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Le vicomte de Bragelonne, Tome III. written by Alexandre Dumas

A >> Alexandre Dumas >> Le vicomte de Bragelonne, Tome III.

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Alexandre Dumas

LE VICOMTE DE BRAGELONNE


TOME III


(1848 -- 1850)



Table des matieres

Chapitre CXXXII -- Psychologie royale
Chapitre CXXXIII -- Ce que n'avaient prevu ni naiade ni dryade
Chapitre CXXXIV -- Le nouveau general des jesuites
Chapitre CXXXV -- L'orage
Chapitre CXXXVI -- La pluie
Chapitre CXXXVII -- Tobie
Chapitre CXXXVIII -- Les quatre chances de Madame
Chapitre CXXXIX -- La loterie
Chapitre CXL -- Malaga
Chapitre CXLI -- La lettre de M. de Baisemeaux
Chapitre CXLII -- Ou le lecteur verra avec plaisir que Porthos n'a
rien perdu de sa force
Chapitre CXLIII -- Le rat et le fromage
Chapitre CXLIV -- La campagne de Planchet
Chapitre CXLV -- Ce que l'on voit de la maison de Planchet
Chapitre CXLVI -- Comment Porthos, Truechen et Planchet se
quitterent amis, grace a d'Artagnan
Chapitre CXLVII -- La presentation de Porthos
Chapitre CXLVIII -- Explications
Chapitre CXLIX -- Madame et de Guiche
Chapitre CL -- Montalais et Malicorne
Chapitre CLI -- Comment de Wardes fut recu a la cour
Chapitre CLII -- Le combat
Chapitre CLIII -- Le souper du roi
Chapitre CLIV -- Apres souper
Chapitre CLV -- Comment d'Artagnan accomplit la mission dont le
roi l'avait charge
Chapitre CLVI -- L'affut
Chapitre CLVII -- Le medecin
Chapitre CLVIII -- Ou d'Artagnan reconnait qu'il s'etait trompe,
et que c'etait Manicamp qui avait raison
Chapitre CLIX -- Comment il est bon d'avoir deux cordes a son arc
Chapitre CLX -- M. Malicorne, archiviste du royaume de France
Chapitre CLXI -- Le voyage
Chapitre CLXII -- Trium-Feminat
Chapitre CLXIII -- Premiere querelle
Chapitre CLXIV -- Desespoir
Chapitre CLXV -- La fuite
Chapitre CLXVI -- Comment Louis avait, de son cote, passe le temps
de dix heures et demie a minuit
Chapitre CLXVII -- Les ambassadeurs
Chapitre CLXVIII -- Chaillot
Chapitre CLXIX -- Chez Madame
Chapitre CLXX -- Le mouchoir de Mademoiselle de La Valliere
Chapitre CLXXI -- Ou il est traite des jardiniers, des echelles et
des filles d'honneur
Chapitre CLXXII -- Ou il est traite de menuiserie et ou il est
donne quelques details sur la facon de percer les escaliers
Chapitre CLXXIII -- La promenade aux flambeaux
Chapitre CLXXIV -- L'apparition
Chapitre CLXXV -- Le portrait
Chapitre CLXXVI -- Hampton-Court
Chapitre CLXXVII -- Le courrier de Madame
Chapitre CLXXVIII -- Saint-Aignan suit le conseil de Malicorne
Chapitre CLXXIX -- Deux vieux amis
Chapitre CLXXX -- Ou l'on voit qu'un marche qui ne peut pas se
faire avec l'un peut se faire avec l'autre
Chapitre CLXXXI -- La peau de l'ours
Chapitre CLXXXII -- Chez la reine mere
Chapitre CLXXXIII -- Deux amies
Chapitre CLXXXIV -- Comment Jean de La Fontaine fit son premier
conte
Chapitre CLXXXV -- La Fontaine negociateur
Chapitre CLXXXVI -- La vaisselle et les diamants de Madame de
Belliere
Chapitre CLXXXVII -- La quittance de M. de Mazarin
Chapitre CLXXXVIII -- La minute de M. Colbert
Chapitre CLXXXIX -- Ou il semble a l'auteur qu'il est temps d'en
revenir au vicomte de Bragelonne
Chapitre CXC -- Bragelonne continue ses interrogations
Chapitre CXCI -- Deux jalousies
Chapitre CXCII -- Visite domiciliaire
Chapitre CXCIII -- La methode de Porthos
Chapitre CXCIV -- Le demenagement, la trappe et le portrait
Chapitre CXCV -- Rivaux politiques
Chapitre CXCVI -- Rivaux amoureux

Chapitre CXXXII -- Psychologie royale


Le roi entra dans ses appartements d'un pas rapide.

Peut-etre Louis XIV marchait-il si vite pour ne pas chanceler. Il
laissait derriere lui comme la trace d'un deuil mysterieux.

Cette gaiete, que chacun avait remarquee dans son attitude a son
arrivee, et dont chacun s'etait rejoui, nul ne l'avait peut-etre
approfondie dans son veritable sens; mais ce depart si orageux, ce
visage si bouleverse, chacun le comprit, ou du moins le crut
comprendre facilement.

La legerete de Madame, ses plaisanteries un peu rudes pour un
caractere ombrageux, et surtout pour un caractere de roi;
l'assimilation trop familiere, sans doute, de ce roi a un homme
ordinaire; voila les raisons que l'assemblee donna du depart
precipite et inattendu de Louis XIV.

Madame, plus clairvoyante d'ailleurs, n'y vit cependant point
d'abord autre chose. C'etait assez pour elle d'avoir rendu quelque
petite torture d'amour-propre a celui qui, oubliant si promptement
des engagements contractes, semblait avoir pris a tache de
dedaigner sans cause les plus nobles et les plus illustres
conquetes.

Il n'etait pas sans une certaine importance pour Madame, dans la
situation ou se trouvaient les choses, de faire voir au roi la
difference qu'il y avait a aimer en haut lieu ou a courir
l'amourette comme un cadet de province.

Avec ces grandes amours, sentant leur loyaute et leur toute-
puissance, ayant en quelque sorte leur etiquette et leur
ostentation, un roi, non seulement ne derogeait point, mais encore
trouvait repos, securite, mystere et respect general.

Dans l'abaissement des vulgaires amours, au contraire, il
rencontrait, meme chez les plus humbles sujets, la glose et le
sarcasme; il perdait son caractere d'infaillible et d'inviolable.
Descendu dans la region des petites miseres humaines, il en
subissait les pauvres orages.

En un mot, faire du roi-dieu un simple mortel en le touchant au
coeur, ou plutot meme au visage, comme le dernier de ses sujets,
c'etait porter un coup terrible a l'orgueil de ce sang genereux:
on captivait Louis plus encore par l'amour-propre que par l'amour.
Madame avait sagement calcule sa vengeance; aussi, comme on l'a
vu, s'etait-elle vengee.

Qu'on n'aille pas croire cependant que Madame eut les passions
terribles des heroines du Moyen Age et qu'elle vit les choses sous
leur aspect sombre; Madame, au contraire, jeune, gracieuse,
spirituelle, coquette, amoureuse, plutot de fantaisie,
d'imagination ou d'ambition que de coeur; Madame, au contraire,
inaugurait cette epoque de plaisirs faciles et passagers qui
signala les cent vingt ans qui s'ecoulerent entre la moitie du
XVIIe siecle et les trois quarts du XVIIIe.

Madame voyait donc, ou plutot croyait voir les choses sous leur
veritable aspect; elle savait que le roi, son auguste beau-frere,
avait ri le premier de l'humble La Valliere, et que, selon ses
habitudes, il n'etait pas probable qu'il adorat jamais la personne
dont il avait pu rire, ne fut-ce qu'un instant.

D'ailleurs, l'amour-propre n'etait-il pas la, ce demon souffleur
qui joue un si grand role dans cette comedie dramatique qu'on
appelle la vie d'une femme; l'amour-propre ne disait-il point tout
haut, tout bas, a demi-voix, sur tous les tons possibles, qu'elle
ne pouvait veritablement, elle, princesse, jeune, belle, riche,
etre comparee a la pauvre La Valliere, aussi jeune qu'elle, c'est
vrai, mais bien moins jolie, mais tout a fait pauvre? Et que cela
n'etonne point de la part de Madame; on le sait, les plus grands
caracteres sont ceux qui se flattent le plus dans la comparaison
qu'ils font d'eux aux autres, des autres a eux.

Peut-etre demandera-t-on ce que voulait Madame avec cette attaque
si savamment combinee? Pourquoi tant de forces deployees, s'il ne
s'agissait de debusquer serieusement le roi d'un coeur tout neuf
dans lequel il comptait se loger! Madame avait-elle donc besoin de
donner une pareille importance a La Valliere, si elle ne redoutait
pas La Valliere?

Non, Madame ne redoutait pas La Valliere, au point de vue ou un
historien qui sait les choses voit l'avenir, ou plutot le passe;
Madame n'etait point un prophete ou une sibylle; Madame ne pouvait
pas plus qu'un autre lire dans ce terrible et fatal livre de
l'avenir qui garde en ses plus secretes pages les plus serieux
evenements.

Non, Madame voulait purement et simplement punir le roi de lui
avoir fait une cachotterie toute feminine; elle voulait lui
prouver clairement que s'il usait de ce genre d'armes offensives,
elle, femme d'esprit et de race, trouverait certainement dans
l'arsenal de son imagination des armes defensives a l'epreuve meme
des coups d'un roi.

Et d'ailleurs, elle voulait lui prouver que, dans ces sortes de
guerre, il n'y a plus de rois, ou tout au moins que les rois,
combattant pour leur propre compte comme des hommes ordinaires,
peuvent voir leur couronne tomber au premier choc; qu'enfin, s'il
avait espere etre adore tout d'abord, de confiance, a son seul
aspect, par toutes les femmes de sa cour, c'etait une pretention
humaine, temeraire, insultante pour certaines plus haut placees
que les autres, et que la lecon, tombant a propos sur cette tete
royale, trop haute et trop fiere, serait efficace.

Voila certainement quelles etaient les reflexions de Madame a
l'egard du roi.

L'evenement restait en dehors.

Ainsi, l'on voit qu'elle avait agi sur l'esprit de ses filles
d'honneur et avait prepare dans tous ses details la comedie qui
venait de se jouer.

Le roi en fut tout etourdi. Depuis qu'il avait echappe a
M. de Mazarin, il se voyait pour la premiere fois traite en homme.

Une pareille severite, de la part de ses sujets, lui eut fourni
matiere a resistance. Les pouvoirs croissent dans la lutte.

Mais s'attaquer a des femmes, etre attaque par elles, avoir ete
joue par de petites provinciales arrivees de Blois tout expres
pour cela, c'etait le comble du deshonneur pour un jeune roi plein
de la vanite que lui inspiraient a la fois et ses avantages
personnels et son pouvoir royal.

Rien a faire, ni reproches, ni exil, ni meme bouderies.

Bouder, c'eut ete avouer qu'on avait ete touche, comme Hamlet, par
une arme demouchetee, l'arme du ridicule.

Bouder des femmes! quelle humiliation! surtout quand ces femmes
ont le rire pour vengeance.

Oh! si, au lieu d'en laisser toute la responsabilite a des femmes,
quelque courtisan se fut mele a cette intrigue, avec quelle joie
Louis XIV eut saisi cette occasion d'utiliser la Bastille!

Mais la encore la colere royale s'arretait, repoussee par le
raisonnement.

Avoir une armee, des prisons, une puissance presque divine, et
mettre cette toute-puissance au service d'une miserable rancune,
c'etait indigne, non seulement d'un roi, mais meme d'un homme.

Il s'agissait donc purement et simplement de devorer en silence
cet affront et d'afficher sur son visage la meme mansuetude, la
meme urbanite.

Il s'agissait de traiter Madame en amie. En amie!... Et pourquoi
pas?

Ou Madame etait l'instigatrice de l'evenement, ou l'evenement
l'avait trouvee passive.

Si elle avait ete l'instigatrice, c'etait bien hardi a elle, mais
enfin n'etait-ce pas son role naturel?

Qui l'avait ete chercher dans le plus doux moment de la lune
conjugale pour lui parler un langage amoureux? Qui avait ose
calculer les chances de l'adultere, bien plus de l'inceste? Qui,
retranche derriere son omnipotence royale, avait dit a cette jeune
femme: "Ne craignez rien, aimez le roi de France, il est au-dessus
de tous, et un geste de son bras arme du sceptre vous protegera
contre tous, meme contre vos remords?"

Donc, la jeune femme avait obei a cette parole royale, avait cede
a cette voix corruptrice, et maintenant qu'elle avait fait le
sacrifice moral de son honneur, elle se voyait payee de ce
sacrifice par une infidelite d'autant plus humiliante qu'elle
avait pour cause une femme bien inferieure a celle qui avait
d'abord cru etre aimee.

Ainsi, Madame eut-elle ete l'instigatrice de la vengeance, Madame
eut eu raison.

Si, au contraire, elle etait passive dans tout cet evenement, quel
sujet avait le roi de lui en vouloir?

Devait-elle, ou plutot pouvait-elle arreter l'essor de quelques
langues provinciales? devait-elle, par un exces de zele mal
entendu, reprimer, au risque de l'envenimer, l'impertinence de ces
trois petites filles?

Tous ces raisonnements etaient autant de piqures sensibles a
l'orgueil du roi; mais, quand il avait bien repasse tous ces
griefs dans son esprit, Louis XIV s'etonnait, reflexions faites,
c'est-a-dire apres la plaie pansee, de sentir d'autres douleurs
sourdes, insupportables, inconnues.

Et voila ce qu'il n'osait s'avouer a lui-meme, c'est que ces
lancinantes atteintes avaient leur siege au coeur.

Et, en effet, il faut bien que l'historien l'avoue aux lecteurs,
comme le roi se l'avouait a lui-meme: il s'etait laisse
chatouiller le coeur par cette naive declaration de La Valliere;
il avait cru a l'amour pur, a de l'amour pour l'homme, a de
l'amour depouille de tout interet; et son ame, plus jeune et
surtout plus naive qu'il ne le supposait, avait bondi au-devant de
cette autre ame qui venait de se reveler a lui par ses
aspirations.

La chose la moins ordinaire dans l'histoire si complexe de
l'amour, c'est la double inoculation de l'amour dans deux coeurs:
pas plus de simultaneite que d'egalite; l'un aime presque toujours
avant l'autre, comme l'un finit presque toujours d'aimer apres
l'autre. Aussi le courant electrique s'etablit-il en raison de
l'intensite de la premiere passion qui s'allume. Plus Mlle de La
Valliere avait montre d'amour, plus le roi en avait ressenti.

Et voila justement ce qui etonnait le roi.

Car il lui etait bien demontre qu'aucun courant sympathique
n'avait pu entrainer son coeur, puisque cet aveu n'etait pas de
l'amour, puisque cet aveu n'etait qu'une insulte faite a l'homme
et au roi, puisque enfin c'etait, et le mot surtout brulait comme
un fer rouge, puisque enfin c'etait une mystification.

Ainsi cette petite fille a laquelle, a la rigueur, on pouvait tout
refuser, beaute, naissance, esprit, ainsi cette petite fille,
choisie par Madame elle-meme en raison de son humilite, avait non
seulement provoque le roi, mais encore dedaigne le roi, c'est-a-
dire un homme qui, comme un sultan d'Asie, n'avait qu'a chercher
des yeux, qu'a etendre la main, qu'a laisser tomber le mouchoir.

Et, depuis la veille, il avait ete preoccupe de cette petite fille
au point de ne penser qu'a elle, de ne rever que d'elle; depuis la
veille, son imagination s'etait amusee a parer son image de tous
les charmes qu'elle n'avait point; il avait enfin, lui que tant
d'affaires reclamaient, que tant de femmes appelaient, il avait,
depuis la veille, consacre toutes les minutes de sa vie, tous les
battements de son coeur, a cette unique reverie.

En verite, c'etait trop ou trop peu.

Et l'indignation du roi lui faisant oublier toutes choses, et
entre autres que de Saint-Aignan etait la, l'indignation du roi
s'exhalait dans les plus violentes imprecations.

Il est vrai que Saint-Aignan etait tapi dans un coin, et de ce
coin regardait passer la tempete.

Son desappointement a lui paraissait miserable a cote de la colere
royale.

Il comparait a son petit amour-propre l'immense orgueil de ce roi
offense, et, connaissant le coeur des rois en general et celui des
puissants en particulier, il se demandait si bientot ce poids de
fureur, suspendu jusque-la sur le vide, ne finirait point par
tomber sur lui, par cela meme que d'autres etaient coupables et
lui innocent.

En effet, tout a coup le roi s'arreta dans sa marche immoderee,
et, fixant sur de Saint-Aignan un regard courrouce.

-- Et toi, de Saint-Aignan? s'ecria-t-il.

De Saint-Aignan fit un mouvement qui signifiait:

-- Eh bien! Sire?

-- Oui, tu as ete aussi sot que moi, n'est-ce pas?

-- Sire, balbutia de Saint-Aignan.

-- Tu t'es laisse prendre a cette grossiere plaisanterie.

-- Sire, dit de Saint-Aignan, dont le frisson commencait a secouer
les membres, que Votre Majeste ne se mette point en colere: les
femmes, elle le sait, sont des creatures imparfaites creees pour
le mal; donc, leur demander le bien c'est exiger d'elles la chose
impossible.

Le roi, qui avait un profond respect de lui-meme, et qui
commencait a prendre sur ses passions cette puissance qu'il
conserva sur elles toute sa vie, le roi sentit qu'il se
deconsiderait a montrer tant d'ardeur pour un si mince objet.

-- Non, dit-il vivement, non, tu te trompes, Saint-Aignan, je ne
me mets pas en colere; j'admire seulement que nous ayons ete joues
avec tant d'adresse et d'audace par ces deux petites filles.
J'admire surtout que, pouvant nous instruire, nous ayons fait la
folie de nous en rapporter a notre propre coeur.

-- Oh! le coeur, Sire, le coeur, c'est un organe qu'il faut
absolument reduire a ses fonctions physiques, mais qu'il faut
destituer de toutes fonctions morales. J'avoue, quant a moi, que,
lorsque j'ai vu le coeur de Votre Majeste si fort preoccupe de
cette petite...

-- Preoccupe, moi? mon coeur preoccupe? Mon esprit, peut-etre;
mais quant a mon coeur... il etait...

Louis s'apercut, cette fois encore, que pour couvrir un vide, il
en allait decouvrir un autre.

-- Au reste, ajouta-t-il, je n'ai rien a reprocher a cette enfant.
Je savais qu'elle en aimait un autre.

-- Le vicomte de Bragelonne, oui. J'en avais prevenu Votre
Majeste.

-- Sans doute. Mais tu n'etais pas le premier. Le comte de La Fere
m'avait demande la main de Mlle de La Valliere pour son fils. Eh
bien! a son retour d'Angleterre, je les marierai puisqu'ils
s'aiment.

-- En verite, je reconnais la toute la generosite du roi.

-- Tiens, Saint-Aignan, crois-moi, ne nous occupons plus de ces
sortes de choses, dit Louis.

-- Oui, digerons l'affront, Sire, dit le courtisan resigne.

-- Au reste, ce sera chose facile, fit le roi en modulant un
soupir.

-- Et pour commencer, moi... dit Saint-Aignan.

-- Eh bien?

-- Eh bien! je vais faire quelque bonne epigramme sur le trio.
J'appellerai cela: _Naiade et Dryade_; cela fera plaisir a Madame.

-- Fais, Saint-Aignan, fais, murmura le roi. Tu me liras tes vers,
cela me distraira. Ah! n'importe, n'importe, Saint-Aignan, ajouta
le roi comme un homme qui respire avec peine, le coup demande une
force surhumaine pour etre dignement soutenu.

Et, comme le roi achevait ainsi en se donnant les airs de la plus
angelique patience, un des valets de service vint gratter a la
porte de la chambre.

De Saint-Aignan s'ecarta par respect.

-- Entrez, fit le roi.

Le valet entrebailla la porte.

-- Que veut-on? demanda Louis.

Le valet montra une lettre pliee en forme de triangle.

-- Pour Sa Majeste, dit-il.

-- De quelle part?

-- Je l'ignore; il a ete remis par un des officiers de service.

Le roi fit signe, le valet apporta le billet.

Le roi s'approcha des bougies, ouvrit le billet, lut la signature
et laissa echapper un cri.

Saint-Aignan etait assez respectueux pour ne pas regarder; mais,
sans regarder, il voyait et entendait.

Il accourut.

Le roi, d'un geste, congedia le valet.

-- Oh! mon Dieu! fit le roi en lisant.

-- Votre Majeste se trouve-t-elle indisposee? demanda Saint-Aignan
les bras etendus.

-- Non, non, Saint-Aignan; lis!

Et il lui passa le billet.

Les yeux de Saint-Aignan se porterent a la signature.

-- La Valliere! s'ecria-t-il. Oh! Sire!

-- Lis! lis!

Et Saint-Aignan lut:

"Sire, pardonnez-moi mon importunite, pardonnez-moi surtout le
defaut de formalites qui accompagne cette lettre; un billet me
semble plus presse et plus pressant qu'une depeche; je me permets
donc d'adresser un billet a Votre Majeste.

Je rentre chez moi brisee de douleur et de fatigue, Sire, et
j'implore de Votre Majeste la faveur d'une audience dans laquelle
je pourrai dire la verite a mon roi.

Signe: Louise de La Valliere."

-- Eh bien? demanda le roi en reprenant la lettre des mains de
Saint Aignan tout etourdi de ce qu'il venait de lire.

-- Eh bien? repeta Saint-Aignan.

-- Que penses-tu de cela?

-- Je ne sais trop.

-- Mais enfin?

-- Sire, la petite aura entendu gronder la foudre, et elle aura eu
peur.

-- Peur de quoi? demanda noblement Louis.

-- Dame! que voulez-vous, Sire! Votre Majeste a mille raisons d'en
vouloir a l'auteur ou aux auteurs d'une si mechante plaisanterie,
et la memoire de Votre Majeste, ouverte dans le mauvais sens, est
une eternelle menace pour l'imprudente.

-- Saint-Aignan, je ne vois pas comme vous.

-- Le roi doit voir mieux que moi.

-- Eh bien! je vois dans ces lignes: de la douleur, de la
contrainte, et maintenant surtout que je me rappelle certaines
particularites de la scene qui s'est passee ce soir chez Madame...
Enfin...

Le roi s'arreta sur ce sens suspendu.

-- Enfin, reprit Saint-Aignan, Votre Majeste va donner audience,
voila ce qu'il y a de plus clair dans tout cela.

-- Je ferai mieux, Saint-Aignan.

-- Que ferez-vous, Sire?

-- Prends ton manteau.

-- Mais, Sire...

-- Tu sais ou est la chambre des filles de Madame?

-- Certes.

-- Tu sais un moyen d'y penetrer?

-- Oh! quant a cela, non.

-- Mais enfin tu dois connaitre quelqu'un par la?

-- En verite, Votre Majeste est la source de toute bonne idee.

-- Tu connais quelqu'un?

-- Oui.

-- Qui connais-tu? Voyons.

-- Je connais certain garcon qui est au mieux avec certaine fille.

-- D'honneur?

-- Oui, d'honneur, Sire.

-- Avec Tonnay-Charente? demanda Louis en riant.

-- Non, malheureusement; avec Montalais.

-- Il s'appelle?

-- Malicorne.

-- Bon! Et tu peux compter sur lui?

-- Je le crois, Sire. Il doit bien avoir quelque clef... Et s'il
en a une, comme je lui ai rendu service... il m'en fera part.

-- C'est au mieux. Partons!

-- Je suis aux ordres de Votre Majeste.

Le roi jeta son propre manteau sur les epaules de Saint-Aignan et
lui demanda le sien. Puis tous deux gagnerent le vestibule.


Chapitre CXXXIII -- Ce que n'avaient prevu ni naiade ni dryade


De Saint-Aignan s'arreta au pied de l'escalier qui conduisait aux
entresols chez les filles d'honneur, au premier chez Madame. De
la, par un valet qui passait, il fit prevenir Malicorne, qui etait
encore chez Monsieur.

Au bout de dix minutes, Malicorne arriva le nez au vent et
flairant dans l'ombre.

Le roi se recula, gagnant la partie la plus obscure du vestibule.

Au contraire, de Saint-Aignan s'avanca.

Mais, aux premiers mots par lesquels il formula son desir,
Malicorne recula tout net.

-- Oh! oh! dit-il, vous me demandez a etre introduit dans les
chambres des filles d'honneur?

-- Oui.

-- Vous comprenez que je ne puis faire une pareille chose sans
savoir dans quel but vous la desirez.

-- Malheureusement, cher monsieur Malicorne, il m'est impossible
de donner aucune explication; il faut donc que vous vous fiiez a
moi comme un ami qui vous a tire d'embarras hier et qui vous prie
de l'en tirer aujourd'hui.

-- Mais moi, monsieur, je vous disais ce que je voulais; ce que je
voulais, c'etait ne point coucher a la belle etoile, et tout
honnete homme peut avouer un pareil desir; tandis que vous, vous
n'avouez rien.

-- Croyez, mon cher monsieur Malicorne, insista de Saint-Aignan,
que, s'il m'etait permis de m'expliquer, je m'expliquerais.

-- Alors, mon cher monsieur, impossible que je vous permette
d'entrer chez Mlle de Montalais.

-- Pourquoi?

-- Vous le savez mieux que personne, puisque vous m'avez pris sur
un mur, faisant la cour a Mlle de Montalais; or, ce serait
complaisant a moi, vous en conviendrez, lui faisant la cour, de
vous ouvrir la porte de sa chambre.

-- Eh! qui vous dit que ce soit pour elle que je vous demande la
clef?

-- Pour qui donc alors?

-- Elle ne loge pas seule, ce me semble?

-- Non, sans doute.

-- Elle loge avec Mlle de La Valliere?

-- Oui, mais vous n'avez pas plus affaire reellement a Mlle de La
Valliere qu'a Mlle de Montalais, et il n'y a que deux hommes a qui
je donnerais cette clef: c'est a M. de Bragelonne, s'il me priait
de la lui donner; c'est au roi, s'il me l'ordonnait.

-- Eh bien! donnez-moi donc cette clef, monsieur, je vous
l'ordonne, dit le roi en s'avancant hors de l'obscurite et en
entrouvrant son manteau. Mlle de Montalais descendra pres de vous,
tandis que nous monterons pres de Mlle de La Valliere: c'est, en
effet, a elle seule que nous avons affaire.

-- Le roi! s'ecria Malicorne en se courbant jusqu'aux genoux du
roi.

-- Oui, le roi, dit Louis en souriant, le roi qui vous sait aussi
bon gre de votre resistance que de votre capitulation. Relevez-
vous, monsieur; rendez nous le service que nous vous demandons.

-- Sire, a vos ordres, dit Malicorne en montant l'escalier.

-- Faites descendre Mlle de Montalais, dit le roi, et ne lui
sonnez mot de ma visite.

Malicorne s'inclina en signe d'obeissance et continua de monter.

Mais le roi, par une vive reflexion, le suivit, et cela avec une
rapidite si grande, que, quoique Malicorne eut deja la moitie des
escaliers d'avance, il arriva en meme temps que lui a la chambre.

Il vit alors, par la porte demeuree entrouverte derriere
Malicorne, La Valliere toute renversee dans un fauteuil, et a
l'autre coin Montalais, qui peignait ses cheveux, en robe de
chambre, debout devant une grande glace et tout en parlementant
avec Malicorne.

Le roi ouvrit brusquement la porte et entra.

Montalais poussa un cri au bruit que fit la porte, et,
reconnaissant le roi, elle s'esquiva.

A cette vue, La Valliere, de son cote, se redressa comme une morte
galvanisee et retomba sur son fauteuil.

Le roi s'avanca lentement vers elle.

-- Vous voulez une audience, mademoiselle, lui dit-il avec
froideur, me voici pret a vous entendre. Parlez.

De Saint-Aignan, fidele a son role de sourd, d'aveugle et de muet,
de Saint-Aignan s'etait place, lui, dans une encoignure de porte,
sur un escabeau que le hasard lui avait procure tout expres.

Abrite sous la tapisserie qui servait de portiere, adosse a la
muraille meme, il ecouta ainsi sans etre vu, se resignant au role
de bon chien de garde qui attend et qui veille sans jamais gener
le maitre. La Valliere, frappee de terreur a l'aspect du roi
irrite, se leva une seconde fois, et, demeurant dans une posture
humble et suppliante:

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