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Le vicomte de Bragelonne, Tome III. written by Alexandre Dumas

A >> Alexandre Dumas >> Le vicomte de Bragelonne, Tome III.

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-- Oui, madame, malheureusement... M. de Guiche.

-- Oui, M. de Guiche, repeta la princesse. En effet, je l'avais
entendu dire, mais non affirmer. Ainsi, bien veritablement, c'est
a M. de Guiche qu'est arrivee cette infortune?

-- A lui-meme, madame.

-- Savez-vous bien, monsieur de Manicamp, dit vivement la
princesse, que les duels sont antipathiques au roi?

-- Certes, madame; mais un duel avec une bete fauve n'est pas
justiciable de Sa Majeste.

-- Oh! vous ne me ferez pas l'injure de croire que j'ajouterai foi
a cette fable absurde repandue je ne sais trop dans quel but, et
pretendant que M. de Guiche a ete blesse par un sanglier. Non,
non, monsieur; la verite est connue, et, dans ce moment, outre le
desagrement de sa blessure, M. de Guiche court le risque de sa
liberte.

-- Helas! madame, dit Manicamp, je le sais bien; mais qu'y faire?

-- Vous avez vu Sa Majeste?

-- Oui, madame.

-- Que lui avez-vous dit?

-- Je lui ai raconte comment M. de Guiche avait ete a l'affut,
comment un sanglier etait sorti du bois Rochin, comment
M. de Guiche avait tire sur lui, et comment enfin l'animal furieux
etait revenu sur le tireur, avait tue son cheval et l'avait lui-
meme grievement blesse.

-- Et le roi a cru tout cela?

-- Parfaitement.

-- Oh! vous me surprenez, monsieur de Manicamp, vous me surprenez
beaucoup.

Et Madame se promena de long en large en jetant de temps en temps
un coup d'oeil interrogateur sur Manicamp, qui demeurait
impassible et sans mouvement a la place qu'il avait adoptee en
entrant. Enfin, elle s'arreta.

-- Cependant, dit-elle, tout le monde s'accorde ici a donner une
autre cause a cette blessure.

-- Et quelle cause, madame? fit Manicamp, puis-je, sans
indiscretion, adresser cette question a Votre Altesse?

-- Vous demandez cela, vous, l'ami intime de M. de Guiche? vous,
son confident?

-- Oh! madame, l'ami intime, oui; son confident, non. De Guiche
est un de ces hommes qui peuvent avoir des secrets, qui en ont
meme, certainement, mais qui ne les disent pas. De Guiche est
discret, madame.

-- Eh bien! alors, ces secrets que M. de Guiche renferme en lui,
c'est donc moi qui aurai le plaisir de vous les apprendre, dit la
princesse avec depit; car, en verite, le roi pourrait vous
interroger une seconde fois, et si, cette seconde fois, vous lui
faisiez le meme conte qu'a la premiere, il pourrait bien ne pas
s'en contenter.

-- Mais, madame, je crois que Votre Altesse est dans l'erreur a
l'egard du roi. Sa Majeste a ete fort satisfaite de moi, je vous
jure.

-- Alors, permettez-moi de vous dire, monsieur de Manicamp, que
cela prouve une seule chose, c'est que Sa Majeste est tres facile
a satisfaire.

-- Je crois que Votre Altesse a tort de s'arreter a cette opinion.
Sa Majeste est connue pour ne se payer que de bonnes raisons.

-- Et croyez-vous qu'elle vous saura gre de votre officieux
mensonge, quand demain elle apprendra que M. de Guiche a eu pour
M. de Bragelonne, son ami, une querelle qui a degenere en
rencontre?

-- Une querelle pour M. de Bragelonne? dit Manicamp de l'air le
plus naif qu'il y ait au monde; que me fait donc l'honneur de me
dire Votre Altesse?

-- Qu'y a-t-il d'etonnant? M. de Guiche est susceptible,
irritable, il s'emporte facilement.

-- Je tiens, au contraire, madame, M. de Guiche pour tres patient,
et n'etre jamais susceptible et irritable qu'avec les plus justes
motifs.

-- Mais n'est-ce pas un juste motif que l'amitie? dit la
princesse.

-- Oh! certes, madame, et surtout pour un coeur comme le sien.

-- Eh bien! M. de Bragelonne est un ami de M. de Guiche; vous ne
nierez pas ce fait?

-- Un tres grand ami.

-- Eh bien! M. de Guiche a pris le parti de M. de Bragelonne, et
comme M. de Bragelonne etait absent et ne pouvait se battre, il
s'est battu pour lui.

Manicamp se mit a sourire, et fit deux ou trois mouvements de tete
et d'epaules qui signifiaient: "Dame! si vous le voulez
absolument..."

-- Mais enfin, dit la princesse impatientee, parlez!

-- Moi?

-- Sans doute; il est evident que vous n'etes pas de mon avis, et
que vous avez quelque chose a dire.

-- Je n'ai a dire, madame, qu'une seule chose.

-- Dites-la!

-- C'est que je ne comprends pas un mot de ce que vous me faites
l'honneur de me raconter.

-- Comment! vous ne comprenez pas un mot a cette querelle de
M. de Guiche avec M. de Wardes? s'ecria la princesse presque
irritee.

Manicamp se tut.

-- Querelle, continua-t-elle, nee d'un propos plus ou moins
malveillant ou plus ou moins fonde sur la vertu de certaine dame?

-- Ah! de certaine dame? Ceci est autre chose, dit Manicamp.

-- Vous commencez a comprendre, n'est-ce pas?

-- Votre Altesse m'excusera, mais je n'ose...

-- Vous n'osez pas? dit Madame exasperee. Eh bien! attendez, je
vais oser, moi.

-- Madame, madame! s'ecria Manicamp, comme s'il etait effraye,
faites attention a ce que vous allez dire.

-- Ah! il parait que, si j'etais un homme, vous vous battriez avec
moi, malgre les edits de Sa Majeste, comme M. de Guiche s'est
battu avec M. de Wardes, et cela pour la vertu de Mlle de La
Valliere.

-- De Mlle de La Valliere! s'ecria Manicamp en faisant un
soubresaut subit comme s'il etait a cent lieues de s'attendre a
entendre prononcer ce nom.

-- Oh! qu'avez-vous donc, monsieur de Manicamp, pour bondir ainsi?
dit Madame avec ironie; auriez-vous l'impertinence de douter,
vous, de cette vertu?

-- Mais il ne s'agit pas le moins du monde, en tout cela, de la
vertu de Mlle de La Valliere, madame.

-- Comment! lorsque deux hommes se sont brule la cervelle pour une
femme, vous dites qu'elle n'a rien a faire dans tout cela et qu'il
n'est point question d'elle? Ah! je ne vous croyais pas si bon
courtisan, monsieur de Manicamp.

-- Pardon, pardon, madame, dit le jeune homme, mais nous voila
bien loin de compte. Vous me faites l'honneur de me parler une
langue, et moi, a ce qu'il parait, j'en parle une autre.

-- Plait-il?

-- Pardon, j'ai cru comprendre que Votre Altesse me voulait dire
que MM. de Guiche et de Wardes s'etaient battus pour Mlle de La
Valliere.

-- Mais oui.

-- Pour Mlle de La Valliere, n'est-ce pas? repeta Manicamp.

-- Eh! mon Dieu, je ne dis pas que M. de Guiche s'occupat en
personne de Mlle de La Valliere; mais qu'il s'en est occupe par
procuration.

-- Par procuration!

-- Voyons, ne faites donc pas toujours l'homme effare. Ne sait-on
pas ici que M. de Bragelonne est fiance a Mlle de La Valliere, et
qu'en partant pour la mission que le roi lui a confiee a Londres,
il a charge son ami, M. de Guiche, de veiller sur cette
interessante personne?

-- Ah! je ne dis plus rien, Votre Altesse est instruite.

-- De tout, je vous en previens.

Manicamp se mit a rire, action qui faillit exasperer la princesse,
laquelle n'etait pas, comme on le sait, d'une humeur bien
endurante.

-- Madame, reprit le discret Manicamp en saluant la princesse,
enterrons toute cette affaire, qui ne sera jamais bien eclaircie.

-- Oh! quant a cela, il n'y a plus rien a faire, et les
eclaircissements sont complets. Le roi saura que de Guiche a pris
parti pour cette petite aventuriere qui se donne des airs de
grande dame; il saura que M. de Bragelonne ayant nomme pour son
gardien ordinaire du jardin des Hesperides son ami M. de Guiche,
celui-ci a donne le coup de dent requis au marquis de Wardes, qui
osait porter la main sur la pomme d'or. Or, vous n'etes pas sans
savoir, monsieur de Manicamp, vous qui savez si bien toutes
choses, que le roi convoite de son cote le fameux tresor, et que
peut-etre saura-t-il mauvais gre a M. de Guiche de s'en constituer
le defenseur. Etes-vous assez renseigne maintenant, et vous faut-
il un autre avis? Parlez, demandez.

-- Non, madame, non je ne veux rien savoir de plus.

-- Sachez cependant, car il faut que vous sachiez cela, monsieur
de Manicamp, sachez que l'indignation de Sa Majeste sera suivie
d'effets terribles. Chez les princes d'un caractere comme l'est
celui du roi, la colere amoureuse est un ouragan.

-- Que vous apaisez, vous, madame.

-- Moi! s'ecria la princesse avec un geste de violente ironie;
moi! et a quel titre?

-- Parce que vous n'aimez pas les injustices, madame.

-- Et ce serait une injustice, selon vous, que d'empecher le roi
de faire ses affaires d'amour?

-- Vous intercederez cependant en faveur de M. de Guiche.

-- Eh! cette fois vous devenez fou, monsieur, dit la princesse
d'un ton plein de hauteur.

-- Au contraire, madame, je suis dans mon meilleur sens, et, je le
repete, vous defendrez M. de Guiche aupres du roi.

-- Moi?

-- Oui.

-- Et comment cela?

-- Parce que la cause de M. de Guiche, c'est la votre, madame, dit
tout bas avec ardeur Manicamp, dont les yeux venaient de
s'allumer.

-- Que voulez-vous dire?

-- Je dis, madame, que, dans le nom de La Valliere, a propos de
cette defense prise par M. de Guiche pour M. de Bragelonne absent,
je m'etonne que Votre Altesse n'ait pas devine un pretexte.

-- Un pretexte?

-- Oui.

-- Mais un pretexte a quoi? repeta en balbutiant la princesse que
venaient d'instruire les regards de Manicamp.

-- Maintenant, madame, dit le jeune homme, j'en ai dit assez, je
presume, pour engager Votre Altesse a ne pas charger, devant le
roi, ce pauvre de Guiche, sur qui vont tomber toutes les inimities
fomentees par un certain parti tres oppose au votre.

-- Vous voulez dire, au contraire, ce me semble, que tous ceux qui
n'aiment point Mlle de La Valliere, et meme peut-etre quelques-uns
de ceux qui l'aiment, en voudront au comte?

-- Oh! Madame, poussez-vous aussi loin l'obstination, et
n'ouvrirez-vous point l'oreille aux paroles d'un ami devoue? Faut-
il que je m'expose a vous deplaire, faut-il que je vous nomme,
malgre moi, la personne qui fut la veritable cause de la querelle?

-- La personne! fit Madame en rougissant.

-- Faut-il, continua Manicamp, que je vous montre le pauvre
de Guiche irrite, furieux, exaspere de tous ces bruits qui courent
sur cette personne? Faut-il, si vous vous obstinez a ne pas la
reconnaitre, et si, moi, le respect continue de m'empecher de la
nommer, faut-il que je vous rappelle les scenes de Monsieur avec
milord de Buckingham, les insinuations lancees a propos de cet
exil du duc? Faut-il que je vous retrace les soins du comte a
plaire, a observer, a proteger cette personne pour laquelle seule
il vit, pour laquelle seule il respire? Eh bien! je le ferai, et
quand je vous aurai rappele tout cela, peut-etre comprendrez-vous
que le comte, a bout de patience, harcele depuis longtemps par
de Wardes, au premier mot desobligeant que celui-ci aura prononce
sur cette personne, aura pris feu et respire la vengeance.

La princesse cacha son visage dans ses mains.

-- Monsieur! monsieur! s'ecria-t-elle, savez-vous bien ce que vous
dites la et a qui vous le dites?

-- Alors, madame, poursuivit Manicamp comme s'il n'eut point
entendu les exclamations de la princesse, rien ne vous etonnera
plus, ni l'ardeur du comte a chercher cette querelle, ni son
adresse merveilleuse a la transporter sur un terrain etranger a
vos interets. Cela surtout est prodigieux d'habilete et de sang-
froid; et, si la personne pour laquelle le comte de Guiche s'est
battu et a verse son sang, en realite, doit quelque reconnaissance
au pauvre blesse, ce n'est vraiment pas pour le sang qu'il a
perdu, pour la douleur qu'il a soufferte, mais pour sa demarche a
l'endroit d'un honneur qui lui est plus precieux que le sien.

-- Oh! s'ecria Madame comme si elle eut ete seule; oh! ce serait
veritablement a cause de moi?

Manicamp put respirer; il avait bravement gagne le temps du repos:
il respira.

Madame, de son cote, demeura quelque temps plongee dans une
reverie douloureuse. On devinait son agitation aux mouvements
precipites de son sein, a la langueur de ses yeux, aux pressions
frequentes de sa main sur son coeur.

Mais, chez elle, la coquetterie n'etait pas une passion inerte;
c'etait, au contraire, un feu qui cherchait des aliments et qui
les trouvait.

-- Alors, dit-elle, le comte aura oblige deux personnes a la fois,
car M. de Bragelonne aussi doit a M. de Guiche une grande
reconnaissance; d'autant plus grande, que, partout et toujours,
Mlle de La Valliere passera pour avoir ete defendue par ce
genereux champion.

Manicamp comprit qu'il demeurait un reste de doute dans le coeur
de la princesse, et son esprit s'echauffa par la resistance.

-- Beau service, en verite, dit-il, que celui qu'il a rendu a Mlle
de La Valliere! beau service que celui qu'il a rendu a
M. de Bragelonne! Le duel a fait un eclat qui deshonore a moitie
cette jeune fille, un eclat qui la brouille necessairement avec le
vicomte. Il en resulte que le coup de pistolet de M. de Wardes a
eu trois resultats au lieu d'un: il tue a la fois l'honneur d'une
femme, le bonheur d'un homme, et peut-etre, en meme temps, a-t-il
blesse a mort un des meilleurs gentilshommes de France! Ah!
madame! votre logique est bien froide: elle condamne toujours,
elle n'absout jamais.

Les derniers mots de Manicamp battirent en breche le dernier doute
demeure non pas dans le coeur, mais dans l'esprit de Madame. Ce
n'etait plus ni une princesse avec ses scrupules ni une femme avec
ses soupconneux retours, c'etait un coeur qui venait de sentir le
froid profond d'une blessure.

-- Blesse a mort! murmura-t-elle d'une voix haletante; oh!
monsieur de Manicamp, n'avez-vous pas dit blesse a mort?

Manicamp ne repondit que par un profond soupir.

-- Ainsi donc, vous dites que le comte est dangereusement blesse?
continua la princesse.

-- Eh! madame, il a une main brisee et une balle dans la poitrine.

-- Mon Dieu! mon Dieu! reprit la princesse avec l'excitation de la
fievre, c'est affreux, monsieur de Manicamp! Une main brisee,
dites-vous? une balle dans la poitrine, mon Dieu! Et c'est ce
lache, ce miserable, c'est cet assassin de de Wardes qui a fait
cela! Decidement, le Ciel n'est pas juste.

Manicamp paraissait en proie a une violente emotion. Il avait, en
effet, deploye beaucoup d'energie dans la derniere partie de son
plaidoyer.

Quant a Madame, elle n'en etait plus a calculer les convenances;
lorsque chez elle la passion parlait, colere ou sympathie, rien
n'en arretait plus l'elan.

Madame s'approcha de Manicamp, qui venait de se laisser tomber sur
un siege, comme si la douleur etait une assez puissante excuse a
commettre une infraction aux lois de l'etiquette.

-- Monsieur, dit-elle en lui prenant la main, soyez franc.

Manicamp releva la tete.

-- M. de Guiche, continua Madame, est-il en danger de mort?

-- Deux fois, madame, dit-il: d'abord, a cause de l'hemorragie qui
s'est declaree, une artere ayant ete offensee a la main; ensuite,
a cause de la blessure de la poitrine qui aurait, le medecin le
craignait du moins, offense quelque organe essentiel.

-- Alors il peut mourir?

-- Mourir, oui, madame, et sans meme avoir la consolation de
savoir que vous avez connu son devouement.

-- Vous le lui direz.

-- Moi?

-- Oui; n'etes-vous pas son ami?

-- Moi? oh! non, madame, je ne dirai a M. de Guiche, si le
malheureux est encore en etat de m'entendre, je ne lui dirai que
ce que j'ai vu, c'est-a-dire votre cruaute pour lui.

-- Monsieur, oh! vous ne commettrez pas cette barbarie.

-- Oh! si fait, madame, je dirai cette verite, car, enfin, la
nature est puissante chez un homme de son age. Les medecins sont
savants, et si, par hasard, le pauvre comte survivait a sa
blessure, je ne voudrais pas qu'il restat expose a mourir de la
blessure du coeur apres avoir echappe a celle du corps.

Sur ces mots, Manicamp se leva, et, avec un profond respect, parut
vouloir prendre conge.

-- Au moins, monsieur, dit Madame en l'arretant d'un air presque
suppliant, vous voudrez bien me dire en quel etat se trouve le
malade; quel est le medecin qui le soigne?

-- Il est fort mal, madame, voila pour son etat. Quant a son
medecin, c'est le medecin de Sa Majeste elle-meme, M. Valot.
Celui-ci est, en outre, assiste du confrere chez lequel
M. de Guiche a ete transporte.

-- Comment! il n'est pas au chateau? fit Madame.

-- Helas! madame, le pauvre garcon etait si mal, qu'il n'a pu etre
amene jusqu'ici.

-- Donnez-moi l'adresse, monsieur, dit vivement la princesse:
j'enverrai querir de ses nouvelles.

-- Rue du Feurre; une maison de briques avec des volets blancs. Le
nom du medecin est inscrit sur la porte.

-- Vous retournez pres du blesse, monsieur de Manicamp?

-- Oui, madame.

-- Alors il convient que vous me rendiez un service.

-- Je suis aux ordres de Votre Altesse.

-- Faites ce que vous vouliez faire: retournez pres de
M. de Guiche, eloignez tous les assistants; veuillez vous eloigner
vous-meme.

-- Madame...

-- Ne perdons pas de temps en explications inutiles. Voila le
fait; n'y voyez pas autre chose que ce qui s'y trouve, ne demandez
pas autre chose que ce que je vous dis. Je vais envoyer une de mes
femmes, deux peut-etre, a cause de l'heure avancee; je ne voudrais
pas qu'elles vous vissent, ou plus franchement, je ne voudrais pas
que vous les vissiez: ce sont des scrupules que vous devez
comprendre, vous surtout, monsieur de Manicamp, qui devinez tout.

-- Oh! madame, parfaitement; je puis meme faire mieux, je
marcherai devant vos messageres; ce sera a la fois un moyen de
leur indiquer surement la route et de les proteger si le hasard
faisait qu'elles eussent, contre toute probabilite, besoin de
protection.

-- Et puis, par ce moyen surtout, elles entreront sans difficulte
aucune, n'est-ce pas?

-- Certes, madame; car, passant le premier, j'aplanirais ces
difficultes, si le hasard faisait qu'elles existassent.

-- Eh bien! allez, allez, monsieur de Manicamp, et attendez au bas
de l'escalier.

-- J'y vais, madame.

-- Attendez.

Manicamp s'arreta.

-- Quand vous entendrez descendre deux femmes, sortez et suivez,
sans vous retourner, la route qui conduit chez le pauvre comte.

-- Mais, si le hasard faisait descendre deux autres personnes que
je m'y trompasse?

-- On frappera trois fois doucement dans les mains.

-- Oui, madame.

-- Allez, allez.

Manicamp se retourna, salua une derniere fois, et sortit la joie
dans le coeur. Il n'ignorait pas, en effet, que la presence de
Madame etait le meilleur baume a appliquer sur les plaies du
blesse.

Un quart d'heure ne s'etait pas ecoule que le bruit d'une porte
qu'on ouvrait et qu'on refermait avec precaution parvint jusqu'a
lui. Puis il entendit les pas legers glissant le long de la rampe,
puis les trois coups frappes dans les mains, c'est-a-dire le
signal convenu.

Il sortit aussitot, et, fidele a sa parole, se dirigea, sans
retourner la tete, a travers les rues de Fontainebleau, vers la
demeure du medecin.


Chapitre CLX -- M. Malicorne, archiviste du royaume de France

Deux femmes, ensevelies dans leurs mantes et le visage couvert
d'un demi-masque de velours noir, suivaient timidement les pas de
Manicamp.

Au premier etage, derriere les rideaux de damas rouge, brillait la
douce lueur d'une lampe posee sur un dressoir.

A l'autre extremite de la meme chambre, dans un lit a colonnes
torses, ferme de rideaux pareils a ceux qui eteignaient le feu de
la lampe, reposait de Guiche, la tete elevee sur un double
oreiller, les yeux noyes dans un brouillard epais; de longs
cheveux noirs, boucles, eparpilles sur le lit, paraient de leur
desordre les tempes seches et pales du jeune homme.

On sentait que la fievre etait la principale hotesse de cette
chambre.

De Guiche revait. Son esprit suivait, a travers les tenebres, un
de ces reves du delire comme Dieu en envoie sur la route de la
mort a ceux qui vont tomber dans l'univers de l'eternite.

Deux ou trois taches de sang encore liquide maculaient le parquet.

Manicamp monta les degres avec precipitation; seulement, au seuil,
il s'arreta, poussa doucement la porte, passa la tete dans la
chambre, et, voyant que tout etait tranquille, il s'approcha, sur
la pointe du pied, du grand fauteuil de cuir, echantillon mobilier
du regne de Henri IV, et, voyant que la garde-malade s'y etait
naturellement endormie, il la reveilla et la pria de passer dans
la piece voisine.

Puis, debout pres du lit, il demeura un instant a se demander s'il
fallait reveiller de Guiche pour lui apprendre la bonne nouvelle.

Mais, comme derriere la portiere il commencait a entendre le
fremissement soyeux des robes et la respiration haletante de ses
compagnes de route, comme il voyait deja cette portiere impatiente
se soulever, il s'effaca le long du lit et suivit la garde-malade
dans la chambre voisine.

Alors, au moment meme ou il disparaissait, la draperie se souleva
et les deux femmes entrerent dans la chambre qu'il venait de
quitter.

Celle qui etait entree la premiere fit a sa compagne un geste
imperieux qui la cloua sur un escabeau pres de la porte.

Puis elle s'avanca resolument vers le lit, fit glisser les rideaux
sur la tringle de fer et rejeta leurs plis flottants derriere le
chevet.

Elle vit alors la figure palie du comte; elle vit sa main droite,
enveloppee d'un linge eblouissant de blancheur, se dessiner sur la
courtepointe a ramages sombres qui couvrait une partie de ce lit
de douleur.

Elle frissonna en voyant une goutte de sang qui allait
s'elargissant sur ce linge.

La poitrine blanche du jeune homme etait decouverte, comme si le
frais de la nuit eut du aider sa respiration. Une petite
bandelette attachait l'appareil de la blessure, autour de laquelle
s'elargissait un cercle bleuatre de sang extravase.

Un soupir profond s'exhala de la bouche de la jeune femme. Elle
s'appuya contre la colonne du lit, et regarda par les trous de son
masque ce douloureux spectacle.

Un souffle rauque et strident passait comme le rale de la mort par
les dents serrees du comte.

La dame masquee saisit la main gauche du blesse.

Cette main brulait comme un charbon ardent.

Mais, au moment ou se posa dessus la main glacee de la dame,
l'action de ce froid fut telle, que de Guiche ouvrit les yeux et
tacha de rentrer dans la vie en animant son regard.

La premiere chose qu'il apercut, fut le fantome dresse devant la
colonne de son lit.

A cette vue, ses yeux se dilaterent, mais sans que l'intelligence
y allumat sa pure etincelle.

Alors la dame fit un signe a sa compagne, qui etait demeuree pres
de la porte; sans doute celle-ci avait sa lecon faite, car, d'une
voix clairement accentuee, et sans hesitation aucune, elle
prononca ces mots:

-- Monsieur le comte, Son Altesse Royale Madame a voulu savoir
comment vous supportiez les douleurs de cette blessure et vous
temoigner par ma bouche tout le regret qu'elle eprouve de vous
voir souffrir.

Au mot _Madame_, de Guiche fit un mouvement; il n'avait point
encore remarque la personne a laquelle appartenait cette voix.

Il se retourna donc naturellement vers le point d'ou venait cette
voix.

Mais, comme la main glacee ne l'avait point abandonne, il en
revint a regarder ce fantome immobile.

-- Est-ce vous qui me parlez, madame, demanda-t-il d'une voix
affaiblie, ou y avait-il avec vous une autre personne dans cette
chambre?

-- Oui, repondit le fantome d'une voix presque inintelligible et
en baissant la tete.

-- Eh bien! fit le blesse avec effort, merci. Dites a Madame que
je ne regrette plus de mourir, puisqu'elle s'est souvenue de moi.

A ce mot mourir, prononce par un mourant, la dame masquee ne put
retenir ses larmes, qui coulerent sous son masque et apparurent
sur ses joues a l'endroit ou le masque cessait de les couvrir.

De Guiche, s'il eut ete plus maitre de ses sens, les eut vues
rouler en perles brillantes et tomber sur son lit.

La dame, oubliant qu'elle avait un masque, porta la main a ses
yeux pour les essuyer, et, rencontrant sous sa main le velours
agacant et froid, elle arracha le masque avec colere et le jeta
sur le parquet.

A cette apparition inattendue, qui semblait pour lui sortir d'un
nuage, de Guiche poussa un cri et tendit les bras.

Mais toute parole expira sur ses levres, comme toute force dans
ses veines.

Sa main droite, qui avait suivi l'impulsion de la volonte sans
calculer son degre de puissance, sa main droite retomba sur le
lit, et, tout aussitot, ce linge si blanc fut rougi d'une tache
plus large.

Et, pendant ce temps, les yeux du jeune homme se couvraient et se
fermaient comme s'il eut commence d'entrer en lutte avec l'ange
indomptable de la mort.

Puis, apres quelques mouvements sans volonte, la tete se retrouva
immobile sur l'oreiller.

Seulement, de pale, elle etait devenue livide.

La dame eut peur; mais, cette fois, contrairement a l'habitude, la
peur fut attractive.

Elle se pencha vers le jeune homme, devorant de son souffle ce
visage froid et decolore, qu'elle toucha presque; puis elle deposa
un rapide baiser sur la main gauche de de Guiche, qui, secoue
comme par une decharge electrique, se reveilla une seconde fois,
ouvrit de grands yeux sans pensee, et retomba dans un
evanouissement profond.

-- Allons, dit-elle a sa compagne, allons, nous ne pouvons
demeurer plus longtemps ici; j'y ferais quelque folie.

-- Madame! madame! Votre Altesse oublie son masque, dit la
vigilante compagne.

-- Ramassez-le, repondit sa maitresse en se glissant eperdue par
l'escalier.

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