Le vicomte de Bragelonne, Tome III. written by Alexandre Dumas
A >>
Alexandre Dumas >> Le vicomte de Bragelonne, Tome III.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 | 20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30 |
31 |
32 |
33 |
34 |
35 |
36
-- Cela va sans dire, et les secretaires.
-- Sire, je vais tout preparer: les ordres seront a domicile
demain.
-- Dites aujourd'hui, repliqua tristement Louis.
Minuit sonnait.
C'etait l'heure ou se mourait de chagrin, de souffrances, la
pauvre La Valliere.
Le service du roi entra pour son coucher. La reine attendait
depuis une heure.
Louis passa chez elle avec un soupir; mais, tout en soupirant, il
se felicitait de son courage. Il s'applaudissait d'etre ferme en
amour comme en politique.
Chapitre CLXVII -- Les ambassadeurs
D'Artagnan, a peu de chose pres, avait appris tout ce que nous
venons de raconter; car il avait, parmi ses amis, tous les gens
utiles de la maison, serviteurs officieux, fiers d'etre salues par
le capitaine des mousquetaires, car le capitaine etait une
puissance; puis, en dehors de l'ambition, fiers d'etre comptes
pour quelque chose par un homme aussi brave que l'etait
d'Artagnan.
D'Artagnan se faisait instruire ainsi tous les matins de ce qu'il
n'avait pu voir ou savoir la veille, n'etant pas ubiquiste, de
sorte que, de ce qu'il avait su par lui-meme chaque jour, et de ce
qu'il avait appris par les autres, il faisait un faisceau qu'il
denouait au besoin pour y prendre telle arme qu'il jugeait
necessaire.
De cette facon, les deux yeux de d'Artagnan lui rendaient le meme
office que les cent yeux d'Argus.
Secrets politiques, secrets de ruelles, propos echappes aux
courtisans a l'issue de l'antichambre; ainsi, d'Artagnan savait
tout et renfermait tout dans le vaste et impenetrable tombeau de
sa memoire, a cote des secrets royaux si cherement achetes, gardes
si fidelement.
Il sut donc l'entrevue avec Colbert; il sut donc le rendez-vous
donne aux ambassadeurs pour le matin; il sut donc qu'il y serait
question de medailles; et, tout en reconstruisant la conversation
sur ces quelques mots venus jusqu'a lui, il regagna son poste dans
les appartements pour etre la au moment ou le roi se reveillerait.
Le roi se reveilla de fort bonne heure; ce qui prouvait que, lui
aussi, de son cote, avait assez mal dormi. Vers sept heures, il
entrouvrit doucement sa porte.
D'Artagnan etait a son poste.
Sa Majeste etait pale et paraissait fatiguee; au reste, sa
toilette n'etait point achevee.
-- Faites appeler M. de Saint-Aignan, dit-il.
De Saint-Aignan s'attendait sans doute a etre appele; car
lorsqu'on se presenta chez lui, il etait tout habille.
De Saint-Aignan sa hata d'obeir et passa chez le roi.
Un instant apres, le roi et de Saint-Aignan passerent; le roi
marchait le premier.
D'Artagnan etait a la fenetre donnant sur les cours; il n'eut pas
besoin de se deranger pour suivre le roi des yeux. On eut dit
qu'il avait d'avance devine ou irait le roi.
Le roi allait chez les filles d'honneur.
Cela n'etonna point d'Artagnan. Il se doutait bien, quoique La
Valliere ne lui en eut rien dit, que Sa Majeste avait des torts a
reparer.
De Saint-Aignan le suivait comme la veille, un peu moins inquiet,
un peu moins agite cependant; car il esperait qu'a sept heures du
matin il n'y avait encore que lui et le roi d'eveilles, parmi les
augustes hotes du chateau.
D'Artagnan etait a sa fenetre, insouciant et calme. On eut jure
qu'il ne voyait rien et qu'il ignorait completement quels etaient
ces deux coureurs d'aventures, qui traversaient les cours
enveloppes de leurs manteaux.
Et cependant d'Artagnan, tout en ayant l'air de ne les point
regarder, ne les perdait point de vue, et, tout en sifflotant
cette vieille marche des mousquetaires qu'il ne se rappelait que
dans les grandes occasions, devinait et calculait d'avance toute
cette tempete de cris et de coleres qui allait s'elever au retour.
En effet, le roi entrant chez La Valliere, et trouvant la chambre
vide, et le lit intact, le roi commenca de s'effrayer et appela
Montalais.
Montalais accourut; mais son etonnement fut egal a celui du roi.
Tout ce qu'elle put dire a Sa Majeste, c'est qu'il lui avait
semble entendre pleurer La Valliere une partie de la nuit; mais,
sachant que Sa Majeste etait revenue, elle n'avait ose s'informer.
-- Mais, demanda le roi, ou croyez-vous qu'elle soit allee?
-- Sire, repondit Montalais, Louise est une personne fort
sentimentale, et souvent je l'ai vue se lever avant le jour et
aller au jardin; peut-etre y sera-t elle ce matin?
La chose parut probable au roi, qui descendit aussitot pour se
mettre a la recherche de la fugitive.
D'Artagnan le vit paraitre, pale et causant vivement avec son
compagnon.
Il se dirigea vers les jardins.
De Saint-Aignan le suivait tout essouffle.
D'Artagnan ne bougeait pas de sa fenetre, sifflotant toujours, ne
paraissant rien voir et voyant tout.
-- Allons, allons, murmura-t-il quand le roi eut disparu, la
passion de Sa Majeste est plus forte que je ne le croyais; il fait
la, ce me semble, des choses qu'il n'a pas faites pour Mlle de
Mancini.
Le roi reparut un quart d'heure apres. Il avait cherche partout.
Il etait hors d'haleine.
Il va sans dire que le roi n'avait rien trouve.
De Saint-Aignan le suivait, s'eventant avec son chapeau, et
demandant, d'une voix alteree, des renseignements aux premiers
serviteurs venus, a tous ceux qu'il rencontrait.
Manicamp se trouva sur sa route. Manicamp arrivait de
Fontainebleau a petites journees; ou les autres avaient mis six
heures, il en avait mis, lui, vingt-quatre.
-- Avez-vous vu Mlle de La Valliere? lui demanda de Saint-Aignan.
Ce a quoi Manicamp, toujours reveur et distrait, repondit, croyant
qu'on lui parlait de Guiche:
-- Merci, le comte va un peu mieux.
Et il continua sa route jusqu'a l'antichambre, ou il trouva
d'Artagnan, a qui il demanda des explications sur cet air effare
qu'il avait cru voir au roi.
D'Artagnan lui repondit qu'il s'etait trompe; que le roi, au
contraire, etait d'une gaiete folle.
Huit heures sonnerent sur ces entrefaites.
Le roi, d'ordinaire, prenait son dejeuner a ce moment.
Il etait arrete, par le code de l'etiquette, que le roi aurait
toujours faim a huit heures.
Il se fit servir sur une petite table, dans sa chambre a coucher,
et mangea vite.
De Saint-Aignan, dont il ne voulait pas se separer, lui tint la
serviette. Puis il expedia quelques audiences militaires.
Pendant ces audiences, il envoya de Saint-Aignan aux decouvertes.
Puis, toujours occupe, toujours anxieux, toujours guettant le
retour de Saint-Aignan, qui avait mis son monde en campagne et qui
s'y etait mis lui-meme, le roi atteignit neuf heures.
A neuf heures sonnantes, il passa dans son cabinet.
Les ambassadeurs entraient eux-memes, au premier coup de ces neuf
heures.
Au dernier coup, les reines et Madame parurent.
Les ambassadeurs etaient trois pour la Hollande, deux pour
l'Espagne.
Le roi jeta sur eux un coup d'oeil, et salua.
En ce moment aussi, de Saint-Aignan entrait.
C'etait pour le roi une entree bien autrement importante que celle
des ambassadeurs, en quelque nombre qu'ils fussent et de quelque
pays qu'ils vinssent.
Aussi, avant toutes choses, le roi fit-il a de Saint-Aignan un
signe interrogatif, auquel celui-ci repondit par une negation
decisive.
Le roi faillit perdre tout courage; mais, comme les reines, les
grands et les ambassadeurs avaient les yeux fixes sur lui, il fit
un violent effort et invita les derniers a parler.
Alors un des deputes espagnols fit un long discours, dans lequel
il vantait les avantages de l'alliance espagnole.
Le roi l'interrompit en lui disant:
-- Monsieur, j'espere que ce qui est bien pour la France doit etre
tres bien pour l'Espagne.
Ce mot, et surtout la facon peremptoire dont il fut prononce, fit
palir l'ambassadeur et rougir les deux reines, qui, Espagnoles
l'une et l'autre, se sentirent, par cette reponse, blessees dans
leur orgueil de parente et de nationalite.
L'ambassadeur hollandais prit la parole a son tour, et se plaignit
des preventions que le roi temoignait contre le gouvernement de
son pays.
Le roi l'interrompit:
-- Monsieur, dit-il, il est etrange que vous veniez vous plaindre,
lorsque c'est moi qui ai sujet de me plaindre; et cependant, vous
le voyez, je ne le fais pas.
-- Vous plaindre, Sire, demanda le Hollandais, et de quelle
offense?
Le roi sourit avec amertume.
-- Me blamerez-vous, par hasard, monsieur, dit-il, d'avoir des
preventions contre un gouvernement qui autorise et protege les
insulteurs publics?
-- Sire!...
-- Je vous dis, reprit le roi en s'irritant de ses propres
chagrins, bien plus que de la question politique, je vous dis que
la Hollande est une terre d'asile pour quiconque me hait, et
surtout pour quiconque m'injurie.
-- Oh! Sire!...
-- Ah! des preuves, n'est-ce pas? Eh bien! on en aura facilement,
des preuves. D'ou naissent ces pamphlets insolents qui me
representent comme un monarque sans gloire et sans autorite? Vos
presses en gemissent. Si j'avais la mes secretaires, je vous
citerais les titres des ouvrages avec les noms d'imprimeurs.
-- Sire, repondit l'ambassadeur, un pamphlet ne peut etre l'oeuvre
d'une nation. Est-il equitable qu'un grand roi, tel que l'est
Votre Majeste, rende un grand peuple responsable du crime de
quelques forcenes qui meurent de faim?
-- Soit, je vous accorde cela, monsieur. Mais, quand la monnaie
d'Amsterdam frappe des medailles a ma honte, est-ce aussi le crime
de quelques forcenes?
-- Des medailles? balbutia l'ambassadeur.
-- Des medailles, repeta le roi en regardant Colbert.
-- Il faudrait, hasarda le Hollandais, que Votre Majeste fut bien
sure...
Le roi regardait toujours Colbert, mais Colbert avait l'air de ne
pas comprendre, et se taisait, malgre les provocations du roi.
Alors d'Artagnan s'approcha, et, tirant de sa poche une piece de
monnaie qu'il mit entre les mains du roi:
-- Voila la medaille que Votre Majeste cherche, dit-il.
Le roi la prit.
Alors il put voir de cet oeil qui, depuis qu'il etait
veritablement le maitre, n'avait fait que planer, alors il put
voir, disons-nous, une image insolente representant la Hollande
qui, comme Josue, arretait le soleil, avec cette legende: _In
conspectu meo, stetit sol._
-- En ma presence, le soleil s'est arrete, s'ecria le roi furieux.
Ah! vous ne nierez plus, je l'espere.
-- Et le soleil, dit d'Artagnan, c'est celui-ci.
Et il montra, sur tous les panneaux du cabinet, le soleil, embleme
multiplie et resplendissant, qui etalait partout sa superbe
devise: _Nec pluribus impar_.
La colere de Louis, alimentee par les elancements de sa douleur
particuliere, n'avait pas besoin de cet aliment pour tout devorer.
On voyait dans ses yeux l'ardeur d'une vive querelle toute prete a
eclater.
Un regard de Colbert enchaina l'orage.
L'ambassadeur hasarda des excuses.
Il dit que la vanite des peuples ne tirait pas a consequence; que
la Hollande etait fiere d'avoir, avec si peu de ressources,
soutenu son rang de grande nation, meme contre de grands rois, et
que, si un peu de fumee avait enivre ses compatriotes, le roi
etait prie d'excuser cette ivresse.
Le roi sembla chercher conseil. Il regarda Colbert, qui resta
impassible.
Puis d'Artagnan.
D'Artagnan haussa les epaules.
Ce mouvement fut une ecluse levee par laquelle se dechaina la
colere du roi, contenue depuis trop longtemps.
Chacun ne sachant pas ou cette colere emportait, tous gardaient un
morne silence.
Le deuxieme ambassadeur en profita pour commencer aussi ses
excuses.
Tandis qu'il parlait et que le roi, retombe peu a peu dans sa
reverie personnelle, ecoutait cette voix pleine de trouble comme
un homme distrait ecoute le murmure d'une cascade, d'Artagnan, qui
avait a sa gauche de Saint-Aignan, s'approcha de lui, et, d'une
voix parfaitement calculee pour qu'elle allat frapper le roi:
-- Savez-vous la nouvelle, comte? dit-il.
-- Quelle nouvelle? fit de Saint-Aignan.
-- Mais la nouvelle de La Valliere.
Le roi tressaillit et fit involontairement un pas de cote vers les
deux causeurs.
-- Qu'est-il donc arrive a La Valliere? demanda de Saint-Aignan
d'un ton qu'on peut facilement imaginer.
-- Eh! pauvre enfant! dit d'Artagnan, elle est entree en religion.
-- En religion? s'ecria de Saint-Aignan.
-- En religion? s'ecria le roi au milieu du discours de
l'ambassadeur.
Puis, sous l'empire de l'etiquette, il se remit, mais ecoutant
toujours.
-- Quelle religion? demanda de Saint-Aignan.
-- Les Carmelites de Chaillot.
-- De qui diable savez-vous cela?
-- D'elle-meme.
-- Vous l'avez vue?
-- C'est moi qui l'ai conduite aux Carmelites.
Le roi ne perdait pas un mot; il bouillait au-dedans et commencait
a rugir.
-- Mais pourquoi cette fuite? demanda de Saint-Aignan.
-- Parce que la pauvre fille a ete hier chassee de la Cour, dit
d'Artagnan.
Il n'eut pas plutot lache ce mot, que le roi fit un geste
d'autorite.
-- Assez, monsieur, dit-il a l'ambassadeur, assez!
Puis, s'avancant vers le capitaine:
-- Qui dit cela, s'ecria-t-il, que La Valliere est en religion?
-- M. d'Artagnan, dit le favori.
-- Et c'est vrai, ce que vous dites la? fit le roi se retournant
vers le mousquetaire.
-- Vrai comme la verite.
Le roi ferma les poings et palit.
-- Vous avez encore ajoute quelque chose, monsieur d'Artagnan,
dit-il.
-- Je ne sais plus, Sire.
-- Vous avez ajoute que Mlle de La Valliere avait ete chassee de
la Cour.
-- Oui, Sire.
-- Et c'est encore vrai, cela?
-- Informez-vous, Sire.
-- Et par qui?
-- Oh! fit d'Artagnan en homme qui se recuse.
Le roi bondit, laissant de cote ambassadeurs, ministres,
courtisans et politiques.
La reine mere se leva: elle avait tout entendu, ou ce qu'elle
n'avait pas entendu, elle l'avait devine.
Madame, defaillante de colere et de peur, essaya de se lever aussi
comme la reine mere; mais elle retomba sur son fauteuil, que, par
un mouvement instinctif, elle fit rouler en arriere.
-- Messieurs, dit le roi, l'audience est finie; je ferai savoir ma
reponse, ou plutot ma volonte, a l'Espagne et a la Hollande.
Et, d'un geste imperieux, il congedia les ambassadeurs.
-- Prenez garde, mon fils, dit la reine mere avec indignation,
prenez garde; vous n'etes guere maitre de vous, ce me semble.
-- Ah! madame, rugit le jeune lion avec un geste effrayant, si je
ne suis pas maitre de moi, je le serai, je vous en reponds, de
ceux qui m'outragent. Venez avec moi, monsieur d'Artagnan, venez.
Et il quitta la salle au milieu de la stupefaction et de la
terreur de tous.
Le roi descendit l'escalier et s'appreta a traverser la cour.
-- Sire, dit d'Artagnan, Votre Majeste se trompe de chemin.
-- Non, je vais aux ecuries.
-- Inutile, Sire, j'ai des chevaux tout prets pour Votre Majeste.
Le roi ne repondit a son serviteur que par un regard; mais ce
regard promettait plus que l'ambition de trois d'Artagnan n'eut
ose esperer.
Chapitre CLXVIII -- Chaillot
Quoiqu'on ne les eut point appeles, Manicamp et Malicorne avaient
suivi le roi et d'Artagnan.
C'etaient deux hommes fort intelligents; seulement, Malicorne
arrivait souvent trop tot par ambition; Manicamp arrivait souvent
trop tard par paresse.
Cette fois, ils arriverent juste.
Cinq chevaux etaient prepares.
Deux furent accapares par le roi et d'Artagnan; deux par Manicamp
et Malicorne. Un page des ecuries monta le cinquieme. Toute la
cavalcade partit au galop.
D'Artagnan avait bien reellement choisi les chevaux lui-meme; de
veritables chevaux d'amants en peine; des chevaux qui ne couraient
pas, qui volaient.
Dix minutes apres le depart, la cavalcade, sous la forme d'un
tourbillon de poussiere, arrivait a Chaillot.
Le roi se jeta litteralement a bas de son cheval. Mais, si
rapidement qu'il accomplit cette manoeuvre, il trouva d'Artagnan a
la bride de sa monture.
Le roi fit au mousquetaire un signe de remerciement, et jeta la
bride au bras du page.
Puis il s'elanca dans le vestibule, et, poussant violemment la
porte, il entra dans le parloir.
Manicamp, Malicorne et le page demeurerent dehors; d'Artagnan
suivit son maitre.
En entrant dans le parloir, le premier objet qui frappa le roi fut
Louise, non pas a genoux, mais couchee au pied d'un grand crucifix
de pierre.
La jeune fille etait etendue sur la dalle humide, et a peine
visible, dans l'ombre de cette salle, qui ne recevait le jour que
par une etroite fenetre grillee et toute voilee par des plantes
grimpantes.
Elle etait seule, inanimee, froide comme la pierre sur laquelle
reposait son corps.
En l'apercevant ainsi, le roi la crut morte, et poussa un cri
terrible qui fit accourir d'Artagnan.
Le roi avait deja passe un bras autour de son corps. D'Artagnan
aida le roi a soulever la pauvre femme, que l'engourdissement de
la mort avait deja saisie.
Le roi la prit entierement dans ses bras, rechauffa de ses baisers
ses mains et ses tempes glacees.
D'Artagnan se pendit a la cloche de la tour.
Alors accoururent les soeurs carmelites.
Les saintes filles pousserent des cris de scandale a la vue de ces
hommes tenant une femme dans leurs bras.
La superieure accourut aussi.
Mais, femme plus mondaine que les femmes de la Cour, malgre toute
son austerite, du premier coup d'oeil, elle reconnut le roi au
respect que lui temoignaient les assistants, comme aussi a l'air
de maitre avec lequel il bouleversait toute la communaute.
A la vue du roi, elle s'etait retiree chez elle; ce qui etait un
moyen de ne pas compromettre sa dignite.
Mais elle envoya par les religieuses toutes sortes de cordiaux,
d'eaux de la reine de Hongrie, de melisse, etc., etc., ordonnant,
en outre, que les portes fussent fermees.
Il etait temps: la douleur du roi devenait bruyante et desesperee.
Le roi paraissait decide a envoyer chercher son medecin, lorsque
La Valliere revint a la vie.
En rouvrant les yeux, la premiere chose qu'elle apercut fut le
roi, a ses pieds. Sans doute elle ne le reconnut point, car elle
poussa un douloureux soupir.
Louis la couvait d'un regard avide.
Enfin, ses yeux errants se fixerent sur le roi. Elle le reconnut,
et fit un effort pour s'arracher de ses bras.
-- Eh quoi! murmura-t-elle, le sacrifice n'est donc pas encore
accompli?
-- Oh! non, non! s'ecria le roi, et il ne s'accomplira pas, c'est
moi qui vous le jure.
Elle se releva faible et toute brisee qu'elle etait.
-- Il le faut cependant, dit-elle; il le faut, ne m'arretez plus.
-- Je vous laisserais vous sacrifier, moi? s'ecria Louis. Jamais!
jamais!
-- Bon! murmura d'Artagnan, il est temps de sortir. Du moment
qu'ils commencent a parler, epargnons-leur les oreilles.
D'Artagnan sortit, les deux amants demeurerent seuls.
-- Sire, continua La Valliere, pas un mot de plus, je vous en
supplie. Ne perdez pas le seul avenir que j'espere, c'est-a-dire
mon salut; tout le votre, c'est-a-dire votre gloire, pour un
caprice.
-- Un caprice? s'ecria le roi.
-- Oh! maintenant, dit La Valliere, maintenant, Sire, je vois
clair dans votre coeur.
-- Vous, Louise?
-- Oh! oui, moi!
-- Expliquez-vous.
-- Un entrainement incomprehensible, deraisonnable, peut vous
paraitre momentanement une excuse suffisante; mais vous avez des
devoirs qui sont incompatibles avec votre amour pour une pauvre
fille. Oubliez-moi.
-- Moi, vous oublier?
-- C'est deja fait.
-- Plutot mourir!
-- Sire, vous ne pouvez aimer celle que vous avez consenti a tuer
cette nuit aussi cruellement que vous l'avez fait.
-- Que me dites-vous? Voyons, expliquez-vous.
-- Que m'avez-vous demande hier au matin, dites, de vous aimer?
Que m'avez-vous promis en echange. De ne jamais passer minuit sans
m'offrir une reconciliation, quand vous auriez eu de la colere
contre moi.
-- Oh! pardonnez-moi, pardonnez-moi, Louise! J'etais fou de
jalousie.
-- Sire, la jalousie est une mauvaise pensee, qui venait comme
l'ivraie quand on l'a coupee. Vous serez encore jaloux, et vous
acheverez de me tuer. Ayez la pitie de me laisser mourir.
-- Encore un mot comme celui-la, mademoiselle, et vous me verrez
expirer a vos pieds.
-- Non, non, Sire, je sais mieux ce que je vaux. Croyez-moi, et
vous ne vous perdrez pas pour une malheureuse que tout le monde
meprise.
-- Oh! nommez-moi donc ceux-la que vous accusez, nommez-les-moi!
-- Je n'ai de plaintes a faire contre personne, Sire; je n'accuse
que moi. Adieu, Sire! Vous vous compromettez en me parlant ainsi.
-- Prenez garde, Louise; en me parlant ainsi, vous me reduisez au
desespoir; prenez garde!
-- Oh! Sire! Sire! laissez-moi avec Dieu, je vous en supplie!
-- Je vous arracherai a Dieu meme!
-- Mais, auparavant, s'ecria la pauvre enfant, arrachez-moi donc a
ces ennemis feroces qui en veulent a ma vie et a mon honneur. Si
vous avez assez de force pour aimer, ayez donc assez de pouvoir
pour me defendre; mais non, celle que vous dites aimer, on
l'insulte, on la raille, on la chasse.
Et l'inoffensive enfant, forcee par sa douleur d'accuser, se
tordait les bras avec des sanglots.
-- On vous a chassee! s'ecria le roi. Voila la seconde fois que
j'entends ce mot.
-- Ignominieusement, Sire. Vous le voyez bien, je n'ai plus
d'autre protecteur que Dieu, d'autre consolation que la priere,
d'autre asile que le cloitre.
-- Vous aurez mon palais, vous aurez ma Cour. Oh! ne craignez plus
rien, Louise; ceux-la ou plutot celles-la qui vous ont chassee
hier trembleront demain devant vous; que dis-je, demain? ce matin
j'ai deja gronde, menace. Je puis laisser echapper la foudre que
je retiens encore. Louise! Louise! vous serez cruellement vengee.
Des larmes de sang paieront vos larmes. Nommez-moi seulement vos
ennemis.
-- Jamais! jamais!
-- Comment voulez-vous que je frappe alors?
-- Sire, ceux qu'il faudrait frapper feraient reculer votre main.
-- Oh! vous ne me connaissez point! s'ecria Louis exaspere. Plutot
que de reculer, je brulerais mon royaume et je maudirais ma
famille. Oui, je frapperais jusqu'a ce bras, si ce bras etait
assez lache pour ne pas aneantir tout ce qui s'est fait l'ennemi
de la plus douce des creatures.
Et, en effet, en disant ces mots, Louis frappa violemment du poing
sur la cloison de chene, qui rendit un lugubre murmure.
La Valliere s'epouvanta. La colere de ce jeune homme tout-puissant
avait quelque chose d'imposant et de sinistre, parce que, comme
celle de la tempete, elle pouvait etre mortelle.
Elle, dont la douleur croyait n'avoir pas d'egale, fut vaincue par
cette douleur qui se faisait jour par la menace et par la
violence.
-- Sire, dit-elle, une derniere fois, eloignez-vous, je vous en
supplie; deja le calme de cette retraite m'a fortifiee: je me sens
plus calme sous la main de Dieu. Dieu est un protecteur devant qui
tombent toutes les petites mechancetes humaines. Sire, encore une
fois, laissez-moi avec Dieu.
-- Alors, s'ecria Louis, dites franchement que vous ne m'avez
jamais aime, dites que mon humilite, dites que mon repentir
flattent votre orgueil, mais que vous ne vous affligez pas de ma
douleur. Dites que le roi de France n'est plus pour vous un amant
dont la tendresse pouvait faire votre bonheur, mais un despote
dont le caprice a brise dans votre coeur jusqu'a la derniere fibre
de la sensibilite. Ne dites pas que vous cherchez Dieu, dites que
vous fuyez le roi. Non, Dieu n'est pas complice des resolutions
inflexibles. Dieu admet la penitence et le remords: il pardonne,
il veut qu'on aime.
Louise se tordait de souffrance en entendant ces paroles, qui
faisaient couler la flamme jusqu'au plus profond de ses veines.
-- Mais vous n'avez donc pas entendu? dit-elle.
-- Quoi?
-- Vous n'avez donc pas entendu que je suis chassee, meprisee,
meprisable?
-- Je vous ferai la plus respectee, la plus adoree, la plus enviee
a ma cour.
-- Prouvez-moi que vous n'avez pas cesse de m'aimer.
-- Comment cela?
-- Fuyez-moi.
-- Je vous le prouverai en ne vous quittant plus.
-- Mais croyez-vous donc que je souffrirai cela, Sire? Croyez-vous
que je vous laisserai declarer la guerre a toute votre famille?
Croyez-vous que je vous laisserai repousser pour moi mere, femme
et soeur?
-- Ah! vous les avez donc nommees, enfin; ce sont donc elles qui
ont fait le mal? Par le Dieu tout-puissant! je les punirai!
-- Et moi, voila pourquoi l'avenir m'effraie, voila pourquoi je
refuse tout, voila pourquoi je ne veux pas que vous me vengiez.
Assez de larmes, mon Dieu! assez de douleurs, assez de plaintes
comme cela. Oh! jamais, je ne couterai plaintes, douleurs, ni
larmes a qui que ce soit. J'ai trop gemi, j'ai trop pleure, j'ai
trop souffert!
-- Et mes larmes a moi, mes douleurs a moi, mes plaintes a moi,
les comptez-vous donc pour rien?
-- Ne me parlez pas ainsi, Sire, au nom du Ciel! Au nom du Ciel!
ne me parlez pas ainsi. J'ai besoin de tout mon courage pour
accomplir le sacrifice.
-- Louise, Louise, je t'en supplie! Commande, ordonne, venge-toi
ou pardonne, mais ne m'abandonne pas!
-- Helas! il faut que nous nous separions, Sire.
-- Mais tu ne m'aimes donc point?
-- Oh! Dieu le sait!
-- Mensonge! Mensonge!
-- Oh! si je ne vous aimais pas, Sire, mais je vous laisserais
faire, je me laisserais venger, j'accepterais, en echange de
l'insulte que l'on m'a faite, ce doux triomphe de l'orgueil que
vous me proposez! Tandis que, vous le voyez bien, je ne veux pas
meme de la douce compensation de votre amour, de votre amour qui
est ma vie, cependant, puisque j'ai voulu mourir, croyant que vous
ne m'aimiez plus.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 | 20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30 |
31 |
32 |
33 |
34 |
35 |
36