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The Art of Short Selling: Book Review
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Agent to the Stars by John Scalzi">Book Review: Agent to the Stars by John Scalzi
A Cambridge School of Art graduate?s first book has been lauded in the international press. Kazuno Kohara, from Japan, who graduated from the MA in Children?s Book Illustration in 2007, has had her first book voted as one of 10 Best Illustrated

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Le vicomte de Bragelonne, Tome I. written by Alexandre Dumas

A >> Alexandre Dumas >> Le vicomte de Bragelonne, Tome I.

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-- Ainsi, vous etes de garde tous les jours?

-- Et toutes les nuits, oui, Sire.

-- Monsieur, je ne puis souffrir cela, et je veux que vous vous
reposiez.

-- C'est fort bien, Sire, mais moi, je ne le veux pas.

-- Plait-il? fit le roi, qui ne comprit pas tout d'abord le sens
de cette reponse.

-- Je dis, Sire, que je ne veux pas m'exposer a une faute. Si le
diable avait un mauvais tour a me jouer, vous comprenez, Sire,
comme il connait l'homme auquel il a affaire, il choisirait le
moment ou je ne serais point la. Mon service avant tout et la paix
de ma conscience.

-- Mais a ce metier-la, monsieur, vous vous tuerez.

-- Eh! Sire, il y a trente-cinq ans que je le fais, ce metier-la,
et je suis l'homme de France et de Navarre qui se porte le mieux.
Au surplus, Sire, ne vous inquietez pas de moi, je vous prie; cela
me semblerait trop etrange, attendu que je n'en ai pas l'habitude.

Le roi coupa court a la conversation par une question nouvelle.

-- Vous serez donc la demain matin? demanda-t-il.

-- Comme a present, oui, Sire.

Le roi fit alors quelques tours dans sa chambre; il etait facile
de voir qu'il brulait du desir de parler, mais qu'une crainte
quelconque le retenait. Le lieutenant, debout, immobile, le feutre
a la main, le poing sur la hanche, le regardait faire ses
evolutions, et tout en le regardant, il grommelait en mordant sa
moustache:

"Il n'a pas de resolution pour une demi-pistole, ma parole
d'honneur! Gageons qu'il ne parlera point."

Le roi continuait de marcher, tout en jetant de temps en temps un
regard de cote sur le lieutenant.

"C'est son pere tout crache, poursuivait celui-ci dans son
monologue secret; il est a la fois orgueilleux, avare et timide.
Peste soit du maitre, va!"

Louis s'arreta.

-- Lieutenant? dit-il.

-- Me voila, Sire.

-- Pourquoi donc, ce soir, avez-vous crie la-bas, dans la salle:
"Le service du roi, les mousquetaires de Sa Majeste"?

-- Parce que vous m'en avez donne l'ordre, Sire.

-- Moi?

-- Vous-meme.

-- En verite, je n'ai pas dit un seul mot de cela, monsieur.

-- Sire, on donne un ordre par un signe, par un geste, par un clin
d'oeil, aussi franchement, aussi clairement qu'avec la parole. Un
serviteur qui n'aurait que des oreilles ne serait que la moitie
d'un bon serviteur.

-- Vos yeux sont bien percants alors, monsieur.

-- Pourquoi cela, Sire?

-- Parce qu'ils voient ce qui n'est point.

-- Mes yeux sont bons, en effet, Sire, quoiqu'ils aient beaucoup
servi et depuis longtemps leur maitre; aussi, toutes les fois
qu'ils ont quelque chose a voir, ils n'en manquent pas l'occasion.
Or, ce soir ils ont vu que Votre Majeste rougissait a force
d'avoir envie de bailler; que Votre Majeste regardait avec des
supplications eloquentes, d'abord Son Eminence, ensuite Sa Majeste
la reine mere, enfin la porte par laquelle on sort; et ils ont si
bien remarque tout ce que je viens de dire, qu'ils ont vu les
levres de Votre Majeste articuler ces paroles: "Qui donc me
sortira de la?"

-- Monsieur!

-- Ou tout au moins ceci, Sire: "Mes mousquetaires!" Alors je n'ai
pas hesite. Ce regard etait pour moi, la parole etait pour moi;
j'ai crie aussitot: "Les mousquetaires de Sa Majeste!" Et
d'ailleurs, cela est si vrai, Sire, que Votre Majeste, non
seulement ne m'a pas donne tort, mais encore m'a donne raison en
partant sur-le-champ.

Le roi se detourna pour sourire; puis, apres quelques secondes, il
ramena son oeil limpide sur cette physionomie si intelligente, si
hardie et si ferme, qu'on eut dit le profil energique et fier de
l'aigle en face du soleil.

-- C'est bien, dit-il apres un court silence, pendant lequel il
essaya, mais en vain, de faire baisser les yeux a son officier.

Mais voyant que le roi ne disait plus rien, celui-ci pirouetta sur
ses talons et fit trois pas pour s'en aller en murmurant: "Il ne
parlera pas, mordioux! il ne parlera pas!"

-- Merci, monsieur, dit alors le roi.

"En verite, poursuivit le lieutenant, il n'eut plus manque que
cela, etre blame pour avoir ete moins sot qu'un autre."

Et il gagna la porte en faisant sonner militairement ses eperons.

Mais arrive sur le seuil, et sentant que le desir du roi
l'attirait en arriere, il se retourna.

-- Votre Majeste m'a tout dit? demanda-t-il d'un ton que rien ne
saurait rendre et qui, sans paraitre provoquer la confiance
royale, contenait tant de persuasive franchise, que le roi
repliqua sur-le-champ:

-- Si fait, monsieur, approchez.

"Allons donc! murmura l'officier, il y vient enfin!"

-- Ecoutez-moi.

-- Je ne perds pas une parole, Sire.

-- Vous monterez a cheval, monsieur, demain, vers quatre heures du
matin, et vous me ferez seller un cheval pour moi.

-- Des ecuries de Votre Majeste?

-- Non, d'un de vos mousquetaires.

-- Tres bien, Sire. Est-ce tout?

-- Et vous m'accompagnerez.

-- Seul?

-- Seul.

-- Viendrai-je querir Votre Majeste, ou l'attendrai-je?

-- Vous m'attendrez.

-- Ou cela, Sire?

-- A la petite porte du parc.

Le lieutenant s'inclina, comprenant que le roi lui avait dit tout
ce qu'il avait a lui dire.

En effet, le roi le congedia par un geste tout aimable de sa main.
L'officier sortit de la chambre du roi et revint se placer
philosophiquement sur sa chaise, ou, bien loin de s'endormir,
comme on aurait pu le croire, vu l'heure avancee de la nuit, il se
mit a reflechir plus profondement qu'il n'avait jamais fait.

Le resultat de ces reflexions ne fut point aussi triste que
l'avaient ete les reflexions precedentes.

"Allons, il a commence, dit-il; l'amour le pousse, il marche, il
marche! Le roi est nul chez lui, mais l'homme vaudra peut-etre
quelque chose. D'ailleurs, nous verrons bien demain matin... Oh!
oh! s'ecria-t-il tout a coup en se redressant, voila une idee
gigantesque, mordioux! et peut-etre ma fortune est-elle dans cette
idee-la!"

Apres cette exclamation, l'officier se leva et arpenta, les mains
dans les poches de son justaucorps, l'immense antichambre qui lui
servait d'appartement.

La bougie flambait avec fureur sous l'effort d'une brise fraiche
qui, s'introduisant par les gercures de la porte et par les fentes
de la fenetre, coupait diagonalement la salle. Elle projetait une
lueur rougeatre, inegale, tantot radieuse, tantot ternie, et l'on
voyait marcher sur la muraille la grande ombre du lieutenant,
decoupee en silhouette comme une figure de Callot, avec l'epee en
broche et le feutre empanache.

"Certes, murmurait-il, ou je me trompe fort, ou le Mazarin tend la
un piege au jeune amoureux; le Mazarin a donne ce soir un rendez-
vous et une adresse aussi complaisamment que l'eut pu faire
M. Dangeau lui-meme. J'ai entendu et je sais la valeur des
paroles. "Demain matin, a-t-il dit, elles passeront a la hauteur
du pont de Blois." Mordioux! c'est clair, cela! et surtout pour un
amant! C'est pourquoi cet embarras, c'est pourquoi cette
hesitation, c'est pourquoi cet ordre: "Monsieur le lieutenant de
mes mousquetaires, a cheval demain, a quatre heures du matin." Ce
qui est aussi clair que s'il m'eut dit: "Monsieur le lieutenant de
mes mousquetaires, demain, a quatre heures du matin, au pont de
Blois, entendez-vous?" Il y a donc la un secret d'Etat que moi,
chetif, je tiens a l'heure qu'il est. Et pourquoi est-ce que je le
tiens? Parce que j'ai de bons yeux, comme je le disais tout a
l'heure a Sa Majeste. C'est qu'on dit qu'il l'aime a la fureur,
cette petite poupee d'Italienne! C'est qu'on dit qu'il s'est jete
aux genoux de sa mere pour lui demander de l'epouser! C'est qu'on
dit que la reine a ete jusqu'a consulter la cour de Rome pour
savoir si un pareil mariage, fait contre sa volonte, serait
valable! Oh! si j'avais encore vingt-cinq ans! si j'avais la, a
mes cotes, ceux que je n'ai plus! si je ne meprisais pas
profondement tout le monde, je brouillerais M. de Mazarin avec la
reine mere, la France avec l'Espagne, et je ferais une reine de ma
facon; mais, bah!"

Et le lieutenant fit claquer ses doigts en signe de dedain.

"Ce miserable Italien, ce pleutre, ce ladre vert, qui vient de
refuser un million au roi d'Angleterre, ne me donnerait peut-etre
pas mille pistoles pour la nouvelle que je lui porterais. Oh!
mordioux! voila que je tombe en enfance! voila que je m'abrutis!
Le Mazarin donner quelque chose, ha! ha! ha!"

Et l'officier se mit a rire formidablement tout seul.

"Dormons, dit-il, dormons, et tout de suite. J'ai l'esprit fatigue
de ma soiree, demain il verra plus clair qu'aujourd'hui."

Et sur cette recommandation faite a lui-meme, il s'enveloppa de
son manteau, narguant son royal voisin.

Cinq minutes apres, il dormait les poings fermes, les levres
entrouvertes, laissant echapper, non pas son secret, mais un
ronflement sonore qui se developpait a l'aise sous la voute
majestueuse de l'antichambre.


Chapitre XIII -- Marie de Mancini


Le soleil eclairait a peine de ses premiers rayons les grands bois
du parc et les hautes girouettes du chateau, quand le jeune roi,
reveille deja depuis plus de deux heures, et tout entier a
l'insomnie de l'amour, ouvrit son volet lui-meme et jeta un regard
curieux sur les cours du palais endormi.

Il vit qu'il etait l'heure convenue: la grande horloge de la cour
marquait meme quatre heures un quart.

Il ne reveilla point son valet de chambre, qui dormait
profondement a quelque distance; il s'habilla seul, et ce valet,
tout effare, arrivait, croyant avoir manque a son service, lorsque
Louis le renvoya dans sa chambre en lui recommandant le silence le
plus absolu. Alors il descendit le petit escalier, sortit par une
porte laterale, et apercut le long du mur du parc un cavalier qui
tenait un cheval de main.

Ce cavalier etait meconnaissable dans son manteau et sous son
chapeau.

Quant au cheval, selle comme celui d'un bourgeois riche, il
n'offrait rien de remarquable a l'oeil le plus exerce.

Louis vint prendre la bride de ce cheval; l'officier lui tint
l'etrier, sans quitter lui-meme la selle, et demanda d'une voix
discrete les ordres de Sa Majeste.

-- Suivez-moi, repondit Louis XIV.

L'officier mit son cheval au trot derriere celui de son maitre, et
ils descendirent ainsi vers le pont.

Lorsqu'ils furent de l'autre cote de la Loire:

-- Monsieur, dit le roi, vous allez me faire le plaisir de piquer
devant vous jusqu'a ce que vous aperceviez un carrosse; alors vous
reviendrez m'avertir; je me tiens ici.

-- Votre Majeste daignera-t-elle me donner quelques details sur le
carrosse que je suis charge de decouvrir?

-- Un carrosse dans lequel vous verrez deux dames et probablement
aussi leurs suivantes.

-- Sire, je ne veux point faire d'erreur; y a-t-il encore un autre
signe auquel je puisse reconnaitre ce carrosse?

-- Il sera, selon toute probabilite, aux armes de M. le cardinal.

-- C'est bien, Sire, repondit l'officier, entierement fixe sur
l'objet de sa reconnaissance.

Il mit alors son cheval au grand trot et piqua du cote indique par
le roi. Mais il n'eut pas fait cinq cents pas qu'il vit quatre
mules, puis un carrosse poindre derriere un monticule.

Derriere ce carrosse en venait un autre. Il n'eut besoin que d'un
coup d'oeil pour s'assurer que c'etaient bien la les equipages
qu'il etait venu chercher.

Il tourna bride sur-le-champ, et se rapprochant du roi:

-- Sire, dit-il, voici les carrosses. Le premier, en effet,
contient deux dames avec leurs femmes de chambre; le second
renferme des valets de pied, des provisions, des hardes.

-- Bien, bien, repondit le roi d'une voix tout emue. Eh bien!
allez, je vous prie, dire a ces dames qu'un cavalier de la cour
desire presenter ses hommages a elles seules.

L'officier partit au galop.

-- Mordioux! disait-il tout en courant, voila un emploi nouveau et
honorable, j'espere! Je me plaignais de n'etre rien, je suis
confident du roi. Un mousquetaire, c'est a en crever d'orgueil!

Il s'approcha du carrosse et fit sa commission en messager galant
et spirituel.

Deux dames etaient en effet dans le carrosse: l'une d'une grande
beaute, quoique un peu maigre; l'autre moins favorisee de la
nature, mais vive, gracieuse, et reunissant dans les legers plis
de son front tous les signes de la volonte. Ses yeux vifs et
percants, surtout, parlaient plus eloquemment que toutes les
phrases amoureuses de mise en ces temps de galanterie. Ce fut a
celle-la que d'Artagnan s'adressa sans se tromper, quoique, ainsi
que nous l'avons dit, l'autre fut plus jolie peut-etre.

-- Mesdames, dit-il, je suis le lieutenant des mousquetaires, et
il y a sur la route un cavalier qui vous attend et qui desire vous
presenter ses hommages.

A ces mots, dont il suivait curieusement l'effet, la dame aux yeux
noirs poussa un cri de joie, se pencha hors de la portiere, et,
voyant accourir le cavalier, tendit les bras en s'ecriant:

-- Ah! mon cher Sire!

Et les larmes jaillirent aussitot de ses yeux. Le cocher arreta
ses chevaux, les femmes de chambre se leverent avec confusion au
fond du carrosse, et la seconde dame ebaucha une reverence
terminee par le plus ironique sourire que la jalousie ait jamais
dessine sur des levres de femme.

-- Marie! chere Marie! s'ecria le roi en prenant dans ses deux
mains la main de la dame aux yeux noirs.

Et, ouvrant lui-meme la lourde portiere, il l'attira hors du
carrosse avec tant d'ardeur qu'elle fut dans ses bras avant de
toucher la terre. Le lieutenant, poste de l'autre cote du
carrosse, voyait et entendait sans etre remarque.

Le roi offrit son bras a Mlle de Mancini, et fit signe aux cochers
et aux laquais de poursuivre leur chemin.

Il etait six heures a peu pres; la route etait fraiche et
charmante; de grands arbres aux feuillages encore noues dans leur
bourre doree laissaient filtrer la rosee du matin suspendue comme
des diamants liquides a leurs branches fremissantes; l'herbe
s'epanouissait au pied des haies; les hirondelles, revenues depuis
quelques jours, decrivaient leurs courbes gracieuses entre le ciel
et l'eau; une brise parfumee par les bois dans leur floraison
courait le long de cette route et ridait la nappe d'eau du fleuve;
toutes ces beautes du jour, tous ces parfums des plantes, toutes
ces aspirations de la terre vers le ciel, enivraient les deux
amants, marchant cote a cote, appuyes l'un a l'autre, les yeux sur
les yeux, la main dans la main, et qui, s'attardant par un commun
desir, n'osaient parler, tant ils avaient de choses a se dire.

L'officier vit que le cheval abandonne errait ca et la et
inquietait Mlle de Mancini. Il profita du pretexte pour se
rapprocher en arretant le cheval, et, a pied aussi entre les deux
montures qu'il maintenait, il ne perdit pas un mot ni un geste des
deux amants. Ce fut Mlle de Mancini qui commenca.

-- Ah! mon cher Sire, dit elle, vous ne m'abandonnez donc pas,
vous?

-- Non, repondit le roi: vous le voyez bien, Marie.

-- On me l'avait tant dit, cependant: qu'a peine serions-nous
separes, vous ne penseriez plus a moi!

-- Chere Marie, est-ce donc d'aujourd'hui que vous vous apercevez
que nous sommes entoures de gens interesses a nous tromper?

-- Mais enfin, Sire, ce voyage, cette alliance avec l'Espagne? On
vous marie!

Louis baissa la tete.

En meme temps l'officier put voir luire au soleil les regards de
Marie de Mancini, brillants comme une dague qui jaillit du
fourreau.

-- Et vous n'avez rien fait pour notre amour? demanda la jeune
fille apres un instant de silence.

-- Ah! mademoiselle, comment pouvez-vous croire cela! Je me suis
jete aux genoux de ma mere; j'ai prie, j'ai supplie; j'ai dit que
tout mon bonheur etait en vous; j'ai menace...

-- Eh bien? demanda vivement Marie.

-- Eh bien! la reine mere a ecrit en cour de Rome, et on lui a
repondu qu'un mariage entre nous n'aurait aucune valeur et serait
casse par le Saint-Pere. Enfin, voyant qu'il n'y avait pas
d'espoir pour nous, j'ai demande qu'on retardat au moins mon
mariage avec l'infante.

-- Ce qui n'empeche point que vous ne soyez en route pour aller
au-devant d'elle.

-- Que voulez-vous! a mes prieres, a mes supplications, a mes
larmes, on a repondu par la raison d'Etat.

-- Eh bien?

-- Eh bien! que voulez-vous faire, mademoiselle, lorsque tant de
volontes se liguent contre moi?

Ce fut au tour de Marie de baisser la tete.

-- Alors, il me faudra vous dire adieu pour toujours, dit-elle.
Vous savez qu'on m'exile, qu'on m'ensevelit; vous savez qu'on fait
plus encore, vous savez qu'on me marie, aussi, moi!

Louis devint pale et porta une main a son coeur.

-- S'il ne se fut agi que de ma vie, moi aussi j'ai ete si fort
persecutee que j'eusse cede, mais j'ai cru qu'il s'agissait de la
votre, mon cher Sire, et j'ai combattu pour conserver votre bien.

-- Oh! oui, mon bien, mon tresor! murmura le roi, plus galamment
que passionnement peut-etre.

-- Le cardinal eut cede, dit Marie, si vous vous fussiez adresse a
lui, si vous eussiez insiste. Le cardinal appeler le roi de France
son neveu! comprenez-vous, Sire! Il eut tout fait pour cela, meme
la guerre; le cardinal, assure de gouverner seul, sous le double
pretexte qu'il avait eleve le roi et qu'il lui avait donne sa
niece, le cardinal eut combattu toutes les volontes, renverse tous
les obstacles. Oh! Sire, Sire, je vous en reponds. Moi, je suis
une femme et je vois clair dans tout ce qui est amour.

Ces paroles produisirent sur le roi une impression singuliere. On
eut dit qu'au lieu d'exalter sa passion, elles la refroidissaient.
Il ralentit le pas et dit avec precipitation:

-- Que voulez-vous, mademoiselle! tout a echoue.

-- Excepte votre volonte, n'est-ce pas, mon cher Sire?

-- Helas! dit le roi rougissant, est-ce que j'ai une volonte, moi!

-- Oh! laissa echapper douloureusement Mlle de Mancini, blessee de
ce mot.

-- Le roi n'a de volonte que celle que lui dicte la politique, que
celle que lui impose la raison d'Etat.

-- Oh! c'est que vous n'avez pas d'amour! s'ecria Marie; si vous
m'aimiez, Sire, vous auriez une volonte.

En prononcant ces mots, Marie leva les yeux sur son amant, qu'elle
vit plus pale et plus defait qu'un exile qui va quitter a jamais
sa terre natale.

-- Accusez-moi, murmura le roi, mais ne me dites point que je ne
vous aime pas.

Un long silence suivit ces mots, que le jeune roi avait prononces
avec un sentiment bien vrai et bien profond.

-- Je ne puis penser, Sire, continua Marie, tentant un dernier
effort, que demain, apres-demain, je ne vous verrai plus; je ne
puis penser que j'irai finir mes tristes jours loin de Paris, que
les levres d'un vieillard, d'un inconnu, toucheraient cette main
que vous tenez dans les votres; non, en verite, je ne puis penser
a tout cela, mon cher Sire, sans que mon pauvre coeur eclate de
desespoir.

Et, en effet, Marie de Mancini fondit en larmes. De son cote, le
roi, attendri, porta son mouchoir a ses levres et etouffa un
sanglot.

-- Voyez, dit-elle, les voitures se sont arretees; ma soeur
m'attend, l'heure est supreme: ce que vous allez decider sera
decide pour toute la vie! Oh! Sire, vous voulez donc que je vous
perde? Vous voulez donc, Louis, que celle a qui vous avez dit: "Je
vous aime" appartienne a un autre qu'a son roi, a son maitre, a
son amant? Oh! du courage, Louis! un mot, un seul mot! dites: "Je
veux!" et toute ma vie est enchainee a la votre, et tout mon coeur
est a vous a jamais.

Le roi ne repondit rien.

Marie alors le regarda comme Didon regarda Enee aux Champs
elyseens, farouche et dedaigneuse.

-- Adieu, donc, dit-elle, adieu la vie, adieu l'amour, adieu le
Ciel!

Et elle fit un pas pour s'eloigner; le roi la retint, lui saisit
la main, qu'il colla sur ses levres, et, le desespoir l'emportant
sur la resolution qu'il paraissait avoir prise interieurement, il
laissa tomber sur cette belle main une larme brulante de regret
qui fit tressaillir Marie comme si effectivement cette larme l'eut
brulee.

Elle vit les yeux humides du roi, son front pale, ses levres
convulsives, et s'ecria avec un accent que rien ne pourrait
rendre:

-- Oh! Sire, vous etes roi, vous pleurez, et je pars!

Le roi, pour toute reponse, cacha son visage dans son mouchoir.

L'officier poussa comme un rugissement qui effraya les deux
chevaux. Mlle de Mancini, indignee, quitta le roi et remonta
precipitamment dans son carrosse en criant au cocher:

-- Partez, partez vite!

Le cocher obeit, fouetta ses chevaux, et le lourd carrosse
s'ebranla sur ses essieux criards, tandis que le roi de France,
seul, abattu, aneanti, n'osait plus regarder ni devant ni derriere
lui.


Chapitre XIV -- Ou le roi et le lieutenant font chacun preuve de
memoire


Quand le roi, comme tous les amoureux du monde, eut longtemps et
attentivement regarde a l'horizon disparaitre le carrosse qui
emportait sa maitresse; lorsqu'il se fut tourne et retourne cent
fois du meme cote, et qu'il eut enfin reussi a calmer quelque peu
l'agitation de son coeur et de sa pensee, il se souvint enfin
qu'il n'etait pas seul. L'officier tenait toujours le cheval par
la bride, et n'avait pas perdu tout espoir de voir le roi revenir
sur sa resolution. "Il a encore la ressource de remonter a cheval
et de courir apres le carrosse: on n'aura rien perdu pour
attendre." Mais l'imagination du lieutenant des mousquetaires
etait trop brillante et trop riche; elle laissa en arriere celle
du roi, qui se garda bien de se porter a un pareil exces de luxe.

Il se contenta de se rapprocher de l'officier, et d'une voix
dolente:

-- Allons, dit-il, nous avons fini... A cheval.

L'officier imita ce maintien, cette lenteur, cette tristesse et
enfourcha lentement et tristement sa monture. Le roi piqua, le
lieutenant le suivit.

Au pont, Louis se retourna une derniere fois. L'officier, patient
comme un dieu qui a l'eternite devant et derriere lui, espera
encore un retour d'energie. Mais ce fut inutilement, rien ne
parut. Louis gagna la rue qui conduisait au chateau et rentra
comme sept heures sonnaient. Une fois que le roi fut bien rentre
et que le mousquetaire eut bien vu, lui qui voyait tout, un coin
de tapisserie se soulever a la fenetre du cardinal, il poussa un
grand soupir comme un homme qu'on delie des plus etroites
entraves, et il dit a demi-voix:

-- Pour le coup, mon officier, j'espere que c'est fini!

Le roi appela son gentilhomme.

-- Je ne recevrai personne avant deux heures, dit-il, entendez-
vous, monsieur?

-- Sire, repliqua le gentilhomme, il y a cependant quelqu'un qui
demandait a entrer.

-- Qui donc?

-- Votre lieutenant de mousquetaires.

-- Celui qui m'a accompagne?

-- Oui, Sire.

-- Ah! fit le roi. Voyons, qu'il entre. L'officier entra.

Le roi fit signe, le gentilhomme et le valet de chambre sortirent.
Louis les suivit des yeux jusqu'a ce qu'ils eussent referme la
porte, et lorsque les tapisseries furent retombees derriere eux:

-- Vous me rappelez par votre presence, monsieur, dit le roi, ce
que j'avais oublie de vous recommander, c'est-a-dire la discretion
la plus absolue.

-- Oh! Sire, pourquoi Votre Majeste se donne-t-elle la peine de me
faire une pareille recommandation? on voit bien qu'elle ne me
connait pas.

-- Oui, monsieur, c'est la verite; je sais que vous etes discret;
mais comme je n'avais rien prescrit...

L'officier s'inclina.

-- Votre Majeste n'a plus rien a me dire? demanda-t-il.

-- Non, monsieur, et vous pouvez vous retirer.

-- Obtiendrai-je la permission de ne pas le faire avant d'avoir
parle au roi, Sire?

-- Qu'avez-vous a me dire? Expliquez-vous, monsieur.

-- Sire, une chose sans importance pour vous, mais qui m'interesse
enormement, moi. Pardonnez-moi donc de vous en entretenir. Sans
l'urgence, sans la necessite, je ne l'eusse jamais fait, et je
fusse disparu, muet, et petit, comme j'ai toujours ete.

-- Comment, disparu! Je ne vous comprends pas.

-- Sire, en un mot, dit l'officier, je viens demander mon conge a
Votre Majeste.

Le roi fit un mouvement de surprise, mais l'officier ne bougea pas
plus qu'une statue.

-- Votre conge, a vous, monsieur? et pour combien de temps, je
vous prie?

-- Mais pour toujours, Sire.

-- Comment, vous quitteriez mon service, monsieur? dit Louis avec
un mouvement qui decelait plus que de la surprise.

-- Sire, j'ai ce regret.

-- Impossible.

-- Si fait, Sire: je me fais vieux; voila trente-quatre ou trente-
cinq ans que je porte le harnais; mes pauvres epaules sont
fatiguees; je sens qu'il faut laisser la place aux jeunes.

"Je ne suis pas du nouveau siecle, moi! j'ai encore un pied pris
dans l'ancien; il en resulte que tout etant etrange a mes yeux,
tout m'etonne et tout m'etourdit. Bref! j'ai l'honneur de demander
mon conge a Votre Majeste.

-- Monsieur, dit le roi en regardant l'officier, qui portait sa
casaque avec une aisance que lui eut enviee un jeune homme, vous
etes plus fort et plus vigoureux que moi.

-- Oh! repondit l'officier avec un sourire de fausse modestie.
Votre Majeste me dit cela parce que j'ai encore l'oeil assez bon
et le pied assez sur, parce que je ne suis pas mal a cheval et que
ma moustache est encore noire; mais, Sire, vanite des vanites que
tout cela; illusions que tout cela, apparence, fumee, Sire! J'ai
l'air jeune encore, c'est vrai, mais je suis vieux au fond, et
avant six mois, j'en suis sur, je serai casse, podagre, impotent.
Ainsi donc, Sire...

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