Le vicomte de Bragelonne, Tome I. written by Alexandre Dumas
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Alexandre Dumas >> Le vicomte de Bragelonne, Tome I.
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Une chose surtout avait frappe d'Artagnan. En l'apercevant, Aramis
avait rougi, puis il avait a l'instant meme concentre sous sa
paupiere le feu du regard du maitre et l'imperceptible
affectuosite du regard de l'ami.
Il etait evident qu'Aramis s'adressait tout bas cette question:
"Pourquoi d'Artagnan est-il la avec Porthos, et que vient-il faire
a Vannes?" Aramis comprit tout ce qui se passait dans l'esprit de
d'Artagnan en reportant son regard sur lui et en voyant qu'il
n'avait pas baisse les yeux.
Il connait la finesse de son ami et son intelligence; il craint de
laisser deviner le secret de sa rougeur et de son etonnement.
C'est bien le meme Aramis, ayant toujours un secret a dissimuler.
Aussi, pour en finir avec ce regard d'inquisiteur qu'il faut faire
baisser a tout prix, comme a tout prix un general eteint le feu
d'une batterie qui le gene, Aramis etend sa belle main blanche, a
laquelle etincelle l'amethyste de l'anneau pastoral, il fend l'air
avec le signe de la croix et foudroie ses deux amis avec sa
benediction. Peut-etre, reveur et distrait, d'Artagnan, impie
malgre lui, ne se fut point baisse sous cette benediction sainte;
mais Porthos a vu cette distraction, et, appuyant amicalement sa
main sur le dos de son compagnon, il l'ecrase vers la terre.
D'Artagnan flechit: peu s'en faut meme qu'il ne tombe a plat
ventre.
Pendant ce temps, Aramis est passe.
D'Artagnan, comme Antee, n'a fait que toucher la terre, et il se
retourne vers Porthos tout pret a se facher.
Mais il n'y a pas a se tromper a l'intention du brave hercule:
c'est un sentiment de bienseance religieuse qui le pousse.
D'ailleurs, la parole, chez Porthos, au lieu de deguiser la
pensee, la complete toujours.
-- C'est fort gentil a lui, dit-il, de nous avoir donne comme cela
une benediction, a nous tout seuls. Decidement, c'est un saint
homme et un brave homme.
Moins convaincu que Porthos, d'Artagnan ne repondit pas.
-- Voyez, cher ami, continua Porthos, il nous a vus, et au lieu de
continuer a marcher au simple pas de procession, comme tout a
l'heure, voila qu'il se hate. Voyez-vous comme le cortege double
sa vitesse? Il est presse de nous voir et de nous embrasser, ce
cher Aramis.
-- C'est vrai, repondit d'Artagnan tout haut.
Puis tout bas:
-- Toujours est-il qu'il m'a vu, le renard, et qu'il aura le temps
de se preparer a me recevoir.
Mais la procession est passee; le chemin est libre.
D'Artagnan et Porthos marcherent droit au palais episcopal, qu'une
foule nombreuse entourait pour voir rentrer le prelat.
D'Artagnan remarqua que cette foule etait surtout composee de
bourgeois et de militaires.
Il reconnut dans la nature de ces partisans l'adresse de son ami.
En effet, Aramis n'etait pas homme a rechercher une popularite
inutile: peu lui importait d'etre aime de gens qui ne lui
servaient a rien.
Des femmes, des enfants, des vieillards, c'est-a-dire le cortege
ordinaire des pasteurs, ce n'etait pas son cortege a lui. Dix
minutes apres que les deux amis avaient passe le seuil de
l'eveche, Aramis rentra comme un triomphateur; les soldats lui
presentaient les armes comme a un superieur; les bourgeois le
saluaient comme un ami, comme un patron plutot que comme un chef
religieux. Il y avait dans Aramis quelque chose de ces senateurs
romains qui avaient toujours leurs portes encombrees de clients.
Au bas du perron, il eut une conference d'une demi-minute avec un
jesuite qui, pour lui parler plus discretement, passa la tete sous
le dais.
Puis il rentra chez lui; les portes se refermerent lentement, et
la foule s'ecoula, tandis que les chants et les prieres
retentissaient encore.
C'etait une magnifique journee. Il y avait des parfums terrestres
meles a des parfums d'air et de mer. La ville respirait le
bonheur, la joie, la force.
D'Artagnan sentit comme la presence d'une main invisible qui
avait, toute-puissante, cree cette force, cette joie, ce bonheur,
et repandu partout ces parfums.
"Oh! oh! se dit-il, Porthos a engraisse; mais Aramis a grandi."
Fin du tome I
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