Books: Book review: 'The Mercy Papers' and 'Downtown Owl'
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Book Review: The Horror, the Horror
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How to live what Michael Pollan preaches
The Mercy Papers A Memoir of Three Weeks By Robin Romm 213 pages. Scribner. $22. The foundational condition of being human is that we're going to die. Almost as basic a truth is that we seem incapable of believing it. The collision of these inconsonant

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Le vicomte de Bragelonne, Tome III. written by Alexandre Dumas

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En effet, a peine le cavalier fut-il entre dans la maison que huit
heures sonnerent a Saint-Gervais.

Et, dix minutes apres, une dame, suivie d'un laquais arme, vint
frapper a la meme porte, qu'une vieille suivante lui ouvrit
aussitot.

Cette dame leva son voile en entrant. Ce n'etait plus une beaute,
mais c'etait encore une femme; elle n'etait plus jeune; mais elle
etait encore alerte et d'une belle prestance. Elle dissimulait,
sous une toilette riche et de bon gout, un age que Ninon de
Lenclos seule affronta en souriant.

A peine fut-elle dans le vestibule, que le cavalier, dont nous
n'avons fait qu'esquisser les traits, vint a elle en lui tendant
la main.

-- Chere duchesse, dit-il. Bonjour.

-- Bonjour, mon cher Aramis, repliqua la duchesse.

Il la conduisit a un salon elegamment meuble, dont les fenetres
hautes s'empourpraient des derniers feux du jour tamises par les
cimes noires de quelques sapins.

Tous deux s'assirent cote a cote.

Ils n'eurent ni l'un ni l'autre la pensee de demander de la
lumiere, et s'ensevelirent ainsi dans l'ombre comme ils eussent
voulu s'ensevelir mutuellement dans l'oubli.

-- Chevalier, dit la duchesse, vous ne m'avez plus donne signe
d'existence depuis notre entrevue de Fontainebleau, et j'avoue que
votre presence, le jour de la mort du franciscain, j'avoue que
votre initiation a certains secrets, m'ont donne le plus vif
etonnement que j'aie eu de ma vie.

-- Je puis vous expliquer ma presence, je puis vous expliquer mon
initiation, dit Aramis.

-- Mais, avant tout, repliqua vivement la duchesse, parlons un peu
de nous. Voila longtemps que nous sommes de bons amis.

-- Oui, madame, et, s'il plait a Dieu, nous le serons, sinon
longtemps, du moins toujours.

-- Cela est certain, chevalier, et ma visite en est un temoignage.

-- Nous n'avons plus a present, madame la duchesse, les memes
interets qu'autrefois, dit Aramis en souriant sans crainte dans
cette penombre, car on n'y pouvait deviner que son sourire fut
moins agreable et moins frais qu'autrefois.

-- Aujourd'hui, chevalier, nous avons d'autres interets. Chaque
age apporte les siens, et comme nous nous comprenons aujourd'hui,
en causant, aussi bien que nous le faisions autrefois sans parler,
causons; voulez-vous?

-- Duchesse, a vos ordres. Ah! pardon, comment avez-vous donc
retrouve mon adresse? Et pourquoi?

-- Pourquoi? Je vous l'ai dit. La curiosite. Je voulais savoir ce
que vous etes a ce franciscain, avec lequel j'avais affaire, et
qui est mort si etrangement. Vous savez qu'a notre entrevue a
Fontainebleau, dans ce cimetiere, au pied de cette tombe,
recemment fermee, nous fumes emus l'un et l'autre au point de ne
nous rien confier l'un a l'autre.

-- Oui, madame.

-- Eh bien! je ne vous eus pas plutot quitte, que je me repentis.
J'ai toujours ete avide de m'instruire, vous savez que
Mme de Longueville est un peu comme moi, n'est-ce pas?

-- Je ne sais, dit Aramis discretement.

-- Je me rappelai donc, continua la duchesse, que nous n'avions
rien dit dans ce cimetiere, ni vous de ce que vous etiez a ce
franciscain dont vous avez surveille l'inhumation, ni moi de ce
que je lui etais. Aussi, tout cela m'a paru indigne de deux bons
amis comme nous, et j'ai cherche l'occasion de me rapprocher de
vous pour vous donner la preuve que je vous suis acquise, et que
Marie Michon, la pauvre morte, a laisse sur terre une ombre pleine
de memoire.

Aramis s'inclina sur la main de la duchesse et y deposa un galant
baiser.

-- Vous avez du avoir quelque peine a me retrouver, dit-il.

-- Oui, fit-elle, contrariee d'etre ramenee a ce que voulait
savoir Aramis; mais je vous savais ami de M. Fouquet, j'ai cherche
pres de M. Fouquet.

-- Ami? oh! s'ecria le chevalier, vous dites trop, madame. Un
pauvre pretre favorise par ce genereux protecteur, un coeur plein
de reconnaissance et de fidelite, voila tout ce que je suis a
M. Fouquet.

-- Il vous a fait eveque?

-- Oui, duchesse.

-- Mais, beau mousquetaire, c'est votre retraite.

"Comme a toi l'intrigue politique", pensa Aramis.

-- Or, ajouta-t-il, vous vous enquites aupres de M. Fouquet?

-- Facilement. Vous aviez ete a Fontainebleau avec lui, vous aviez
fait un petit voyage a votre diocese, qui est Belle-Ile-en-Mer, je
crois?

-- Non pas, non pas, madame, dit Aramis. Mon diocese est Vannes.

-- C'est ce que je voulais dire. Je croyais seulement que Belle-
Ile-en-Mer...

-- Est une maison a M. Fouquet, voila tout.

-- Ah! c'est qu'on m'avait dit que Belle-Ile-en-Mer etait
fortifiee or, je vous sais homme de guerre, mon ami.

-- J'ai tout desappris depuis que je suis d'Eglise, dit Aramis
pique.

-- Il suffit... J'ai donc su que vous etiez revenu de Vannes, et
j'ai envoye chez un ami, M. le comte de La Fere.

-- Ah! fit Aramis.

-- Celui-la est discret: il m'a fait repondre qu'il ignorait votre
adresse.

"Toujours Athos, pensa l'eveque: ce qui est bon est toujours bon."

-- Alors... vous savez que je ne puis me montrer ici, et que la
reine mere a toujours contre moi quelque chose.

-- Mais oui, et je m'en etonne.

-- Oh! cela tient a toutes sortes de raisons. Mais passons... Je
suis forcee de me cacher; j'ai donc, par bonheur, rencontre
M. d'Artagnan, un de vos anciens amis, n'est-ce pas?

-- Un de mes amis presents, duchesse.

Il m'a renseignee, lui; il m'a envoyee a M. de Baisemeaux, le
gouverneur de la Bastille.

Aramis frissonna, et ses yeux degagerent dans l'ombre une flamme
qu'il ne put cacher a sa clairvoyante amie.

-- M. de Baisemeaux! dit-il; et pourquoi d'Artagnan vous envoya-t-
il a M. de Baisemeaux?

-- Ah! je ne sais.

-- Que veut dire ceci? dit l'eveque en resumant ses forces
intellectuelles pour soutenir dignement le combat.

-- M. de Baisemeaux etait votre oblige, m'a dit d'Artagnan.

-- C'est vrai.

-- Et l'on sait toujours l'adresse d'un creancier comme celle d'un
debiteur.

-- C'est encore vrai. Alors, Baisemeaux vous a indique?

-- Saint-Mande, ou je vous ai fait tenir une lettre.

-- Que voici, et qui m'est precieuse, dit Aramis, puisque je lui
dois le plaisir de vous voir.

La duchesse, satisfaite d'avoir ainsi effleure sans malheur toutes
les difficultes de cette exposition delicate, respira.

Aramis ne respira pas.

-- Nous en etions, dit-il, a votre visite a Baisemeaux?

-- Non, dit-elle en riant, plus loin.

-- Alors, c'est a votre rancune contre la reine mere?

-- Plus loin encore, reprit-elle, plus loin; nous en sommes aux
rapports... C'est simple, reprit la duchesse en prenant son parti.
Vous savez que je vis avec M. de Laicques?

-- Oui, madame.

-- Un quasi-epoux?

-- On le dit.

-- A Bruxelles?

-- Oui.

-- Vous savez que mes enfants m'ont ruinee et depouillee?

-- Ah! quelle misere, duchesse!

-- C'est affreux! il a fallu que je m'ingeniasse a vivre, et
surtout a ne point vegeter.

-- Cela se concoit.

-- J'avais des haines a exploiter, des amities a servir; je
n'avais plus de credit, plus de protecteurs.

-- Vous qui avez protege tant de gens, dit suavement Aramis.

-- C'est toujours comme cela, chevalier. Je vis, en ce temps, le
roi d'Espagne.

-- Ah!

-- Qui venait de nommer un general des jesuites, comme c'est
l'usage.

-- Ah! c'est l'usage?

-- Vous l'ignoriez?

-- Pardon, j'etais distrait.

-- En effet, vous devez savoir cela, vous qui etiez en si bonne
intimite avec le franciscain.

-- Avec le general des jesuites, vous voulez dire?

-- Precisement... Donc je vis le roi d'Espagne. Il me voulait du
bien et ne pouvait m'en faire. Il me recommanda cependant, dans
les Flandres, moi et Laicques, et me fit donner une pension sur
les fonds de l'ordre.

-- Des jesuites?

-- Oui. Le general, je veux dire le franciscain, me fut envoye.

-- Tres bien.

-- Et comme, pour regulariser la situation, d'apres les statuts de
l'ordre, je devais etre censee rendre des services... Vous savez
que c'est la regle?

-- Je l'ignorais.

Mme de Chevreuse s'arreta pour regarder Aramis; mais il faisait
nuit sombre.

-- Eh bien! c'est la regle, reprit-elle. Je devais donc paraitre
avoir une utilite quelconque. Je proposai de voyager pour l'ordre,
et l'on me rangea parmi les affilies voyageurs. Vous comprenez que
c'etait une apparence et une formalite.

-- A merveille.

-- Ainsi touchai-je ma pension, qui etait fort convenable.

-- Mon Dieu! duchesse, ce que vous me dites la est un coup de
poignard pour moi. Vous, obligee de recevoir une pension des
jesuites!

-- Non, chevalier, de l'Espagne.

-- Ah! sauf le cas de conscience, duchesse, vous m'avouerez que
c'est bien la meme chose.

-- Non, non, pas du tout.

-- Mais enfin, de cette belle fortune, il reste bien...

-- Il me reste Dampierre. Voila tout.

-- C'est encore tres beau.

-- Oui, mais Dampierre greve, Dampierre hypotheque, Dampierre un
peu ruine comme la proprietaire.

-- Et la reine mere voit tout cela d'un oeil sec? dit Aramis avec
un curieux regard qui ne rencontra que tenebres.

-- Oui, elle a tout oublie.

-- Vous avez, ce me semble, duchesse, essaye de rentrer en grace?

-- Oui; mais, par une singularite qui n'a pas de nom, voila-t-il
pas que le petit roi herite de l'antipathie que son cher pere
avait pour ma personne. Ah! me direz-vous, je suis bien une de ces
femmes que l'on hait, je ne suis plus de celles que l'on aime.

-- Chere duchesse, arrivons vite, je vous prie, a ce qui vous
amene, car je crois que nous pouvons nous etre utiles l'un a
l'autre.

-- Je l'ai pense. Je venais donc a Fontainebleau dans un double
but. D'abord, j'y etais mandee par ce franciscain que vous
connaissez... A propos, comment le connaissez-vous? car je vous ai
raconte mon histoire, et vous ne m'avez pas conte la votre.

-- Je le connus d'une facon bien naturelle, duchesse. J'ai etudie
la theologie avec lui a Parme; nous etions devenus amis, et tantot
les affaires, tantot les voyages, tantot la guerre nous avaient
separes.

-- Vous saviez bien qu'il fut general des jesuites?

-- Je m'en doutais.

-- Mais, enfin, par quel hasard etrange veniez-vous, vous aussi, a
cette hotellerie ou se reunissaient les affilies voyageurs?

-- Oh! dit Aramis d'une voix calme, c'est un pur hasard. Moi,
j'allais a Fontainebleau chez M. Fouquet pour avoir une audience
du roi; moi, je passais; moi, j'etais inconnu; je vis par le
chemin ce pauvre moribond et je le reconnus. Vous savez le reste,
il expira dans mes bras.

-- Oui, mais en vous laissant dans le ciel et sur la terre une si
grande puissance, que vous donnates en son nom des ordres
souverains.

-- Il me chargea effectivement de quelques commissions.

-- Et pour moi?

-- Je vous l'ai dit. Une somme de douze mille livres a payer. Je
crois vous avoir donne la signature necessaire pour toucher. Ne
touchates-vous pas?

-- Si fait, si fait. Oh! mon cher prelat, vous donnez ces ordres,
m'a-t-on dit, avec un tel mystere et une si auguste majeste, que
l'on vous crut generalement le successeur du cher defunt.

Aramis rougit d'impatience. La duchesse continua:

-- Je m'en suis informee, dit-elle, pres du roi d'Espagne, et il
eclaircit mes doutes sur ce point. Tout general des jesuites est,
a sa nomination, et doit etre Espagnol d'apres les statuts de
l'ordre. Vous n'etes pas Espagnol et vous n'avez pas ete nomme par
le roi d'Espagne.

Aramis ne repliqua rien que ces mots:

-- Vous voyez bien, duchesse, que vous etiez dans l'erreur,
puisque le roi d'Espagne vous a dit cela.

-- Oui, cher Aramis; mais il y a autre chose que j'ai pense, moi.

-- Quoi donc?

-- Vous savez que je pense un peu a tout.

-- Oh! oui, duchesse.

-- Vous savez l'espagnol?

-- Tout Francais qui a fait sa Fronde sait l'espagnol.

-- Vous avez vecu dans les Flandres?

-- Trois ans.

-- Vous avez passe a Madrid?

-- Quinze mois.

-- Vous etes donc en mesure d'etre naturalise Espagnol quand vous
le voudrez.

-- Vous croyez? fit Aramis avec une bonhomie qui trompa la
duchesse.

-- Sans doute... Deux ans de sejour et la connaissance de la
langue sont des regles indispensables. Vous avez trois ans et
demi... quinze mois de trop.

-- Ou voulez-vous en venir, chere dame?

-- A ceci: je suis bien avec le roi d'Espagne.

"Je n'y suis pas mal", pensa Aramis.

-- Voulez-vous, continua la duchesse, que je demande pour vous, au
roi, la succession du franciscain?

-- Oh! duchesse!

-- Vous l'avez peut-etre? dit-elle.

-- Non, sur ma parole!

-- Eh bien! je puis vous rendre ce service.

-- Pourquoi ne l'avez-vous pas rendu a M. de Laicques, duchesse?
C'est un homme plein de talent et que vous aimez.

-- Oui, certes; mais cela ne s'est pas trouve. Enfin, repondez,
Laicques ou pas Laicques, voulez-vous?

-- Duchesse, non, merci!

"Il est nomme", pensa-t-elle.

-- Si vous me refusez ainsi, reprit Mme de Chevreuse, ce n'est pas
m'enhardir a vous demander pour moi.

-- Oh! demandez, demandez.

-- Demander!... Je ne le puis, si vous n'avez pas le pouvoir de
m'accorder.

-- Si peu que je puisse, demandez toujours.

-- J'ai besoin d'une somme d'argent pour faire reparer Dampierre.

-- Ah! repliqua Aramis froidement, de l'argent?... Voyons,
duchesse, combien serait-ce?

-- Oh! une somme ronde.

-- Tant pis! Vous savez que je ne suis pas riche?

-- Vous, non; mais l'ordre. Si vous eussiez ete general...

-- Vous savez que je ne suis pas general.

-- Alors, vous avez un ami qui, lui, doit etre riche: M. Fouquet.

-- M. Fouquet? madame, il est plus qu'a moitie ruine.

-- On le disait, et je ne voulais pas le croire.

-- Pourquoi, duchesse?

-- Parce que j'ai du cardinal Mazarin quelques lettres, c'est-a-
dire Laicques les a, qui etablissent des comptes etranges.

-- Quels comptes?

-- C'est a propos de rentes vendues, d'emprunts faits, je ne me
souviens plus bien. Toujours est-il que le sous intendant, d'apres
des lettres signees Mazarin, aurait puise une trentaine de
millions dans les coffres de l'Etat. Le cas est grave.

Aramis enfonca ses ongles dans sa main.

-- Quoi! dit-il, vous avez des lettres semblables et vous n'en
avez pas fait part a M. Fouquet?

-- Ah! repliqua la duchesse, ces sortes de choses sont des
reserves que l'on garde. Le jour du besoin venu, on les tire de
l'armoire.

-- Et le jour du besoin est venu? dit Aramis.

-- Oui, mon cher.

-- Et vous allez montrer ces lettres a M. Fouquet?

-- J'aime mieux vous en parler a vous.

-- Il faut que vous ayez bien besoin d'argent, pauvre amie, pour
penser a ces sortes de choses, vous qui teniez en si pietre estime
la prose de M. de Mazarin.

-- J'ai, en effet, besoin d'argent.

-- Et puis, continua Aramis d'un ton froid, vous avez du vous
faire peine a vous-meme en recourant a cette ressource. Elle est
cruelle.

-- Oh! si j'eusse voulu faire le mal et non le bien dit
Mme de Chevreuse, au lieu de demander au general de l'ordre ou a
M. Fouquet les cinq cent mille livres dont j'ai besoin...

-- Cinq cent mille livres!

-- Pas davantage. Trouvez-vous que ce soit beaucoup? Il faut cela,
au moins, pour reparer Dampierre.

-- Oui, madame.

-- Je dis donc qu'au lieu de demander cette somme, j'eusse ete
trouver mon ancienne amie, la reine mere; les lettres de son
epoux, le _signor_ Mazarini, m'eussent servi d'introduction, et je
lui eusse demande cette bagatelle en lui disant: "Madame, je veux
avoir l'honneur de recevoir Votre Majeste a Dampierre; permettez-
moi de mettre Dampierre en etat."

Aramis ne repliqua pas un mot.

-- Eh bien! dit-elle, a quoi songez-vous?

-- Je fais des additions, dit Aramis.

-- Et M. Fouquet fait des soustractions. Moi, j'essaie de
multiplier. Les beaux calculateurs que nous sommes! comme nous
pourrions nous entendre!

-- Voulez-vous me permettre de reflechir? dit Aramis.

-- Non... Pour une semblable ouverture, entre gens comme nous,
c'est oui ou non qu'il faut repondre, et cela tout de suite.

"C'est un piege, pensa l'eveque; il est impossible qu'une pareille
femme soit ecoutee d'Anne d'Autriche."

-- Eh bien? fit la duchesse.

-- Eh bien! madame, je serais fort surpris si M. Fouquet pouvait
disposer de cinq cent mille livres a cette heure.

-- Il n'en faut donc plus parler, dit la duchesse, et Dampierre se
restaurera comme il pourra.

-- Oh! vous n'etes pas, je suppose, embarrassee a ce point?

-- Non, je ne suis jamais embarrassee.

-- Et la reine fera certainement pour vous, continua l'eveque, ce
que le surintendant ne peut faire.

-- Oh! mais oui... Dites-moi, vous ne voulez pas, par exemple, que
je parle moi-meme a M. Fouquet de ces lettres?

-- Vous ferez, a cet egard, duchesse, tout ce qu'il vous plaira;
mais M. Fouquet se sent ou ne se sent pas coupable; s'il l'est, je
le sais assez fier pour ne pas l'avouer; s'il ne l'est pas, il
s'offensera fort de cette menace.

-- Vous raisonnez toujours comme un ange.

Et la duchesse se leva.

-- Ainsi, vous allez denoncer M. Fouquet a la reine? dit Aramis.

-- Denoncer?... Oh! le vilain mot. Je ne denoncerai pas, mon cher
ami; vous savez trop bien la politique pour ignorer comment ces
choses-la s'executent; je prendrai parti contre M. Fouquet, voila
tout.

-- C'est juste.

-- Et, dans une guerre de parti, une arme est une arme.

-- Sans doute.

-- Une fois bien remise avec la reine mere, je puis etre
dangereuse.

-- C'est votre droit, duchesse.

-- J'en userai, mon cher ami.

-- Vous n'ignorez pas que M. Fouquet est au mieux avec le roi
d'Espagne, duchesse?

-- Oh! je le suppose.

-- M. Fouquet, si vous faites une guerre de parti comme vous
dites, vous en fera une autre.

-- Ah! que voulez-vous!

-- Ce sera son droit aussi, n'est-ce pas?

-- Certes.

-- Et, comme il est bien avec l'Espagne, il se fera une arme de
cette amitie.

-- Vous voulez dire qu'il sera bien avec le general de l'ordre des
jesuites, mon cher Aramis.

-- Cela peut arriver, duchesse.

-- Et qu'alors on me supprimera la pension que je touche par la.

-- J'en ai bien peur.

-- On se consolera. Eh! mon cher, apres Richelieu, apres la
Fronde, apres l'exil, qu'y a-t-il a redouter pour
Mme de Chevreuse?

-- La pension, vous le savez, est de quarante-huit mille livres.

-- Helas! je le sais bien.

-- De plus, quand on fait la guerre de parti, on frappe, vous ne
l'ignorez pas, sur les amis de l'ennemi.

-- Ah! vous voulez dire qu'on tombera sur ce pauvre Laicques?

-- C'est presque inevitable, duchesse.

-- Oh! il ne touche que douze mille livres de pension.

-- Oui; mais le roi d'Espagne a du credit; consulte par
M. Fouquet, il peut faire enfermer M. Laicques dans quelque
forteresse.

-- Je n'ai pas grand-peur de cela, mon bon ami, parce que, grace a
une reconciliation avec Anne d'Autriche, j'obtiendrai que la
France demande la liberte de Laicques.

-- C'est vrai. Alors, vous aurez autre chose a redouter.

-- Quoi donc? fit la duchesse en jouant la surprise et l'effroi.

-- Vous saurez et vous savez qu'une fois affilie a l'ordre, on
n'en sort pas sans difficultes. Les secrets qu'on a pu penetrer
sont malsains, ils portent avec eux des germes de malheur pour
quiconque les revele.

La duchesse reflechit un moment.

-- Voila qui est plus serieux, dit-elle; j'y aviserai.

Et, malgre l'obscurite profonde, Aramis sentit un regard brulant
comme un fer rouge s'echapper des yeux de son amie pour venir
plonger dans son coeur.

-- Recapitulons, dit Aramis, qui se tint alors sur ses gardes et
glissa sa main sous son pourpoint, ou il avait un stylet cache.

-- C'est cela, recapitulons: les bons comptes font les bons amis.

-- La suppression de votre pension...

-- Quarante-huit mille livres, et celle de Laicques douze, font
soixante mille livres; voila ce que vous voulez dire, n'est-ce
pas?

-- Precisement, et je cherche le contrepoids que vous trouvez a
cela?

-- Cinq cent mille livres que j'aurai chez la reine.

-- Ou que vous n'aurez pas.

-- Je sais le moyen de les avoir, dit etourdiment la duchesse.

Ces mots firent dresser l'oreille au chevalier. A partir de cette
faute de l'adversaire, son esprit fut tellement en garde, que lui
profita toujours, et qu'elle, par consequent, perdit l'avantage.

-- J'admets que vous ayez cet argent, reprit-il, vous perdrez le
double, ayant cent mille francs de pension a toucher au lieu de
soixante mille, et cela pendant dix ans.

-- Non, car je ne souffrirai cette diminution de revenu que
pendant la duree du ministere de M. Fouquet; or, cette duree, je
l'evalue a deux mois.

-- Ah! fit Aramis.

-- Je suis franche, comme vous voyez.

-- Je vous remercie, duchesse, mais vous auriez tort de supposer
qu'apres la disgrace de M. Fouquet, l'ordre recommencerait a vous
payer votre pension.

-- Je sais le moyen de faire financer l'ordre, comme je sais le
moyen de faire contribuer la reine mere.

-- Alors, duchesse, nous sommes tous forces de baisser pavillon
devant vous; a vous la victoire! a vous le triomphe! Soyez
clemente, je vous en prie. Sonnez, clairons!

-- Comment est-il possible, reprit la duchesse, sans prendre garde
a l'ironie, que vous reculiez devant cinq cent mille malheureuses
livres, quand il s'agit de vous epargner, je veux dire a votre
ami, pardon, a votre protecteur, un desagrement comme celui que
cause une guerre de parti?

-- Duchesse, voici pourquoi: c'est qu'apres les cinq cent mille
livres, M. de Laicques demandera sa part, qui sera aussi de cinq
cent mille livres, n'est-ce pas? c'est qu'apres la part de
M. de Laicques et la votre viendront la part de vos enfants, celle
de vos pauvres, de tout le monde, et que des lettres, si
compromettantes qu'elles soient, ne valent pas trois a quatre
millions. Vrai Dieu! duchesse, les ferrets de la reine de France
valaient mieux que ces chiffons signes Mazarin, et pourtant ils
n'ont pas coute le quart de ce que vous demandez pour vous.

-- Ah! c'est vrai, c'est vrai; mais le marchand prise sa
marchandise ce qu'il veut. C'est a l'acheteur d'acquerir ou de
refuser.

-- Tenez, duchesse, voulez-vous que je vous dise pourquoi je
n'acheterai pas vos lettres?

-- Dites.

-- Vos lettres de Mazarin sont fausses.

-- Allons donc!

-- Sans doute; car il serait pour le moins etrange que, brouillee
avec la reine par M. Mazarin, vous eussiez entretenu avec ce
dernier un commerce intime; cela sentirait la passion,
l'espionnage, la... ma foi! je ne veux pas dire le mot.

-- Dites toujours.

-- La complaisance.

-- Tout cela est vrai; mais, ce qui ne l'est pas moins, c'est ce
qu'il y a dans la lettre.

-- Je vous jure, duchesse, que vous ne pourrez pas vous en servir
aupres de la reine.

-- Oh! que si fait, je puis me servir de tout aupres de la reine.

"Bon! pensa Aramis. Chante donc, pie-grieche! siffle donc,
vipere!"

Mais la duchesse en avait assez dit; elle fit deux pas vers la
porte.

Aramis lui gardait une disgrace... l'imprecation que fait entendre
le vaincu derriere le char du triomphateur.

Il sonna.

Des lumieres parurent dans le salon.

Alors l'eveque se trouva dans un cercle de lumieres qui
resplendissaient sur le visage defait de la duchesse.

Aramis attacha un long et ironique regard sur ses joues palies et
dessechees, sur ces yeux dont l'etincelle s'echappait de deux
paupieres nues, sur cette bouche dont les levres enfermaient avec
soin des dents noircies et rares.

Il affecta, lui, de poser gracieusement sa jambe pure et nerveuse,
sa tete lumineuse et fiere, il sourit pour laisser entrevoir ses
dents, qui, a la lumiere, avaient encore une sorte d'eclat. La
coquette vieillie comprit le galant railleur; elle etait justement
placee devant une grande glace ou toute sa decrepitude, si
soigneusement dissimulee, apparut manifeste par le contraste.

Alors, sans meme saluer Aramis, qui s'inclinait souple et charmant
comme le mousquetaire d'autrefois, elle partit d'un pas vacillant
et alourdi par la precipitation.

Aramis glissa comme un zephyr sur le parquet pour la conduire
jusqu'a la porte.

Mme de Chevreuse fit un signe a son grand laquais, qui reprit le
mousqueton, et elle quitta cette maison ou deux amis si tendres ne
s'etaient pas entendus pour s'etre trop bien compris.


Chapitre CLXXX -- Ou l'on voit qu'un marche qui ne peut pas se
faire avec l'un peut se faire avec l'autre


Aramis avait devine juste: a peine sortie de la maison de la place
Baudoyer, Mme la duchesse de Chevreuse se fit conduire chez elle.

Elle craignait d'etre suivie sans doute, et cherchait a innocenter
ainsi sa promenade; mais, a peine rentree a l'hotel, a peine sure
que personne ne la suivrait pour l'inquieter, elle fit ouvrir la
porte du jardin qui donnait sur une autre rue, et se rendit rue
Croix-des-Petits-Champs, ou demeurait M. Colbert.

Nous avons dit que le soir etait venu: c'est la nuit qu'il
faudrait dire, et une nuit epaisse. Paris, redevenu calme, cachait
dans son ombre indulgente la noble duchesse conduisant son
intrigue politique, et la simple bourgeoise qui, attardee apres un
souper en ville, prenait au bras d'un amant le plus long chemin
pour regagner le logis conjugal.

Mme de Chevreuse avait trop l'habitude de la politique nocturne
pour ignorer qu'un ministre ne se cele jamais, fut-ce chez lui,
aux jeunes et belles dames qui craignent la poussiere des bureaux,
ou aux vieilles dames tres savantes qui craignent l'echo indiscret
des ministeres.

Un valet recut la duchesse sous le peristyle, et, disons-le, il la
recut assez mal. Cet homme lui expliqua meme, apres avoir vu son
visage, que ce n'etait pas a une pareille heure et a un pareil age
que l'on venait troubler le dernier travail de M. Colbert.

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