Le vicomte de Bragelonne, Tome III. written by Alexandre Dumas
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-- Helas! oui, malheureusement, Sire.
Le roi fit une pause.
-- A l'affut de quel animal? demanda-t-il.
-- Du sanglier, Sire.
-- Et quelle idee a donc eue de Guiche de s'en aller comme cela,
tout seul, a l'affut du sanglier? C'est un exercice de campagnard,
cela, et bon, tout au plus, pour celui qui n'a pas, comme le
marechal de Grammont, chiens et piqueurs pour chasser en
gentilhomme.
Manicamp plia les epaules.
-- La jeunesse est temeraire, dit-il sentencieusement.
-- Enfin!... continuez, dit le roi.
-- Tant il y a, continua Manicamp, n'osant s'aventurer et posant
un mot apres l'autre, comme fait de ses pieds un paludier dans un
marais, tant il y a, Sire, que le pauvre de Guiche s'en alla tout
seul a l'affut.
-- Tout seul, voire! le beau chasseur! Eh! M. de Guiche ne sait-il
pas que le sanglier revient sur le coup?
-- Voila justement ce qui est arrive, Sire.
-- Il avait donc eu connaissance de la bete?
-- Oui, Sire. Des paysans l'avaient vue dans leurs pommes de
terre.
-- Et quel animal etait-ce?
-- Un ragot.
-- Il fallait donc me prevenir, monsieur, que de Guiche avait des
idees de suicide; car, enfin, je l'ai vu chasser, c'est un veneur
tres expert. Quand il tire sur l'animal accule et tenant aux
chiens, il prend toutes ses precautions, et cependant il tire avec
une carabine, et, cette fois, il s'en va affronter le sanglier
avec de simples pistolets!
Manicamp tressaillit.
-- Des pistolets de luxe, excellents pour se battre en duel avec
un homme et non avec un sanglier, que diable!
-- Sire, il y a des choses qui ne s'expliquent pas bien.
-- Vous avez raison, et l'evenement qui nous occupe est une de ces
choses la. Continuez.
Pendant ce recit, de Saint-Aignan, qui eut peut-etre fait signe a
Manicamp de ne pas s'enferrer, etait couche en joue par le regard
obstine du roi.
Il y avait donc, entre lui et Manicamp, impossibilite de
communiquer. Quant a d'Artagnan, la statue du Silence, a Athenes,
etait plus bruyante et plus expressive que lui.
Manicamp continua donc, lance dans la voie qu'il avait prise, a
s'enfoncer dans le panneau.
-- Sire, dit-il, voici probablement comment la chose s'est passee.
De Guiche attendait le sanglier.
-- A cheval ou a pied? demanda le roi.
-- A cheval. Il tira sur la bete, la manqua.
-- Le maladroit!
-- La bete fonca sur lui.
-- Et le cheval fut tue?
-- Ah! Votre Majeste sait cela?
-- On m'a dit qu'un cheval avait ete trouve mort au carrefour du
bois Rochin. J'ai presume que c'etait le cheval de de Guiche.
-- C'etait lui, effectivement, Sire.
-- Voila pour le cheval, c'est bien; mais pour de Guiche?
-- De Guiche une fois a terre, fut fouille par le sanglier et
blesse a la main et a la poitrine.
-- C'est un horrible accident; mais, il faut le dire, c'est la
faute de de Guiche. Comment va-t-on a l'affut d'un pareil animal
avec des pistolets! Il avait donc oublie la fable d'Adonis?
Manicamp se gratta l'oreille.
-- C'est vrai, dit-il, grande imprudence.
-- Vous expliquez-vous cela, monsieur de Manicamp?
-- Sire, ce qui est ecrit est ecrit.
-- Ah! vous etes fataliste!
Manicamp s'agitait, fort mal a son aise.
-- Je vous en veux, monsieur de Manicamp, continua le roi.
-- A moi, Sire.
-- Oui! Comment! vous etes l'ami de Guiche, vous savez qu'il est
sujet a de pareilles folies, et vous ne l'arretez pas?
Manicamp ne savait a quoi s'en tenir; le ton du roi n'etait plus
precisement celui d'un homme credule.
D'un autre cote, ce ton n'avait ni la severite du drame, ni
l'insistance de l'interrogatoire.
Il y avait plus de raillerie que de menace.
-- Et vous dites donc, continua le roi, que c'est bien le cheval
de Guiche que l'on a retrouve mort?
-- Oh! mon Dieu, oui, lui-meme.
-- Cela vous a-t-il etonne?
-- Non, Sire. A la derniere chasse, M. de Saint-Maure, Votre
Majeste se le rappelle, a eu un cheval tue sous lui, et de la meme
facon.
-- Oui, mais eventre.
-- Sans doute, Sire.
-- Le cheval de Guiche eut ete eventre comme celui de M. de Saint-
Maure que cela ne m'etonnerait point, pardieu!
Manicamp ouvrit de grands yeux.
-- Mais ce qui m'etonne, continua le roi, c'est que le cheval
de Guiche, au lieu d'avoir le ventre ouvert, ait la tete cassee.
Manicamp se troubla.
-- Est-ce que je me trompe? reprit le roi, est-ce que ce n'est
point a la tempe que le cheval de Guiche a ete frappe? Avouez,
monsieur de Manicamp, que voila un coup singulier.
-- Sire, vous savez que le cheval est un animal tres intelligent,
il aura essaye de se defendre.
-- Mais un cheval se defend avec les pieds de derriere, et non
avec la tete.
-- Alors, le cheval, effraye, se sera abattu, dit Manicamp, et le
sanglier, vous comprenez, Sire, le sanglier...
-- Oui, je comprends pour le cheval; mais pour le cavalier?
-- Eh bien! c'est tout simple: le sanglier est revenu du cheval au
cavalier, et, comme j'ai deja eu l'honneur de le dire a Votre
Majeste, a ecrase la main de de Guiche au moment ou il allait
tirer sur lui son second coup de pistolet; puis, d'un coup de
boutoir, il lui a troue la poitrine.
-- Cela est on ne peut plus vraisemblable, en verite, monsieur de
Manicamp; vous avez tort de vous defier de votre eloquence, et
vous contez a merveille.
-- Le roi est bien bon, dit Manicamp en faisant un salut des plus
embarrasses.
-- A partir d'aujourd'hui seulement, je defendrai a mes
gentilshommes d'aller a l'affut. Peste! autant vaudrait leur
permettre le duel.
Manicamp tressaillit et fit un mouvement pour se retirer.
-- Le roi est satisfait? demanda-t-il.
-- Enchante; mais ne vous retirez point encore, monsieur de
Manicamp, dit Louis, j'ai affaire de vous.
"Allons, allons, pensa d'Artagnan, encore un qui n'est pas de
notre force."
Et il poussa un soupir qui pouvait signifier: "Oh! les hommes de
notre force, ou sont-ils maintenant?"
En ce moment, un huissier souleva la portiere et annonca le
medecin du roi.
-- Ah! s'ecria Louis, voila justement M. Valot qui vient de
visiter M. de Guiche. Nous allons avoir des nouvelles du blesse.
Manicamp se sentit plus mal a l'aise que jamais.
-- De cette facon, au moins, ajouta le roi, nous aurons la
conscience nette.
Et il regarda d'Artagnan, qui ne sourcilla point.
Chapitre CLVII -- Le medecin
M. Valot entra.
La mise en scene etait la meme: le roi assis, de Saint-Aignan
toujours accoude a son fauteuil, d'Artagnan toujours adosse a la
muraille, Manicamp toujours debout.
-- Eh bien! monsieur Valot, fit le roi, m'avez-vous obei?
-- Avec empressement, Sire.
-- Vous vous etes rendu chez votre confrere de Fontainebleau?
-- Oui, Sire.
-- Et vous y avez trouve M. de Guiche?
-- J'y ai trouve M. de Guiche.
-- En quel etat? Dites franchement.
-- En tres piteux etat, Sire.
-- Cependant, voyons, le sanglier ne l'a pas devore?
-- Devore qui?
-- Guiche.
-- Quel sanglier?
-- Le sanglier qui l'a blesse.
-- M. de Guiche a ete blesse par un sanglier?
-- On le dit, du moins.
-- Quelque braconnier plutot...
-- Comment, quelque braconnier?...
-- Quelque mari jaloux, quelque amant maltraite, lequel, pour se
venger, aura tire sur lui.
-- Mais que dites-vous donc la, monsieur Valot? Les blessures de
M. de Guiche ne sont-elles pas produites par la defense d'un
sanglier?
-- Les blessures de M. de Guiche sont produites par une balle de
pistolet qui lui a ecrase l'annulaire et le petit doigt de la main
droite, apres quoi, elle a ete se loger dans les muscles
intercostaux de la poitrine.
-- Une balle! Vous etes sur que M. de Guiche a ete blesse par une
balle?... s'ecria le roi jouant l'homme surpris.
-- Ma foi, dit Valot, si sur que la voila, Sire.
Et il presenta au roi une balle a moitie aplatie.
Le roi la regarda sans y toucher.
-- Il avait cela dans la poitrine, le pauvre garcon? demanda-t-il.
-- Pas precisement. La balle n'avait pas penetre, elle s'etait
aplatie, comme vous voyez, ou sous la sous-garde du pistolet ou
sur le cote droit du sternum.
-- Bon Dieu! fit le roi serieusement, vous ne me disiez rien de
tout cela, monsieur de Manicamp?
-- Sire...
-- Qu'est-ce donc, voyons, que cette invention de sanglier,
d'affut, de chasse de nuit? Voyons, parlez.
-- Ah! Sire...
-- Il me parait que vous avez raison, dit le roi en se tournant
vers son capitaine des mousquetaires, et qu'il y a eu combat.
Le roi avait, plus que tout autre, cette faculte donnee aux grands
de compromettre et de diviser les inferieurs.
Manicamp lanca au mousquetaire un regard plein de reproches.
D'Artagnan comprit ce regard, et ne voulut pas rester sous le
poids de l'accusation.
Il fit un pas.
-- Sire, dit-il, Votre Majeste m'a commande d'aller explorer le
carrefour du bois Rochin, et de lui dire, d'apres mon estime, ce
qui s'y etait passe. Je lui ai fait part de mes observations, mais
sans denoncer personne. C'est Sa Majeste elle-meme qui, la
premiere, a nomme M. le comte de Guiche.
-- Bien! bien! monsieur, dit le roi avec hauteur; vous avez fait
votre devoir, et je suis content de vous, cela doit vous suffire.
Mais vous, monsieur de Manicamp, vous n'avez pas fait le votre,
car vous m'avez menti.
-- Menti, Sire! Le mot est dur.
-- Trouvez-en un autre.
-- Sire, je n'en chercherai pas. J'ai deja eu le malheur de
deplaire a Sa Majeste, et, ce que je trouve de mieux c'est
d'accepter humblement les reproches qu'elle jugera a propos de
m'adresser.
-- Vous avez raison, monsieur, on me deplait toujours en me
cachant la verite.
-- Quelquefois, Sire, on ignore.
-- Ne mentez plus, ou je double la peine.
Manicamp s'inclina en palissant.
D'Artagnan fit encore un pas en avant, decide a intervenir, si la
colere toujours grandissante du roi atteignait certaines limites.
-- Monsieur, continua le roi, vous voyez qu'il est inutile de nier
la chose plus longtemps. M. de Guiche s'est battu.
-- Je ne dis pas non, Sire, et Votre Majeste eut ete genereuse en
ne forcant pas un gentilhomme au mensonge.
-- Force! Qui vous forcait?
-- Sire, M. de Guiche est mon ami. Votre Majeste a defendu les
duels sous peine de mort. Un mensonge sauve mon ami. Je mens.
-- Bien, murmura d'Artagnan, voila un joli garcon, mordioux!
-- Monsieur, reprit le roi, au lieu de mentir, il fallait
l'empecher de se battre.
-- Oh! Sire, Votre Majeste, qui est le gentilhomme le plus
accompli de France, sait bien que, nous autres, gens d'epee, nous
n'avons jamais regarde M. de Boutteville comme deshonore pour etre
mort en Greve. Ce qui deshonore, c'est d'eviter son ennemi, et non
de rencontrer le bourreau.
-- Eh bien! soit, dit Louis XIV, je veux bien vous ouvrir un moyen
de tout reparer.
-- S'il est de ceux qui conviennent a un gentilhomme, je le
saisirai avec empressement, Sire.
-- Le nom de l'adversaire de M. de Guiche?
-- Oh! oh! murmura d'Artagnan, est-ce que nous allons continuer
Louis XIII?...
-- Sire!... fit Manicamp avec un accent de reproche.
-- Vous ne voulez pas le nommer, a ce qu'il parait? dit le roi.
-- Sire, je ne le connais pas.
-- Bravo! dit d'Artagnan.
-- Monsieur de Manicamp, remettez votre epee au capitaine.
Manicamp s'inclina gracieusement, detacha son epee en souriant et
la tendit au mousquetaire.
Mais de Saint-Aignan s'avanca vivement entre d'Artagnan et lui.
-- Sire, dit-il, avec la permission de Votre Majeste.
-- Faites, dit le roi, enchante peut-etre au fond du coeur que
quelqu'un se placat entre lui et la colere a laquelle il s'etait
laisse emporter.
-- Manicamp, vous etes un brave, et le roi appreciera votre
conduite; mais vouloir trop bien servir ses amis, c'est leur
nuire. Manicamp, vous savez le nom que Sa Majeste vous demande?
-- C'est vrai, je le sais.
-- Alors, vous le direz.
-- Si j'eusse du le dire, ce serait deja fait.
-- Alors, je le dirai, moi, qui ne suis pas, comme vous, interesse
a cette prud'homie.
-- Vous, vous etes libre; mais il me semble cependant...
-- Oh! treve de magnanimite; je ne vous laisserai point aller a la
Bastille comme cela. Parlez, ou je parle.
Manicamp etait homme d'esprit, et comprit qu'il avait fait assez
pour donner de lui une parfaite opinion; maintenant, il ne
s'agissait plus que d'y perseverer en reconquerant les bonnes
graces du roi.
-- Parlez, monsieur, dit-il a de Saint-Aignan. J'ai fait pour mon
compte tout ce que ma conscience me disait de faire, et il fallait
que ma conscience ordonnat bien haut, ajouta-t-il en se retournant
vers le roi, puisqu'elle l'a emporte sur les commandements de Sa
Majeste; mais Sa Majeste me pardonnera, je l'espere, quand elle
saura que j'avais a garder l'honneur d'une dame.
-- D'une dame? demanda le roi inquiet.
-- Oui, Sire.
-- Une dame fut la cause de ce combat?
Manicamp s'inclina.
Le roi se leva et s'approcha de Manicamp.
-- Si la personne est considerable, dit-il, je ne me plaindrai pas
que vous ayez pris des menagements, au contraire.
-- Sire, tout ce qui touche a la maison du roi, ou a la maison de
son frere, est considerable a mes yeux.
-- A la maison de mon frere? repeta Louis XIV avec une sorte
d'hesitation... La cause de ce combat est une dame de la maison de
mon frere?
-- Ou de Madame.
-- Ah! de Madame?
-- Oui, Sire.
-- Ainsi, cette dame?...
-- Est une des filles d'honneur de la maison de Son Altesse Royale
Mme la duchesse d'Orleans.
-- Pour qui M. de Guiche s'est battu, dites-vous?
-- Oui, et, cette fois, je ne mens plus.
Louis fit un mouvement plein de trouble.
-- Messieurs, dit-il en se retournant vers les spectateurs de
cette scene, veuillez vous eloigner un instant, j'ai besoin de
demeurer seul avec M. de Manicamp. Je sais qu'il a des choses
precieuses a me dire pour sa justification, et qu'il n'ose le
faire devant temoins... Remettez votre epee, monsieur de Manicamp.
Manicamp remit son epee au ceinturon.
-- Le drole est, decidement, plein de presence d'esprit, murmura
le mousquetaire en prenant le bras de Saint-Aignan et en se
retirant avec lui.
-- Il s'en tirera, fit ce dernier a l'oreille de d'Artagnan.
-- Et avec honneur, comte.
Manicamp adressa a de Saint-Aignan et au capitaine un regard de
remerciement qui passa inapercu du roi.
-- Allons, allons, dit d'Artagnan en franchissant le seuil de la
porte, j'avais mauvaise opinion de la generation nouvelle. Eh
bien! je me trompais, et ces petits jeunes gens ont du bon.
Valot precedait le favori et le capitaine.
Le roi et Manicamp resterent seuls dans le cabinet.
Chapitre CLVIII -- Ou d'Artagnan reconnait qu'il s'etait trompe,
et que c'etait Manicamp qui avait raison
Le roi s'assura par lui-meme, en allant jusqu'a la porte, que
personne n'ecoutait, et revint se placer precipitamment en face de
son interlocuteur.
-- Ca! dit-il, maintenant que nous sommes seuls, monsieur de
Manicamp, expliquez-vous.
-- Avec la plus grande franchise, Sire, repondit le jeune homme.
-- Et tout d'abord, ajouta le roi, sachez que rien ne me tient
tant au coeur que l'honneur des dames.
-- Voila justement pourquoi je menageais votre delicatesse, Sire.
-- Oui, je comprends tout maintenant. Vous dites donc qu'il
s'agissait d'une fille de ma belle-soeur, et que la personne en
question, l'adversaire de Guiche, l'homme enfin que vous ne voulez
pas nommer...
-- Mais que M. de Saint-Aignan vous nommera, Sire.
-- Oui. Vous dites donc que cet homme a offense quelqu'un de chez
Madame.
-- Mlle de La Valliere, oui, Sire.
-- Ah! fit le roi, comme s'il s'y fut attendu, et comme si
cependant ce coup lui avait perce le coeur; ah! c'est Mlle de La
Valliere que l'on outrageait?
-- Je ne dis point precisement qu'on l'outrageat, Sire.
-- Mais enfin...
-- Je dis qu'on parlait d'elle en termes peu convenables.
-- En termes peu convenables de Mlle de La Valliere! Et vous
refusez de me dire quel etait l'insolent?...
-- Sire, je croyais que c'etait chose convenue, et que Votre
Majeste avait renonce a faire de moi un denonciateur.
-- C'est juste, vous avez raison, reprit le roi en se moderant;
d'ailleurs, je saurai toujours assez tot le nom de celui qu'il me
faudra punir.
Manicamp vit bien que la question etait retournee.
Quant au roi, il s'apercut qu'il venait de se laisser entrainer un
peu loin.
Aussi se reprit-il:
-- Et je punirai, non point parce qu'il s'agit de Mlle de La
Valliere, bien que je l'estime particulierement; mais parce que
l'objet de la querelle est une femme. Or je pretends qu'a ma cour
on respecte les femmes, et qu'on ne se querelle pas.
Manicamp s'inclina.
-- Maintenant, voyons, monsieur de Manicamp, continua le roi, que
disait on de Mlle de La Valliere?
-- Mais Votre Majeste ne devine-t-elle pas?
-- Moi?
-- Votre Majeste sait bien quelle sorte de plaisanterie peuvent se
permettre les jeunes gens.
-- On disait sans doute qu'elle aimait quelqu'un, hasarda le roi.
-- C'est probable.
-- Mais Mlle de La Valliere a le droit d'aimer qui bon lui semble,
dit le roi.
-- C'est justement ce que soutenait de Guiche.
-- Et c'est pour cela qu'il s'est battu?
-- Oui, Sire, pour cette seule cause.
Le roi rougit.
-- Et, dit-il, vous n'en savez pas davantage?
-- Sur quel chapitre, Sire?
-- Mais sur le chapitre fort interessant que vous racontez a cette
heure.
-- Et quelle chose le roi veut-il que je sache?
-- Eh bien! par exemple, le nom de l'homme que La Valliere aime et
que l'adversaire de de Guiche lui contestait le droit d'aimer?
-- Sire, je ne sais rien, je n'ai rien entendu, rien surpris; mais
je tiens de Guiche pour un grand coeur, et, s'il s'est
momentanement substitue au protecteur de La Valliere, c'est que ce
protecteur etait trop haut place pour prendre lui-meme sa defense.
Ces mots etaient plus que transparents; aussi firent-ils rougir le
roi, mais, cette fois, de plaisir.
Il frappa doucement sur l'epaule de Manicamp.
-- Allons, allons, vous etes non seulement un spirituel garcon,
monsieur de Manicamp, mais encore un brave gentilhomme, et je
trouve votre ami de Guiche un paladin tout a fait de mon gout;
vous le lui temoignerez, n'est-ce pas?
-- Ainsi donc, Sire, Votre Majeste me pardonne?
-- Tout a fait.
-- Et je suis libre?
Le roi sourit et tendit la main a Manicamp.
Manicamp saisit cette main et la baisa.
-- Et puis, ajouta le roi, vous contez a merveille.
-- Moi, Sire?
-- Vous m'avez fait un recit excellent de cet accident arrive a
de Guiche. Je vois le sanglier sortant du bois, je vois le cheval
s'abattant, je vois l'animal allant du cheval au cavalier. Vous ne
racontez pas, monsieur, vous peignez.
-- Sire, je crois que Votre Majeste daigne se railler de moi, dit
Manicamp.
-- Au contraire, fit Louis XIV serieusement, je ris si peu,
monsieur de Manicamp, que je veux que vous racontiez a tout le
monde cette aventure.
-- L'aventure de l'affut?
-- Oui, telle que vous me l'avez contee, a moi, sans en changer un
seul mot, vous comprenez?
-- Parfaitement, Sire.
-- Et vous la raconterez?
-- Sans perdre une minute.
-- Eh bien! maintenant, rappelez vous-meme M. d'Artagnan; j'espere
que vous n'en avez plus peur.
-- Oh! Sire, des que je suis sur des bontes de Votre Majeste pour
moi, je ne crains plus rien.
-- Appelez donc, dit le roi.
Manicamp ouvrit la porte.
-- Messieurs, dit-il, le roi vous appelle.
D'Artagnan, Saint-Aignan et Valot rentrerent.
-- Messieurs, dit le roi, je vous fais rappeler pour vous dire que
l'explication de M. de Manicamp m'a entierement satisfait.
D'Artagnan jeta a Valot d'un cote, et a Saint-Aignan de l'autre,
un regard qui signifiait: "Eh bien! que vous disais-je?"
Le roi entraina Manicamp du cote de la porte, puis tout bas:
-- Que M. de Guiche se soigne, lui dit-il, et surtout qu'il se
guerisse vite; je veux me hater de le remercier au nom de toutes
les dames, mais surtout qu'il ne recommence jamais.
-- Dut-il mourir cent fois, Sire, il recommencera cent fois s'il
s'agit de l'honneur de Votre Majeste.
C'etait direct. Mais, nous l'avons dit, le roi Louis XIV aimait
l'encens, et, pourvu qu'on lui en donnat, il n'etait pas tres
exigeant sur la qualite.
-- C'est bien, c'est bien, dit-il en congediant Manicamp, je
verrai de Guiche moi-meme et je lui ferai entendre raison.
Alors le roi, se retournant vers les trois spectateurs de cette
scene:
-- Monsieur d'Artagnan? dit-il.
-- Sire.
-- Dites-moi donc, comment se fait-il que vous ayez la vue si
trouble, vous qui d'ordinaire avez de si bons yeux?
-- J'ai la vue trouble, moi, Sire?
-- Sans doute.
-- Cela doit etre certainement, puisque Votre Majeste le dit. Mais
en quoi trouble, s'il vous plait?
-- Mais a propos de cet evenement du bois Rochin.
-- Ah! ah!
-- Sans doute. Vous avez vu les traces de deux chevaux, les pas de
deux hommes, vous avez releve les details d'un combat. Rien de
tout cela n'a existe; illusion pure!
-- Ah! ah! fit encore d'Artagnan.
-- C'est comme ces pietinements du cheval, c'est comme ces indices
de lutte. Lutte de de Guiche contre le sanglier, pas autre chose;
seulement, la lutte a ete longue et terrible, a ce qu'il parait.
-- Ah! ah! continua d'Artagnan.
-- Et quand je pense que j'ai un instant ajoute foi a une pareille
erreur; mais aussi vous parliez avec un tel aplomb.
-- En effet, Sire, il faut que j'aie eu la berlue, dit d'Artagnan
avec une belle humeur qui charma le roi.
-- Vous en convenez, alors?
-- Pardieu! Sire, si j'en conviens!
-- De sorte que, maintenant, vous voyez la chose?...
-- Tout autrement que je ne la voyais il y a une demi-heure.
-- Et vous attribuez cette difference dans votre opinion?
-- Oh! a une chose bien simple, Sire; il y a une demi-heure, je
revenais du bois Rochin, ou je n'avais pour m'eclairer qu'une
mechante lanterne d'ecurie...
-- Tandis qu'a cette heure?...
-- A cette heure, j'ai tous les flambeaux de votre cabinet, et, de
plus, les deux yeux du roi, qui eclairent comme des soleils.
Le roi se mit a rire, et de Saint-Aignan a eclater.
-- C'est comme M. Valot, dit d'Artagnan reprenant la parole aux
levres du roi, il s'est figure que non seulement M. de Guiche
avait ete blesse par une balle, mais encore qu'il avait retire une
balle de sa poitrine.
-- Ma foi! dit Valot, j'avoue...
-- N'est-ce pas que vous l'avez cru? reprit d'Artagnan.
-- C'est-a-dire, dit Valot, que non seulement je l'ai cru, mais
qu'a cette heure encore j'en jurerais.
-- Eh bien! mon cher docteur, vous avez reve cela.
-- J'avais reve?
-- La blessure de M. de Guiche, reve! la balle, reve!... Ainsi,
croyez-moi, n'en parlez plus.
-- Bien dit, fit le roi; le conseil que vous donne d'Artagnan est
bon. Ne parlez plus de votre reve a personne, monsieur Valot, et,
foi de gentilhomme! vous ne vous en repentirez point. Bonsoir,
messieurs. Oh! la triste chose qu'un affut au sanglier!
-- La triste chose, repeta d'Artagnan a pleine voix qu'un affut au
sanglier!
Et il repeta encore ce mot par toutes les chambres ou il passa.
Et il sortit du chateau, emmenant Valot avec lui.
-- Maintenant que nous sommes seuls, dit le roi a de Saint-Aignan,
comment se nomme l'adversaire de de Guiche?
De Saint-Aignan regarda le roi.
-- Oh! n'hesite pas, dit le roi, tu sais bien que je dois
pardonner.
-- De Wardes, dit de Saint-Aignan.
-- Bien.
Puis, rentrant chez lui vivement:
-- Pardonner n'est pas oublier, dit Louis XIV.
Chapitre CLIX -- Comment il est bon d'avoir deux cordes a son arc
Manicamp sortait de chez le roi, tout heureux d'avoir si bien
reussi, quand, en arrivant au bas de l'escalier et passant devant
une portiere, il se sentit tout a coup tirer par une manche.
Il se retourna et reconnut Montalais qui l'attendait au passage,
et qui, mysterieusement, le corps penche en avant et la voix
basse, lui dit:
-- Monsieur, venez vite, je vous prie.
-- Et ou cela, mademoiselle? demanda Manicamp.
-- D'abord, un veritable chevalier ne m'eut point fait cette
question, il m'eut suivie sans avoir besoin d'explication aucune.
-- Eh bien! mademoiselle, dit Manicamp, je suis pret a me conduire
en vrai chevalier.
-- Non, il est trop tard, et vous n'en avez pas le merite. Nous
allons chez Madame; venez.
-- Ah! ah! fit Manicamp. Allons chez Madame.
Et il suivit Montalais, qui courait devant lui legere comme
Galatee.
"Cette fois, se disait Manicamp tout en suivant son guide, je ne
crois pas que les histoires de chasse soient de mise. Nous
essaierons cependant, et, au besoin... ma fois! au besoin, nous
trouverons autre chose."
Montalais courait toujours.
"Comme c'est fatigant, pensa Manicamp, d'avoir a la fois besoin de
son esprit et de ses jambes!"
Enfin on arriva.
Madame avait acheve sa toilette de nuit; elle etait en deshabille
elegant; mais on comprenait que cette toilette etait faite avant
qu'elle eut a subir les emotions qui l'agitaient.
Elle attendait avec une impatience visible.
Aussi Montalais et Manicamp la trouverent-ils debout pres de la
porte.
Au bruit de leurs pas, Madame etait venue au-devant d'eux.
-- Ah! dit-elle, enfin!
-- Voici M. de Manicamp, repondit Montalais.
Manicamp s'inclina respectueusement.
Madame fit signe a Montalais de se retirer. La jeune fille obeit.
Madame la suivit des yeux en silence, jusqu'a ce que la porte se
fut refermee derriere elle; puis, se retournant vers Manicamp:
-- Qu'y a-t-il donc et que m'apprend-on, monsieur de Manicamp?
dit-elle; il y a quelqu'un de blesse au chateau?
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