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Le vicomte de Bragelonne, Tome III. written by Alexandre Dumas

A >> Alexandre Dumas >> Le vicomte de Bragelonne, Tome III.

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-- Non, dit d'Artagnan; je suis curieux, c'est vrai, mais je ne
questionne jamais un ami quand il veut me cacher son veritable
secret.

-- Je m'en vais vous le dire.

-- Ce n'est pas la peine si la confidence m'engage.

-- Oh! ne craignez rien; Porthos est l'homme que j'ai aime le
plus, parce qu'il est simple et bon; Porthos est un esprit droit.
Depuis que je suis eveque, je recherche les natures simples, qui
me font aimer la verite, hair l'intrigue.

D'Artagnan se caressa la moustache.

-- J'ai vu et recherche Porthos; il etait oisif, sa presence me
rappelait mes beaux jours d'autrefois, sans m'engager a mal faire
au present. J'ai appele Porthos a Vannes. M. Fouquet, qui m'aime,
ayant su que Porthos m'aimait, lui a promis l'ordre a la premiere
promotion; voila tout le secret.

-- Je n'en abuserai pas, dit d'Artagnan.

-- Je le sais bien, cher ami; nul n'a plus que vous de reel
honneur.

-- Je m'en flatte, Aramis.

-- Maintenant...

Et le prelat regarda son ami jusqu'au fond de l'ame.

-- Maintenant, causons de nous pour nous. Voulez vous devenir un
des amis de M. Fouquet? Ne m'interrompez pas avant de savoir ce
que cela veut dire.

-- J'ecoute.

-- Voulez-vous devenir marechal de France, pair duc, et posseder
un duche d'un million?

-- Mais, mon ami, repliqua d'Artagnan, pour obtenir tout cela, que
faut-il faire?

-- Etre l'homme de M. Fouquet.

-- Moi, je suis l'homme du roi, cher ami.

-- Pas exclusivement, je suppose?

-- Oh! d'Artagnan n'est qu'un.

-- Vous avez, je le presume, une ambition, comme un grand coeur
que vous etes.

-- Mais, oui.

-- Eh bien?

-- Eh bien! je desire etre marechal de France; mais le roi me fera
marechal, duc, pair; le roi me donnera tout cela.

Aramis attacha sur d'Artagnan son limpide regard.

-- Est-ce que le roi n'est pas le maitre? dit d'Artagnan.

-- Nul ne le conteste; mais Louis XIII etait aussi le maitre.

-- Oh! mais, cher ami, entre Richelieu et Louis XIII il n'y avait
pas un M. d'Artagnan, dit tranquillement le mousquetaire.

-- Autour du roi, fit Aramis, il est bien des pierres
d'achoppement.

-- Pas pour le roi?

-- Sans doute; mais...

-- Tenez, Aramis, je vois que tout le monde pense a soi et jamais
a ce petit prince; moi, je me soutiendrai en le soutenant.

-- Et l'ingratitude?

-- Les faibles en ont peur!

-- Vous etes bien sur de vous.

-- Je crois que oui.

-- Mais le roi peut n'avoir plus besoin de vous.

-- Au contraire, je crois qu'il en aura plus besoin que jamais;
et, tenez, mon cher, s'il fallait arreter un nouveau Conde, qui
l'arreterait? Ceci... ceci seul en France.

Et d'Artagnan frappa son epee.

-- Vous avez raison, dit Aramis en palissant.

Et il se leva et serra la main de d'Artagnan.

-- Voici le dernier appel du souper, dit le capitaine des
mousquetaires; vous permettez...

Aramis passa son bras au cou du mousquetaire, et lui dit:

-- Un ami comme vous est le plus beau joyau de la couronne royale.

Puis ils se separerent.

"Je le disais bien, pensa d'Artagnan, qu'il y avait quelque
chose."

"Il faut se hater de mettre le feu aux poudres, dit Aramis;
d'Artagnan a evente la meche."


Chapitre CXLIX -- Madame et de Guiche


Nous avons vu que le comte de Guiche etait sorti de la salle le
jour ou Louis XIV avait offert avec tant de galanterie a La
Valliere les merveilleux bracelets gagnes a la loterie.

Le comte se promena quelque temps hors du palais l'esprit devore
par mille soupcons et mille inquietudes.

Puis on le vit guettant sur la terrasse, en face des quinconces,
le depart de Madame.

Une grosse demi-heure s'ecoula. Seul, a ce moment, le comte ne
pouvait avoir de bien divertissantes idees.

Il tira ses tablettes de sa poche, et se decida, apres mille
hesitations a ecrire ces mots:

"Madame, je vous supplie de m'accorder un moment d'entretien. Ne
vous alarmez pas de cette demande qui n'a rien d'etranger au
profond respect avec lequel je suis, etc., etc."

Il signait cette singuliere supplique pliee en billet d'amour,
quand il vit sortir du chateau plusieurs femmes, puis des hommes,
presque tout le cercle de la reine, enfin.

Il vit La Valliere elle-meme, puis Montalais causant avec
Malicorne.

Il vit jusqu'au dernier des convies qui tout a l'heure peuplaient
le cabinet de la reine mere.

Madame n'etait point passee; il fallait cependant qu'elle
traversat cette cour pour rentrer chez elle, et, de la terrasse,
de Guiche plongeait dans cette cour.

Enfin, il vit Madame sortir avec deux pages qui portaient des
flambeaux. Elle marchait vite, et, arrivee a sa porte, elle cria.

-- Pages, qu'on aille s'informer de M. le comte de Guiche. Il doit
me rendre compte d'une commission. S'il est libre, qu'on le prie
de passer chez moi.

De Guiche demeura muet et cache dans son ombre; mais, sitot que
Madame fut rentree, il s'elanca de la terrasse en bas les degres;
il prit l'air le plus indifferent pour se faire rencontrer par les
pages, qui couraient deja vers son logement.

"Ah! Madame me fait chercher!" se dit-il tout emu.

Et il serra son billet, desormais inutile.

-- Comte, dit un des pages en l'apercevant, nous sommes heureux de
vous rencontrer.

-- Qu'y a-t-il, messieurs?

-- Un ordre de Madame.

-- Un ordre de Madame? fit de Guiche d'un air surpris.

-- Oui, comte, Son Altesse Royale vous demande; vous lui devez,
nous a-t elle dit, compte d'une commission. Etes-vous libre?

-- Je suis tout entier aux ordres de Son Altesse Royale.

-- Veuillez donc nous suivre.

Monte chez la princesse, de Guiche la trouva pale et agitee.

A la porte se tenait Montalais, un peu inquiete de ce qui se
passait dans l'esprit de sa maitresse.

De Guiche parut.

-- Ah! c'est vous, monsieur de Guiche, dit Madame; entrez, je vous
prie... Mademoiselle de Montalais, votre service est fini.

Montalais, encore plus intriguee, salua et sortit.

Les deux interlocuteurs resterent seuls.

Le comte avait tout l'avantage: c'etait Madame qui l'avait appele
a un rendez-vous. Mais, cet avantage, comment etait-il possible au
comte d'en user? C'etait une personne si fantasque que Madame!
c'etait un caractere si mobile que celui de Son Altesse Royale!

Elle le fit bien voir; car abordant soudain la conversation:

-- Eh bien! dit-elle, n'avez-vous rien a me dire?

Il crut qu'elle avait devine sa pensee; il crut; ceux qui aiment
sont ainsi faits; ils sont credules et aveugles comme des poetes
ou des prophetes; il crut qu'elle savait le desir qu'il avait de
la voir, et le sujet de ce desir.

-- Oui, bien, madame, dit-il, et je trouve cela fort etrange.

-- L'affaire des bracelets, s'ecria-t-elle vivement, n'est-ce pas?

-- Oui, madame.

-- Vous croyez le roi amoureux? Dites.

De Guiche la regarda longuement; elle baissa les yeux sous ce
regard qui allait jusqu'au coeur.

-- Je crois, dit-il, que le roi peut avoir eu le dessein de
tourmenter quelqu'un ici; le roi, sans cela, ne se montrerait pas
empresse comme il est; il ne risquerait pas de compromettre de
gaiete de coeur une jeune fille jusqu'alors inattaquable.

-- Bon! cette effrontee? dit hautement la princesse.

-- Je puis affirmer a Votre Altesse Royale, dit de Guiche avec une
fermete respectueuse, que Mlle de La Valliere est aimee d'un homme
qu'il convient de respecter, car c'est un galant homme.

-- Oh! Bragelonne, peut-etre?

-- Mon ami. Oui, madame.

-- Eh bien! quand il serait votre ami, qu'importe au roi?

-- Le roi sait que Bragelonne est fiance a Mlle de La Valliere;
et, comme Raoul a servi le roi bravement, le roi n'ira pas causer
un malheur irreparable.

Madame se mit a rire avec des eclats qui firent sur de Guiche une
douloureuse impression.

-- Je vous repete, madame, que je ne crois pas le roi amoureux de
La Valliere, et la preuve que je ne le crois pas, c'est que je
voulais vous demander de qui Sa Majeste peut chercher a piquer
l'amour-propre dans cette circonstance. Vous qui connaissez toute
la Cour, vous m'aiderez a trouver d'autant plus assurement, que,
dit-on partout, Votre Altesse Royale est fort intime avec le roi.

Madame se mordit les levres, et, faute de bonnes raisons, elle
detourna la conversation.

-- Prouvez-moi, dit-elle en attachant sur lui un de ces regards
dans lesquels l'ame semble passer tout entiere, prouvez-moi que
vous cherchiez a m'interroger, moi qui vous ai appele.

De Guiche tira gravement de ses tablettes ce qu'il avait ecrit, et
le montra.

-- Sympathie, dit-elle.

-- Oui, fit le comte avec une insurmontable tendresse, oui,
sympathie; mais, moi, je vous ai explique comment et pourquoi je
vous cherchais; vous, madame, vous etes encore a me dire pourquoi
vous me mandiez pres de vous.

-- C'est vrai.

Et elle hesita.

-- Ces bracelets me feront perdre la tete, dit-elle tout a coup.

-- Vous vous attendiez a ce que le roi dut vous les offrir?
repliqua de Guiche.

-- Pourquoi pas?

-- Mais avant vous, madame, avant vous sa belle soeur, le roi
n'avait-il pas la reine?

-- Avant La Valliere, s'ecria la princesse, ulceree, n'avait-il
pas moi? n'avait-il pas toute la Cour?

-- Je vous assure, madame, dit respectueusement le comte, que si
l'on vous entendait parler ainsi, que si l'on voyait vos yeux
rouges, et, Dieu me pardonne! cette larme qui monte a vos cils;
oh! oui! tout le monde dirait que Votre Altesse Royale est
jalouse.

-- Jalouse! dit la princesse avec hauteur; jalouse de La Valliere?

Elle s'attendait a faire plier de Guiche avec ce geste hautain et
ce ton superbe.

-- Jalouse de La Valliere, oui, madame, repeta-t-il bravement.

-- Je crois, monsieur, balbutia-t-elle, que vous vous permettez de
m'insulter?

-- Je ne le crois pas, madame, repliqua le comte un peu agite,
mais resolu a dompter cette fougueuse colere.

-- Sortez! dit la princesse au comble de l'exasperation, tant le
sang-froid et le respect muet de de Guiche lui tournaient a fiel
et a rage.

De Guiche recula d'un pas, fit sa reverence avec lenteur, se
releva blanc comme ses manchettes, et, d'une voix legerement
alteree:

-- Ce n'etait pas la peine que je m'empressasse, dit-il, pour
subir cette injuste disgrace.

Et il tourna le dos sans precipitation.

Il n'avait pas fait cinq pas, que Madame s'elanca comme une
tigresse apres lui, le saisit par la manche, et, le retournant:

-- Ce que vous affectez de respect, dit-elle en tremblant de
fureur, est plus insultant que l'insulte. Voyons, insultez-moi,
mais au moins parlez!

-- Et vous, madame, dit le comte doucement en tirant son epee,
percez-moi le coeur, mais ne me faites pas mourir a petit feu.

Au regard qu'il arreta sur elle, regard empreint d'amour, de
resolution, de desespoir meme, elle comprit qu'un homme, si calme
en apparence, se passerait l'epee dans la poitrine si elle
ajoutait un mot.

Elle lui arracha le fer d'entre les mains, et, serrant son bras
avec un delire qui pouvait passer pour de la tendresse:

-- Comte, dit-elle, menagez-moi. Vous voyez que je souffre, et
vous n'avez aucune pitie.

Les larmes, derniere crise de cet acces, etoufferent sa voix.
De Guiche, la voyant pleurer, la prit dans ses bras et la porta
jusqu'a son fauteuil; un moment encore, elle suffoquait.

-- Pourquoi, murmura-t-il a ses genoux, ne m'avouez-vous pas vos
peines? Aimez-vous quelqu'un? Dites-le-moi? J'en mourrai, mais
apres que je vous aurai soulagee, consolee, servie meme.

-- Oh! vous m'aimez ainsi! repliqua-t-elle vaincue.

-- Je vous aime a ce point, oui, madame.

Et elle lui donna ses deux mains.

-- J'aime, en effet, murmura-t-elle si bas que nul n'eut pu
l'entendre.

Lui l'entendit.

-- Le roi? dit-il.

Elle secoua doucement la tete, et son sourire fut comme ces
eclaircies de nuages par lesquelles, apres la tempete, on croit
voir le paradis s'ouvrir.

-- Mais, ajouta-t-elle, il y a d'autres passions dans un coeur
bien ne. L'amour, c'est la poesie; mais la vie de ce coeur, c'est
l'orgueil. Comte, je suis nee sur le trone, je suis fiere et
jalouse de mon rang. Pourquoi le roi rapproche-t-il de lui des
indignites?

-- Encore! fit le comte; voila que vous maltraitez cette pauvre
fille qui sera la femme de mon ami.

-- Vous etes assez simple pour croire cela, vous?

-- Si je ne le croyais pas, dit-il fort pale, Bragelonne serait
prevenu demain; oui, si je supposais que cette pauvre La Valliere
eut oublie les serments qu'elle a faits a Raoul. Mais non, ce
serait une lachete de trahir le secret d'une femme; ce serait un
crime de troubler le repos d'un ami.

-- Vous croyez, dit la princesse avec un sauvage eclat de rire,
que l'ignorance est du bonheur?

-- Je le crois, repliqua-t-il.

-- Prouvez! prouvez donc! dit-elle vivement.

-- C'est facile: madame, on dit dans toute la Cour que le roi vous
aimait et que vous aimiez le roi.

-- Eh bien? fit-elle en respirant peniblement.

-- Eh bien! admettez que Raoul, mon ami, fut venu me dire: "Oui,
le roi aime Madame; oui, le roi a touche le coeur de Madame",
j'eusse peut-etre tue Raoul!

-- Il eut fallu, dit la princesse avec cette obstination des
femmes qui se sentent imprenables, que M. de Bragelonne eut eu des
preuves pour vous parler ainsi.

-- Toujours est-il, repondit de Guiche en soupirant, que, n'ayant
pas ete averti, je n'ai rien approfondi, et qu'aujourd'hui mon
ignorance m'a sauve la vie.

-- Vous pousseriez jusqu'a l'egoisme et la froideur, dit Madame,
que vous laisseriez ce malheureux jeune homme continuer d'aimer La
Valliere?

-- Jusqu'au jour ou La Valliere me sera revelee coupable, oui,
madame.

-- Mais les bracelets?

-- Eh! madame, puisque vous vous attendiez a les recevoir du roi,
qu'eusse-je pu dire?

L'argument etait vigoureux; la princesse en fut ecrasee. Elle ne
se releva plus des ce moment.

Mais, comme elle avait l'ame pleine de noblesse, comme elle avait
l'esprit ardent d'intelligence, elle comprit toute la delicatesse
de de Guiche.

Elle lut clairement dans son coeur qu'il soupconnait le roi
d'aimer La Valliere, et ne voulait pas user de cet expedient
vulgaire, qui consiste a ruiner un rival dans l'esprit d'une
femme, en donnant a celle-ci l'assurance, la certitude que ce
rival courtise une autre femme.

Elle devina qu'il soupconnait La Valliere, et que, pour lui
laisser le temps de se convertir, pour ne pas la faire perdre a
jamais, il se reservait une demarche directe ou quelques
observations plus nettes.

Elle lut en un mot tant de grandeur reelle, tant de generosite
dans le coeur de son amant, qu'elle sentit s'embraser le sien au
contact d'une flamme aussi pure.

De Guiche, en restant, malgre la crainte de deplaire, un homme de
consequence et de devouement, grandissait a l'etat de heros, et la
reduisait a l'etat de femme jalouse et mesquine.

Elle l'en aima si tendrement, qu'elle ne put s'empecher de lui en
donner un temoignage.

-- Voila bien des paroles perdues, dit-elle en lui prenant la
main. Soupcons, inquietudes, defiances, douleurs, je crois que
nous avons prononce tous ces noms.

-- Helas! oui, madame.

-- Effacez-les de votre coeur comme je les chasse du mien. Comte,
que cette La Valliere aime le roi ou ne l'aime pas, que le roi
aime ou n'aime pas La Valliere, faisons, a partir de ce moment,
une distinction dans nos deux roles. Vous ouvrez de grands yeux;
je gage que vous ne me comprenez pas?

-- Vous etes si vive, madame, que je tremble toujours de vous
deplaire.

-- Voyez comme il tremble, le bel effraye! dit-elle avec un
enjouement plein de charme. Oui, monsieur, j'ai deux roles a
jouer. Je suis la soeur du roi, la belle-soeur de sa femme. A ce
titre, ne faut-il pas que je m'occupe des intrigues du menage?
Votre avis?

-- Le moins possible, madame.

-- D'accord, mais c'est une question de dignite; ensuite je suis
la femme de Monsieur.

De Guiche soupira.

-- Ce qui, dit-elle tendrement, doit vous exhorter a me parler
toujours avec le plus souverain respect.

-- Oh! s'ecria-t-il en tombant a ses pieds, qu'il baisa comme ceux
d'une divinite.

-- Vraiment, murmura-t-elle, je crois que j'ai encore un autre
role. Je l'oubliais.

-- Lequel? lequel?

-- Je suis femme, dit-elle plus bas encore. J'aime.

Il se releva. Elle lui ouvrit ses bras; leurs levres se
toucherent.

Un pas retentit derriere la tapisserie. Montalais heurta.

-- Qu'y a-t-il, mademoiselle? dit Madame.

-- On cherche M. de Guiche, repondit Montalais, qui eut tout le
temps de voir le desordre des acteurs de ces quatre roles, car
constamment de Guiche avait heroiquement aussi joue le sien.


Chapitre CL -- Montalais et Malicorne


Montalais avait raison. M. de Guiche, appele partout, etait fort
expose, par la multiplication meme des affaires, a ne repondre
nulle part.

Aussi, telle est la force des situations faibles, que Madame,
malgre son orgueil blesse, malgre sa colere interieure, ne put
rien reprocher, momentanement, du moins, a Montalais, qui venait
de violer si audacieusement la consigne quasi royale qui l'avait
eloignee.

De Guiche aussi perdit la tete, ou, plutot, disons-le, de Guiche
avait perdu la tete avant l'arrivee de Montalais; car a peine eut-
il entendu la voix de la jeune fille, que, sans prendre conge de
Madame, comme la plus simple politesse l'exigeait meme entre
egaux, il s'enfuit le coeur brulant, la tete folle, laissant la
princesse une main levee et lui faisant un geste d'adieu. C'est
que de Guiche pouvait dire, comme le dit Cherubin cent ans plus
tard, qu'il emportait aux levres du bonheur pour une eternite.

Montalais trouva donc les deux amants fort en desordre: il y avait
desordre chez celui qui s'enfuyait, desordre chez celle qui
restait.

Aussi la jeune fille murmura, tout en jetant un regard
interrogateur autour d'elle:

-- Je crois que, cette fois, j'en sais autant que la femme la plus
curieuse peut desirer en savoir.

Madame fut tellement embarrassee de ce regard inquisiteur, que,
comme si elle eut entendu l'aparte de Montalais, elle ne dit pas
un seul mot a sa fille d'honneur, et, baissant les yeux, rentra
dans sa chambre a coucher.

Ce que voyant, Montalais ecouta.

Alors elle entendit Madame qui fermait les verrous de sa chambre.

De ce moment elle comprit qu'elle avait sa nuit a elle, et,
faisant du cote de cette porte qui venait de se fermer un geste
assez irrespectueux, lequel voulait dire: "Bonne nuit, princesse!"
elle descendit retrouver Malicorne, fort occupe pour le moment a
suivre de l'oeil un courrier tout poudreux qui sortait de chez le
comte de Guiche.

Montalais comprit que Malicorne accomplissait quelque oeuvre
d'importance; elle le laissa tendre les yeux, allonger le cou, et,
quand Malicorne en fut revenu a sa position naturelle, elle lui
frappa seulement sur l'epaule.

-- Eh bien! dit Montalais, quoi de nouveau?

-- M. de Guiche aime Madame, dit Malicorne.

-- Belle nouvelle! Je sais quelque chose de plus frais, moi.

-- Et que savez-vous?

-- C'est que Madame aime M. de Guiche.

-- L'un etait la consequence de l'autre.

-- Pas toujours, mon beau monsieur.

-- Cet axiome serait-il a mon adresse?

-- Les personnes presentes sont toujours exceptees.

-- Merci, fit Malicorne. Et de l'autre cote? continua-t-il en
interrogeant.

-- Le roi a voulu ce soir, apres la loterie, voir Mlle de La
Valliere.

-- Eh bien! il l'a vue?

-- Non pas.

-- Comment, non pas?

-- La porte etait fermee.

-- De sorte que?...

-- De sorte que le roi s'en est retourne tout penaud comme un
simple voleur qui a oublie ses outils.

-- Bien.

-- Et du troisieme cote? demanda Montalais.

-- Le courrier qui arrive a M. de Guiche est envoye par
M. de Bragelonne.

-- Bon! fit Montalais en frappant dans ses mains.

-- Pourquoi, bon?

-- Parce que voila de l'occupation. Si nous nous ennuyons
maintenant, nous aurons du malheur.

-- Il importe de se diviser la besogne, fit Malicorne, afin de ne
point faire confusion.

-- Rien de plus simple, repliqua Montalais. Trois intrigues un peu
bien chauffees, un peu bien menees, donnent, l'une dans l'autre,
et au bas chiffre, trois billets par jour.

-- Oh! s'ecria Malicorne en haussant les epaules, vous n'y pensez
pas, ma chere, trois billets en un jour, c'est bon pour des
sentiments bourgeois. Un mousquetaire en service, une petite fille
au couvent, echangeant le billet quotidiennement par le haut de
l'echelle ou par le trou fait au mur. En un billet tient toute la
poesie de ces pauvres petits coeurs-la. Mais chez nous... Oh! que
vous connaissez peu le Tendre royal, ma chere.

-- Voyons, concluez, dit Montalais impatientee. On peut venir.

-- Conclure! Je n'en suis qu'a la narration. J'ai encore trois
points.

-- En verite, il me fera mourir, avec son flegme de Flamand!
s'ecria Montalais.

-- Et vous, vous me ferez perdre la tete avec vos vivacites
d'Italienne. Je vous disais donc que nos amoureux s'ecriront des
volumes, mais ou voulez vous en venir?

-- A ceci, qu'aucune de nos dames ne peut garder les lettres
qu'elle recevra.

-- Sans aucun doute.

-- Que M. de Guiche n'osera pas garder les siennes non plus.

-- C'est probable.

-- Eh bien! je garderai tout cela, moi.

-- Voila justement ce qui est impossible, dit Malicorne.

-- Et pourquoi cela?

-- Parce que vous n'etes pas chez vous; que votre chambre est
commune a La Valliere et a vous; que l'on pratique assez
volontiers des visites et des fouilles dans une chambre de fille
d'honneur; que je crains fort la reine, jalouse comme une
Espagnole, la reine mere, jalouse comme deux Espagnoles, et,
enfin, Madame jalouse comme dix Espagnoles.

-- Vous oubliez quelqu'un.

-- Qui?

-- Monsieur.

-- Je ne parlais que pour les femmes. Numerotons donc. Monsieur,
N deg. 1.

-- N deg. 2, de Guiche.

-- N deg. 3, le vicomte de Bragelonne.

-- N deg. 4, et le roi.

-- Le roi?

-- Certainement, le roi, qui sera non seulement plus jaloux, mais
encore plus puissant que tout le monde. Ah! ma chere!

-- Apres?

-- Dans quel guepier vous etes-vous fourree!

-- Pas encore assez avant, si vous voulez m'y suivre.

-- Certainement que je vous y suivrai. Cependant...

-- Cependant?...

-- Tandis qu'il en est temps encore, je crois qu'il serait prudent
de retourner en arriere.

-- Et moi, au contraire, je crois que le plus prudent est de nous
mettre du premier coup a la tete de toutes ces intrigues-la.

-- Vous n'y suffirez pas.

-- Avec vous, j'en menerais dix. C'est mon element, voyez-vous.
J'etais faite pour vivre a la Cour, comme la salamandre est faite
pour vivre dans les flammes.

-- Votre comparaison ne me rassure pas le moins du monde, chere
amie. J'ai entendu dire a des savants fort savants, d'abord qu'il
n'y a pas de salamandres, et qu'y en eut-il, elles seraient
parfaitement grillees, elles seraient parfaitement roties en
sortant du feu.

-- Vos savants peuvent etre fort savants en affaires de
salamandres. Or, vos savants ne vous diront point ceci, que je
vous dis, moi: Aure de Montalais est appelee a etre, avant un
mois, le premier diplomate de la Cour de France!

-- Soit, mais a la condition que j'en serai le deuxieme.

-- C'est dit: alliance offensive et defensive, bien entendu.

-- Seulement, defiez-vous des lettres.

-- Je vous les remettrai au fur et a mesure qu'on me les remettra.

-- Que dirons-nous au roi, de Madame?

-- Que Madame aime toujours le roi.

-- Que dirons-nous a Madame, du roi?

-- Qu'elle aurait le plus grand tort de ne pas le menager.

-- Que dirons-nous a La Valliere, de Madame?

-- Tout ce que nous voudrons: La Valliere est a nous.

-- A nous?

-- Doublement.

-- Comment cela?

-- Par le vicomte de Bragelonne, d'abord.

-- Expliquez-vous.

-- Vous n'oubliez pas, je l'espere, que M. de Bragelonne a ecrit
beaucoup de lettres a Mlle de La Valliere?

-- Je n'oublie rien.

-- Ces lettres, c'est moi qui les recevais, c'est moi qui les
cachais.

-- Et, par consequent, c'est vous qui les avez?

-- Toujours.

-- Ou cela? ici?

-- Oh! que non pas. Je les ai a Blois, dans la petite chambre que
vous savez.

-- Petite chambre cherie, petite chambre amoureuse, antichambre du
palais que je vous ferai habiter un jour. Mais, pardon, vous dites
que toutes ces lettres sont dans cette petite chambre?

-- Oui.

-- Ne les mettiez-vous pas dans un coffret?

-- Sans doute, dans le meme coffret ou je mettais les lettres que
je recevais de vous, et ou je deposais les miennes quand vos
affaires ou vos plaisirs vous empechaient de venir au rendez-vous.

-- Ah! fort bien, dit Malicorne.

-- Pourquoi cette satisfaction?

-- Parce que je vois la possibilite de ne pas courir a Blois apres
les lettres. Je les ai ici.

-- Vous avez rapporte le coffret?

-- Il m'etait cher, venant de vous.

-- Prenez-y garde, au moins; le coffret contient des originaux qui
auront un grand prix plus tard.

-- Je le sais parbleu bien! et voila justement pourquoi je ris, et
de tout mon coeur meme.

-- Maintenant, un dernier mot.

-- Pourquoi donc un dernier?

-- Avons-nous besoin d'auxiliaires?

-- D'aucun.

-- Valets, servantes?

-- Mauvais, detestable! Vous donnerez les lettres, vous les
recevrez. Oh! pas de fierte; sans quoi, M. Malicorne et Mlle Aure,
ne faisant pas leurs affaires eux-memes, devront se resoudre a les
voir faire par d'autres.

-- Vous avez raison; mais que se passe-t-il chez M. de Guiche?

-- Rien; il ouvre sa fenetre.

-- Disparaissons.

Et tous deux disparurent; la conjuration etait nouee.

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