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Le vicomte de Bragelonne, Tome III. written by Alexandre Dumas

A >> Alexandre Dumas >> Le vicomte de Bragelonne, Tome III.

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Les gros moutons blancs ruminent en fermant les yeux sous l'ombre
des petits trembles trapus, et, de loin en loin, le martin-
pecheur, aux flancs d'emeraude et d'or, court comme une balle
magique a la surface de l'eau et frise etourdiment la ligne de son
confrere, l'homme pecheur, qui guette, assis sur son batelet, la
tanche et l'alose.

Au-dessus de ce paradis, fait d'ombre noire et de douce lumiere,
se leve le manoir d'Hampton-Court, bati par Wolsey, sejour que
l'orgueilleux cardinal avait cree desirable meme pour un roi, et
qu'il fut force, en courtisan timide, de donner a son maitre Henri
VIII, lequel avait fronce le sourcil d'envie et de cupidite au
seul aspect du chateau neuf.

Hampton-Court, aux murailles de briques, aux grandes fenetres, aux
belles grilles de fer; Hampton-Court, avec ses mille tourillons,
ses clochetons bizarres, ses discrets promenoirs et ses fontaines
interieures pareilles a celles de l'Alhambra; Hampton-Court, c'est
le berceau des roses, du jasmin et des clematites. C'est la joie
des yeux et de l'odorat, c'est la bordure la plus charmante de ce
tableau d'amour que deroula Charles II, parmi les voluptueuses
peintures du Titien, du Pordenone, de Van Dyck, lui qui avait dans
sa galerie le portrait de Charles Ier, roi martyr, et sur ses
boiseries les trous des balles puritaines lancees par les soldats
de Cromwell, le 24 aout 1648, alors qu'ils avaient amene Charles
Ier prisonnier a Hampton-Court.

C'est la que tenait sa cour ce roi toujours ivre de plaisir; ce
roi poete par le desir; ce malheureux d'autrefois qui se payait,
par un jour de volupte, chaque minute ecoulee naguere dans
l'angoisse et la misere.

Ce n'etait pas le doux gazon d'Hampton-Court, si doux que l'on
croit fouler le velours; ce n'etait pas le carre de fleurs
touffues qui ceint le pied de chaque arbre et fait un lit aux
rosiers de vingt pieds qui s'epanouissent en plein ciel comme des
gerbes d'artifice; ce n'etaient pas les grands tilleuls dont les
rameaux tombent jusqu'a terre comme des saules, et voilent tout
amour ou toute reverie sous leur ombre ou plutot sous leur
chevelure; ce n'etait pas tout cela que Charles II aimait dans son
beau palais d'Hampton Court.

Peut-etre etait-ce alors cette belle eau rousse pareille aux eaux
de la mer Caspienne, cette eau immense, ridee par un vent frais,
comme les ondulations de la chevelure de Cleopatre, ces eaux
tapissees de cressons, de nenuphars blancs aux bulbes vigoureuses
qui s'entrouvrent pour laisser voir comme l'oeuf le germe d'or
rutilant au fond de l'enveloppe laiteuse, ces eaux mysterieuses et
pleines de murmures, sur lesquelles naviguent les cygnes noirs et
les petits canards avides, frele couvee au duvet de soie, qui
poursuivent la mouche verte sur les glaieuls et la grenouille dans
ses repaires de mousse.

C'etaient peut-etre les houx enormes au feuillage bicolore, les
ponts riants jetes sur les canaux, les biches qui brament dans les
allees sans fin, et les bergeronnettes qui pietinent en voletant
dans les bordures de buis et de trefle.

Car il y a de tout cela dans Hampton-Court; il y a, en outre, les
espaliers de roses blanches qui grimpent le long des hauts
treillages pour laisser retomber sur le sol leur neige odorante;
il y a dans le parc les vieux sycomores aux troncs verdissants qui
baignent leurs pieds dans une poetique et luxuriante moisissure.

Non, ce que Charles II aimait dans Hampton-Court, c'etaient les
ombres charmantes qui couraient apres midi sur ses terrasses,
lorsque, comme Louis XIV, il avait fait peindre leurs beautes dans
son grand cabinet par un des pinceaux intelligents de son epoque,
pinceaux qui savaient attacher sur la toile un rayon echappe de
tant de beaux yeux qui lancaient l'amour.

Le jour ou nous arrivons a Hampton-Court, le ciel est presque doux
et clair comme en un jour de France, l'air est d'une tiedeur
humide, les geraniums, les pois de senteur enormes, les seringats
et les heliotropes, jetes par millions dans le parterre, exhalent
leurs aromes enivrants.

Il est une heure. Le roi, revenu de la chasse, a dine, rendu
visite a la duchesse de Castelmaine, la maitresse en titre, et,
apres cette preuve de fidelite, il peut a l'aise se permettre des
infidelites jusqu'au soir.

Toute la Cour folatre et aime. C'est le temps ou les dames
demandent serieusement aux gentilshommes leur sentiment sur tel ou
tel pied plus ou moins charmant, selon qu'il est chausse d'un bas
de soie rose ou d'un bas de soie verte.

C'est le temps ou Charles II declare qu'il n'y a pas de salut pour
une femme sans le bas de soie verte, parce que Mlle Lucy Stewart
les porte de cette couleur.

Tandis que le roi cherche a communiquer ses preferences, nous
verrons, dans l'allee des hetres qui faisait face a la terrasse,
une jeune dame en habit de couleur severe marchant aupres d'un
autre habit de couleur lilas et bleu sombre.

Elles traverserent le parterre de gazon, au milieu duquel
s'elevait une belle fontaine aux sirenes de bronze, et s'en
allerent en causant sur la terrasse, le long de laquelle, de la
cloture de briques, sortaient dans le parc plusieurs cabinets
varies de forme; mais, comme ces cabinets etaient pour la plupart
occupes, ces jeunes femmes passerent: l'une rougissait, l'autre
revait.

Enfin, elles vinrent au bout de cette terrasse qui dominait toute
la Tamise, et, trouvant un frais abri, s'assirent cote a cote.

-- Ou allons-nous, Stewart? dit la plus jeune des deux femmes a sa
compagne.

-- Ma chere Graffton, nous allons, tu le vois bien, ou tu nous
menes.

-- Moi?

-- Sans doute, toi! a l'extremite du palais, vers ce banc ou le
jeune Francais attend et soupire.

Miss Mary Graffton s'arreta court.

-- Non, non, dit-elle, je ne vais pas la.

-- Pourquoi?

-- Retournons, Stewart.

-- Avancons, au contraire, et expliquons-nous.

-- Sur quoi?

-- Sur ce que le vicomte de Bragelonne est de toutes les
promenades que tu fais, comme tu es de toutes les promenades qu'il
fait.

-- Et tu en conclus qu'il m'aime ou que je l'aime?

-- Pourquoi pas? C'est un charmant gentilhomme. Personne ne
m'entend, je l'espere, dit miss Lucy Stewart en se retournant avec
un sourire qui indiquait, au reste, que son inquietude n'etait pas
grande.

-- Non, non, dit Mary, le roi est dans son cabinet ovale avec
M. de Buckingham.

-- A propos de M. de Buckingham, Mary...

-- Quoi?

-- Il me semble qu'il s'est declare ton chevalier depuis le retour
de France; comment va ton coeur de ce cote?

Mary Graffton haussa les epaules.

-- Bon! bon! je demanderai cela au beau Bragelonne, dit Stewart en
riant; allons le retrouver bien vite.

-- Pour quoi faire?

-- J'ai a lui parler, moi.

-- Pas encore; un mot auparavant. Voyons, toi, Stewart, qui sais
les petits secrets du roi.

-- Tu crois cela?

-- Dame! tu dois les savoir, ou personne ne les saura; dis,
pourquoi M. de Bragelonne est-il en Angleterre, et qu'y fait-il?

-- Ce que fait tout gentilhomme envoye par son roi vers un autre
roi.

-- Soit; mais, serieusement, quoique la politique ne soit pas
notre fort, nous en savons assez pour comprendre que
M. de Bragelonne n'a point ici de mission serieuse.

-- Ecoute dit Stewart avec une gravite affectee, je veux bien pour
toi trahir un secret d'Etat. Veux-tu que je te recite la lettre de
credit donnee par le roi Louis XIV a M. de Bragelonne, et adressee
a Sa Majeste le roi Charles II?

-- Oui, sans doute.

-- La voici: "Mon frere, je vous envoie un gentilhomme de ma Cour,
fils de quelqu'un que vous aimez. Traitez-le bien, je vous en
prie, et faites-lui aimer l'Angleterre."

-- Il y avait cela?

-- Tout net... ou l'equivalent. Je ne reponds pas de la forme,
mais je reponds du fond.

-- Eh bien! qu'en as-tu deduit, ou plutot qu'en a deduit le roi?

-- Que Sa Majeste francaise avait ses raisons pour eloigner
M. de Bragelonne, et le marier... autre part qu'en France.

-- De sorte qu'en vertu de cette lettre?...

-- Le roi Charles II a recu de Bragelonne comme tu sais,
splendidement et amicalement; il lui a donne la plus belle chambre
de White-Hall, et, comme tu es la plus precieuse personne de sa
Cour, attendu que tu as refuse son coeur... allons, ne rougis
pas... il a voulu te donner du gout pour le Francais et lui faire
ce beau present. Voila pourquoi, toi, heritiere de trois cent
mille livres, toi, future duchesse, toi, belle et bonne, il t'a
mise de toutes les promenades dont M. de Bragelonne faisait
partie. Enfin, c'etait un complot, une espece de conspiration.
Vois si tu veux y mettre le feu, je t'en livre la meche.

Miss Mary sourit avec une expression charmante qui lui etait
familiere, et serrant le bras de sa compagne:

-- Remercie le roi, dit-elle.

-- Oui, oui, mais M. de Buckingham est jaloux. Prends garde!
repliqua Stewart.

Ces mots etaient a peine prononces, que M. de Buckingham sortait
de l'un des pavillons de la terrasse et, s'approchant des deux
femmes avec un sourire:

-- Vous vous trompez, miss Lucy, dit-il, non, je ne suis pas
jaloux, et la preuve, miss Mary, c'est que voici la-bas celui qui
devrait etre la cause de ma jalousie, le vicomte de Bragelonne,
qui reve tout seul. Pauvre garcon! Permettez donc que je lui
abandonne votre gracieuse compagnie pendant quelques minutes,
attendu que j'ai besoin de causer pendant ces quelques minutes
avec miss Lucy Stewart.

Alors, s'inclinant du cote de Lucy:

-- Me ferez-vous, dit-il, l'honneur de prendre ma main pour aller
saluer le roi, qui nous attend?

Et, a ces mots, Buckingham, toujours riant, prit la main de miss
Lucy Stewart et l'emmena.

Restee seule, Mary Graffton, la tete inclinee sur l'epaule avec
cette mollesse gracieuse particuliere aux jeunes Anglaises,
demeura un instant immobile, les yeux fixes sur Raoul, mais comme
indecise de ce qu'elle devait faire. Enfin, apres que ses joues,
en palissant et en rougissant tour a tour, eurent revele le combat
qui se passait dans son coeur, elle parut prendre une resolution
et s'avanca d'un pas assez ferme vers le banc ou Raoul etait
assis, et revait comme on l'avait bien dit.

Le bruit des pas de miss Mary, si leger qu'il fut sur la pelouse
verte, reveilla Raoul; il detourna la tete, apercut la jeune fille
et marcha au-devant de la compagne que son heureux destin lui
amenait.

-- On m'envoie a vous, monsieur, dit Mary Graffton; m'acceptez-
vous?

-- Et a qui dois-je etre reconnaissant d'un pareil bonheur,
mademoiselle, demanda Raoul.

-- A M. de Buckingham, repliqua Mary en affectant la gaiete.

-- A M. de Buckingham, qui recherche si passionnement votre
precieuse compagnie! Mademoiselle, dois-je vous croire?

-- En effet, monsieur, vous le voyez, tout conspire a ce que nous
passions la meilleure ou plutot la plus longue part de nos
journees ensemble. Hier, c'etait le roi qui m'ordonnait de vous
faire asseoir pres de moi, a table; aujourd'hui, c'est
M. de Buckingham qui me prie de venir m'asseoir pres de vous, sur
ce banc.

-- Et il s'est eloigne pour me laisser la place libre? demanda
Raoul, avec embarras.

-- Regardez la-bas, au detour de l'allee, il va disparaitre avec
miss Stewart. A-t-on de ces complaisances-la en France, monsieur
le vicomte?

-- Mademoiselle, je ne pourrais trop dire ce qui se fait en
France, car a peine si je suis Francais. J'ai vecu dans plusieurs
pays et presque toujours en soldat; puis j'ai passe beaucoup de
temps a la campagne; je suis un sauvage.

-- Vous ne vous plaisez point en Angleterre, n'est-ce pas?

-- Je ne sais, dit Raoul distraitement et en poussant un soupir.

-- Comment, vous ne savez?...

-- Pardon, fit Raoul en secouant la tete et en rappelant a lui ses
pensees. Pardon, je n'entendais pas.

-- Oh! dit la jeune femme en soupirant a son tour, comme le duc de
Buckingham a eu tort de m'envoyer ici!

-- Tort? dit vivement Raoul. Vous avez raison: ma compagnie est
maussade, et vous vous ennuyez avec moi. M. de Buckingham a eu
tort de vous envoyer ici.

-- C'est justement, repliqua la jeune femme avec sa voix serieuse
et vibrante, c'est justement parce que je ne m'ennuie pas avec
vous que M. de Buckingham a eu tort de m'envoyer pres de vous.

Raoul rougit a son tour.

-- Mais, reprit-il, comment M. de Buckingham vous envoie-t-il pres
de moi, et comment y venez-vous vous-meme? M. de Buckingham vous
aime, et vous l'aimez...

-- Non, repondit gravement Mary, non! M. de Buckingham ne m'aime
point, puisqu'il aime Mme la duchesse d'Orleans; et, quant a moi,
je n'ai aucun amour pour le duc.

Raoul regarda la jeune femme avec etonnement.

-- Etes-vous l'ami de M. de Buckingham, vicomte? demanda-t-elle.

-- M. le duc me fait l'honneur de m'appeler son ami, depuis que
nous nous sommes vus en France.

-- Vous etes de simples connaissances, alors?

-- Non, car M. le duc de Buckingham est l'ami tres intime d'un
gentilhomme que j'aime comme un frere.

-- De M. le comte de Guiche.

-- Oui, mademoiselle.

-- Lequel aime Mme la duchesse d'Orleans?

-- Oh! que dites-vous la?

-- Et qui en est aime, continua tranquillement la jeune femme.

Raoul baissa la tete; miss Mary Graffton continua en soupirant:

-- Ils sont bien heureux!... Tenez, quittez-moi, monsieur de
Bragelonne, car M. de Buckingham vous a donne une facheuse
commission en m'offrant a vous comme compagne de promenade. Votre
coeur est ailleurs, et a peine si vous me faites l'aumone de votre
esprit. Avouez, avouez... Ce serait mal a vous, vicomte, de ne pas
avouer.

-- Madame, je l'avoue.

Elle le regarda.

Il etait si simple et si beau, son oeil avait tant de limpidite,
de douce franchise et de resolution, qu'il ne pouvait venir a
l'idee d'une femme, aussi distinguee que l'etait miss Mary, que le
jeune homme fut un discourtois ou un niais.

Elle vit seulement qu'il aimait une autre femme qu'elle dans toute
la sincerite de son coeur.

-- Oui, je comprends, dit-elle; vous etes amoureux en France.

Raoul s'inclina.

-- Le duc connait-il cet amour?

-- Nul ne le sait, repondit Raoul.

-- Et pourquoi me le dites-vous, a moi?

-- Mademoiselle...

-- Allons, parlez.

-- Je ne puis.

-- C'est donc a moi d'aller au-devant de l'explication; vous ne
voulez rien me dire, a moi, parce que vous etes convaincu
maintenant que je n'aime point le duc, parce que vous voyez que je
vous eusse aime peut-etre, parce que vous etes un gentilhomme
plein de coeur et de delicatesse, et qu'au lieu de prendre, ne
fut-ce que pour vous distraire un moment, une main que l'on
approchait de la votre, qu'au lieu de sourire a ma bouche qui vous
souriait, vous avez prefere, vous qui etes jeune, me dire, a moi
qui suis belle: "J'aime en France!" Eh bien! merci monsieur de
Bragelonne, vous etes un noble gentilhomme, et je vous en aime
davantage... d'amitie. A present, ne parlons plus de moi, parlons
de vous. Oubliez que miss Graffton vous a parle d'elle; dites-moi
pourquoi vous etes triste, pourquoi vous l'etes davantage encore
depuis quelques jours?

Raoul fut emu jusqu'au fond du coeur a l'accent doux et triste de
cette voix; il ne put trouver un mot de reponse; la jeune fille
vint encore a son secours.

-- Plaignez-moi, dit-elle. Ma mere etait Francaise. Je puis donc
dire que je suis Francaise par le sang et l'ame. Mais sur cette
ardeur planent sans cesse le brouillard et la tristesse de
l'Angleterre. Parfois je reve d'or et de magnifiques felicites;
mais soudain la brume arrive et s'etend sur mon reve qu'elle
eteint. Cette fois encore, il en a ete ainsi. Pardon, assez la-
dessus; donnez-moi votre main et contez vos chagrins a une amie.

-- Vous etes Francaise, avez vous dit, Francaise d'ame et de sang!

-- Oui, non seulement, je le repete, ma mere etait Francaise; mais
encore, comme mon pere, ami du roi Charles Ier, s'etait exile en
France, et pendant le proces du prince, et pendant la vie du
Protecteur, j'ai ete elevee a Paris; a la restauration du roi
Charles II, mon pere est revenu en Angleterre pour y mourir
presque aussitot, pauvre pere! Alors, le roi Charles m'a faite
duchesse et a complete mon douaire.

-- Avez-vous encore quelque parent en France? demanda Raoul avec
un profond interet.

-- J'ai une soeur, mon ainee de sept ou huit ans, mariee en France
et deja veuve; elle s'appelle Mme de Belliere.

Raoul fit un mouvement.

-- Vous la connaissez?

-- J'ai entendu prononcer son nom.

-- Elle aime aussi, et ses dernieres lettres m'annoncent qu'elle
est heureuse, donc elle est aimee. Moi, je vous le disais,
monsieur de Bragelonne, j'ai la moitie de son ame, mais je n'ai
point la moitie de son bonheur. Mais parlons de vous. Qui aimez-
vous en France?

-- Une jeune fille douce et blanche comme un lis.

-- Mais, si elle vous aime, pourquoi etes-vous triste?

-- On m'a dit qu'elle ne m'aimait plus.

-- Vous ne le croyez pas, j'espere?

-- Celui qui m'ecrit n'a point signe sa lettre.

-- Une denonciation anonyme! Oh! c'est quelque trahison, dit miss
Graffton.

-- Tenez, dit Raoul en montrant a la jeune fille un billet qu'il
avait lu cent fois.

Mary Graffton prit le billet et lut:

"Vicomte, disait cette lettre, vous avez bien raison de vous
divertir la-bas avec les belles dames du roi Charles II; car, a la
Cour du roi Louis XIV, on vous assiege dans le chateau de vos
amours. Restez donc a jamais a Londres, pauvre vicomte, ou revenez
vite a Paris."

-- Pas de signature? dit Miss Mary.

-- Non.

-- Donc, n'y croyez pas.

-- Oui; mais voici une seconde lettre.

-- De qui?

-- De M. de Guiche.

-- Oh! c'est autre chose! Et cette lettre vous dit?...

-- Lisez.

"Mon ami, je suis blesse, malade. Revenez, Raoul; revenez!

De Guiche."

-- Et qu'allez-vous faire? demanda la jeune fille avec un
serrement de coeur.

-- Mon intention, en recevant cette lettre, a ete de prendre a
l'instant meme conge du roi.

-- Et vous la recutes?...

-- Avant-hier.

-- Elle est datee de Fontainebleau.

-- C'est etrange, n'est-ce pas? la Cour est a Paris. Enfin, je
fusse parti. Mais, quand je parlai au roi de mon depart, il se mit
a rire et me dit: "Monsieur l'ambassadeur, d'ou vient que vous
partez? Est-ce que votre maitre vous rappelle?" Je rougis, je fus
decontenance car, en effet, le roi m'a envoye ici, et je n'ai
point recu d'ordre de retour.

Mary fronca un sourcil pensif.

-- Et vous restez? demanda-t-elle.

-- Il le faut, mademoiselle.

-- Et celle que vous aimez?...

-- Eh bien?...

-- Vous ecrit-elle?

-- Jamais.

-- Jamais! Oh! elle ne vous aime donc pas?

-- Au moins, elle ne m'a point ecrit depuis mon depart.

-- Vous ecrivait-elle, auparavant?

-- Quelquefois... Oh! j'espere qu'elle aura eu un empechement.

-- Voici le duc: silence.

En effet, Buckingham reparaissait au bout de l'allee seul et
souriant; il vint lentement et tendit la main aux deux causeurs.

-- Vous etes-vous entendus? dit-il.

-- Sur quoi? demanda Mary Graffton.

-- Sur ce qui peut vous rendre heureuse, chere Mary, et rendre
Raoul moins malheureux?

-- Je ne vous comprends point, milord, dit Raoul.

-- Voila mon sentiment, miss Mary. Voulez-vous que je vous le dise
devant Monsieur?

Et il souriait.

-- Si vous voulez dire, repondit la jeune fille avec fierte, que
j'etais disposee a aimer M. de Bragelonne, c'est inutile, car je
le lui ai dit.

Buckingham reflechit, et sans se decontenancer, comme elle s'y
attendait:

-- C'est, dit-il, parce que je vous connais un delicat esprit et
surtout une ame loyale, que je vous laissais avec
M. de Bragelonne, dont le coeur malade peut se guerir entre les
mains d'un medecin comme vous.

-- Mais, milord, avant de me parler du coeur de M. de Bragelonne,
vous me parliez du votre. Voulez-vous donc que je guerisse deux
coeurs a la fois?

-- Il est vrai, miss Mary; mais vous me rendrez cette justice, que
j'ai bientot cesse une poursuite inutile, reconnaissant que ma
blessure, a moi, etait incurable.

Mary se recueillit un instant.

-- Milord, dit-elle, M. de Bragelonne est heureux. Il aime, on
l'aime. Il n'a donc pas besoin d'un medecin tel que moi.

-- M. de Bragelonne, dit Buckingham, est a la veille de faire une
grave maladie, et il a besoin, plus que jamais, que l'on soigne
son coeur.

-- Expliquez-vous, milord? demanda vivement Raoul.

-- Non, peu a peu je m'expliquerais; mais, si vous le desirez, je
puis dire a miss Mary ce que vous ne pouvez entendre.

-- Milord, vous me mettez a la torture: milord, vous savez quelque
chose.

-- Je sais que miss Mary Graffton est le plus charmant objet qu'un
coeur malade puisse rencontrer sur son chemin.

-- Milord, je vous ai deja dit que le vicomte de Bragelonne aimait
ailleurs, fit la jeune fille.

-- Il a tort.

-- Vous le savez donc, monsieur le duc? vous savez donc que j'ai
tort?

-- Oui.

-- Mais qui aime-t-il donc? s'ecria la jeune fille.

-- Il aime une femme indigne de lui, dit tranquillement
Buckingham, avec ce flegme qu'un Anglais seul puise dans sa tete
et dans son coeur.

Miss Mary Graffton fit un cri qui, non moins que les paroles
prononcees par Buckingham, appela sur les joues de Bragelonne la
paleur du saisissement et le frissonnement de la terreur.

-- Duc, s'ecria-t-il, vous venez de prononcer de telles paroles
que, sans tarder d'une seconde, j'en vais chercher l'explication a
Paris.

-- Vous resterez ici, dit Buckingham.

-- Moi?

-- Oui, vous.

-- Et comment cela?

-- Parce que vous n'avez pas le droit de partir, et qu'on ne
quitte pas le service d'un roi pour celui d'une femme, fut-elle
digne d'etre aimee comme l'est Mary Graffton.

-- Alors instruisez-moi.

-- Je le veux bien. Mais resterez-vous?

-- Oui, si vous me parlez franchement.

Ils en etaient la, et sans doute Buckingham allait dire, non pas
tout ce qui etait, mais tout ce qu'il savait, lorsqu'un valet de
pied du roi parut a l'extremite de la terrasse et s'avanca vers le
cabinet ou etait le roi avec miss Lucy Stewart.

Cet homme precedait un courrier poudreux qui paraissait avoir mis
pied a terre il y avait quelques instants a peine.

-- Le courrier de France! le courrier de Madame! s'ecria Raoul
reconnaissant la livree de la duchesse.

L'homme et le courrier firent prevenir le roi tandis que le duc et
miss Graffton echangeaient un regard d'intelligence.

-- Voulez-vous donc que je pleure?

-- Non, mais je voudrais vous voir un peu plus melancolique.

-- Merci Dieu! ma belle, je l'ai ete assez longtemps: quatorze ans
d'exil, de pauvrete, de misere; il me semblait que c'etait une
dette payee; et puis la melancolie enlaidit.

-- Non pas, voyez plutot le jeune Francais.

-- Oh! le vicomte de Bragelonne, vous aussi! Dieu me damne! elles
en deviendront toutes folles les unes apres les autres;
d'ailleurs, lui, il a raison d'etre melancolique.

-- Et pourquoi cela?

-- Ah bien! il faut que je vous livre les secrets d'Etat.

-- Il le faut si je le veux, puisque vous avez dit que vous etiez
pret a faire tout ce que je voudrais.

-- Eh bien! il s'ennuie dans ce pays, la! Etes-vous contente?

-- Il s'ennuie?

-- Oui, preuve qu'il est un niais.

-- Comment, un niais?

-- Sans doute. Comprenez-vous cela? Je lui permets d'aimer miss
Mary Graffton, et il s'ennuie!

-- Bon! il parait que, si vous n'etiez pas aime de miss Lucy
Stewart, vous vous consoleriez, vous, en aimant miss Mary
Graffton?

-- Je ne dis pas cela: d'abord, vous savez bien que Mary Graffton
ne m'aime pas; or, on ne se console d'un amour perdu que par un
amour trouve. Mais, encore une fois, ce n'est pas de moi qu'il est
question, c'est de ce jeune homme. Ne dirait-on pas que celle
qu'il laisse derriere lui est une Helene, une Helene avant Peris,
bien entendu.

-- Mais il laisse donc quelqu'un, ce gentilhomme?

-- C'est-a-dire qu'on le laisse.


Chapitre CLXXVII -- Le courrier de Madame


Charles II etait en train de prouver ou d'essayer de prouver a
miss Stewart qu'il ne s'occupait que d'elle; en consequence, il
lui promettait un amour pareil a celui que son aieul Henri IV
avait eu pour Gabrielle.

Malheureusement pour Charles II, il etait tombe sur un mauvais
jour, sur un jour ou miss Stewart s'etait mis en tete de le rendre
jaloux.

Aussi, a cette promesse, au lieu de s'attendrir comme l'esperait
Charles II, se mit-elle a eclater de rire.

-- Oh! Sire, Sire, s'ecria-t-elle tout en riant, si j'avais le
malheur de vous demander une preuve de cet amour, combien serait-
il facile de voir que vous mentez.

-- Ecoutez, lui dit Charles, vous connaissez mes cartons de
Raphael; vous savez si j'y tiens; le monde me les envie, vous
savez encore cela: mon pere les fit acheter par Van Dyck. Voulez-
vous que je les fasse porter aujourd'hui meme chez vous?

-- Oh! non, repondit la jeune fille; gardez-vous-en bien, Sire, je
suis trop a l'etroit pour loger de pareils hotes.

-- Alors je vous donnerai Hampton-Court pour mettre les cartons.

-- Soyez moins genereux, Sire, et aimez plus longtemps, voila tout
ce que je vous demande.

-- Je vous aimerai toujours; n'est-ce pas assez?

-- Vous riez, Sire.

-- Pauvre garcon! Au fait, tant pis!

-- Comment, tant pis!

-- Oui, pourquoi s'en va-t-il?

-- Croyez-vous que ce soit de son gre qu'il s'en aille?

-- Il est donc force?

-- Par ordre, ma chere Stewart, il a quitte Paris par ordre.

-- Et par quel ordre?

-- Devinez.

-- Du roi?

-- Juste.

-- Ah! vous m'ouvrez les yeux.

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