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Agent to the Stars by John Scalzi">Book Review: Agent to the Stars by John Scalzi
A Cambridge School of Art graduate?s first book has been lauded in the international press. Kazuno Kohara, from Japan, who graduated from the MA in Children?s Book Illustration in 2007, has had her first book voted as one of 10 Best Illustrated

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Le vicomte de Bragelonne, Tome III. written by Alexandre Dumas

A >> Alexandre Dumas >> Le vicomte de Bragelonne, Tome III.

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-- N'en dites rien, au moins.

-- Vous savez bien que, pour la discretion, je vaux un homme.
Ainsi le roi le renvoie?

-- Oui.

-- Et, pendant son absence, il lui prend sa maitresse.

-- Oui, et, comprenez-vous, le pauvre enfant, au lieu de remercier
le roi, il se lamente!

-- Remercier le roi de ce qu'il lui enleve sa maitresse? Ah ca!
mais ce n'est pas galant le moins du monde, pour les femmes en
general et pour les maitresses en particulier, ce que vous dites
la, Sire.

-- Mais comprenez donc, parbleu! Si celle que le roi lui enleve
etait une miss Graffton ou une miss Stewart, je serais de son
avis, et je ne le trouverais meme pas assez desespere; mais c'est
une petite fille maigre et boiteuse... Au diable soit de la
fidelite! comme on dit en France. Refuser celle qui est riche pour
celle qui est pauvre, celle qui l'aime pour celle qui le trompe,
a-t-on jamais vu cela?

-- Croyez-vous que Mary ait serieusement envie de plaire au
vicomte, Sire?

-- Oui, je le crois.

-- Eh bien! le vicomte s'habituera a l'Angleterre. Mary a bonne
tete, et, quand elle veut, elle veut bien.

-- Ma chere miss Stewart, prenez garde, si le vicomte s'acclimate
a notre pays: il n'y a pas longtemps, avant-hier encore, il m'est
venu demander la permission de le quitter.

-- Et vous la lui avez refusee?

-- Je le crois bien! le roi mon frere a trop a coeur qu'il soit
absent, et, quant a moi, j'y mets de l'amour-propre: il ne sera
pas dit que j'aurai tendu a ce _youngman_ le plus noble et le plus
doux appat de l'Angleterre...

-- Vous etes galant, Sire, dit miss Stewart avec une charmante
moue.

-- Je ne compte pas miss Stewart, dit le roi, celle-la est un
appat royal, et, puisque je m'y suis pris, un autre, j'espere, ne
s'y prendra point; je dis donc, enfin, que je n'aurai pas fait
inutilement les doux yeux a ce jeune homme; il restera chez nous,
il se mariera chez nous, ou, Dieu me damne!...

-- Et j'espere bien qu'une fois marie, au lieu d'en vouloir a
Votre Majeste, il lui en sera reconnaissant; car tout le monde
s'empresse a lui plaire, jusqu'a M. de Buckingham qui, chose
incroyable, s'efface devant lui.

-- Et jusqu'a miss Stewart, qui l'appelle un charmant cavalier.

-- Ecoutez, Sire, vous m'avez assez vante miss Graffton, passez-
moi a mon tour un peu de Bragelonne. Mais, a propos, Sire, vous
etes depuis quelque temps d'une bonte qui me surprend; vous songez
aux absents, vous pardonnez les offenses, vous etes presque
parfait. D'ou vient?...

Charles II se mit a rire.

-- C'est parce que vous vous laissez aimer, dit-il.

-- Oh! il doit y avoir une autre raison.

-- Dame! j'oblige mon frere Louis XIV.

-- Donnez-m'en une autre encore.

-- Eh bien! le vrai motif, c'est que Buckingham m'a recommande ce
jeune homme, et m'a dit: "Sire, je commence par renoncer, en
faveur du vicomte de Bragelonne, a miss Graffton; faites comme
moi."

-- Oh! c'est un digne gentilhomme, en verite, que le duc.

-- Allons, bien; echauffez-vous maintenant la tete pour
Buckingham. Il parait que vous voulez me faire damner aujourd'hui.

En ce moment, on gratta a la porte.

-- Qui se permet de nous deranger? s'ecria Charles avec
impatience.

-- En verite, Sire, dit Stewart, voila un _qui se permet_ de la
plus supreme fatuite, et, pour vous en punir...

Elle alla elle-meme ouvrir la porte.

-- Ah! c'est un messager de France, dit miss Stewart.

-- Un messager de France! s'ecria Charles; de ma soeur peut-etre?

-- Oui, Sire, dit l'huissier, et messager extraordinaire.

-- Entrez, entrez, dit Charles.

Le courrier entra.

-- Vous avez une lettre de Mme la duchesse d'Orleans? demanda le
roi.

-- Oui, Sire, repondit le courrier, et tellement pressee, que j'ai
mis vingt-six heures seulement pour l'apporter a Votre Majeste, et
encore ai-je perdu trois quarts d'heure a Calais.

-- On reconnaitra ce zele, dit le roi.

Et il ouvrit la lettre.

Puis, se prenant a rire aux eclats:

-- En verite, s'ecria-t-il, je n'y comprends plus rien.

Et il relut la lettre une seconde fois.

Miss Stewart affectait un maintien plein de reserve, et contenait
son ardente curiosite.

-- Francis, dit le roi a son valet, que l'on fasse rafraichir et
coucher ce brave garcon, et que, demain, en se reveillant, il
trouve a son chevet un petit sac de cinquante louis.

-- Sire!

-- Va, mon ami, va! Ma soeur avait bien raison de te recommander
la diligence; c'est presse.

Et il se remit a rire plus fort que jamais.

Le messager, le valet de chambre et miss Stewart elle-meme ne
savaient quelle contenance garder.

-- Ah! fit le roi en se renversant sur son fauteuil, et quand je
pense que tu as creve... combien de chevaux?

-- Deux.

-- Deux chevaux pour apporter cette nouvelle! C'est bien; va, mon
ami, va.

Le courrier sortit avec le valet de chambre.

Charles II alla a la fenetre qu'il ouvrit, et, se penchant au-
dehors:

-- Duc! cria-t-il, duc de Buckingham, mon cher Buckingham, venez!

Le duc se hata d'accourir; mais, arrive au seuil de la porte, et
apercevant miss Stewart, il hesita a entrer.

-- Viens donc, et ferme la porte, duc.

Le duc obeit, et, voyant le roi de si joyeuse humeur, s'approcha
en souriant.

-- Eh bien! mon cher duc, ou en es-tu avec ton Francais?

-- Mais j'en suis, de son cote, au plus pur desespoir, Sire.

-- Et pourquoi?

-- Parce que cette adorable miss Graffton veut l'epouser, et qu'il
ne veut pas.

-- Mais ce Francais n'est donc qu'un beotien! s'ecria miss
Stewart; qu'il dise _oui_, ou qu'il dise _non_, et que cela
finisse.

-- Mais, dit gravement Buckingham, vous savez, ou vous devez
savoir, madame, que M. de Bragelonne aime ailleurs.

-- Alors, dit le roi venant au secours de miss Stewart, rien de
plus simple; qu'il dise non.

-- Oh! c'est que je lui ai prouve qu'il avait tort de ne pas dire
oui!

-- Tu lui as donc avoue que sa La Valliere le trompait?

-- Ma foi! oui, tout net.

-- Et qu'a-t-il fait?

-- Il a fait un bond comme pour franchir le detroit.

-- Enfin, dit miss Stewart, il a fait quelque chose: c'est ma foi!
bien heureux.

-- Mais, continua Buckingham, je l'ai arrete: je l'ai mis aux
prises avec miss Mary, et j'espere bien que, maintenant, il ne
partira point, comme il en avait manifeste l'intention.

-- Il manifestait l'intention de partir? s'ecria le roi.

-- Un instant, j'ai doute qu'aucune puissance humaine fut capable
de l'arreter; mais les yeux de miss Mary sont braques sur lui: il
restera.

-- Eh bien! voila ce qui te trompe, Buckingham, dit le roi en
eclatant de rire; ce malheureux est predestine.

-- Predestine a quoi?

-- A etre trompe, ce qui n'est rien; mais a le voir, ce qui est
beaucoup.

-- A distance, et avec l'aide de miss Graffton, le coup sera pare.

-- Eh bien! pas du tout; il n'y aura ni distance, ni aide de miss
Graffton. Bragelonne partira pour Paris dans une heure.

Buckingham tressaillit, miss Stewart ouvrit de grands yeux.

-- Mais, Sire, Votre Majeste sait bien que c'est impossible, dit
le duc.

-- C'est-a-dire, mon cher Buckingham, qu'il est impossible,
maintenant, que le contraire arrive.

-- Sire, figurez-vous que ce jeune homme est un lion.

-- Je le veux bien, Villiers.

-- Et que sa colere est terrible.

-- Je ne dis pas non, cher ami.

-- S'il voit son malheur de pres, tant pis pour l'auteur de son
malheur.

-- Soit; mais que veux-tu que j'y fasse?

-- Fut-ce le roi, s'ecria Buckingham, je ne repondrais pas de lui!

-- Oh! le roi a des mousquetaires pour le garder, dit Charles
tranquillement; je sais cela, moi, qui ai fait antichambre chez
lui a Blois. Il a M. d'Artagnan. Peste! voila un gardien! Je
m'accommoderais, vois-tu de vingt coleres comme celles de ton
Bragelonne, si j'avais quatre gardiens comme M. d'Artagnan.

-- Oh! mais que Votre Majeste, qui est si bonne, reflechisse, dit
Buckingham.

-- Tiens, dit Charles II en presentant la lettre au duc, lis, et
reponds toi meme. A ma place, que ferais-tu?

Buckingham prit lentement la lettre de Madame, et lut ces mots en
tremblant d'emotion:

"Pour vous, pour moi, pour l'honneur et le salut de tous, renvoyez
immediatement en France M. de Bragelonne.

"Votre soeur devouee,

"Henriette."

-- Qu'en dis-tu, Villiers?

-- Ma foi! Sire, je n'en dis rien, repondit le duc stupefait.

-- Est-ce toi, voyons, dit le roi avec affectation, qui me
conseillerais de ne pas obeir a ma soeur quand elle me parle avec
cette insistance?

-- Oh! non, non, Sire, et cependant...

-- Tu n'as pas lu le _post-scriptum, _Villiers; il est sous le
pli, et m'avait echappe d'abord a moi-meme: lis.

Le duc leva, en effet, un pli qui cachait cette ligne.

"Mille souvenirs a ceux qui m'aiment."

Le front palissant du duc s'abaissa vers la terre; la feuille
trembla dans ses doigts, comme si le papier se fut change en un
plomb epais.

Le roi attendit un instant, et, voyant que Buckingham restait
muet:

-- Qu'il suive donc sa destinee, comme nous la notre, continua le
roi; chacun souffre sa passion en ce monde: j'ai eu la mienne,
j'ai eu celle des miens, j'ai porte double croix. Au diable les
soucis, maintenant! Va, Villiers, va me querir ce gentilhomme.

Le duc ouvrit la porte treillissee du cabinet, et, montrant au roi
Raoul et Mary qui marchaient a cote l'un de l'autre:

-- Oh! Sire, dit-il, quelle cruaute pour cette pauvre miss
Graffton!

-- Allons, allons, appelle, dit Charles II en froncant ses
sourcils noirs; tout le monde est donc sentimental ici? Bon: voila
miss Stewart qui s'essuie les yeux, a present. Maudit Francais,
va!

Le duc appela Raoul, et, allant prendre la main de miss Graffton,
il l'amena devant le cabinet du roi.

-- Monsieur de Bragelonne, dit Charles II, ne me demandiez-vous
pas, avant-hier, la permission de retourner a Paris?

-- Oui, Sire, repondit Raoul, que ce debut etourdit tout d'abord.

-- Eh bien! mon cher vicomte, j'avais refuse, je crois?

-- Oui, Sire.

-- Et vous m'en avez voulu?

-- Non, Sire; car Votre Majeste refusait, certainement, pour
d'excellents motifs; Votre Majeste est trop sage et trop bonne
pour ne pas bien faire tout ce qu'elle fait.

-- Je vous alleguai, je crois, cette raison, que le roi de France
ne vous avait pas rappele?

-- Oui, Sire, vous m'avez, en effet, repondu cela.

-- Eh bien! j'ai reflechi, monsieur de Bragelonne; si le roi, en
effet, ne vous a pas fixe le retour, il m'a recommande de vous
rendre agreable le sejour de l'Angleterre; or, puisque vous me
demandiez a partir, c'est que le sejour de l'Angleterre ne vous
etait pas agreable?

-- Je n'ai pas dit cela, Sire.

-- Non; mais votre demande signifiait au moins, dit le roi, qu'un
autre sejour vous serait plus agreable que celui-ci.

En ce moment, Raoul se tourna vers la porte contre le chambranle
de laquelle miss Graffton etait appuyee pale et defaite.

Son autre bras etait pose sur le bras de Buckingham.

-- Vous ne repondez pas, poursuivit Charles; le proverbe francais
est positif: "Qui ne dit mot consent." Eh bien! monsieur de
Bragelonne, je me vois en mesure de vous satisfaire; vous pouvez,
quand vous voudrez, partir pour la France, je vous y autorise.

-- Sire!... s'ecria Raoul.

-- Oh! murmura Mary en etreignant le bras de Buckingham.

-- Vous pouvez etre ce soir a Douvres, continua le roi; la maree
monte a deux heures du matin.

Raoul, stupefait, balbutia quelques mots qui tenaient le milieu
entre le remerciement et l'excuse.

-- Je vous dis donc adieu, monsieur de Bragelonne, et vous
souhaite toutes sortes de prosperites, dit le roi en se levant;
vous me ferez le plaisir de garder, en souvenir de moi, ce
diamant, que je destinais a une corbeille de noces.

Miss Graffton semblait pres de defaillir.

Raoul recut le diamant; en le recevant, il sentait ses genoux
trembler.

Il adressa quelques compliments au roi, quelques compliments a
miss Stewart, et chercha Buckingham pour lui dire adieu.

Le roi profita de ce moment pour disparaitre.

Raoul trouva le duc occupe a relever le courage de miss Graffton.

-- Dites-lui de rester, mademoiselle, je vous en supplie,
murmurait Buckingham.

-- Je lui dis de partir, repondit miss Graffton en se ranimant; je
ne suis pas de ces femmes qui ont plus d'orgueil que de coeur; si
on l'aime en France, qu'il retourne en France, et qu'il me
benisse, moi qui lui aurai conseille d'aller trouver son bonheur.
Si, au contraire, on ne l'aime plus, qu'il revienne, je l'aimerai
encore, et son infortune ne l'aura point amoindri a mes yeux. Il y
a dans les armes de ma maison ce que Dieu a grave dans mon coeur:
_Habenti parum, egenti cuncta. _"Aux riches peu, aux pauvres
tout."

-- Je doute, ami, dit Buckingham, que vous trouviez la-bas
l'equivalent de ce que vous laissez ici.

-- Je crois ou du moins j'espere, dit Raoul d'un air sombre, que
ce que j'aime est digne de moi; mais, s'il est vrai que j'ai un
indigne amour, comme vous avez essaye de me le faire entendre,
monsieur le duc, je l'arracherai de mon coeur, dusse-je arracher
mon coeur avec l'amour.

Mary Graffton leva les yeux sur lui avec une expression
d'indefinissable pitie.

Raoul sourit tristement.

-- Mademoiselle, dit-il, le diamant que le roi me donne etait
destine a vous, laissez-moi vous l'offrir; si je me marie en
France, vous me le renverrez; si je ne me marie pas, gardez-le.

Et, saluant, il s'eloigna.

"Que veut-il dire?" pensa Buckingham, tandis que Raoul serrait
respectueusement la main glacee de miss Mary.

Miss Mary comprit le regard que Buckingham fixait sur elle.

-- Si c'etait une bague de fiancailles, dit-elle, je ne
l'accepterais point.

-- Vous lui offrez cependant de revenir a vous.

-- Oh! duc, s'ecria la jeune fille avec des sanglots, une femme
comme moi n'est jamais prise pour consolation par un homme comme
lui.

-- Alors, vous pensez qu'il ne reviendra pas.

-- Jamais, dit miss Graffton d'une voix etranglee.

-- Eh bien! je vous dis, moi, qu'il trouvera la-bas son bonheur
detruit, sa fiancee perdue... son honneur meme entame... Que lui
restera-t-il donc qui vaille votre amour? oh! dites, Mary, vous
qui vous connaissez vous meme!

Miss Graffton posa sa blanche main sur le bras de Buckingham, et,
tandis que Raoul fuyait dans l'allee des tilleuls avec une
rapidite vertigineuse, elle chanta d'une voix mourante ces vers de
_Romeo et Juliette_:

_Il faut partir et vivre, _
_Ou rester et mourir._

Lorsqu'elle acheva le dernier mot, Raoul avait disparu. Miss
Graffton rentra chez elle, plus pale et plus silencieuse qu'une
ombre.

Buckingham profita du courrier qui etait venu apporter la lettre
au roi pour ecrire a Madame et au comte de Guiche.

Le roi avait parle juste. A deux heures du matin, la maree etait
haute, et Raoul s'embarquait pour la France.


Chapitre CLXXVIII -- Saint-Aignan suit le conseil de Malicorne


Le roi surveillait ce portrait de La Valliere avec un soin qui
venait autant du desir de la voir ressemblante que du dessein de
faire durer ce portrait longtemps.

Il fallait le voir suivant le pinceau, attendre l'achevement d'un
plan ou le resultat d'une teinte, et conseiller au peintre
diverses modifications auxquelles celui-ci consentait avec une
felicite respectueuse.

Puis, quand le peintre, suivant le conseil de Malicorne, avait un
peu tarde, quand Saint-Aignan avait une petite absence, il fallait
voir, et personne ne les voyait, ces silences pleins d'expression,
qui unissaient dans un soupir deux ames fort disposees a se
comprendre et fort desireuses du calme et de la meditation.

Alors les minutes s'ecoulaient comme par magie. Le roi se
rapprochait de sa maitresse et venait la bruler du feu de son
regard, du contact de son haleine.

Un bruit se faisait-il entendre dans l'antichambre, le peintre
arrivait-il, Saint-Aignan revenait-il en s'excusant, le roi se
mettait a parler, La Valliere a lui repondre precipitamment, et
leurs yeux disaient a Saint-Aignan que, pendant son absence, ils
avaient vecu un siecle.

En un mot, Malicorne, ce philosophe sans le vouloir, avait su
donner au roi l'appetit dans l'abondance et le desir dans la
certitude de la possession.

Ce que La Valliere redoutait n'arriva pas.

Nul ne devina que, dans la journee, elle sortait deux ou trois
heures de chez elle. Elle feignait une sante irreguliere. Ceux qui
se presentaient chez elle frappaient avant d'entrer. Malicorne,
l'homme des inventions ingenieuses, avait imagine un mecanisme
acoustique par lequel La Valliere, dans l'appartement de Saint-
Aignan, etait prevenue des visites que l'on venait faire dans la
chambre qu'elle habitait ordinairement.

Ainsi donc, sans sortir, sans avoir de confidentes elle rentrait
chez elle, deroutant par une apparition tardive peut-etre, mais
qui combattait victorieusement neanmoins tous les soupcons des
sceptiques les plus acharnes.

Malicorne avait demande a Saint-Aignan des nouvelles du lendemain.
Saint-Aignan avait ete force d'avouer que ce quart d'heure de
liberte donnait au roi une humeur des plus joyeuses.

-- Il faudra doubler la dose, repliqua Malicorne, mais
insensiblement; attendez qu'on le desire.

On le desira si bien, qu'un soir, le quatrieme jour, au moment ou
le peintre pliait bagage sans que Saint-Aignan fut rentre, Saint-
Aignan entra et vit sur le visage de La Valliere une ombre de
contrariete qu'elle n'avait pu dissimuler. Le roi fut moins
secret, il temoigna son depit par un mouvement d'epaules tres
significatif. La Valliere rougit, alors.

"Bon! s'ecria Saint-Aignan dans sa pensee, M. Malicorne sera
enchante ce soir."

En effet, Malicorne fut enchante le soir.

-- Il est bien evident, dit-il au comte, que Mlle de La Valliere
esperait que vous tarderiez au moins de dix minutes.

-- Et le roi une demi-heure, cher monsieur Malicorne.

-- Vous seriez un mauvais serviteur du roi, repliqua celui-ci, si
vous refusiez cette demi-heure de satisfaction a Sa Majeste.

-- Mais le peintre? objecta Saint-Aignan.

-- Je m'en charge, dit Malicorne; seulement, laissez-moi prendre
conseil des visages et des circonstances; ce sont mes operations
de magie, a moi, et, quand les sorciers prennent avec l'astrolabe
la hauteur du soleil, de la lune et de leurs constellations, moi,
je me contente de regarder si les yeux sont cercles de noir, ou si
la bouche decrit l'arc convexe ou l'arc concave.

-- Observez donc!

-- N'ayez pas peur.

Et le ruse Malicorne eut tout le loisir d'observer.

Car, le soir meme, le roi alla chez Madame avec les reines, et fit
une si grosse mine, poussa de si rudes soupirs, regarda La
Valliere avec des yeux si fort mourants, que Malicorne dit a
Montalais, le soir:

-- A demain!

Et il alla trouver le peintre dans sa maison de la rue des
Jardins-Saint-Paul, pour le prier de remettre la seance a deux
jours.

Saint-Aignan n'etait pas chez lui, quand La Valliere, deja
familiarisee avec l'etage inferieur, leva le parquet et descendit.

Le roi, comme d'habitude, l'attendait sur l'escalier, et tenait un
bouquet a la main; en la voyant, il la prit dans ses bras.

La Valliere, tout emue, regarda autour d'elle, et, ne voyant que
le roi, ne se plaignit pas. Ils s'assirent.

Louis, couche pres des coussins sur lesquels elle reposait, et la
tete inclinee sur les genoux de sa maitresse, place la comme dans
un asile d'ou l'on ne pouvait le bannir, la regardait, et, comme
si le moment fut venu ou rien ne pouvait plus s'interposer entre
ces deux ames, elle, de son cote, se mit a le devorer du regard.

Alors, de ses yeux si doux, si purs, se degageait une flamme
toujours jaillissante dont les rayons allaient chercher le coeur
de son royal amant pour le rechauffer d'abord et le devorer
ensuite.

Embrase par le contact des genoux tremblants, fremissant de
bonheur lorsque la main de Louise descendait sur ses cheveux, le
roi s'engourdissait dans cette felicite, et s'attendait toujours a
voir entrer le peintre ou de Saint Aignan.

Dans cette prevision douloureuse, il s'efforcait parfois de fuir
la seduction qui s'infiltrait dans ses veines, il appelait le
sommeil du coeur et des sens, il repoussait la realite toute
prete, pour courir apres l'ombre.

Mais la porte ne s'ouvrit ni pour de Saint-Aignan, ni pour le
peintre; mais les tapisseries ne frissonnerent meme point. Un
silence de mystere et de volupte engourdit jusqu'aux oiseaux dans
leur cage doree.

Le roi, vaincu, retourna sa tete et colla sa bouche brulante dans
les deux mains reunies de La Valliere; elle perdit la raison, et
serra sur les levres de son amant ses deux mains convulsives.

Louis se roula chancelant a genoux, et, comme La Valliere n'avait
pas derange sa tete, le front du roi se trouva au niveau des
levres de la jeune femme, qui, dans son extase, effleura d'un
furtif et mourant baiser les cheveux parfumes qui lui caressaient
les joues.

Le roi la saisit dans ses bras, et, sans qu'elle resistat, ils
echangerent ce premier baiser, ce baiser ardent qui change l'amour
en un delire.

Ni le peintre ni de Saint-Aignan ne rentrerent ce jour-la.

Une sorte d'ivresse pesante et douce, qui rafraichit les sens et
laisse circuler comme un lent poison le sommeil dans les veines,
ce sommeil impalpable, languissant comme la vie heureuse, tomba,
pareille a un nuage, entre la vie passee et la vie a venir des
deux amants.

Au sein de ce sommeil plein de reves, un bruit continu a l'etage
superieur inquieta d'abord La Valliere, mais sans la reveiller
tout a fait.

Cependant, comme ce bruit continuait, comme il se faisait
comprendre, comme il rappelait la realite a la jeune femme ivre de
l'illusion, elle se releva tout effaree, belle de son desordre, en
disant:

-- Quelqu'un m'attend la-haut. Louis! Louis, n'entendez-vous pas?

-- Eh! n'etes-vous pas celle que j'attends? dit le roi avec
tendresse. Que les autres desormais vous attendent.

Mais elle, secouant doucement la tete:

-- Bonheur cache!... dit-elle avec deux grosses larmes, pouvoir
cache... Mon orgueil doit se taire comme mon coeur.

Le bruit recommenca.

-- J'entends la voix de Montalais, dit-elle.

Et elle monta precipitamment l'escalier.

Le roi montait avec elle, ne pouvant se decider a la quitter et
couvrant de baisers sa main et le bas de sa robe.

-- Oui, oui, repeta La Valliere, la moitie du corps deja passe a
travers la trappe, oui, la voix de Montalais qui appelle; il faut
qu'il soit arrive quelque chose d'important.

-- Allez donc, cher amour, dit le roi, et revenez vite.

-- Oh! pas aujourd'hui. Adieu! adieu!

Et elle s'abaissa encore une fois pour embrasser son amant, puis
elle s'echappa.

Montalais attendait en effet, tout agitee, toute pale.

-- Vite, vite, dit-elle, il monte.

-- Qui cela? qui est-ce qui monte?

-- Lui! Je l'avais bien prevu.

-- Mais qui donc, lui? tu me fais mourir!

-- Raoul, murmura Montalais.

-- Moi, oui, moi, dit une voix joyeuse dans les derniers degres du
grand escalier.

La Valliere poussa un cri terrible et se renversa en arriere.

-- Me voici, me voici, chere Louise, dit Raoul en accourant. Oh!
je savais bien, moi, que vous m'aimiez toujours.

La Valliere fit un geste d'effroi, un autre geste de malediction;
elle s'efforca de parler et ne put articuler qu'une seule parole:

-- Non, non! dit-elle.

Et elle tomba dans les bras de Montalais en murmurant:

-- Ne m'approchez pas!

Montalais fit signe a Raoul, qui, petrifie sur le seuil, ne
chercha pas meme a faire un pas de plus dans la chambre.

Puis jetant les yeux du cote du paravent:

-- Oh! dit-elle, l'imprudente! la trappe n'est pas meme fermee!

Et elle s'avanca vers l'angle de la chambre pour refermer d'abord
le paravent, et puis, derriere le paravent, la trappe.

Mais de cette trappe s'elanca le roi, qui avait entendu le cri de
La Valliere et qui venait a son secours.

Il s'agenouilla devant elle en accablant de questions Montalais
qui commencait a perdre la tete.

Mais, au moment ou le roi tombait a genoux, on entendit un cri de
douleur sur le carre et le bruit d'un pas dans le corridor. Le roi
voulut courir pour voir qui avait pousse ce cri, pour reconnaitre
qui faisait ce bruit de pas.

Montalais chercha a le retenir, mais ce fut vainement.

Le roi, quittant La Valliere, alla vers la porte; mais Raoul etait
deja loin, de sorte que le roi ne vit qu'une espece d'ombre
tournant l'angle du corridor.


Chapitre CLXXIX -- Deux vieux amis


Tandis que chacun pensait a ses affaires a la Cour, un homme se
rendait mysterieusement derriere la place de Greve, dans une
maison qui nous est deja connue pour l'avoir vue assiegee, un jour
d'emeute, par d'Artagnan.

Cette maison avait sa principale entree par la place Baudoyer.

Assez grande, entouree de jardins, ceinte dans la rue Saint-Jean
par des boutiques de taillandiers qui la garantissaient des
regards curieux, elle etait renfermee dans ce triple rempart de
pierres, de bruit et de verdure, comme une momie parfumee dans sa
triple boite.

L'homme dont nous parlons marchait d'un pas assure, bien qu'il ne
fut pas de la premiere jeunesse. A voir son manteau couleur de
muraille et sa longue epee, qui relevait ce manteau, nul n'eut pu
reconnaitre le chercheur d'aventurer; et si l'on eut bien consulte
ce croc de moustaches releve, cette peau fine et lisse qui
apparaissait sous le sombrero, comment ne pas croire que les
aventures dussent etre galantes?

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