Le vicomte de Bragelonne, Tome I. written by Alexandre Dumas
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-- Notre lieutenant, oui, monsieur.
-- Eh bien! je desire parler a votre lieutenant.
-- Ah! pour cela, c'est different. Montez, monsieur.
L'inconnu salua le factionnaire d'une haute facon, et monta
l'escalier, tandis que le cri: "Lieutenant, une visite!" transmis
de sentinelle en sentinelle, precedait l'inconnu et allait
troubler le premier somme de l'officier.
Trainant sa botte, se frottant les yeux et agrafant son manteau,
le lieutenant fit trois pas au-devant de l'etranger.
-- Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur? demanda-t-il.
-- Vous etes l'officier de service, lieutenant des mousquetaires?
-- J'ai cet honneur, repondit l'officier.
-- Monsieur, il faut absolument que je parle au roi.
Le lieutenant regarda attentivement l'inconnu, et dans ce regard,
si rapide qu'il fut, il vit tout ce qu'il voulait voir, c'est-a-
dire une profonde distinction sous un habit ordinaire.
-- Je ne suppose pas que vous soyez un fou, repliqua-t-il, et
cependant vous me semblez de condition a savoir, monsieur, qu'on
n'entre pas ainsi chez un roi sans qu'il y consente.
-- Il y consentira, monsieur.
-- Monsieur, permettez-moi d'en douter; le roi rentre il y a un
quart d'heure, il doit etre en ce moment en train de se devetir.
D'ailleurs, la consigne est donnee.
-- Quand il saura qui je suis, repondit l'inconnu en redressant la
tete, il levera la consigne.
L'officier etait de plus en plus surpris, de plus en plus
subjugue.
-- Si je consentais a vous annoncer, puis-je au moins savoir qui
j'annoncerais, monsieur?
-- Vous annonceriez Sa Majeste Charles II, roi d'Angleterre,
d'Ecosse et d'Irlande.
L'officier poussa un cri d'etonnement, recula, et l'on put voir
sur son visage pale une des plus poignantes emotions que jamais
homme d'energie ait essaye de refouler au fond de son coeur.
-- Oh! oui, Sire: en effet, j'aurais du vous reconnaitre.
-- Vous avez vu mon portrait?
-- Non, Sire.
-- Ou vous m'avez vu moi-meme autrefois a la cour, avant qu'on me
chassat de France?
-- Non Sire, ce n'est point encore cela.
-- Comment m'eussiez-vous reconnu alors, si vous ne connaissiez ni
mon portrait ni ma personne?
-- Sire, j'ai vu Sa Majeste le roi votre pere dans un moment
terrible.
-- Le jour...
-- Oui.
Un sombre nuage passa sur le front du prince; puis, l'ecartant de
la main:
-- Voyez-vous encore quelque difficulte a m'annoncer? dit-il.
-- Sire, pardonnez-moi, repondit l'officier, mais je ne pouvais
deviner un roi sous cet exterieur si simple; et pourtant, j'avais
l'honneur de le dire tout a l'heure a Votre Majeste, j'ai vu le
roi Charles Ier... Mais, pardon, je cours prevenir le roi.
Puis, revenant sur ses pas:
-- Votre Majeste desire sans doute le secret pour cette entrevue?
demanda-t-il.
-- Je ne l'exige pas, mais si c'est possible de le garder...
-- C'est possible, Sire, car je puis me dispenser de prevenir le
premier gentilhomme de service; mais il faut pour cela que Votre
Majeste consente a me remettre son epee.
-- C'est vrai. J'oubliais que nul ne penetre arme chez le roi de
France.
-- Votre Majeste fera exception si elle le veut, mais alors je
mettrai ma responsabilite a couvert en prevenant le service du
roi.
-- Voici mon epee, monsieur. Vous plait-il maintenant de
m'annoncer a Sa Majeste?
-- A l'instant, Sire.
Et l'officier courut aussitot heurter a la porte de communication,
que le valet de chambre lui ouvrit.
-- Sa Majeste le roi d'Angleterre! dit l'officier.
-- Sa Majeste le roi d'Angleterre! repeta le valet de chambre.
A ces mots, un gentilhomme ouvrit a deux battants la porte du roi,
et l'on vit Louis XIV sans chapeau et sans epee, avec son
pourpoint ouvert, s'avancer en donnant les signes de la plus
grande surprise.
-- Vous, mon frere! vous a Blois! s'ecria Louis XIV en congediant
d'un geste le gentilhomme et le valet de chambre qui passerent
dans une piece voisine.
-- Sire, repondit Charles II, je m'en allais a Paris dans l'espoir
de voir Votre Majeste, lorsque la renommee m'a appris votre
prochaine arrivee en cette ville. J'ai alors prolonge mon sejour,
ayant quelque chose de tres particulier a vous communiquer.
-- Ce cabinet vous convient-il, mon frere?
-- Parfaitement, Sire, car je crois qu'on ne peut nous entendre.
-- J'ai congedie mon gentilhomme et mon veilleur: ils sont dans la
chambre voisine. La, derriere cette cloison, est un cabinet
solitaire donnant sur l'antichambre, et dans l'antichambre vous
n'avez vu qu'un officier, n'est-ce pas?
-- Oui, Sire.
-- Eh bien! parlez donc, mon frere, je vous ecoute.
-- Sire, je commence, et veuille Votre Majeste prendre en pitie
les malheurs de notre maison.
Le roi de France rougit et rapprocha son fauteuil de celui du roi
d'Angleterre.
-- Sire, dit Charles II, je n'ai pas besoin de demander a Votre
Majeste si elle connait les details de ma deplorable histoire.
Louis XIV rougit plus fort encore que la premiere fois, puis
etendant sa main sur celle du roi d'Angleterre:
-- Mon frere, dit-il, c'est honteux a dire, mais rarement le
cardinal parle politique devant moi. Il y a plus: autrefois je me
faisais faire des lectures historiques par La Porte, mon valet de
chambre, mais il a fait cesser ces lectures et m'a ote La Porte,
de sorte que je prie mon frere Charles de me dire toutes ces
choses comme a un homme qui ne saurait rien.
-- Eh bien! Sire, j'aurai, en reprenant les choses de plus haut,
une chance de plus de toucher le coeur de Votre Majeste.
-- Dites, mon frere, dites.
-- Vous savez, Sire, qu'appele en 1650 a Edimbourg, pendant
l'expedition de Cromwell en Irlande, je fus couronne a Scone. Un
an apres, blesse dans une des provinces qu'il avait usurpees,
Cromwell revint sur nous. Le rencontrer etait mon but, sortir de
l'Ecosse etait mon desir.
-- Cependant, reprit le jeune roi, l'Ecosse est presque votre pays
natal, mon frere.
-- Oui; mais les Ecossais etaient pour moi de cruels compatriotes!
Sire, ils m'avaient force a renier la religion de mes peres; ils
avaient pendu lord Montrose, mon serviteur le plus devoue, parce
qu'il n'etait pas covenantaire, et comme le pauvre martyr, a qui
l'on avait offert une faveur en mourant, avait demande que son
corps fut mis en autant de morceaux qu'il y avait de villes en
Ecosse, afin qu'on rencontrat partout des temoins de sa fidelite,
je ne pouvais sortir d'une ville ou entrer dans une autre sans
passer sur quelque lambeau de ce corps qui avait agi, combattu,
respire pour moi.
"Je traversai donc, par une marche hardie, l'armee de Cromwell, et
j'entrai en Angleterre. Le Protecteur se mit a la poursuite de
cette fuite etrange, qui avait une couronne pour but. Si j'avais
pu arriver a Londres avant lui, sans doute le prix de la course
etait a moi, mais il me rejoignit a Worcester.
"Le genie de l'Angleterre n'etait plus en nous, mais en lui. Sire,
le 3 septembre 1651, jour anniversaire de cette autre bataille de
Dunbar, deja si fatale aux Ecossais, je fus vaincu. Deux mille
hommes tomberent autour de moi avant que je songeasse a faire un
pas en arriere. Enfin il fallut fuir.
"Des lors mon histoire devint un roman. Poursuivi avec
acharnement, je me coupai les cheveux, je me deguisai en bucheron.
Une journee passee dans les branches d'un chene donna a cet arbre
le nom de chene royal, qu'il porte encore.
"Mes aventures du comte de Strafford, d'ou je sortis menant en
croupe la fille de mon hote, font encore le recit de toutes les
veillees et fourniront le sujet d'une ballade. Un jour j'ecrirai
tout cela, Sire, pour l'instruction des rois mes freres.
"Je dirai comment, en arrivant chez M. Norton, je rencontrai un
chapelain de la cour qui regardait jouer aux quilles, et un vieux
serviteur qui me nomma en fondant en larmes, et qui manqua presque
aussi surement de me tuer avec sa fidelite qu'un autre eut fait
avec sa trahison. Enfin, je dirai mes terreurs; oui, Sire, mes
terreurs, lorsque, chez le colonel Windham, un marechal qui
visitait nos chevaux declara qu'ils avaient ete ferres dans le
nord.
-- C'est etrange, murmura Louis XIV, j'ignorais tout cela. Je
savais seulement votre embarquement a Brighelmsted et votre
debarquement en Normandie.
-- Oh! fit Charles, si vous permettez, mon Dieu! que les rois
ignorent ainsi l'histoire les uns des autres, comment voulez-vous
qu'ils se secourent entre eux!
-- Mais dites-moi, mon frere, continua Louis XIV, comment, ayant
ete si rudement recu en Angleterre, esperez-vous encore quelque
chose de ce malheureux pays et de ce peuple rebelle?
-- Oh Sire! c'est que, depuis la bataille de Worcester, toutes
choses sont bien changees la-bas! Cromwell est mort apres avoir
signe avec la France un traite dans lequel il a ecrit son nom au-
dessus du votre. Il est mort le 3 septembre 1658, nouvel
anniversaire des batailles de Worcester et de Dunbar.
-- Son fils lui a succede...
-- Mais certains hommes, Sire, ont une famille et pas d'heritier.
L'heritage d'Olivier etait trop lourd pour Richard.
"Richard, qui n'etait ni republicain ni royaliste; Richard, qui
laissait ses gardes manger son diner et ses generaux gouverner la
republique; Richard a abdique le protectorat le 22 avril 1659. Il
y a un peu plus d'un an, Sire.
"Depuis ce temps, l'Angleterre n'est plus qu'un tripot ou chacun
joue aux des la couronne de mon pere. Les deux joueurs les plus
acharnes sont Lambert et Monck. Eh bien! Sire, a mon tour, je
voudrais me meler a cette partie, ou l'enjeu est jete sur mon
manteau royal. Sire, un million pour corrompre un de ces joueurs,
pour m'en faire un allie, ou deux cents de vos gentilshommes pour
les chasser de mon palais de White Hall, comme Jesus chassa les
vendeurs du temple.
-- Ainsi, reprit Louis XIV, vous venez me demander...
-- Votre aide; c'est-a-dire ce que non seulement les rois se
doivent entre eux, mais ce que les simples chretiens se doivent
les uns aux autres; votre aide, Sire, soit en argent soit en
hommes; votre aide, Sire, et dans un mois, soit que j'oppose
Lambert a Monck, ou Monck a Lambert, j'aurai reconquis l'heritage
paternel sans avoir coute une guinee a mon pays, une goutte de
sang a mes sujets, car ils sont ivres maintenant de revolution, de
protectorat et de republique, et ne demandent pas mieux que
d'aller tout chancelants tomber et s'endormir dans la royaute;
votre aide, Sire, et je devrai plus a Votre Majeste qu'a mon pere.
Pauvre pere! qui a paye si cherement la ruine de notre maison!
Vous voyez, Sire, si je suis malheureux, si je suis desespere, car
voila que j'accuse mon pere.
Et le sang monta au visage pale de Charles II, qui resta un
instant la tete entre ses deux mains et comme aveugle par ce sang
qui semblait se revolter du blaspheme filial.
Le jeune roi n'etait pas moins malheureux que son frere aine; il
s'agitait dans son fauteuil et ne trouvait pas un mot a repondre.
Enfin, Charles II, a qui dix ans de plus donnaient une force
superieure pour maitriser ses emotions, retrouva le premier la
parole.
-- Sire, dit-il, votre reponse? je l'attends comme un condamne son
arret. Faut-il que je meure?
-- Mon frere, repondit le prince francais a Charles II, vous me
demandez un million, a moi! mais je n'ai jamais possede le quart
de cette somme! mais je ne possede rien! Je ne suis pas plus roi
de France que vous n'etes roi d'Angleterre. Je suis un nom, un
chiffre habille de velours fleurdelise, voila tout. Je suis un
trone visible, voila mon seul avantage sur Votre Majeste. Je n'ai
rien, je ne puis rien.
-- Est-il vrai! s'ecria Charles II.
-- Mon frere, dit Louis en baissant la voix, j'ai supporte des
miseres que n'ont pas supportees mes plus pauvres gentilshommes.
Si mon pauvre La Porte etait pres de moi, il vous dirait que j'ai
dormi dans des draps dechires a travers lesquels mes jambes
passaient; il vous dirait que, plus tard, quand je demandais mes
carrosses, on m'amenait des voitures a moitie mangees par les rats
de mes remises; il vous dirait que, lorsque je demandais mon
diner, on allait s'informer aux cuisines du cardinal s'il y avait
a manger pour le roi. Et tenez, aujourd'hui encore aujourd'hui que
j'ai vingt-deux ans, aujourd'hui que j'ai atteint l'age des
grandes majorites royales, aujourd'hui que je devrais avoir la
clef du tresor, la direction de la politique, la suprematie de la
paix et de la guerre, jetez les yeux autour de moi, voyez ce qu'on
me laisse: regardez cet abandon, ce dedain, ce silence, tandis que
la-bas, tenez, voyez la-bas, regardez cet empressement, ces
lumieres, ces hommages! La! la! voyez-vous, la est le veritable
roi de France, mon frere.
-- Chez le cardinal?
-- Chez le cardinal, oui.
-- Alors, je suis condamne, Sire.
Louis XIV ne repondit rien.
-- Condamne est le mot, car je ne solliciterai jamais celui qui
eut laisse mourir de froid et de faim ma mere et ma soeur, c'est-
a-dire la fille et la petite-fille de Henri IV, si M. de Retz et
le Parlement ne leur eussent envoye du bois et du pain.
-- Mourir! murmura Louis XIV.
-- Eh bien! continua le roi d'Angleterre, le pauvre Charles II, ce
petit-fils de Henri IV comme vous, Sire, n'ayant ni Parlement ni
cardinal de Retz, mourra de faim comme ont manque de mourir sa
soeur et sa mere.
Louis fronca le sourcil et tordit violemment les dentelles de ses
manchettes.
Cette atonie, cette immobilite, servant de masque a une emotion si
visible, frapperent le roi Charles, qui prit la main du jeune
homme.
-- Merci, dit-il, mon frere; vous m'avez plaint, c'est tout ce que
je pouvais exiger de vous dans la position ou vous etes.
-- Sire, dit tout a coup Louis XIV en relevant la tete, c'est un
million qu'il vous faut, ou deux cents gentilshommes, m'avez-vous
dit?
-- Sire, un million me suffira.
-- C'est bien peu.
-- Offert a un seul homme, c'est beaucoup. On a souvent paye moins
cher des convictions; moi, je n'aurai affaire qu'a des venalites.
-- Deux cents gentilshommes, songez-y, c'est un peu plus qu'une
compagnie, voila tout.
-- Sire, il y a dans notre famille une tradition, c'est que quatre
hommes, quatre gentilshommes francais devoues a mon pere, ont
failli sauver mon pere, juge par un Parlement, garde par une
armee, entoure par une nation.
-- Donc, si je peux vous avoir un million ou deux cents
gentilshommes, vous serez satisfait, et vous me tiendrez pour
votre bon frere?
-- Je vous tiendrai pour mon sauveur, et si je remonte sur le
trone de mon pere, l'Angleterre sera, tant que je regnerai, du
moins, une soeur a la France, comme vous aurez ete un frere pour
moi.
-- Eh bien! mon frere, dit Louis en se levant, ce que vous hesitez
a me demander, je le demanderai, moi! ce que je n'ai jamais voulu
faire pour mon propre compte, je le ferai pour le votre. J'irai
trouver le roi de France, l'autre, le riche, le puissant, et je
solliciterai, moi, ce million ou ces deux cents gentilshommes et
nous verrons!
-- Oh! s'ecria Charles, vous etes un noble ami, Sire, un coeur
cree par Dieu! Vous me sauvez, mon frere, et quand vous aurez
besoin de la vie que vous me rendez, demandez-la-moi!
-- Silence! mon frere, silence! dit tout bas Louis. Gardez qu'on
ne vous entende! Nous ne sommes pas au bout. Demander de l'argent
a Mazarin! c'est plus que traverser la foret enchantee dont chaque
arbre enferme un demon; c'est plus que d'aller conquerir un monde!
-- Mais cependant, Sire, quand vous demandez...
-- Je vous ai deja dit que je ne demandais jamais, repondit Louis
avec une fierte qui fit palir le roi d'Angleterre.
Et comme celui-ci, pareil a un homme blesse, faisait un mouvement
de retraite:
-- Pardon, mon frere, reprit-il: je n'ai pas une mere, une soeur
qui souffrent; mon trone est dur et nu, mais je suis bien assis
sur mon trone. Pardon, mon frere, ne me reprochez pas cette
parole: elle est d'un egoiste; aussi la racheterai je par un
sacrifice. Je vais trouver M. le cardinal. Attendez-moi, je vous
prie. Je reviens.
Chapitre X -- L'arithmetique de M. de Mazarin
Tandis que le roi se dirigeait rapidement vers l'aile du chateau
occupee par le cardinal, n'emmenant avec lui que son valet de
chambre, l'officier de mousquetaires sortait, en respirant comme
un homme qui a ete force de retenir longuement son souffle, du
petit cabinet dont nous avons deja parle et que le roi croyait
solitaire. Ce petit cabinet avait autrefois fait partie de la
chambre; il n'en etait separe que par une mince cloison. Il en
resultait que cette separation, qui n'en etait une que pour les
yeux, permettait a l'oreille la moins indiscrete d'entendre tout
ce qui se passait dans cette chambre.
Il n'y avait donc pas de doute que ce lieutenant des mousquetaires
n'eut entendu tout ce qui s'etait passe chez Sa Majeste. Prevenu
par les dernieres paroles du jeune roi, il en sortit donc a temps
pour le saluer a son passage et pour l'accompagner du regard
jusqu'a ce qu'il eut disparu dans le corridor.
Puis, lorsqu'il eut disparu, il secoua la tete d'une facon qui
n'appartenait qu'a lui, et d'une voix a laquelle quarante ans
passes hors de la Gascogne n'avaient pu faire perdre son accent
gascon:
-- Triste service! dit-il; triste maitre!
Puis, ces mots prononces, le lieutenant reprit sa place dans son
fauteuil, etendit les jambes et ferma les yeux en homme qui dort
ou qui medite. Pendant ce court monologue et la mise en scene qui
l'avait suivi, tandis que le roi, a travers les longs corridors du
vieux chateau, s'acheminait chez M. de Mazarin, une scene d'un
autre genre se passait chez le cardinal.
Mazarin s'etait mis au lit un peu tourmente de la goutte, mais
comme c'etait un homme d'ordre qui utilisait jusqu'a la douleur,
il forcait sa veille a etre la tres humble servante de son
travail. En consequence, il s'etait fait apporter par Bernouin,
son valet de chambre, un petit pupitre de voyage, afin de pouvoir
ecrire sur son lit. Mais la goutte n'est pas un adversaire qui se
laisse vaincre si facilement, et comme, a chaque mouvement qu'il
faisait, de sourde la douleur devenait aigue:
-- Brienne n'est pas la? demanda-t-il a Bernouin.
-- Non, monseigneur, repondit le valet de chambre. M. de Brienne,
sur votre conge, s'est alle coucher; mais si c'est le desir de
Votre Eminence, on peut parfaitement le reveiller.
-- Non, ce n'est point la peine. Voyons cependant. Maudits
chiffres!
Et le cardinal se mit a rever tout en comptant sur ses doigts.
-- Oh! des chiffres! dit Bernouin. Bon! si Votre Eminence se jette
dans ses calculs, je lui promets pour demain la plus belle
migraine! et avec cela que M. Guenaud n'est pas ici.
-- Tu as raison, Bernouin. Eh bien! tu vas remplacer Brienne, mon
ami. En verite, j'aurais du emmener avec moi M. de Colbert. Ce
jeune homme va bien, Bernouin, tres bien. Un garcon d'ordre!
-- Je ne sais pas, dit le valet de chambre, mais je n'aime pas sa
figure, moi, a votre jeune homme qui va bien.
-- C'est bon, c'est bon, Bernouin! On n'a pas besoin de votre
avis. Mettez-vous la, prenez la plume, et ecrivez.
-- M'y voici; monseigneur. Que faut-il que j'ecrive?
-- La, c'est bien, a la suite de deux lignes deja tracees.
-- M'y voici.
-- Ecris. Sept cent soixante mille livres.
-- C'est ecrit.
-- Sur Lyon...
Le cardinal paraissait hesiter.
-- Sur Lyon, repeta Bernouin.
-- Trois millions neuf cent mille livres.
-- Bien, monseigneur.
-- Sur Bordeaux, sept millions.
-- Sept, repeta Bernouin.
-- Eh! oui, dit le cardinal avec humeur, sept.
Puis, se reprenant:
-- Eh! monseigneur, que ce soit a depenser ou a encaisser, peu
m'importe, puisque tous ces millions ne sont pas a moi.
-- Ces millions sont au roi; c'est l'argent du roi que je compte.
Voyons, nous disions?... Tu m'interromps toujours!
-- Sept millions, sur Bordeaux.
-- Ah! oui, c'est vrai. Sur Madrid, quatre. Je t'explique bien a
qui est cet argent, Bernouin, attendu que tout le monde a la
sottise de me croire riche a millions. Moi, je repousse la
sottise. Un ministre n'a rien a soi, d'ailleurs. Voyons, continue.
Rentrees generales, sept millions. Proprietes, neuf millions. As-
tu ecrit, Bernouin?
-- Oui, monseigneur.
-- Bourse, six cent mille livres; valeurs diverses, deux millions.
Ah! j'oubliais: mobilier des differents chateaux...
-- Faut-il mettre de la couronne? demanda Bernouin.
-- Non, non, inutile; c'est sous-entendu. As-tu ecrit, Bernouin?
-- Oui, monseigneur.
-- Et les chiffres?
-- Sont alignes au-dessous les uns des autres.
-- Additionne, Bernouin.
-- Trente-neuf millions deux cent soixante mille livres,
monseigneur.
-- Ah! fit le cardinal avec une expression de depit, il n'y a pas
encore quarante millions!
Bernouin recommenca l'addition.
-- Non, monseigneur, il s'en manque sept cent quarante mille
livres.
Mazarin demanda le compte et le revit attentivement.
-- C'est egale dit Bernouin, trente-neuf millions deux cent
soixante mille livres, cela fait un joli denier.
-- Ah! Bernouin, voila ce que je voudrais voir au roi.
-- Son Eminence me disait que cet argent etait celui de Sa
Majeste.
-- Sans doute, mais bien clair, bien liquide. Ces trente-neuf
millions sont engages, et bien au-dela.
Bernouin sourit a sa facon, c'est-a-dire en homme qui ne croit que
ce qu'il veut croire, tout en preparant la boisson de nuit du
cardinal et en lui redressant l'oreiller.
-- Oh! dit Mazarin lorsque le valet de chambre fut sorti, pas
encore quarante millions! Il faut pourtant que j'arrive a ce
chiffre de quarante-cinq millions que je me suis fixe.
"Mais qui sait si j'aurai le temps! Je baisse, je m'en vais, je
n'arriverai pas. Pourtant, qui sait si je ne trouverai pas deux ou
trois millions dans les poches de nos bons amis les Espagnols? Ils
ont decouvert le Perou, ces gens-la, et, que diable! il doit leur
en rester quelque chose.
Comme il parlait ainsi, tout occupe de ses chiffres et ne pensant
plus a sa goutte, repoussee par une preoccupation qui, chez le
cardinal, etait la plus puissante de toutes les preoccupations,
Bernouin se precipita dans sa chambre tout effare.
-- Eh bien! demanda le cardinal, qu'y a-t-il donc?
-- Le roi! Monseigneur, le roi!
-- Comment, le roi! fit Mazarin en cachant rapidement son papier.
Le roi ici! le roi a cette heure! Je le croyais couche depuis
longtemps. Qu'y a-t-il donc?
Louis XIV put entendre ces derniers mots et voir le geste effare
du cardinal se redressant sur son lit, car il entrait en ce moment
dans la chambre.
-- Il n'y a rien, monsieur le cardinal, ou du moins rien qui
puisse vous alarmer; c'est une communication importante que
j'avais besoin de faire ce soir-meme a Votre Eminence, voila tout.
Mazarin pensa aussitot a cette attention si marquee que le roi
avait donnee a ses paroles touchant Mlle de Mancini, et la
communication lui parut devoir venir de cette source. Il se
rasserena donc a l'instant meme et prit son air le plus charmant,
changement de physionomie dont le jeune roi sentit une joie
extreme, et quand Louis se fut assis:
-- Sire, dit le cardinal, je devrais certainement ecouter Votre
Majeste debout, mais la violence de mon mal...
-- Pas d'etiquette entre nous, cher monsieur le cardinal, dit
Louis affectueusement; je suis votre eleve et non le roi, vous le
savez bien, et ce soir surtout, puisque je viens a vous comme un
requerant, comme un solliciteur, et meme comme un solliciteur tres
humble et tres desireux d'etre bien accueilli.
Mazarin, voyant la rougeur du roi, fut confirme dans sa premiere
idee, c'est-a-dire qu'il y avait une pensee d'amour sous toutes
ces belles paroles. Cette fois, le ruse politique, tout fin qu'il
etait, se trompait: cette rougeur n'etait point causee par les
pudibonds elans d'une passion juvenile, mais seulement par la
douloureuse contraction de l'orgueil royal.
En bon oncle, Mazarin se disposa a faciliter la confidence.
-- Parlez, dit-il, Sire, et puisque Votre Majeste veut bien un
instant oublier que je suis son sujet pour m'appeler son maitre et
son instituteur, je proteste a Votre Majeste de tous mes
sentiments devoues et tendres.
-- Merci, monsieur le cardinal, repondit le roi. Ce que j'ai a
mander a Votre Eminence est d'ailleurs peu de chose pour elle.
-- Tant pis, repondit le cardinal tant pis, Sire. Je voudrais que
Votre Majeste me demandat une chose importante et meme un
sacrifice... mais, quoi que ce soit que vous me demandiez, je suis
pret a soulager votre coeur en vous l'accordant, mon cher Sire.
-- Eh bien! voici de quoi il s'agit, dit le roi avec un battement
de coeur qui n'avait d'egal en precipitation que le battement de
coeur du ministre: je viens de recevoir la visite de mon frere le
roi d'Angleterre.
Mazarin bondit dans son lit comme s'il eut ete mis en rapport avec
la bouteille de Leyde ou la pile de Volta, en meme temps qu'une
surprise ou plutot qu'un desappointement manifeste eclairait sa
figure d'une telle lueur de colere que Louis XIV, si peu diplomate
qu'il fut, vit bien que le ministre avait espere entendre toute
autre chose.
-- Charles II! s'ecria Mazarin avec une voix rauque et un
dedaigneux mouvement des levres. Vous avez recu la visite de
Charles II!
-- Du roi Charles II, reprit Louis XIV, accordant avec affectation
au petit-fils de Henri IV le titre que Mazarin oubliait de lui
donner. Oui, monsieur le cardinal, ce malheureux prince m'a touche
le coeur en me racontant ses infortunes. Sa detresse est grande,
monsieur le cardinal, et il m'a paru penible a moi, qui me suis vu
disputer mon trone, qui ai ete force, dans des jours d'emotion, de
quitter ma capitale; a moi, enfin, qui connais le malheur, de
laisser sans appui un frere depossede et fugitif.
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