Le vicomte de Bragelonne, Tome III. written by Alexandre Dumas
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-- Eh bien! oui, oui, je le sais maintenant, je le reconnais a
cette heure: vous etes la plus sainte, la plus venerable des
femmes. Nulle n'est digne, comme vous, non seulement de mon amour
et de mon respect, mais encore de l'amour et du respect de tous;
aussi, nulle ne sera aimee comme vous, Louise! nulle n'aura sur
moi l'empire que vous avez. Oui, je vous le jure, je briserais en
ce moment le monde comme du verre, si le monde me genait. Vous
m'ordonnez de me calmer, de pardonner? Soit, je me calmerai. Vous
voulez regner par la douceur et par la clemence? Je serai clement
et doux. Dictez-moi seulement ma conduite, j'obeirai.
-- Ah! mon Dieu! que suis-je, moi, pauvre fille, pour dicter une
syllabe a un roi tel que vous?
-- Vous etes ma vie et mon ame! N'est-ce pas l'ame qui regit le
corps?
-- Oh! vous m'aimez donc, mon cher Sire?
-- A deux genoux, les mains jointes, de toutes les forces que Dieu
a mises en moi. Je vous aime assez pour vous donner ma vie en
souriant si vous dites un mot!
-- Vous m'aimez?
-- Oh! oui.
-- Alors, je n'ai plus rien a desirer au monde... Votre main,
Sire, et disons nous adieu! J'ai eu dans cette vie tout le bonheur
qui m'etait echu.
-- Oh! non, ne dis pas que ta vie commence! Ton bonheur, ce n'est
pas hier, c'est aujourd'hui, c'est demain, c'est toujours! A toi
l'avenir! a toi tout ce qui est a moi! Plus de ces idees de
separation, plus de ces desespoirs sombres: l'amour est notre
Dieu, c'est le besoin de nos ames. Tu vivras pour moi, comme je
vivrai pour toi.
Et, se prosternant devant elle, il baisa ses genoux avec des
transports inexprimables de joie et de reconnaissance.
-- Oh! Sire! Sire! tout cela est un reve.
-- Pourquoi un reve?
-- Parce que je ne puis revenir a la Cour. Exilee, comment vous
revoir? Ne vaut-il pas mieux prendre le cloitre pour y enterrer,
dans le baume de votre amour, les derniers elans de votre coeur et
votre dernier aveu?
-- Exilee, vous? s'ecria Louis XIV. Et qui donc exile quand je
rappelle?
-- Oh! Sire, quelque chose qui regne au-dessus des rois: le monde
et l'opinion. Reflechissez-y, vous ne pouvez aimer une femme
chassee; celle que votre mere a tachee d'un soupcon, celle que
votre soeur a fletrie d'un chatiment, celle-la est indigne de
vous.
-- Indigne, celle qui m'appartient?
-- Oui, c'est justement cela, Sire; du moment qu'elle vous
appartient, votre maitresse est indigne.
-- Ah! vous avez raison, Louise, et toutes les delicatesses sont
en vous. Eh bien! vous ne serez pas exilee.
-- Oh! vous n'avez pas entendu Madame, on le voit bien.
-- J'en appellerai a ma mere.
-- Oh! vous n'avez pas vu votre mere!
-- Elle aussi? Pauvre Louise! Tout le monde etait donc contre
vous?
-- Oui, oui, pauvre Louise, qui pliait deja sous l'orage lorsque
vous etes venu, lorsque vous avez acheve de la briser.
-- Oh! pardon.
-- Donc, vous ne flechirez ni l'une ni l'autre; croyez-moi, le mal
est sans remede, car je ne vous permettrai jamais ni la violence
ni l'autorite.
-- Eh bien! Louise, pour vous prouver combien je vous aime, je
veux faire une chose: j'irai trouver Madame.
-- Vous?
-- Je lui ferai revoquer la sentence: je la forcerai.
-- Forcer? oh! non, non!
-- C'est vrai: je la flechirai.
Louise secoua la tete.
-- Je prierai, s'il le faut, dit Louis. Croirez-vous a mon amour
apres cela?
Louise releva la tete.
-- Oh! jamais pour moi, jamais ne vous humiliez; laissez-moi bien
plutot mourir.
Louis reflechit, ses traits prirent une teinte sombre.
-- J'aimerai autant que vous avez aime, dit-il; je souffrirai
autant que vous avez souffert; ce sera mon expiation a vos yeux.
Allons, mademoiselle, laissons la ces mesquines considerations;
soyons grands comme notre douleur, soyons forts comme notre amour!
Et, en disant ces paroles, il la prit dans ses bras et lui fit une
ceinture de ses deux mains.
-- Mon seul bien! ma vie! suivez-moi, dit-il.
Elle fit un dernier effort dans lequel elle concentra non plus
toute sa volonte, sa volonte etait deja vaincue, mais toutes ses
forces.
-- Non! repliqua-t-elle faiblement, non, non! je mourrais de
honte!
-- Non! vous rentrerez en reine. Nul ne sait votre sortie...
D'Artagnan seul...
-- Il m'a donc trahie, lui aussi?
-- Comment cela?
-- Il avait jure...
-- J'avais jure de ne rien dire au roi, dit d'Artagnan passant sa
tete fine a travers la porte entrouverte, j'ai tenu ma parole.
J'ai parle a M. de Saint Aignan: ce n'est point ma faute si le roi
a entendu, n'est-ce pas, Sire?
-- C'est vrai, pardonnez-lui, dit le roi.
La Valliere sourit et tendit au mousquetaire sa main frele et
blanche.
-- Monsieur d'Artagnan, dit le roi ravi, faites donc chercher un
carrosse pour Mademoiselle.
-- Sire, repondit le capitaine, le carrosse attend.
-- Oh! j'ai la le modele des serviteurs! s'ecria le roi.
-- Tu as mis le temps a t'en apercevoir, murmura d'Artagnan,
flatte, toutefois, de la louange.
La Valliere etait vaincue: apres quelques hesitations, elle se
laissa entrainer, defaillante, par son royal amant.
Mais, a la porte du parloir, au moment de le quitter, elle
s'arracha des bras du roi et revint au crucifix de pierre qu'elle
baisa en disant:
-- Mon Dieu! vous m'aviez attiree; mon Dieu! vous m'avez
repoussee; mais votre grace est infinie. Seulement quand je
reviendrai, oubliez que je m'en suis eloignee; car, lorsque je
reviendrai a vous, ce sera pour ne plus vous quitter.
Le roi laissa echapper un sanglot.
D'Artagnan essuya une larme.
Louis entraina la jeune femme, la souleva jusque dans le carrosse
et mit d'Artagnan aupres d'elle.
Et lui-meme, montant a cheval, piqua vers le Palais-Royal, ou, des
son arrivee, il fit prevenir Madame qu'elle eut a lui accorder un
moment d'audience.
Chapitre CLXIX -- Chez Madame
A la facon dont le roi avait quitte les ambassadeurs, les moins
clairvoyants avaient devine une guerre.
Les ambassadeurs eux-memes, peu instruits de la chronique intime,
avaient interprete contre eux ce mot celebre: "Si je ne suis pas
maitre de moi, je le serai de ceux qui m'outragent."
Heureusement pour les destinees de la France et de la Hollande,
Colbert les avait suivis pour leur donner quelques explications,
mais les reines et Madame, fort intelligentes de tout ce qui se
faisait dans leurs maisons, ayant entendu ce mot plein de menaces,
s'en etaient allees avec beaucoup de crainte et de depit.
Madame, surtout, sentait que la colere royale tomberait sur elle,
et, comme elle etait brave, haute a l'exces, au lieu de chercher
appui chez la reine mere, elle s'etait retiree chez elle, sinon
sans inquietude, du moins sans intention d'eviter le combat. De
temps en temps, Anne d'Autriche envoyait des messagers pour
s'informer si le roi etait revenu.
Le silence que gardait le chateau sur cette affaire et la
disparition de Louise etaient le presage d'une quantite de
malheurs pour qui savait l'humeur fiere et irritable du roi.
Mais Madame, tenant ferme contre tous ces bruits, se renferma dans
son appartement, appela Montalais pres d'elle, et, de sa voix la
moins emue, fit causer cette fille sur l'evenement. Au moment ou
l'eloquente Montalais concluait avec toutes sortes de precautions
oratoires et recommandait a Madame la tolerance sous benefice de
reciprocite, M. Malicorne parut chez Madame pour demander une
audience a cette princesse.
Le digne ami de Montalais portait sur son visage tous les signes
de l'emotion la plus vive. Il etait impossible de s'y meprendre:
l'entrevue demandee par le roi devait etre un des chapitres les
plus interessants de cette histoire du coeur des rois et des
hommes.
Madame fut troublee par cette arrivee de son beau-frere; elle ne
l'attendait pas si tot; elle ne s'attendait pas surtout, a une
demarche directe de Louis.
Or, les femmes, qui font si bien la guerre indirectement, sont
toujours moins habiles et moins fortes quand il s'agit d'accepter
une bataille en face.
Madame, avons-nous dit, n'etait pas de ceux qui reculent, elle
avait le defaut ou la qualite contraire.
Elle exagerait la vaillance; aussi, cette depeche du roi apportee
par Malicorne, lui fit-elle l'effet de la trompette qui sonne les
hostilites. Elle releva fierement le gant.
Cinq minutes apres, le roi montait l'escalier.
Il etait rouge d'avoir couru a cheval. Ses habits poudreux et en
desordre contrastaient avec la toilette si fraiche et si ajustee
de Madame, qui, elle, palissait sous son rouge.
Louis ne fit pas de preambule; il s'assit, Montalais disparut.
Madame s'assit en face du roi.
-- Ma soeur, dit Louis, vous savez que Mlle de La Valliere s'est
enfuie de chez elle ce matin, et qu'elle a ete porter sa douleur,
son desespoir dans un cloitre?
En prononcant ces mots, la voix du roi etait singulierement emue.
-- C'est Votre Majeste qui me l'apprend, repliqua Madame.
-- J'aurais cru que vous l'aviez appris ce matin, lors de la
reception des ambassadeurs, dit le roi.
-- A votre emotion, oui, Sire, j'ai devine qu'il se passait
quelque chose d'extraordinaire, mais sans preciser.
Le roi etait franc et allait au but:
-- Ma soeur, dit-il, pourquoi avez-vous renvoye Mlle de La
Valliere?
-- Parce que son service me deplaisait, repliqua sechement Madame.
Le roi devint pourpre, et ses yeux amasserent un feu que tout le
courage de Madame eut peine a soutenir.
Il se contint pourtant et ajouta:
-- Il faut une raison bien forte, ma soeur, a une femme bonne
comme vous, pour expulser et deshonorer non seulement une jeune
fille, mais toute la famille de cette fille. Vous savez que la
ville a les yeux ouverts sur la conduite des femmes de la Cour.
Renvoyer une fille d'honneur, c'est lui attribuer un crime, une
faute tout au moins. Quel est donc le crime, quelle est donc la
faute de Mlle de La Valliere?
-- Puisque vous vous faites le protecteur de Mlle de La Valliere,
repliqua froidement Madame, je vais vous donner des explications
que j'aurais le droit de ne donner a personne.
-- Pas meme au roi? s'ecria Louis en se couvrant par un geste de
colere.
-- Vous m'avez appelee votre soeur, dit Madame, et je suis chez
moi.
-- N'importe! fit le jeune monarque honteux d'avoir ete emporte,
vous ne pouvez dire, madame, et nul ne peut dire dans ce royaume
qu'il a le droit de ne pas s'expliquer devant moi.
-- Puisque vous le prenez ainsi, dit Madame avec une sombre
colere, il me reste a m'incliner devant Votre Majeste et a me
taire.
-- Non, n'equivoquons point.
-- La protection dont vous couvrez Mlle de La Valliere m'impose le
respect.
-- N'equivoquons point, vous dis-je; vous savez bien que, chef de
la noblesse de France, je dois compte a tous de l'honneur des
familles. Vous chassez Mlle de La Valliere ou toute autre...
Mouvement d'epaules de Madame.
-- Ou toute autre, je le repete, continua le roi, et comme vous
deshonorez cette personne en agissant ainsi, je vous demande une
explication, afin de confirmer ou de combattre cette sentence.
-- Combattre ma sentence? s'ecria Madame avec hauteur. Quoi! quand
j'ai chasse de chez moi une de mes suivantes, vous m'ordonneriez
de la reprendre?
Le roi se tut.
-- Ce ne serait plus de l'exces de pouvoir, Sire, ce serait de
l'inconvenance.
-- Madame!
-- Oh! je me revolterais, en qualite de femme, contre un abus hors
de toute dignite; je ne serais plus une princesse de votre sang,
une fille de roi; je serais la derniere des creatures, je serais
plus humble que la servante renvoyee.
Le roi bondit de fureur.
-- Ce n'est pas un coeur, s'ecria-t-il, qui bat dans votre
poitrine; si vous en agissez ainsi avec moi, laissez-moi agir avec
la meme rigueur.
Quelquefois une balle egaree porte dans une bataille. Ce mot, que
le roi ne disait pas avec intention, frappa Madame et l'ebranla un
moment: elle pouvait, un jour ou l'autre, craindre des
represailles.
-- Enfin, dit-elle, Sire, expliquez-vous.
-- Je vous demande, madame, ce qu'a fait contre vous Mlle de La
Valliere?
-- Elle est le plus artificieux entremetteur d'intrigues que je
connaisse; elle a fait battre deux amis, elle a fait parler d'elle
en termes si honteux, que toute la Cour fronce le sourcil au seul
bruit de son nom.
-- Elle? elle? dit le roi.
-- Sous cette enveloppe si douce et si hypocrite, continua Madame,
elle cache un esprit plein de ruse et de noirceur.
-- Elle?
-- Vous pouvez vous y trompez, Sire; mais, moi, je la connais:
elle est capable d'exciter a la guerre les meilleurs parents et
les plus intimes amis. Voyez deja ce qu'elle seme de discorde
entre nous.
-- Je vous proteste... dit le roi.
-- Sire, examinez bien ceci: nous vivions en bonne intelligence,
et, par ses rapports, ses plaintes artificieuses, elle a indispose
Votre Majeste contre moi.
-- Je jure, dit le roi, que jamais une parole amere n'est sortie
de ses levres; je jure que, meme dans mes emportements, elle ne
m'a laisse menacer personne; je jure que vous n'avez pas d'amie
plus devouee, plus respectueuse.
-- D'amie? dit Madame avec une expression de dedain supreme.
-- Prenez garde, madame, dit le roi, vous oubliez que vous m'avez
compris, et que, des ce moment, tout s'egalise. Mlle de La
Valliere sera ce que je voudrai qu'elle soit, et demain, si je
l'entends ainsi, elle sera prete a s'asseoir sur un trone.
-- Elle n'y sera pas nee, du moins, et vous ne pourrez faire que
pour l'avenir, mais rien pour le passe.
-- Madame, j'ai ete pour vous plein de complaisance et de
civilite: ne me faites pas souvenir que je suis le maitre.
-- Sire, vous me l'avez deja repete deux fois. J'ai eu l'honneur
de vous dire que je m'inclinais.
-- Alors, voulez-vous m'accorder que Mlle de La Valliere rentre
chez vous?
-- A quoi bon, Sire, puisque vous avez un trone a lui donner? Je
suis trop peu pour proteger une telle puissance.
-- Treve de cet esprit mechant et dedaigneux. Accordez-moi sa
grace.
-- Jamais!
-- Vous me poussez a la guerre dans ma famille?
-- J'ai ma famille aussi, ou je me refugierai.
-- Est-ce une menace, et vous oublierez-vous a ce point? Croyez-
vous que, si vous poussiez jusque-la l'offense, vos parents vous
soutiendraient?
-- J'espere, Sire, que vous ne me forcerez a rien qui soit indigne
de mon rang.
-- J'esperais que vous vous souviendriez de notre amitie, que vous
me traiteriez en frere.
-- Ce n'est pas vous meconnaitre pour mon frere, dit-elle, que de
refuser une injustice a Votre Majeste.
-- Une injustice?
-- Oh! Sire, si j'apprenais a tout le monde la conduite de La
Valliere, si les reines savaient...
-- Allons, allons, Henriette, laissez parler votre coeur,
souvenez-vous que vous m'avez aime, souvenez-vous que le coeur des
humains doit etre aussi misericordieux que le coeur du souverain
Maitre. N'ayez point d'inflexibilite pour les autres; pardonnez a
La Valliere.
-- Je ne puis; elle m'a offensee.
-- Mais, moi, moi?
-- Sire, pour vous je ferai tout au monde, excepte cela.
-- Alors, vous me conseillez le desespoir... Vous me rejetez dans
cette derniere ressource des gens faibles; alors vous me
conseillez la colere et l'eclat?
-- Sire, je vous conseille la raison.
-- La raison?... Ma soeur je n'ai plus de raison.
-- Sire, par grace!
-- Ma soeur! par pitie, c'est la premiere fois que je supplie; ma
soeur je n'ai plus d'espoir qu'en vous.
-- Oh! Sire, vous pleurez?
-- De rage, oui, d'humiliation. Avoir ete oblige de m'abaisser aux
prieres, moi! le roi! Toute ma vie, je detesterai ce moment. Ma
soeur, vous m'avez fait endurer en une seconde plus de maux que je
n'en avais prevu dans les plus dures extremites de cette vie.
Et le roi, se levant, donna un libre essor a ses larmes, qui,
effectivement, etaient des pleurs de colere et de honte.
Madame fut, non pas touchee, car les femmes les meilleures n'ont
pas de pitie dans l'orgueil, mais elle eut peur que ces larmes
n'entrainassent avec elles tout ce qu'il y avait d'humain dans le
coeur du roi.
-- Ordonnez, Sire, dit-elle; et, puisque vous preferez mon
humiliation a la votre, bien que la mienne soit publique et que la
votre n'ait que moi pour temoin, parlez, j'obeirai au roi.
-- Non, non, Henriette! s'ecria Louis transporte de
reconnaissance, vous aurez cede au frere!
-- Je n'ai plus de frere, puisque j'obeis.
-- Voulez-vous tout mon royaume pour remerciement?
-- Comme vous aimez! dit-elle, quand vous aimez!
Il ne repondit pas. Il avait pris la main de Madame et la couvrait
de baisers.
-- Ainsi, dit-il, vous recevrez cette pauvre fille, vous lui
pardonnerez, vous reconnaitrez la douceur, la droiture de son
coeur?
-- Je la maintiendrai dans ma maison.
-- Non, vous lui rendrez votre amitie, ma chere soeur.
-- Je ne l'ai jamais aimee.
-- Eh bien! pour l'amour de moi, vous la traiterez bien, n'est-ce
pas, Henriette?
-- Soit! je la traiterai comme une fille a vous!
Le roi se releva. Par ce mot echappe si funestement, Madame avait
detruit tout le merite de son sacrifice. Le roi ne lui devait plus
rien.
Ulcere, mortellement atteint, il repliqua:
-- Merci, madame, je me souviendrai eternellement du service que
vous m'avez rendu.
Et saluant avec une affectation de ceremonie, il prit conge.
En passant devant une glace, il vit ses yeux rouges et frappa du
pied avec colere.
Mais il etait trop tard: Malicorne et d'Artagnan, places a la
porte, avaient vu ses yeux.
"Le roi a pleure", pensa Malicorne.
D'Artagnan s'approcha respectueusement du roi.
-- Sire, dit-il tout bas, il vous faut prendre le petit degre pour
rentrer chez vous.
-- Pourquoi?
-- Parce que la poussiere du chemin a laisse des traces sur votre
visage, dit d'Artagnan. Allez, Sire, allez!
"Mordioux! pensa-t-il, quand le roi eut cede comme un enfant, gare
a ceux qui feront pleurer celle qui fait pleurer le roi."
Chapitre CLXX -- Le mouchoir de Mademoiselle de La Valliere
Madame n'etait pas mechante: elle n'etait qu'emportee. Le roi
n'etait pas imprudent: il n'etait qu'amoureux.
A peine tous deux eurent-ils fait cette sorte de pacte, qui
aboutissait au rappel de La Valliere, que l'un et l'autre
chercherent a gagner sur le marche.
Le roi voulut voir La Valliere a chaque instant du jour.
Madame, qui sentait le depit du roi depuis la scene des
supplications, ne voulait pas abandonner La Valliere sans
combattre.
Elle semait donc les difficultes sous les pas du roi.
En effet, le roi, pour obtenir la presence de sa maitresse, devait
etre force de faire la cour a sa belle-soeur.
De ce plan derivait toute la politique de Madame.
Comme elle avait choisi quelqu'un pour la seconder, et que ce
quelqu'un etait Montalais, le roi se trouva cerne chaque fois
qu'il venait chez Madame. On l'entourait, et on ne le quittait
pas. Madame deployait dans ses entretiens une grace et un esprit
qui eclipsaient tout.
Montalais lui succedait. Elle ne tarda pas a devenir insupportable
au roi.
C'est ce qu'elle attendait.
Alors elle lanca Malicorne; celui-ci trouva le moyen de dire au
roi qu'il y avait une jeune personne bien malheureuse a la Cour.
Le roi demanda qui etait cette personne.
Malicorne repondit que c'etait Mlle de Montalais.
Alors le roi declara que c'etait bien fait qu'une personne fut
malheureuse quand elle rendait la pareille aux autres.
Malicorne s'expliqua, Mlle de Montalais avait donne ses ordres.
Le roi ouvrit les yeux; il remarqua que Madame, sitot que Sa
Majeste paraissait, paraissait aussi; qu'elle etait dans les
corridors jusqu'apres le depart du roi; qu'elle le reconduisait de
peur qu'il ne parlat dans les antichambres a quelqu'une des
filles.
Un soir, elle alla plus loin.
Le roi etait assis au milieu des dames, et il tenait dans sa main,
sous sa manchette, un billet qu'il voulait glisser dans les mains
de La Valliere.
Madame devina cette intention et ce billet. Il etait bien
difficile d'empecher le roi d'aller ou bon lui semblait.
Cependant il fallait l'empecher d'aller a La Valliere, de lui dire
bonjour, et de laisser tomber le billet sur ses genoux, derriere
son eventail ou dans son mouchoir.
Le roi, qui observait aussi, se douta qu'on lui tendait un piege.
Il se leva et transporta son fauteuil sans affectation pres de
Mlle de Chatillon, avec laquelle il badina.
On faisait des bouts rimes; de Mlle de Chatillon, il alla vers
Montalais, puis vers Mlle de Tonnay-Charente.
Alors, par cette manoeuvre habile, il se trouva assis devant La
Valliere, qu'il masquait entierement.
Madame feignait une grande occupation: elle rectifiait un dessin
de fleurs sur un canevas de tapisserie.
Le roi montra le bout du billet blanc a La Valliere, et celle-ci
allongea son mouchoir, avec un regard qui voulait dire: "Mettez le
billet dedans."
Puis, comme le roi avait pose son mouchoir a lui sur son fauteuil,
il fut assez adroit pour le jeter par terre.
De sorte que La Valliere glissa son mouchoir a elle sur le
fauteuil.
Le roi le prit sans rien faire paraitre, il y mit le billet et
replaca le mouchoir sur le fauteuil.
Restait a La Valliere le temps juste d'allonger la main pour
prendre le mouchoir avec son precieux depot.
Mais Madame avait tout vu.
Elle dit a Chatillon:
-- Chatillon, ramassez donc le mouchoir du roi, s'il vous plait,
sur le tapis.
Et la jeune fille ayant obei precipitamment, le roi s'etant
derange, La Valliere s'etant troublee, on vit l'autre mouchoir sur
le fauteuil.
-- Ah! pardon! Votre Majeste a deux mouchoirs, dit-elle.
Et force fut au roi de renfermer dans sa poche le mouchoir de La
Valliere avec le sien. Il y gagnait ce souvenir de l'amante, mais
l'amante y perdait un quatrain qui avait coute dix heures au roi,
qui valait peut-etre a lui seul un long poeme.
D'ou la colere du roi et le desespoir de La Valliere.
Ce serait chose impossible a decrire.
Mais alors il se passa un evenement incroyable.
Quand le roi partit pour retourner chez lui, Malicorne, prevenu on
ne sait comment, se trouvait dans l'antichambre.
Les antichambres du Palais-Royal sont obscures naturellement, et,
le soir, on y mettait peu de ceremonie chez Madame; elles etaient
mal eclairees.
Le roi aimait ce petit jour. Regle generale, l'amour, dont
l'esprit et le coeur flamboient constamment, n'aime pas la lumiere
autre part que dans l'esprit et dans le coeur.
Donc, l'antichambre etait obscure; un seul page portait le
flambeau devant Sa Majeste.
Le roi marchait d'un pas lent et devorait sa colere.
Malicorne passa tres pres du roi, le heurta presque, et lui
demanda pardon avec une humilite parfaite; mais le roi, de fort
mauvaise humeur, traita fort mal Malicorne, qui s'esquiva sans
bruit.
Louis se coucha, ayant eu, ce soir-la, quelque petite querelle
avec la reine, et le lendemain, au moment ou il passait dans son
cabinet, le desir lui vint de baiser le mouchoir de La Valliere.
Il appela son valet de chambre.
-- Apportez-moi, dit-il, l'habit que je portais hier; mais ayez
bien soin de ne toucher a rien de ce qu'il pourrait contenir.
L'ordre fut execute, le roi fouilla lui-meme dans la poche de son
habit.
Il n'y trouva qu'un seul mouchoir, le sien; celui de La Valliere
avait disparu.
Comme il se perdait en conjectures et en soupcons, une lettre de
La Valliere lui fut apportee. Elle etait concue en ces termes.
"Qu'il est aimable a vous, mon cher seigneur, de m'avoir envoye
ces beaux vers! que votre amour est ingenieux et perseverant!
Comment ne seriez vous pas aime?"
-- Qu'est-ce que cela signifie, pensa le roi, il y a meprise.
Cherchez bien, dit-il au valet de chambre, un mouchoir qui devait
etre dans ma poche, et si vous ne le trouvez pas, et si vous y
avez touche...
Il se ravisa. Faire une affaire d'Etat de la perte de ce mouchoir,
c'etait ouvrir toute une chronique, il ajouta:
-- J'avais dans ce mouchoir une note importante qui s'etait
glissee dans les plis.
-- Mais, Sire, dit le valet de chambre, Votre Majeste n'avait
qu'un mouchoir, et le voici.
-- C'est vrai, repliqua le roi en grincant des dents, c'est vrai.
O pauvrete, que je t'envie! Heureux celui qui prend lui-meme et
ote de sa poche les mouchoirs et les billets.
Il relut la lettre de La Valliere en cherchant par quel hasard le
quatrain pouvait etre arrive a son adresse. Il y avait un post-
scriptum a cette lettre:
"Je vous renvoie par votre messager cette reponse si peu digne de
l'envoi."
-- A la bonne heure! Je vais savoir quelque chose, dit-il avec
joie. Qui est la, dit-il, et qui m'apporte ce billet?
-- M. Malicorne, repliqua timidement le valet de chambre.
-- Qu'il entre.
Malicorne entra.
-- Vous venez de chez Mlle de La Valliere? dit le roi avec un
soupir.
-- Oui, Sire.
-- Et vous avez porte a Mlle de La Valliere quelque chose de ma
part?
-- Moi, Sire?
-- Oui, vous.
-- Non pas, Sire, non pas.
-- Mlle de La Valliere le dit formellement.
-- Oh! Sire, Mlle de La Valliere se trompe.
Le roi fronca le sourcil.
-- Quel est ce jeu? dit-il. Expliquez-vous; pourquoi Mlle de La
Valliere vous appelle-t-elle mon messager?... Qu'avez-vous porte a
cette dame? Parlez vite monsieur.
-- Sire, j'ai porte a Mlle de La Valliere un mouchoir, et voila
tout.
-- Un mouchoir... Quel mouchoir?
-- Sire, au moment ou j'eus la douleur, hier, de me heurter contre
la personne de Votre Majeste, malheur que je deplorerai toute ma
vie, surtout apres le mecontentement que vous me temoignates; a ce
moment, Sire, je demeurai immobile de desespoir, Votre Majeste
etait trop loin pour entendre mes excuses, et je vis par terre
quelque chose de blanc.
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