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Le vicomte de Bragelonne, Tome III. written by Alexandre Dumas

A >> Alexandre Dumas >> Le vicomte de Bragelonne, Tome III.

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La fenetre qui venait de s'ouvrir etait, en effet, celle du comte
de Guiche.

Mais, comme eussent pu le penser les ignorants, ce n'etait pas
seulement pour tacher de voir l'ombre de Madame a travers ses
rideaux qu'il se mettait a cette fenetre, et sa preoccupation
n'etait pas toute amoureuse.

Il venait, comme nous l'avons dit, de recevoir un courrier; ce
courrier lui avait ete envoye par de Bragelonne. De Bragelonne
avait ecrit a de Guiche.

Celui-ci avait lu et relu la lettre, laquelle lui avait fait une
profonde impression.

-- Etrange! etrange! murmurait-il. Par quels moyens puissants la
destinee entraine-t-elle donc les gens a leur but?

Et, quittant la fenetre pour se rapprocher de la lumiere, il relut
une troisieme fois cette lettre, dont les lignes brulaient a la
fois son esprit et ses yeux.


"Calais.

"Mon cher comte,

J'ai trouve a Calais M. de Wardes, qui a ete blesse grievement
dans une affaire avec M. de Buckingham.

C'est un homme brave, comme vous savez, que de Wardes, mais
haineux et mechant.

Il m'a entretenu de vous, pour qui, dit-il, son coeur a beaucoup
de penchant; de Madame, qu'il trouve belle et aimable.

Il a devine votre amour pour la personne que vous savez.

Il m'a aussi entretenu d'une personne que j'aime, et m'a temoigne
le plus vif interet en me plaignant fort, le tout avec des
obscurites qui m'ont effraye d'abord, mais que j'ai fini par
prendre pour les resultats de ses habitudes de mystere.

Voici le fait:

Il aurait recu des nouvelles de la Cour. Vous comprenez que ce
n'est que par M. de Lorraine.

On s'entretient, disent ses nouvelles, d'un changement survenu
dans l'affection du roi.

Vous savez qui cela regarde.

Ensuite, disaient encore ses nouvelles, on parle d'une fille
d'honneur qui donne sujet a la medisance.

Ces phrases vagues ne m'ont point permis de dormir. J'ai deplore
depuis hier que mon caractere droit et faible, malgre une certaine
obstination, m'ait laisse sans replique a ces insinuations.

En un mot, M. de Wardes partait pour Paris; je n'ai point retarde
son depart avec des explications; et puis il me paraissait dur, je
l'avoue, de mettre a la question un homme dont les blessures sont
a peine fermees.

Bref, il est parti a petites journees, parti pour assister, dit-
il, au curieux spectacle que la Cour ne peut manquer d'offrir sous
peu de temps.

Il a ajoute a ces paroles certaines felicitations, puis certaines
condoleances. Je n'ai pas plus compris les unes que les autres.
J'etais etourdi par mes pensees et par une defiance envers cet
homme, defiance, vous le savez mieux que personne, que je n'ai
jamais pu surmonter.

Mais, lui parti, mon esprit s'est ouvert.

Il est impossible qu'un caractere comme celui de de Wardes n'ait
pas infiltre quelque peu de sa mechancete dans les rapports que
nous avons eus ensemble.

Il est donc impossible que dans toutes les paroles mysterieuses
que M. de Wardes m'a dites, il n'y ait point un sens mysterieux
dont je puisse me faire l'application a moi ou a qui savez.

Force que j'etais de partir promptement pour obeir au roi, je n'ai
point eu l'idee de courir apres M. de Wardes pour obtenir
l'explication de ses reticences; mais je vous expedie un courrier
et vous ecris cette lettre, qui vous exposera tous mes doutes.
Vous, c'est moi: j'ai pense, vous agirez.

M. de Wardes arrivera sous peu: sachez ce qu'il a voulu dire, si
deja vous ne le savez.

Au reste M. de Wardes a pretendu que M. de Buckingham avait quitte
Paris, comble par Madame; c'est une affaire qui m'eut
immediatement mis l'epee a la main sans la necessite ou je crois
me trouver de faire passer le service du roi avant toute querelle.

Brulez cette lettre, que vous remet Olivain.

Qui dit Olivain, dit la surete meme.

Veuillez, je vous prie, mon cher comte, me rappeler au souvenir de
Mlle de La Valliere, dont je baise respectueusement les mains.

Vous, je vous embrasse.

Vicomte de Bragelonne.

P.-S.-- Si quelque chose de grave survenait, tout doit se prevoir,
cher ami, expediez-moi un courrier avec ce seul mot: "Venez", et
je serai a Paris, trente-six heures apres votre lettre recue.


De Guiche soupira, replia la lettre une troisieme fois, et, au
lieu de la bruler, comme le lui avait recommande Raoul, il la
remit dans sa poche.

Il avait besoin de la lire et de la relire encore.

-- Quel trouble et quelle confiance a la fois, murmura le comte;
toute l'ame de Raoul est dans cette lettre; il y oublie le comte
de La Fere, et il y parle de son respect pour Louise! Il m'avertit
pour moi, il me supplie pour lui. Ah! continua de Guiche avec un
geste menacant, vous vous melez de mes affaires, monsieur de
Wardes? Eh bien! je vais m'occuper des votres. Quant a toi, mon
pauvre Raoul, ton coeur me laisse un depot; je veillerai sur lui,
ne crains rien.

Cette promesse faite, de Guiche fit prier Malicorne de passer chez
lui sans retard, s'il etait possible.

Malicorne se rendit a l'invitation avec une vivacite qui etait le
premier resultat de sa conversation avec Montalais.

Plus de Guiche, qui se croyait couvert, questionna Malicorne, plus
celui-ci, qui travaillait a l'ombre, devina son interrogateur.

Il s'ensuivit que, apres un quart d'heure de conversation, pendant
lequel de Guiche crut decouvrir toute la verite sur La Valliere et
sur le roi, il n'apprit absolument rien que ce qu'il avait vu de
ses yeux; tandis que Malicorne apprit ou devina, comme on voudra,
que Raoul avait de la defiance a distance et que de Guiche allait
veiller sur le tresor des Hesperides.

Malicorne accepta d'etre le dragon.

De Guiche crut avoir tout fait pour son ami et ne s'occupa plus
que de soi.

On annonca le lendemain au soir le retour de de Wardes, et sa
premiere apparition chez le roi.

Apres sa visite, le convalescent devait se rendre chez Monsieur.

De Guiche se rendit chez Monsieur avant l'heure.


Chapitre CLI -- Comment de Wardes fut recu a la cour


Monsieur avait accueilli de Wardes avec cette faveur insigne que
le rafraichissement de l'esprit conseille a tout caractere leger
pour la nouveaute qui arrive.

De Wardes, qu'en effet on n'avait pas vu depuis un mois, etait du
fruit nouveau. Le caresser, c'etait d'abord une infidelite a faire
aux anciens, et une infidelite a toujours son charme; c'etait, de
plus, une reparation a lui faire, a lui. Monsieur le traita donc
on ne peut plus favorablement.

M. le chevalier de Lorraine, qui craignait fort ce rival, mais qui
respectait cette seconde nature, en tout semblable a la sienne,
plus le courage, M. le chevalier de Lorraine eut pour de Wardes
des caresses plus douces encore que n'en avait eu Monsieur.

De Guiche etait la, comme nous l'avons dit, mais se tenait un peu
a l'ecart, attendant patiemment que toutes ces embrassades fussent
terminees.

De Wardes, tout en parlant aux autres, et meme a Monsieur, n'avait
pas perdu de Guiche de vue; son instinct lui disait qu'il etait la
pour lui.

Aussi alla-t-il a de Guiche aussitot qu'il en eut fini avec les
autres.

Tous deux echangerent les compliments les plus courtois; apres
quoi, de Wardes revint a Monsieur et aux autres gentilshommes.

Au milieu de toutes ces felicitations de bon retour on annonca
Madame.

Madame avait appris l'arrivee de de Wardes. Elle savait tous les
details de son voyage et de son duel avec Buckingham. Elle n'etait
pas fachee d'etre la aux premieres paroles qui devaient etre
prononcees par celui qu'elle savait son ennemi.

Elle avait deux ou trois dames d'honneur avec elle.

De Wardes fit a Madame les plus gracieux saluts, et annonca tout
d'abord, pour commencer les hostilites, qu'il etait pret a donner
des nouvelles de M. de Buckingham a ses amis.

C'etait une reponse directe a la froideur avec laquelle Madame
l'avait accueilli.

L'attaque etait vive, Madame sentit le coup sans paraitre l'avoir
recu. Elle jeta rapidement les yeux sur Monsieur et sur de Guiche.

Monsieur rougit, de Guiche palit.

Madame seule ne changea point de physionomie; mais, comprenant
combien cet ennemi pouvait lui susciter de desagrements pres des
deux personnes qui l'ecoutaient, elle se pencha en souriant du
cote du voyageur.

Le voyageur parlait d'autre chose.

Madame etait brave, imprudente meme: toute retraite la jetait en
avant. Apres le premier serrement de coeur, elle revint au feu.

-- Avez-vous beaucoup souffert de vos blessures, monsieur
de Wardes? demanda-t-elle; car nous avons appris que vous aviez eu
la mauvaise chance d'etre blesse.

Ce fut au tour de de Wardes de tressaillir; il se pinca les
levres.

-- Non, madame, dit-il, presque pas.

-- Cependant, par cette horrible chaleur...

-- L'air de la mer est frais, madame, et puis j'avais une
consolation.

-- Oh! tant mieux!... Laquelle?

-- Celle de savoir que mon adversaire souffrait plus que moi.

-- Ah! il a ete blesse plus grievement que vous? J'ignorais cela,
dit la princesse avec une complete insensibilite.

-- Oh! madame, vous vous trompez, ou plutot vous faites semblant
de vous tromper a mes paroles. Je ne dis pas que son corps ait
plus souffert que moi; mais son coeur etait atteint.

De Guiche comprit ou tendait la lutte; il hasarda un signe a
Madame; ce signe la suppliait d'abandonner la partie.

Mais elle, sans repondre a de Guiche, sans faire semblant de le
voir, et toujours souriante:

-- Eh! quoi! demanda-t-elle, M. de Buckingham avait-il donc ete
touche au coeur? Je ne croyais pas, moi, jusqu'a present, qu'une
blessure au coeur se put guerir.

-- Helas! madame, repondit gracieusement de Wardes, les femmes
croient toutes cela, et c'est ce qui leur donne sur nous la
superiorite de la confiance.

-- Ma mie, vous comprenez mal, fit le prince impatient.
M. de Wardes veut dire que le duc de Buckingham avait ete touche
au coeur par autre chose que par une epee.

-- Ah! bien! bien! s'ecria Madame. Ah! c'est une plaisanterie de
M. de Wardes; fort bien; seulement je voudrais savoir si
M. de Buckingham gouterait cette plaisanterie. En verite, c'est
bien dommage qu'il ne soit point la, monsieur de Wardes.

Un eclair passa dans les yeux du jeune homme.

-- Oh! dit-il les dents serrees, je le voudrais aussi, moi.

De Guiche ne bougea pas.

Madame semblait attendre qu'il vint a son secours.

Monsieur hesitait.

Le chevalier de Lorraine s'avanca et prit la parole.

-- Madame, dit-il, de Wardes sait bien que, pour un Buckingham,
etre touche au coeur n'est pas chose nouvelle, et que ce qu'il a
dit s'est vu deja.

-- Au lieu d'un allie, deux ennemis, murmura Madame, deux ennemis
ligues, acharnes!

Et elle changea la conversation.

Changer de conversation est, on le sait, un droit des princes, que
l'etiquette ordonne de respecter.

Le reste de l'entretien fut donc modere; les principaux acteurs
avaient fini leurs roles.

Madame se retira de bonne heure, et Monsieur, qui voulait
l'interroger, lui donna la main.

Le chevalier craignait trop que la bonne intelligence ne s'etablit
entre les deux epoux pour les laisser tranquillement ensemble.

Il s'achemina donc vers l'appartement de Monsieur pour le
surprendre a son retour, et detruire avec trois mots toutes les
bonnes impressions que Madame aurait pu semer dans son coeur.
De Guiche fit un pas vers de Wardes, que beaucoup de gens
entouraient.

Il lui indiquait ainsi le desir de causer avec lui. De Wardes lui
fit, des yeux et de la tete, signe qu'il le comprenait.

Ce signe, pour les etrangers, n'avait rien que d'amical.

Alors de Guiche put se retourner et attendre.

Il n'attendit pas longtemps. De Wardes, debarrasse de ses
interlocuteurs, s'approcha de de Guiche, et tous deux, apres un
nouveau salut, se mirent a marcher cote a cote.

-- Vous avez fait un bon retour, mon cher de Wardes? dit le comte.

-- Excellent, comme vous voyez.

-- Et vous avez toujours l'esprit tres gai?

-- Plus que jamais.

-- C'est un grand bonheur.

-- Que voulez-vous! tout est si bouffon dans ce monde, tout est si
grotesque autour de nous!

-- Vous avez raison.

-- Ah! vous etes donc de mon avis?

-- Parbleu! Et vous nous apportez des nouvelles de la-bas?

-- Non, ma foi! j'en viens chercher ici.

-- Parlez. Vous avez cependant vu du monde a Boulogne, un de nos
amis, et il n'y a pas si longtemps de cela.

-- Du monde... de... de nos amis?...

-- Vous avez la memoire courte.

-- Ah! c'est vrai: Bragelonne?

-- Justement.

-- Qui allait en mission pres du roi Charles?

-- C'est cela. Eh bien! ne vous a-t-il pas dit, ou ne lui avez-
vous pas dit?...

-- Je ne sais trop ce que je lui ai dit, je vous l'avoue, mais ce
que je ne lui ai pas dit, je le sais.

De Wardes etait la finesse meme. Il sentait parfaitement, a
l'attitude de de Guiche, attitude pleine de froideur, de dignite,
que la conversation prenait une mauvaise tournure. Il resolut de
se laisser aller a la conversation et de se tenir sur ses gardes.

-- Qu'est-ce donc, s'il vous plait, que cette chose que vous ne
lui avez pas dite? demanda de Guiche.

-- Eh bien! la chose concernant La Valliere.

-- La Valliere... Qu'est-ce que cela? et quelle est cette chose si
etrange que vous l'avez sue la-bas, vous, tandis que Bragelonne,
qui etait ici, ne l'a pas sue, lui?

-- Est-ce serieusement que vous me faites cette question?

-- On ne peut plus serieusement.

-- Quoi! vous, homme de cour, vous, vivant chez Madame, vous, le
commensal de la maison, vous, l'ami de Monsieur, vous, le favori
de notre belle princesse?

De Guiche rougit de colere.

-- De quelle princesse parlez-vous? demanda-t-il.

-- Mais je n'en connais qu'une, mon cher. Je parle de Madame. Est-
ce que vous avez une autre princesse au coeur? Voyons.

De Guiche allait se lancer; mais il vit la feinte.

Une querelle etait imminente entre les deux jeunes gens. De Wardes
voulait seulement la querelle au nom de Madame, tandis que
de Guiche ne l'acceptait qu'au nom de La Valliere. C'etait, a
partir de ce moment, un jeu de feintes, et qui devait durer
jusqu'a ce que l'un d'eux fut touche.

De Guiche reprit donc tout son sang-froid.

-- Il n'est pas le moins du monde question de Madame dans tout
ceci, mon cher de Wardes, dit de Guiche, mais de ce que vous
disiez la, a l'instant meme.

-- Et que disais-je?

-- Que vous aviez cache a Bragelonne certaines choses.

-- Que vous savez aussi bien que moi, repliqua de Wardes.

-- Non, d'honneur!

-- Allons donc!

-- Si vous me le dites, je le saurai; mais non autrement, je vous
jure!

-- Comment! j'arrive de la-bas, de soixante lieues; vous n'avez
pas bouge d'ici; vous avez vu de vos yeux, vous, ce que la
renommee m'a rapporte la-bas, elle, et je vous entends me dire
serieusement que vous ne savez pas? oh! comte, vous n'etes pas
charitable.

-- Ce sera comme il vous plaira, de Wardes; mais, je vous le
repete, je ne sais rien.

-- Vous faites le discret, c'est prudent.

-- Ainsi, vous ne me direz rien, pas plus a moi qu'a Bragelonne?

-- Vous faites la sourde oreille, je suis bien convaincu que
Madame ne serait pas si maitresse d'elle-meme que vous.

"Ah! double hypocrite, murmura de Guiche, te voila revenu sur ton
terrain."

-- Eh bien! alors, continua de Wardes, puisqu'il nous est si
difficile de nous entendre sur La Valliere et Bragelonne, causons
de vos affaires personnelles.

-- Mais, dit de Guiche, je n'ai point d'affaires personnelles,
moi. Vous n'avez rien dit de moi, je suppose, a Bragelonne, que
vous ne puissiez me redire, a moi?

-- Non. Mais, comprenez-vous, de Guiche? c'est qu'autant je suis
ignorant sur certaines choses, autant je suis ferre sur d'autres.
S'il s'agissait, par exemple, de vous parler des relations de
M. de Buckingham a Paris, comme j'ai fait le voyage avec le duc,
je pourrais vous dire les choses les plus interessantes. Voulez-
vous que je vous les dise?

De Guiche passa sa main sur son front moite de sueur.

-- Mais, non, dit-il, cent fois non, je n'ai point de curiosite
pour ce qui ne me regarde pas. M. de Buckingham n'est pour moi
qu'une simple connaissance, tandis que Raoul est un ami intime. Je
n'ai donc aucune curiosite de savoir ce qui est arrive a
M. de Buckingham, tandis que j'ai tout interet a savoir ce qui est
arrive a Raoul.

-- A Paris?

-- Oui, a Paris ou a Boulogne. Vous comprenez, moi, je suis
present: si quelque evenement advient, je suis la pour y faire
face; tandis que Raoul est absent et n'a que moi pour le
representer; donc, les affaires de Raoul avant les miennes.

-- Mais Raoul reviendra.

-- Oui, apres sa mission. En attendant, vous comprenez, il ne peut
courir de mauvais bruits sur lui sans que je les examine.

-- D'autant plus qu'il y restera quelque temps, a Londres, dit
de Wardes en ricanant.

-- Vous croyez? demanda naivement de Guiche.

-- Parbleu! croyez-vous qu'on l'a envoye a Londres pour qu'il ne
fasse qu'y aller et en revenir? Non pas; on l'a envoye a Londres
pour qu'il y reste.

-- Ah! comte, dit de Guiche en saisissant avec force la main de
de Wardes, voici un soupcon bien facheux pour Bragelonne, et qui
justifie a merveille ce qu'il m'a ecrit de Boulogne.

De Wardes redevint froid; l'amour de la raillerie l'avait pousse
en avant, et il avait, par son imprudence, donne prise sur lui.

-- Eh bien! voyons, qu'a-t-il ecrit? demanda-t-il.

-- Que vous lui aviez glisse quelques insinuations perfides contre
La Valliere et que vous aviez paru rire de sa grande confiance
dans cette jeune fille.

-- Oui, j'ai fait tout cela, dit de Wardes, et j'etais pret, en le
faisant, a m'entendre dire par le vicomte de Bragelonne ce que dit
un homme a un autre homme lorsque ce dernier le mecontente. Ainsi,
par exemple, si je vous cherchais une querelle, a vous, je vous
dirais que Madame, apres avoir distingue M. de Buckingham, passe
en ce moment pour n'avoir renvoye le beau duc qu'a votre profit.

-- Oh! cela ne me blesserait pas le moins du monde, cher
de Wardes, dit de Guiche en souriant malgre le frisson qui courait
dans ses veines comme une injection de feu. Peste! une telle
faveur, c'est du miel.

-- D'accord; mais, si je voulais absolument une querelle avec
vous, je chercherais un dementi, et je vous parlerais de certain
bosquet ou vous vous rencontrates avec cette illustre princesse,
de certaines genuflexions, de certains baisemains, et vous qui
etes un homme secret, vous, vif et pointilleux...

-- Eh bien! non, je vous jure, dit de Guiche en l'interrompant
avec le sourire sur les levres, quoiqu'il fut porte a croire qu'il
allait mourir, non, je vous jure que cela ne me toucherait pas,
que je ne vous donnerais aucun dementi. Que voulez-vous, tres cher
comte, je suis ainsi fait; pour les choses qui me regardent, je
suis de glace. Ah! c'est bien autre chose lorsqu'il s'agit d'un
ami absent, d'un ami qui, en partant, nous a confie ses interets;
oh! pour cet ami, voyez-vous, de Wardes, je suis tout de feu!

-- Je vous comprends, monsieur de Guiche; mais, vous avez beau
dire, il ne peut etre question entre nous, a cette heure, ni de
Bragelonne, ni de cette jeune fille sans importance qu'on appelle
La Valliere.

En ce moment, quelques jeunes gens de la Cour traversaient le
salon, et, ayant deja entendu les paroles qui venaient d'etre
prononcees, etaient a meme d'entendre celles qui allaient suivre.

De Wardes s'en apercut et continua tout haut:

-- Oh! si La Valliere etait une coquette comme Madame, dont les
agaceries, tres innocentes, je le veux bien, ont d'abord fait
renvoyer M. de Buckingham en Angleterre, et ensuite vous ont fait
exiler, vous, car, enfin, vous vous y etes laisse prendre a ses
agaceries, n'est-ce pas, monsieur?

Les gentilshommes s'approcherent, de Saint-Aignan en tete,
Manicamp apres.

-- Eh! mon cher, que voulez-vous? dit de Guiche en riant, je suis
un fat, moi, tout le monde sait cela. J'ai pris au serieux une
plaisanterie, et je me suis fait exiler. Mais j'ai vu mon erreur,
j'ai courbe ma vanite aux pieds de qui de droit, et j'ai obtenu
mon rappel en faisant amende honorable et en me promettant a moi-
meme de me guerir de ce defaut, et, vous le voyez, j'en suis si
bien gueri, que je ris maintenant de ce qui, il y a quatre jours,
me brisait le coeur. Mais, lui, Raoul, il est aime; il ne rit pas
des bruits qui peuvent troubler son bonheur, des bruits dont vous
vous etes fait l'interprete quand vous saviez cependant, comte,
comme moi, comme ces messieurs, comme tout le monde, que ces
bruits n'etaient qu'une calomnie.

-- Une calomnie! s'ecria de Wardes, furieux de se voir pousse dans
le piege par le sang-froid de de Guiche.

-- Mais oui, une calomnie. Dame! voici sa lettre, dans laquelle il
me dit que vous avez mal parle de Mlle de La Valliere, et ou il me
demande si ce que vous avez dit de cette jeune fille est vrai.
Voulez-vous que je fasse juges ces messieurs, de Wardes?

Et, avec le plus grand sang-froid, de Guiche lut tout haut le
paragraphe de la lettre qui concernait La Valliere.

-- Et, maintenant, continua de Guiche, il est bien constate pour
moi que vous avez voulu blesser le repos de ce cher Bragelonne, et
que vos propos etaient malicieux.

De Wardes regarda autour de lui pour savoir s'il aurait appui
quelque part; mais, a cette idee que de Wardes avait insulte, soit
directement, soit indirectement, celle qui etait l'idole du jour,
chacun secoua la tete, et de Wardes ne vit que des hommes prets a
lui donner tort.

-- Messieurs, dit de Guiche devinant d'instinct le sentiment
general, notre discussion avec M. de Wardes porte sur un sujet si
delicat, qu'il est important que personne n'en entende plus que
vous n'en avez entendu. Gardez donc les portes, je vous prie, et
laissez-nous achever cette conversation entre nous, comme il
convient a deux gentilshommes dont l'un a donne a l'autre un
dementi.

-- Messieurs! messieurs! s'ecrierent les assistants.

-- Trouvez-vous que j'avais tort de defendre Mlle de La Valliere?
dit de Guiche. En ce cas, je passe condamnation et je retire les
paroles blessantes que j'ai pu dire contre M. de Wardes.

-- Peste! dit de Saint-Aignan, non pas!... Mlle de La Valliere est
un ange.

-- La vertu, la purete en personne, dit Manicamp.

-- Vous voyez, monsieur de Wardes, dit de Guiche, je ne suis point
le seul qui prenne la defense de la pauvre enfant. Messieurs, une
seconde fois, je vous supplie de nous laisser. Vous voyez qu'il
est impossible d'etre plus calme que nous ne le sommes.

Les courtisans ne demandaient pas mieux que de s'eloigner; les uns
allerent a une porte, les autres a l'autre.

Les deux jeunes gens resterent seuls.

-- Bien joue, dit de Wardes au comte.

-- N'est-ce pas? repondit celui-ci.

-- Que voulez-vous? je me suis rouille en province, mon cher,
tandis que vous, ce que vous avez gagne de puissance sur vous-meme
me confond, comte; on acquiert toujours quelque chose dans la
societe des femmes; acceptez donc tous mes compliments.

-- Je les accepte.

-- Et je les retournerai a Madame.

-- Oh! maintenant, mon cher monsieur de Wardes, parlons-en aussi
haut qu'il vous plaira.

-- Ne m'en defiez pas.

-- Oh! je vous en defie! Vous etes connu pour un mechant homme; si
vous faites cela, vous passerez pour un lache, et Monsieur vous
fera pendre ce soir a l'espagnolette de sa fenetre. Parlez, mon
cher de Wardes, parlez.

-- Je suis battu.

-- Oui, mais pas encore autant qu'il convient.

-- Je vois que vous ne seriez pas fache de me battre a plate
couture.

-- Non, mieux encore.

-- Diable! c'est que, pour le moment, mon cher comte, vous tombez
mal; apres celle que je viens de jouer, une partie ne peut me
convenir. J'ai perdu trop de sang a Boulogne: au moindre effort
mes blessures se rouvriraient, et, en verite, vous auriez de moi
trop bon marche.

-- C'est vrai, dit de Guiche, et cependant, vous avez, en
arrivant, fait montre de votre belle mine et de vos bons bras.

-- Oui, les bras vont encore, c'est vrai; mais les jambes sont
faibles, et puis je n'ai pas tenu le fleuret depuis ce diable de
duel; et vous, j'en reponds, vous vous escrimez tous les jours
pour mettre a bonne fin votre petit guet-apens.

-- Sur l'honneur, monsieur, repondit de Guiche, voici une demi-
annee que je n'ai fait d'exercice.

-- Non, voyez-vous, comte, toute reflexion faite, je ne me battrai
pas, pas avec vous, du moins. J'attendrai Bragelonne, puisque vous
dites que c'est Bragelonne qui m'en veut.

-- Oh! que non pas, vous n'attendrez pas Bragelonne, s'ecria
de Guiche hors de lui; car, vous l'avez dit, Bragelonne peut
tarder a revenir, et, en attendant, votre mechant esprit fera son
oeuvre.

-- Cependant, j'aurai une excuse. Prenez garde!

-- Je vous donne huit jours pour achever de vous retablir.

-- C'est deja mieux. Dans huit jours, nous verrons.

-- Oui, oui, je comprends: en huit jours, on peut echapper a
l'ennemi. Non, non, pas un.

-- Vous etes fou, monsieur, dit de Wardes en faisant un pas de
retraite.

-- Et vous, vous etes un miserable. Si vous ne vous battez pas de
bonne grace...

-- Eh bien?

-- Je vous denonce au roi comme ayant refuse de vous battre apres
avoir insulte La Valliere.

-- Ah! fit de Wardes, vous etes dangereusement perfide, monsieur
l'honnete homme.

-- Rien de plus dangereux que la perfidie de celui qui marche
toujours loyalement.

-- Rendez-moi mes jambes, alors, ou faites-vous saigner a blanc
pour egaliser nos chances.

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