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Agent to the Stars by John Scalzi">Book Review: Agent to the Stars by John Scalzi
A Cambridge School of Art graduate?s first book has been lauded in the international press. Kazuno Kohara, from Japan, who graduated from the MA in Children?s Book Illustration in 2007, has had her first book voted as one of 10 Best Illustrated

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Le vicomte de Bragelonne, Tome III. written by Alexandre Dumas

A >> Alexandre Dumas >> Le vicomte de Bragelonne, Tome III.

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-- Non pas, j'ai mieux que cela.

-- Dites.

-- Nous monterons a cheval tous deux et nous echangerons trois
coups de pistolet. Vous tirez de premiere force. Je vous ai vu
abattre des hirondelles, a balle et au galop. Ne dites pas non, je
vous ai vu.

-- Je crois que vous avez raison, dit de Wardes; et, comme cela,
il est possible que je vous tue.

-- En verite, vous me rendriez service.

-- Je ferai de mon mieux.

-- Est-ce dit?

-- Votre main.

-- La voici... A une condition, pourtant.

-- Laquelle?

-- Vous me jurez de ne rien dire ou faire dire au roi?

-- Rien, je vous le jure.

-- Je vais chercher mon cheval.

-- Et moi le mien.

-- Ou irons-nous?

-- Dans la plaine; je sais un endroit excellent.

-- Partons-nous ensemble?

-- Pourquoi pas?

Et tous deux, s'acheminant vers les ecuries, passerent sous les
fenetres de Madame, doucement eclairees; une ombre grandissait
derriere les rideaux de dentelle.

-- Voila pourtant une femme, dit de Wardes en souriant, qui ne se
doute pas que nous allons a la mort pour elle.


Chapitre CLII -- Le combat


De Wardes choisit son cheval, et de Guiche le sien.

Puis chacun le sella lui-meme avec une selle a fontes.

De Wardes n'avait point de pistolets. De Guiche en avait deux
paires. Il les alla chercher chez lui, les chargea, et donna le
choix a de Wardes.

De Wardes choisit des pistolets dont il s'etait vingt fois servi,
les memes avec lesquels de Guiche lui avait vu tuer les
hirondelles au vol.

-- Vous ne vous etonnerez point, dit-il, que je prenne toutes mes
precautions. Vos armes vous sont connues. Je ne fais, par
consequent, qu'egaliser les chances.

-- L'observation etait inutile, repondit de Guiche, et vous etes
dans votre droit.

-- Maintenant, dit de Wardes, je vous prie de vouloir bien m'aider
a monter a cheval, car j'y eprouve encore une certaine difficulte.

-- Alors, il fallait prendre le parti a pied.

-- Non, une fois en selle, je vaux mon homme.

-- C'est bien, n'en parlons plus.

Et de Guiche aida de Wardes a monter a cheval.

-- Maintenant, continua le jeune homme, dans notre ardeur a nous
exterminer, nous n'avons pas pris garde a une chose.

-- A laquelle?

-- C'est qu'il fait nuit, et qu'il faudra nous tuer a tatons.

-- Soit, ce sera toujours le meme resultat.

-- Cependant, il faut prendre garde a une autre circonstance, qui
est que les honnetes gens ne se vont point battre sans compagnons.

-- Oh! s'ecria de Guiche, vous etes aussi desireux que moi de bien
faire les choses.

-- Oui; mais je ne veux point que l'on puisse dire que vous m'avez
assassine, pas plus que, dans le cas ou je vous tuerais, je ne
veux etre accuse d'un crime.

-- A-t-on dit pareille chose de votre duel avec M. de Buckingham?
dit de Guiche. Il s'est cependant accompli dans les memes
conditions ou le notre va s'accomplir.

-- Bon! Il faisait encore jour et nous etions dans l'eau jusqu'aux
cuisses; d'ailleurs, bon nombre de spectateurs etaient ranges sur
le rivage et nous regardaient.

De Guiche reflechit un instant; mais cette pensee qui s'etait deja
presentee a son esprit s'y raffermit, que de Wardes voulait avoir
des temoins pour ramener la conversation sur Madame et donner un
tour nouveau au combat.

Il ne repliqua donc rien, et, comme de Wardes l'interrogea une
derniere fois du regard, il lui repondit par un signe de tete qui
voulait dire que le mieux etait de s'en tenir ou l'on en etait.

Les deux adversaires se mirent, en consequence, en chemin et
sortirent du chateau par cette porte que nous connaissons pour
avoir vu tout pres d'elle Montalais et Malicorne.

La nuit, comme pour combattre la chaleur de la journee, avait
amasse tous les nuages qu'elle poussait silencieusement et
lourdement de l'ouest a l'est. Ce dome, sans eclaircies et sans
tonnerres apparents, pesait de tout son poids sur la terre et
commencait a se trouer sous les efforts du vent, comme une immense
toile detachee d'un lambris.

Les gouttes d'eau tombaient tiedes et larges sur la terre, ou
elles agglomeraient la poussiere en globules roulants.

En meme temps, des haies qui aspiraient l'orage, des fleurs
alterees, des arbres echeveles, s'exhalaient mille odeurs
aromatiques qui ramenaient au cerveau les souvenirs doux, les
idees de jeunesse, de vie eternelle, de bonheur et d'amour.

-- La terre sent bien bon, dit de Wardes; c'est une coquetterie de
sa part pour nous attirer a elle.

-- A propos, repliqua de Guiche, il m'est venu plusieurs idees et
je veux vous les soumettre.

-- Relatives?

-- Relatives a notre combat.

-- En effet, il est temps, ce me semble, que nous nous en
occupions.

-- Sera-ce un combat ordinaire et regle selon la coutume?

-- Voyons notre coutume?

-- Nous mettrons pied a terre dans une bonne plaine, nous
attacherons nos chevaux au premier objet venu, nous nous joindrons
sans armes, puis nous nous eloignerons de cent cinquante pas
chacun pour revenir l'un sur l'autre.

-- Bon! c'est ainsi que je tuai le pauvre Follivent, voici trois
semaines, a la Saint-Denis.

-- Pardon, vous oubliez un detail.

-- Lequel?

-- Dans votre duel avec Follivent, vous marchates a pied l'un sur
l'autre, l'epee aux dents et le pistolet au poing.

-- C'est vrai.

-- Cette fois, au contraire, comme je ne puis pas marcher, vous
l'avouez vous-meme, nous remontons a cheval et nous nous choquons,
le premier qui veut tirer tire.

-- C'est ce qu'il y a de mieux, sans doute, mais il fait nuit; il
faut compter plus de coups perdus qu'il n'y en aurait dans le
jour.

-- Soit! Chacun pourra tirer trois coups, les deux qui seront tout
charges, et un troisieme de recharge.

-- A merveille! ou notre combat aura-t-il lieu?

-- Avez-vous quelque preference?

-- Non.

-- Vous voyez ce petit bois qui s'etend devant nous?

-- Le bois Rochin? Parfaitement.

-- Vous le connaissez?

-- A merveille.

-- Vous savez, alors, qu'il a une clairiere a son centre?

-- Oui.

-- Gagnons cette clairiere.

-- Soit!

-- C'est une espece de champ clos naturel, avec toutes sortes de
chemins, de faux fuyants, de sentiers, de fosses, de tournants,
d'allees; nous serons la a merveille.

-- Je le veux, si vous le voulez. Nous sommes arrives, je crois?

-- Oui. Voyez le bel espace dans le rond-point. Le peu de clarte
qui tombe des etoiles, comme dit Corneille, se concentre en cette
place; les limites naturelles sont le bois qui circuite avec ses
barrieres.

-- Soit! Faites comme vous dites.

-- Terminons les conditions, alors.

-- Voici les miennes; si vous avez quelque chose contre, vous le
direz.

-- J'ecoute.

-- Cheval tue oblige son maitre a combattre a pied.

-- C'est incontestable, puisque nous n'avons pas de chevaux de
rechange.

-- Mais n'oblige pas l'adversaire a descendre de son cheval.

-- L'adversaire sera libre d'agir comme bon lui semblera.

-- Les adversaires, s'etant joints une fois, peuvent ne se plus
quitter, et, par consequent, tirer l'un sur l'autre a bout
portant.

-- Accepte.

-- Trois charges sans plus, n'est-ce pas?

-- C'est suffisant, je crois. Voici de la poudre et des balles
pour vos pistolets; mesurez trois charges, prenez trois balles;
j'en ferai autant, puis nous repandrons le reste de la poudre et
nous jetterons le reste des balles.

-- Et nous jurons sur le Christ, n'est-ce pas, ajouta de Wardes,
que nous n'avons plus sur nous ni poudre ni balles?

-- C'est convenu; moi, je le jure.

De Guiche etendit la main vers le ciel.

De Wardes l'imita.

-- Et maintenant, mon cher comte, dit-il, laissez-moi vous dire
que je ne suis dupe de rien. Vous etes, ou vous serez l'amant de
Madame. J'ai penetre le secret, vous avez peur que je ne
l'ebruite; vous voulez me tuer pour vous assurer le silence, c'est
tout simple, et, a votre place, j'en ferais autant.

De Guiche baissa la tete.

-- Seulement, continua de Wardes triomphant, etait-ce bien la
peine, dites-moi, de me jeter encore dans les bras cette mauvaise
affaire de Bragelonne? Prenez garde, mon cher ami, en acculant le
sanglier, on l'enrage; en forcant le renard, on lui donne la
ferocite du jaguar. Il en resulte que, mis aux abois par vous, je
me defends jusqu'a la mort.

-- C'est votre droit.

-- Oui, mais, prenez garde, je ferai bien du mal; ainsi, pour
commencer, vous devinez bien, n'est-ce pas, que je n'ai point fait
la sottise de cadenasser mon secret, ou plutot votre secret dans
mon coeur? Il y a un ami, un ami spirituel, vous le connaissez,
qui est entre en participation de mon secret; ainsi, comprenez
bien que, si vous me tuez, ma mort n'aura pas servi a grand-chose;
tandis qu'au contraire, si je vous tue, dame! tout est possible,
vous comprenez.

De Guiche frissonna.

-- Si je vous tue, continua de Wardes, vous aurez attache a Madame
deux ennemis qui travailleront a qui mieux mieux a la ruiner.

-- Oh! monsieur, s'ecria de Guiche furieux, ne comptez pas ainsi
sur ma mort; de ces deux ennemis, j'espere bien tuer l'un tout de
suite, et l'autre a la premiere occasion.

De Wardes ne repondit que par un eclat de rire tellement
diabolique, qu'un homme superstitieux s'en fut effraye.

Mais de Guiche n'etait point impressionnable a ce point.

-- Je crois, dit-il, que tout est regle, monsieur de Wardes;
ainsi, prenez du champ, je vous prie, a moins que vous ne
preferiez que ce soit moi.

-- Non pas, dit de Wardes, enchante de vous epargner une peine.

Et, mettant son cheval au galop, il traversa la clairiere dans
toute son etendue, et alla prendre son poste au point de la
circonference du carrefour qui faisait face a celui ou de Guiche
s'etait arrete.

De Guiche demeura immobile.

A la distance de cent pas a peu pres, les deux adversaires etaient
absolument invisibles l'un a l'autre, perdus qu'ils etaient dans
l'ombre epaisse des ormes et des chataigniers.

Une minute s'ecoula au milieu du plus profond silence.

Au bout de cette minute, chacun, au sein de l'ombre ou il etait
cache, entendit le double cliquetis du chien resonnant dans la
batterie.

De Guiche, suivant la tactique ordinaire, mit son cheval au galop,
persuade qu'il trouverait une double garantie de surete dans
l'ondulation du mouvement et dans la vitesse de la course.

Cette course se dirigea en droite ligne sur le point qu'a son avis
devait occuper son adversaire.

A la moitie du chemin, il s'attendait a rencontrer de Wardes: il
se trompait.

Il continua sa course, presumant que de Wardes l'attendait
immobile.

Mais au deux tiers de la clairiere, il vit le carrefour
s'illuminer tout a coup, et une balle coupa en sifflant la plume
qui s'arrondissait sur son chapeau.

Presque en meme temps, et comme si le feu du premier coup eut
servi a eclairer l'autre, un second coup retentit, et une seconde
balle vint trouer la tete du cheval de de Guiche, un peu au-
dessous de l'oreille.

L'animal tomba.

Ces deux coups, venant d'une direction tout opposee a celle dans
laquelle il s'attendait a trouver de Wardes, frapperent de Guiche
de surprise; mais, comme c'etait un homme d'un grand sang-froid,
il calcula sa chute, mais non pas si bien, cependant, que le bout
de sa botte ne se trouvat pris sous son cheval.

Heureusement, dans son agonie, l'animal fit un mouvement, et
de Guiche put degager sa jambe moins pressee.

De Guiche se releva, se tata; il n'etait point blesse.

Du moment ou il avait senti le cheval faiblir, il avait place ses
deux pistolets dans les fontes, de peur que la chute ne fit partir
un des deux coups et meme tous les deux, ce qui l'eut desarme
inutilement.

Une fois debout, il reprit ses pistolets dans ses fontes, et
s'avanca vers l'endroit ou, a la lueur de la flamme, il avait vu
apparaitre de Wardes. De Guiche s'etait, apres le premier coup,
rendu compte de la manoeuvre de son adversaire, qui etait on ne
peut plus simple.

Au lieu de courir sur de Guiche ou de rester a sa place a
l'attendre, de Wardes avait, pendant une quinzaine de pas a peu
pres, suivi le cercle d'ombre qui le derobait a la vue de son
adversaire, et, au moment ou celui-ci lui presentait le flanc dans
sa course, il l'avait tire de sa place, ajustant a l'aise, et
servi au lieu d'etre gene par le galop du cheval.

On a vu que, malgre l'obscurite, la premiere balle avait passe a
un pouce a peine de la tete de de Guiche.

De Wardes etait si sur de son coup, qu'il avait cru voir tomber
de Guiche. Son etonnement fut grand lorsque, au contraire le
cavalier demeura en selle.

Il se pressa pour tirer le second coup, fit un ecart de main et
tua le cheval.

C'etait une heureuse maladresse, si de Guiche demeurait engage
sous l'animal. Avant qu'il eut pu se degager, de Wardes
rechargeait son troisieme coup et tenait de Guiche a sa merci.

Mais, tout au contraire, de Guiche etait debout et avait trois
coups a tirer.

De Guiche comprit la position... Il s'agissait de gagner de Wardes
de vitesse. Il prit sa course, afin de le joindre avant qu'il eut
fini de recharger son pistolet.

De Wardes le voyait arriver comme une tempete. La balle etait
juste et resistait a la baguette. Mal charger etait s'exposer a
perdre un dernier coup. Bien charger etait perdre son temps, ou
plutot c'etait perdre la vie.

Il fit faire un ecart a son cheval.

De Guiche pivota sur lui-meme, et, au moment ou le cheval
retombait, le coup partit, enlevant le chapeau de de Wardes.

De Wardes comprit qu'il avait un instant a lui; il en profita pour
achever de charger son pistolet.

De Guiche, ne voyant pas tomber son adversaire, jeta le premier
pistolet devenu inutile, et marcha sur de Wardes en levant le
second.

Mais, au troisieme pas qu'il fit, de Wardes le prit tout marchant
et le coup partit.

Un rugissement de colere y repondit; le bras du comte se crispa et
s'abattit. Le pistolet tomba.

De Wardes vit le comte se baisser, ramasser le pistolet de la main
gauche, et faire un nouveau pas en avant.

Le moment etait supreme.

-- Je suis perdu, murmura de Wardes, il n'est point blesse a mort.

Mais au moment ou de Guiche levait son pistolet sur de Wardes, la
tete, les epaules et les jarrets du comte flechirent a la fois. Il
poussa un soupir douloureux et vint rouler aux pieds du cheval de
de Wardes.

-- Allons donc! murmura celui-ci.

Et, rassemblant les renes, il piqua des deux.

Le cheval franchit le corps inerte et emporta rapidement de Wardes
au chateau.

Arrive la, de Wardes demeura un quart d'heure a tenir conseil.

Dans son impatience a quitter le champ de bataille, il avait
neglige de s'assurer que de Guiche fut mort.

Une double hypothese se presentait a l'esprit agite de de Wardes.

Ou de Guiche etait tue, ou de Guiche etait seulement blesse.

-- Si de Guiche etait tue, fallait-il laisser ainsi son corps aux
loups? C'etait une cruaute inutile, puisque, si de Guiche etait
tue, il ne parlerait certes pas.

S'il n'etait pas tue, pourquoi, en ne lui portant pas secours, se
faire passer pour un sauvage incapable de generosite?

Cette derniere consideration l'emporta.

De Wardes s'informa de Manicamp.

Il apprit que Manicamp s'etait informe de de Guiche et, ne sachant
point ou le joindre, s'etait alle coucher.

De Wardes alla reveiller le dormeur et lui conta l'affaire, que
Manicamp ecouta sans dire un mot, mais avec une expression
d'energie croissante dont on aurait cru sa physionomie incapable.

Seulement, lorsque de Wardes eut fini, Manicamp prononca un seul
mot:

-- Allons!

Tout en marchant, Manicamp se montait l'imagination, et, au fur et
a mesure que de Wardes lui racontait l'evenement, il
s'assombrissait davantage.

-- Ainsi, dit-il lorsque de Wardes eut fini, vous le croyez mort?

-- Helas! oui.

-- Et vous vous etes battus comme cela sans temoins?

-- Il l'a voulu.

-- C'est singulier!

-- Comment, c'est singulier?

-- Oui, le caractere de M. de Guiche ressemble bien peu a cela.

-- Vous ne doutez pas de ma parole, je suppose?

-- He! he!

-- Vous en doutez?

-- Un peu... Mais j'en douterai bien plus encore, je vous en
previens, si je vois le pauvre garcon mort.

-- Monsieur Manicamp!

-- Monsieur de Wardes!

-- Il me semble que vous m'insultez!

-- Ce sera comme vous voudrez. Que voulez-vous? moi, je n'ai
jamais aime les gens qui viennent vous dire: "J'ai tue M. Untel
dans un coin; c'est un bien grand malheur, mais je l'ai tue
loyalement." Il fait nuit bien noire pour cet adverbe-la monsieur
de Wardes!

-- Silence, nous sommes arrives.

En effet, on commencait a apercevoir la petite clairiere, et, dans
l'espace vide, la masse immobile du cheval mort.

A droite du cheval, sur l'herbe noire, gisait, la face contre
terre, le pauvre comte baigne dans son sang.

Il etait demeure a la meme place et ne paraissait meme pas avoir
fait un mouvement.

Manicamp se jeta a genoux, souleva le comte, et le trouva froid et
trempe de sang.

Il le laissa retomber.

Puis, s'allongeant pres de lui, il chercha jusqu'a ce qu'il eut
trouve le pistolet de de Guiche.

-- Morbleu! dit-il alors en se relevant, pale comme un spectre et
le pistolet au poing; morbleu! vous ne vous trompiez pas, il est
bien mort!

-- Mort? repeta de Wardes.

-- Oui, et son pistolet est charge, ajouta Manicamp en
interrogeant du doigt le bassinet.

-- Mais ne vous ai-je pas dit que je l'avais pris dans la marche
et que j'avais tire sur lui au moment ou il visait sur moi?

-- Etes-vous bien sur de vous etre battu contre lui, monsieur
de Wardes? Moi, je l'avoue, j'ai bien peur que vous ne l'ayez
assassine. Oh! ne criez pas! vous avez tire vos trois coups, et
son pistolet est charge! Vous avez tue son cheval, et lui, lui,
de Guiche, un des meilleurs tireurs de France, n'a touche ni vous
ni votre cheval! Tenez, monsieur de Wardes, vous avez du malheur
de m'avoir amene ici; tout ce sang m'a monte a la tete; je suis un
peu ivre, et je crois, sur l'honneur! puisque l'occasion s'en
presente, que je vais vous faire sauter la cervelle. Monsieur
de Wardes, recommandez votre ame a Dieu!

-- Monsieur de Manicamp, vous n'y songez point?

-- Si fait, au contraire, j'y songe trop.

-- Vous m'assassineriez?

-- Sans remords, pour le moment, du moins.

-- Etes-vous gentilhomme?

-- On a ete page; donc on a fait ses preuves.

-- Laissez-moi defendre ma vie, alors.

-- Bon! pour que vous me fassiez a moi, ce que vous avez fait au
pauvre de Guiche.

Et Manicamp, soulevant son pistolet, l'arreta, le bras tendu et le
sourcil fronce, a la hauteur de la poitrine de de Wardes.

De Wardes n'essaya pas meme de fuir, il etait terrifie.

Alors, dans cet effroyable silence d'un instant, qui parut un
siecle a de Wardes, un soupir se fit entendre.

-- Oh! s'ecria de Wardes! il vit! il vit! A moi, monsieur
de Guiche, on veut m'assassiner!

Manicamp se recula, et, entre les deux jeunes gens, on vit le
comte se soulever peniblement sur une main.

Manicamp jeta le pistolet a dix pas, et courut a son ami en
poussant un cri de joie.

De Wardes essuya son front inonde d'une sueur glacee.

-- Il etait temps! murmura-t-il.

-- Qu'avez-vous? demanda Manicamp a de Guiche, et de quelle facon
etes vous blesse?

De Guiche montra sa main mutilee et sa poitrine sanglante.

-- Comte! s'ecria de Wardes, on m'accuse de vous avoir assassine;
parlez, je vous en conjure, dites que j'ai loyalement combattu!

-- C'est vrai, dit le blesse, M. de Wardes a combattu loyalement,
et quiconque dirait le contraire se ferait de moi un ennemi.

-- Eh! monsieur, dit Manicamp, aidez-moi d'abord a transporter ce
pauvre garcon, et, apres, je vous donnerai toutes les
satisfactions qu'il vous plaira, ou, si vous etes par trop presse,
faisons mieux: pansons le comte avec votre mouchoir et le mien,
et, puisqu'il reste deux balles a tirer, tirons-les.

-- Merci, dit de Wardes. Deux fois en une heure j'ai vu la mort de
trop pres: c'est trop laid, la mort, et je prefere vos excuses.

Manicamp se mit a rire, et de Guiche aussi, malgre ses
souffrances.

Les deux jeunes gens voulurent le porter, mais il declara qu'il se
sentait assez fort pour marcher seul. La balle lui avait brise
l'annulaire et le petit doigt, mais avait ete glisser sur une cote
sans penetrer dans la poitrine. C'etait donc plutot la douleur que
la gravite de la blessure qui avait foudroye de Guiche.

Manicamp lui passa un bras sous une epaule, de Wardes un bras sous
l'autre, et ils l'amenerent ainsi a Fontainebleau, chez le medecin
qui avait assiste a son lit de mort le franciscain predecesseur
d'Aramis.


Chapitre CLIII -- Le souper du roi


Le roi s'etait mis a table pendant ce temps, et la suite peu
nombreuse des invites du jour avait pris place a ses cotes apres
le geste habituel qui prescrivait de s'asseoir.

Des cette epoque, bien que l'etiquette ne fut pas encore reglee
comme elle le fut plus tard, la Cour de France avait entierement
rompu avec les traditions de bonhomie et de patriarcale affabilite
qu'on retrouvait encore chez Henri IV, et que l'esprit soupconneux
de Louis XIII avait peu a peu effacees, pour les remplacer par des
habitudes fastueuses de grandeur, qu'il etait desespere de ne
pouvoir atteindre.

Le roi dinait donc a une petite table separee qui dominait, comme
le bureau d'un president, les tables voisines; petite table,
avons-nous dit: hatons-nous cependant d'ajouter que cette petite
table etait encore la plus grande de toutes.

En outre, c'etait celle sur laquelle s'entassaient un plus
prodigieux nombre de mets varies, poissons, gibiers, viandes
domestiques, fruits, legumes et conserves.

Le roi, jeune et vigoureux, grand chasseur, adonne a tous les
exercices violents, avait, en outre, cette chaleur naturelle du
sang, commune a tous les Bourbons, qui cuit rapidement les
digestions et renouvelle les appetits.

Louis XIV etait un redoutable convive; il aimait a critiquer ses
cuisiniers; mais, lorsqu'il leur faisait honneur, cet honneur
etait gigantesque.

Le roi commencait par manger plusieurs potages, soit ensemble,
dans une espece de macedoine, soit separement; il entremelait ou
plutot il separait chacun de ces potages d'un verre de vin vieux.

Il mangeait vite et assez avidement.

Porthos, qui des l'abord avait par respect attendu un coup de
coude de d'Artagnan, voyant le roi s'escrimer de la sorte, se
retourna vers le mousquetaire, et dit a demi-voix:

-- Il me semble qu'on peut aller, dit-il, Sa Majeste encourage.
Voyez donc.

-- Le roi mange, dit d'Artagnan, mais il cause en meme temps;
arrangez-vous de facon que si, par hasard, il vous adressait la
parole, il ne vous prenne pas la bouche pleine, ce qui serait
disgracieux.

-- Le bon moyen alors, dit Porthos, c'est de ne point souper.
Cependant j'ai faim, je l'avoue, et tout cela sent des odeurs
appetissantes, et qui sollicitent a la fois mon odorat et mon
appetit.

-- N'allez pas vous aviser de ne point manger, dit d'Artagnan,
vous facheriez Sa Majeste. Le roi a pour habitude de dire que
celui-la travaille bien qui mange bien, et il n'aime pas qu'on
fasse petite bouche a sa table.

-- Alors, comment eviter d'avoir la bouche pleine si on mange? dit
Porthos.

-- Il s'agit simplement, repondit le capitaine des mousquetaires,
d'avaler lorsque le roi vous fera l'honneur de vous adresser la
parole.

-- Tres bien.

Et, a partir de ce moment, Porthos se mit a manger avec un
enthousiasme poli.

Le roi, de temps en temps, levait les yeux sur le groupe, et, en
connaisseur, appreciait les dispositions de son convive.

-- Monsieur du Vallon! dit-il.

Porthos en etait a un salmis de lievre, et en engloutissait un
demi-rable.

Son nom, prononce ainsi, le fit tressaillir, et, d'un vigoureux
elan du gosier, il absorba la bouchee entiere.

-- Sire, dit Porthos d'une voix etouffee, mais suffisamment
intelligible neanmoins.

-- Que l'on passe a M. du Vallon ces filets d'agneau, dit le roi.
Aimez-vous les viandes jaunes, monsieur du Vallon?

-- Sire, j'aime tout, repliqua Porthos.

Et d'Artagnan lui souffla:

-- Tout ce que m'envoie Votre Majeste.

Porthos repeta:

-- Tout ce que m'envoie Votre Majeste.

Le roi fit, avec la tete, un signe de satisfaction.

-- On mange bien quand on travaille bien, repartit le roi,
enchante d'avoir en tete a tete un mangeur de la force de Porthos.

Porthos recut le plat d'agneau et en fit glisser une partie sur
son assiette.

-- Eh bien? dit le roi.

-- Exquis! fit tranquillement Porthos.

-- A-t-on d'aussi fins moutons dans votre province, monsieur du
Vallon? continua le roi.

-- Sire, dit Porthos, je crois qu'en ma province, comme partout,
ce qu'il y a de meilleur est d'abord au roi; mais, ensuite, je ne
mange pas le mouton de la meme facon que le mange Votre Majeste.

-- Ah! ah! Et comment le mangez-vous?

-- D'ordinaire, je me fais accommoder un agneau tout entier.

-- Tout entier?

-- Oui, Sire.

-- Et de quelle facon?

-- Voici: mon cuisinier, le drole est Allemand, Sire; mon
cuisinier bourre l'agneau en question de petites saucisses qu'il
fait venir de Strasbourg; d'andouillettes, qu'il fait venir de
Troyes; de mauviettes, qu'il fait venir de Pithiviers; par je ne
sais quel moyen, il desosse le mouton, comme il ferait d'une
volaille, tout en lui laissant la peau, qui fait autour de
l'animal une croute rissolee; lorsqu'on le coupe par belles
tranches, comme on ferait d'un enorme saucisson, il en sort un jus
tout rose qui est a la fois agreable a l'oeil et exquis au palais.

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