentement, lourdement.
On sentait s'approcher l'orage; mais, comme le roi ne le voyait
pas, personne ne se croyait le droit de le voir.
La promenade fut donc continuee; quelques esprits inquiets
levaient de temps en temps les yeux au ciel.
D'autres, plus timides encore, se promenaient sans s'ecarter des
voitures, ou ils comptaient aller chercher un abri en cas d'orage.
Mais la plus grande partie du cortege, en voyant le roi entrer
bravement dans le bois avec La Valliere, la plus grande partie du
cortege, disons-nous, suivit le roi.
Ce que voyant, le roi prit la main de La Valliere et l'entraina
dans une allee laterale, ou cette fois personne n'osa le suivre.
Chapitre CXXXVI -- La pluie
En ce moment, dans la direction meme que venaient de prendre le
roi et La Valliere seulement, marchant sous bois au lieu de suivre
l'allee, deux hommes avancaient fort insoucieux de l'etat du ciel.
Ils tenaient leurs tetes inclinees comme des gens qui pensent a de
graves interets.
Ils n'avaient vu ni de Guiche, ni Madame, ni le roi, ni La
Valliere.
Tout a coup quelque chose passa dans l'air comme une bouffee de
flammes suivies d'un grondement sourd et lointain.
-- Ah! dit l'un des deux en relevant la tete, voici l'orage.
Regagnons-nous les carrosses, mon cher d'Herblay?
Aramis leva les yeux en l'air et interrogea le temps.
-- Oh! dit-il, rien ne presse encore.
Puis, reprenant la conversation ou il l'avait sans doute laissee:
-- Vous dites donc que la lettre que nous avons ecrite hier au
soir doit etre a cette heure parvenue a destination?
-- Je dis qu'elle l'est certainement.
-- Par qui l'avez-vous fait remettre?
-- Par mon grison, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire.
-- A-t-il rapporte la reponse?
-- Je ne l'ai pas revu; sans doute la petite etait a son service
pres de Madame ou s'habillait chez elle, elle l'aura fait
attendre. L'heure de partir est venue et nous sommes partis. Je ne
puis, en consequence, savoir ce qui s'est passe la-bas.
-- Vous avez vu le roi avant le depart?
-- Oui.
-- Comment l'avez-vous trouve?
-- Parfait ou infame, selon qu'il aurait ete vrai ou hypocrite.
-- Et la fete?
-- Aura lieu dans un mois.
-- Il s'y est invite?
-- Avec une insistance ou j'ai reconnu Colbert.
-- C'est bien.
-- La nuit ne vous a point enleve vos illusions?
-- Sur quoi?
-- Sur le concours que vous pouvez m'apporter en cette
circonstance.
-- Non, j'ai passe la nuit a ecrire, et tous les ordres sont
donnes.
-- La fete coutera plusieurs millions, ne vous le dissimulez pas.
-- J'en ferai six... Faites-en de votre cote deux ou trois a tout
hasard.
-- Vous etes un homme miraculeux, mon cher d'Herblay.
Aramis sourit.
-- Mais, demanda Fouquet avec un reste d'inquietude, puisque vous
remuez ainsi les millions, pourquoi, il y a quelques jours,
n'avez-vous pas donne de votre poche les cinquante mille francs a
Baisemeaux?
-- Parce que, il y a quelques jours, j'etais pauvre comme Job.
-- Et aujourd'hui?
-- Aujourd'hui, je suis plus riche que le roi.
-- Tres bien, fit Fouquet, je me connais en hommes. Je sais que
vous etes incapable de me manquer de parole; je ne veux point vous
arracher votre secret: n'en parlons plus.
En ce moment, un grondement sourd se fit entendre qui eclata tout
a coup en un violent coup de tonnerre.
-- Oh! oh! fit Fouquet, je vous le disais bien.
-- Allons, dit Aramis, rejoignons les carrosses.
-- Nous n'aurons pas le temps, dit Fouquet, voici la pluie.
En effet, comme si le ciel se fut ouvert, une ondee aux larges
gouttes fit tout a coup resonner le dome de la foret.
-- Oh! dit Aramis, nous avons le temps de regagner les voitures
avant que le feuillage soit inonde.
-- Mieux vaudrait, dit Fouquet, nous retirer dans quelque grotte.
-- Oui, mais ou y a-t-il une grotte? demanda Aramis.
-- Moi, dit Fouquet avec un sourire, j'en connais une a dix pas
d'ici.
Puis s'orientant:
-- Oui, dit-il, c'est bien cela.
-- Que vous etes heureux d'avoir si bonne memoire! dit Aramis en
souriant a son tour; mais ne craignez-vous pas que, ne nous voyant
pas reparaitre, votre cocher ne croie que vous avons pris une
route de retour et ne suive les voitures de la Cour?
-- Oh! dit Fouquet, il n'y a pas de danger; quand je poste mon
cocher et ma voiture a un endroit quelconque, il n'y a qu'un ordre
expres du roi qui puisse les faire deguerpir, et encore;
d'ailleurs, il me semble que nous ne sommes pas les seuls qui nous
soyons si fort avances. J'entends des pas et un bruit de voix.
Et, en disant ces mots, Fouquet se retourna, ouvrant de sa canne
une masse de feuillage qui lui masquait la route.
Le regard d'Aramis plongea en meme temps que le sien par
l'ouverture.
-- Une femme! dit Aramis.
-- Un homme! dit Fouquet.
-- La Valliere!
-- Le roi!
-- Oh! oh! dit Aramis, est-ce que le roi aussi connaitrait votre
caverne? Cela ne m'etonnerait pas; il me parait en commerce assez
bien regle avec les nymphes de Fontainebleau.
-- N'importe, dit Fouquet, gagnons-la toujours; s'il ne la connait
pas, nous verrons ce qu'il devient; s'il la connait, comme elle a
deux ouvertures, tandis qu'il entrera par l'une, nous sortirons
par l'autre.
-- Est-elle loin? demanda Aramis, voici la pluie qui filtre.
-- Nous y sommes.
Fouquet ecarta quelques branches, et l'on put apercevoir une
excavation de roche que des bruyeres, du lierre et une epaisse
glandee cachaient entierement.
Fouquet montra le chemin.
Aramis le suivit.
Au moment d'entrer dans la grotte, Aramis se retourna.
-- Oh! oh! dit-il, les voila qui entrent dans le bois les voila
qui se dirigent de ce cote.
-- Eh bien! cedons-leur la place, fit Fouquet souriant et tirant
Aramis par son manteau; mais je ne crois pas que le roi connaisse
ma grotte.
-- En effet, dit Aramis, ils cherchent, mais un arbre plus epais,
voila tout.
Aramis ne se trompait pas, le roi regardait en l'air et non pas
autour de lui.
Il tenait le bras de La Valliere sous le sien, il tenait sa main
sur la sienne.
La Valliere commencait a glisser sur l'herbe humide.
Louis regarda encore avec plus d'attention autour de lui, et,
apercevant un chene enorme au feuillage touffu, il entraina La
Valliere sous l'abri de ce chene.
La pauvre enfant regardait autour d'elle; elle semblait a la fois
craindre et desirer d'etre suivie.
Le roi la fit adosser au tronc de l'arbre, dont la vaste
circonference, protegee par l'epaisseur du feuillage, etait aussi
seche que si, en ce moment meme, la pluie n'eut point tombe par
torrents. Lui-meme se tint devant elle nu-tete.
Au bout d'un instant, quelques gouttes filtrerent a travers les
ramures de l'arbre, et vinrent tomber sur le front du roi, qui n'y
fit pas meme attention.
-- Oh! Sire! murmura La Valliere en poussant le chapeau du roi.
Mais le roi s'inclina et refusa obstinement de se couvrir.
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