The Adventures of Arthur Conan Doyle, By Russell Miller
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Le vicomte de Bragelonne, Tome I. written by Alexandre Dumas

A >> Alexandre Dumas >> Le vicomte de Bragelonne, Tome I.

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"Ainsi, quand le roi soupconne vaguement M. Fouquet de sourde
rebellion, moi, je sais, moi, je puis prouver que M. Fouquet a
fait verser le sang des sujets du roi.

"Voyons maintenant: sachant tout cela et le taisant, que veut de
plus ce coeur si pitoyable pour un bon procede de M. Fouquet, pour
une avance de quinze mille livres, pour un diamant de mille
pistoles, pour un sourire ou il y avait bien autant d'amertume que
de bienveillance? Je lui sauve la vie.

"Maintenant j'espere, continua le mousquetaire, que cet imbecile
de coeur va garder le silence et qu'il est bel et bien quitte avec
M. Fouquet.

"Donc, maintenant le roi est mon soleil, et comme voila mon coeur
quitte avec M. Fouquet, gare a qui se remettra devant mon soleil!
En avant pour Sa Majeste Louis XIV, en avant!

Ces reflexions etaient les seuls empechements qui pussent retarder
l'allure de d'Artagnan. Or, ces reflexions une fois faites, il
pressa le pas de sa monture.

Mais, si parfait que fut le cheval Zephire, il ne pouvait aller
toujours. Le lendemain du depart de Paris, il fut laisse a
Chartres chez un vieil ami que d'Artagnan s'etait fait d'un
hotelier de la ville. Puis, a partir de ce moment, le mousquetaire
voyagea sur des chevaux de poste. Grace a ce mode de locomotion,
il traversa donc l'espace qui separe Chartres de Chateaubriant.
Dans cette derniere ville, encore assez eloignee des cotes pour
que nul ne devinat que d'Artagnan allait gagner la mer, assez
eloignee de Paris pour que nul ne soupconnat qu'il en venait, le
messager de Sa Majeste Louis XIV, que d'Artagnan avait appele son
soleil sans se douter que celui qui n'etait encore qu'une assez
pauvre etoile dans le ciel de la royaute ferait un jour de cet
astre son embleme, le messager du roi Louis XIV, disons-nous,
quitta la poste et acheta un bidet de la plus pauvre apparence,
une de ces montures que jamais officier de cavalerie ne se
permettrait de choisir, de peur d'etre deshonore. Sauf le pelage,
cette nouvelle acquisition rappelait fort a d'Artagnan ce fameux
cheval orange avec lequel ou plutot sur lequel il avait fait son
entree dans le monde.

Il est vrai de dire que, du moment ou il avait enfourche cette
nouvelle monture, ce n'etait plus d'Artagnan qui voyageait,
c'etait un bonhomme vetu d'un justaucorps gris de fer, d'un haut-
de-chausses marron, tenant le milieu entre le pretre et le laique;
ce qui, surtout, le rapprochait de l'homme d'Eglise, c'est que
d'Artagnan avait mis sur son crane une calotte de velours rape, et
par-dessus la calotte un grand chapeau noir; plus d'epee: un baton
pendu par une corde a son avant-bras, mais auquel il se
promettait, comme auxiliaire inattendu, de joindre a l'occasion
une bonne dague de dix pouces cachee sous son manteau. Le bidet
achete a Chateaubriant completait la difference. Il s'appelait, ou
plutot d'Artagnan l'avait appele Furet.

-- Si de Zephire j'ai fait Furet, dit d'Artagnan, il faut faire de
mon nom un diminutif quelconque.

"Donc, au lieu de d'Artagnan, je serai Agnan tout court; c'est une
concession que je dois naturellement a mon habit gris, a mon
chapeau rond et a ma calotte rapee.

M. Agnan voyagea donc sans secousse exageree sur Furet, qui
trottait l'amble comme un veritable cheval delure, et qui, tout en
trottant l'amble, faisait gaillardement ses douze lieues par jour,
grace a quatre jambes seches comme des fuseaux, dont l'art exerce
de d'Artagnan avait apprecie l'aplomb et la surete sous l'epaisse
fourrure qui les cachait.

Chemin faisant, le voyageur prenait des notes, etudiait le pays
severe et froid qu'il traversait, tout en cherchant le pretexte le
plus plausible d'aller a Belle-Ile-en-Mer et de tout voir sans
eveiller le soupcon. De cette facon, il put se convaincre de
l'importance que prenait l'evenement a mesure qu'il s'en
approchait.

Dans cette contree reculee, dans cet ancien duche de Bretagne qui
n'etait pas francais a cette epoque, et qui ne l'est guere encore
aujourd'hui, le peuple ne connaissait pas le roi de France. Non
seulement il ne le connaissait pas, mais meme ne voulait pas le
connaitre. Un fait, un seul, surnageait visible pour lui sur le
courant de la politique. Ses anciens ducs ne gouvernaient plus,
mais c'etait un vide: rien de plus. A la place du duc souverain,
les seigneurs de paroisse regnaient sans limite.

Et au-dessus de ces seigneurs, Dieu, qui n'a jamais ete oublie en
Bretagne.

Parmi ces suzerains de chateaux et de clochers, le plus puissant,
le plus riche et surtout le plus populaire, c'etait M. Fouquet,
seigneur de Belle-Ile.

Meme dans le pays, meme en vue de cette ile mysterieuse, les
legendes et les traditions consacraient ses merveilles.

Tout le monde n'y penetrait pas; l'ile, d'une etendue de six
lieues de long sur six de large, etait une propriete seigneuriale
que longtemps le peuple avait respectee, couverte qu'elle etait du
nom de Retz, si fort redoute dans la contree.

Peu apres l'erection de cette seigneurie en marquisat par Charles
IX, Belle-Ile etait passee a M. Fouquet.

La celebrite de l'ile ne datait pas d'hier: son nom, ou plutot sa
qualification, remontait a la plus haute Antiquite; les anciens
l'appelaient Kalonese, de deux mots grecs qui signifient belle
ile. Ainsi, a dix huit cents ans de distance, elle avait, dans un
autre idiome, porte le meme nom qu'elle portait encore.

C'etait donc quelque chose en soi que cette propriete de M. le
surintendant, outre sa position a six lieues des cotes de France,
position qui la fait souveraine dans sa solitude maritime, comme
un majestueux navire qui dedaignerait les rades et qui jetterait
fierement ses ancres au beau milieu de l'ocean.

D'Artagnan apprit tout cela sans paraitre le moins du monde
etonne: il apprit aussi que le meilleur moyen de prendre langue
etait de passer a La Roche-Bernard, ville assez importante sur
l'embouchure de la Vilaine.

Peut-etre la pourrait-il s'embarquer. Sinon, traversant les marais
salins, il se rendrait a Guerande ou au Croisic pour attendre
l'occasion de passer a Belle-Ile. Il s'etait apercu, au reste,
depuis son depart de Chateaubriant, que rien ne serait impossible
a Furet sous l'impulsion de M. Agnan, et rien a M. Agnan sur
l'initiative de Furet.

Il s'appreta donc a souper d'une sarcelle et d'un tourteau dans un
hotel de La Roche-Bernard, et fit tirer de la cave, pour arroser
ces deux mets bretons, un cidre qu'au seul toucher du bout des
levres il reconnut pour etre infiniment plus breton encore.


Chapitre LXVII -- Comment d'Artagnan fit connaissance d'un poete
qui s'etait fait imprimeur pour que ses vers fussent imprimes


Avant de se mettre a table, d'Artagnan prit, comme d'habitude, ses
informations; mais c'est un axiome de curiosite que tout homme qui
veut bien et fructueusement questionner doit d'abord s'offrir lui-
meme aux questions.

D'Artagnan chercha donc avec son habilete ordinaire un utile
questionneur dans l'hotellerie de La Roche-Bernard.

Justement il y avait dans cette maison, au premier etage, deux
voyageurs occupes aussi des preparatifs de leur souper ou de leur
souper lui-meme.

D'Artagnan avait vu a l'ecurie leur monture, et dans la salle leur
equipage.

L'un voyageait avec un laquais, comme une sorte de personnage;
deux juments du Perche, belles et rondes betes, leur servaient de
monture.

L'autre, assez petit compagnon, voyageur de maigre apparence,
portant surtout poudreux, linge use, bottes plus fatiguees par le
pave que par l'etrier, l'autre etait venu de Nantes avec un
chariot traine par un cheval tellement pareil a Furet pour la
couleur que d'Artagnan eut fait cent lieues avant de trouver mieux
pour apparier un attelage. Ce chariot renfermait divers gros
paquets enfermes dans de vieilles etoffes.

"Ce voyageur-la, se dit d'Artagnan, est de ma farine. Il me va, il
me convient. Je dois lui aller et lui convenir. M. Agnan, au
justaucorps gris et a la calotte rapee, n'est pas indigne de
souper avec le monsieur aux vieilles bottes et au vieux cheval."

Cela dit, d'Artagnan appela l'hote et lui commanda de monter sa
sarcelle, son tourteau et son cidre dans la chambre du monsieur
aux dehors modestes.

Lui-meme, gravissant, une assiette a la main, un escalier de bois
qui montait a la chambre, se mit a heurter a la porte.

-- Entrez! dit l'inconnu.

D'Artagnan entra la bouche en coeur, son assiette sous le bras,
son chapeau d'une main, sa chandelle de l'autre.

-- Monsieur, dit-il, excusez-moi, je suis comme vous un voyageur,
je ne connais personne dans l'hotel et j'ai la mauvaise habitude
de m'ennuyer quand je mange seul, de sorte que mon repas me parait
mauvais et ne me profite point. Votre figure, que j'apercus tout a
l'heure quand vous descendites pour vous faire ouvrir des huitres,
votre figure me revient fort; en outre, j'ai observe que vous
aviez un cheval tout pareil au mien, et que l'hote, a cause de
cette ressemblance sans doute, les a places cote a cote dans son
ecurie, ou ils paraissent se trouver a merveille de cette
compagnie. Je ne vois donc pas, monsieur, pourquoi les maitres
seraient separes, quand les chevaux sont reunis. En consequence,
je viens vous demander le plaisir d'etre admis a votre table. Je
m'appelle Agnan, Agnan pour vous servir, monsieur, intendant
indigne d'un riche seigneur qui veut acheter des salines dans le
pays et m'envoie visiter ses futures acquisitions. En verite,
monsieur, je voudrais que ma figure vous agreat autant que la
votre m'agree, car je suis tout votre en honneur.

L'etranger, que d'Artagnan voyait pour la premiere fois, car
d'abord il ne l'avait qu'entrevu, l'etranger avait des yeux noirs
et brillants, le teint jaune, le front un peu plisse par le poids
de cinquante annees, de la bonhomie dans l'ensemble des traits,
mais de la finesse dans le regard.

"On dirait, pensa d'Artagnan, que ce gaillard-la n'a jamais exerce
que la partie superieure de sa tete, l'oeil et le cerveau et ce
doit etre un homme de science: la bouche, le nez, le menton ne
signifient absolument rien."

-- Monsieur, repliqua celui dont on fouillait ainsi l'idee et la
personne, vous me faites honneur, non pas que je m'ennuyasse;
j'ai, ajouta-t-il en souriant, une compagnie qui me distrait
toujours; mais n'importe, je suis tres heureux de vous recevoir.

Mais, en disant ces mots, l'homme aux bottes usees jeta un regard
inquiet sur sa table, dont les huitres avaient disparu et sur
laquelle il ne restait plus qu'un morceau de lard sale.

-- Monsieur, se hata de dire d'Artagnan, l'hote me monte une jolie
volaille rotie et un superbe tourteau.

D'Artagnan avait lu dans le regard de son compagnon, si rapide
qu'il eut ete, la crainte d'une attaque par un parasite. Il avait
devine juste: a cette ouverture, les traits de l'homme aux dehors
modestes se deriderent.

En effet comme s'il eut guette son entree, l'hote parut aussitot,
portant les mets annonces.

Le tourteau et la sarcelle etant ajoutes au morceau de lard
grille, d'Artagnan et son convive se saluerent, s'assirent face a
face, et comme deux freres firent le partage du lard et des autres
plats.

-- Monsieur, dit d'Artagnan, avouez que c'est une merveilleuse
chose que l'association.

-- Pourquoi? demanda l'etranger la bouche pleine.

-- Eh bien! je vais vous le dire, repondit d'Artagnan.

L'etranger donna treve aux mouvements de ses machoires pour mieux
ecouter.

-- D'abord, continua d'Artagnan, au lieu d'une chandelle que nous
avions chacun, en voici deux.

-- C'est vrai, dit l'etranger, frappe de l'extreme justesse de
l'observation.

-- Puis je vois que vous mangez mon tourteau par preference,
tandis que moi, par preference, je mange votre lard.

-- C'est encore vrai.

-- Enfin, par-dessus le plaisir d'etre mieux eclaire et de manger
des choses de son gout, je mets le plaisir de la societe.

-- En verite, monsieur, vous etes jovial, dit agreablement
l'inconnu.

-- Mais oui, monsieur; jovial comme tous ceux qui n'ont rien dans
la tete. Oh! il n'en est pas ainsi de vous, poursuivit d'Artagnan,
et je vois dans vos yeux toute sorte de genie.

-- Oh! monsieur...

-- Voyons, avouez-moi une chose.

-- Laquelle?

-- C'est que vous etes un savant.

-- Ma foi, monsieur...

-- Hein?

-- Presque.

-- Allons donc!

-- Je suis un auteur.

-- La! s'ecria d'Artagnan ravi en frappant dans ses deux mains, je
ne m'etais pas trompe! C'est du miracle...

-- Monsieur...

-- Eh quoi! continua d'Artagnan, j'aurais le bonheur de passer
cette nuit dans la societe d'un auteur, d'un auteur celebre peut-
etre?

-- Oh! fit l'inconnu en rougissant, celebre, monsieur, celebre
n'est pas le mot.

-- Modeste! s'ecria d'Artagnan transporte; il est modeste!

Puis, revenant a l'etranger avec le caractere d'une brusque
bonhomie:

-- Mais, dites-moi au moins le nom de vos oeuvres, monsieur, car
vous remarquerez que vous ne m'avez point dit le votre, et que
j'ai ete force de vous deviner.

-- Je m'appelle Jupenet, monsieur, dit l'auteur.

-- Beau nom! fit d'Artagnan; beau nom, sur ma parole, et je ne
sais pourquoi, pardonnez-moi cette bevue, si c'en est une, je ne
sais comment je me figure avoir entendu prononcer ce nom quelque
part.

-- Mais j'ai fait des vers, dit modestement le poete.

-- Eh! voila! on me les aura fait lire.

-- Une tragedie.

-- Je l'aurai vu jouer.

Le poete rougit encore.

-- Je ne crois pas, car mes vers n'ont pas ete imprimes.

-- Eh bien! je vous le dis, c'est la tragedie qui m'aura appris
votre nom.

-- Vous vous trompez encore, car messieurs les comediens de
l'hotel de Bourgogne n'en ont pas voulu, dit le poete avec le
sourire dont certains orgueils savent seuls le secret.

D'Artagnan se mordit les levres.

-- Ainsi donc, monsieur, continua le poete, vous voyez que vous
etes dans l'erreur a mon endroit, et que, n'etant point connu du
tout de vous, vous n'avez pu entendre parler de moi.

-- Voila qui me confond. Ce nom de Jupenet me semble cependant un
beau nom et bien digne d'etre connu, aussi bien que ceux de
MM. Corneille, ou Rotrou, ou Garnier. J'espere, monsieur, que vous
voudrez bien me dire un peu votre tragedie, plus tard, comme cela,
au dessert. Ce sera la rotie au sucre, mordioux! Ah! pardon,
monsieur, c'est un juron, qui m'echappe parce qu'il est habituel a
mon seigneur et maitre. Je me permets donc quelquefois d'usurper
ce juron qui me parait de bon gout. Je me permets cela en son
absence seulement, bien entendu, car vous comprenez qu'en sa
presence... Mais en verite, monsieur, ce cidre est abominable;
n'etes-vous point de mon avis? Et de plus le pot est de forme si
peu reguliere qu'il ne tient point sur la table.

-- Si nous le calions?

-- Sans doute: mais avec quoi?

-- Avec ce couteau.

-- Et la sarcelle, avec quoi la decouperons-nous? comptez-vous par
hasard ne pas toucher a la sarcelle?

-- Si fait.

-- Eh bien! alors...

-- Attendez.

Le poete fouilla dans sa poche et en tira un petit morceau de
fonte oblong, quadrangulaire, epais d'une ligne a peu pres, long
d'un pouce et demi.

Mais a peine le petit morceau de fonte eut-il vu le jour que le
poete parut avoir commis une imprudence et fit un mouvement pour
le remettre dans sa poche.

D'Artagnan s'en apercut. C'etait un homme a qui rien n'echappait.

Il etendit la main vers le petit morceau de fonte.

-- Tiens, c'est gentil, ce que vous tenez la, dit-il; peut-on
voir?

-- Certainement, dit le poete, qui parut avoir cede trop vite a un
premier mouvement, certainement qu'on peut voir; mais vous avez
beau regarder, ajouta-t-il d'un air satisfait, si je ne vous dis
point a quoi cela sert, vous ne le saurez pas.

D'Artagnan avait saisi comme un aveu les hesitations du poete et
son empressement a cacher le morceau de fonte qu'un premier
mouvement l'avait porte a sortir de sa poche.

Aussi, son attention une fois eveillee sur ce point, il se
renferma dans une circonspection qui lui donnait en toute occasion
la superiorite. D'ailleurs, quoi qu'en eut dit M. Jupenet, a la
simple inspection de l'objet, il l'avait parfaitement reconnu.

C'etait un caractere d'imprimerie.

-- Devinez-vous ce que c'est? continua le poete.

-- Non! dit d'Artagnan; non, ma foi!

-- Eh bien! monsieur, dit maitre Jupenet, ce petit morceau de
fonte est une lettre d'imprimerie.

-- Bah!

-- Une majuscule.

-- Tiens! tiens! fit M. Agnan ecarquillant des yeux bien naifs.

-- Oui, monsieur, un J majuscule, la premiere lettre de mon nom.

-- Et c'est une lettre, cela?

-- Oui, monsieur.

-- Eh bien! je vais vous avouer une chose.

-- Laquelle?

-- Non! car c'est encore une betise que je vais vous dire.

-- Eh! non, fit maitre Jupenet d'un air protecteur.

-- Eh bien! je ne comprends pas, si cela est une lettre, comment
on peut faire un mot.

-- Un mot?

-- Pour l'imprimer, oui.

-- C'est bien facile.

-- Voyons.

-- Cela vous interesse?

-- Enormement.

-- Eh bien! je vais vous expliquer la chose. Attendez!

-- J'attends.

-- M'y voici.

-- Bon!

-- Regardez bien.

-- Je regarde.

D'Artagnan, en effet, paraissait absorbe dans sa contemplation.
Jupenet tira de sa poche sept ou huit autres morceaux de fonte,
mais plus petits.

-- Ah! ah! fit d'Artagnan.

-- Quoi?

-- Vous avez donc toute une imprimerie dans votre poche. Peste!
c'est curieux, en effet.

-- N'est-ce pas?

-- Que de choses on apprend en voyageant, mon Dieu!

-- A votre sante, dit Jupenet enchante.

-- A la votre, mordioux, a la votre! Mais un instant, pas avec ce
cidre. C'est une abominable boisson et indigne d'un homme qui
s'abreuve a l'Hippocrene: n'est-ce pas ainsi que vous appelez
votre fontaine, a vous autres poetes?

-- Oui, monsieur, notre fontaine s'appelle ainsi en effet. Cela
vient de deux mots grecs, _hippos_, qui veut dire cheval... et...

-- Monsieur, interrompit d'Artagnan, je vais vous faire boire une
liqueur qui vient d'un seul mot francais et qui n'en est pas plus
mauvaise pour cela, du mot raisin; ce cidre m'ecoeure et me gonfle
a la fois. Permettez-moi de m'informer pres de notre hote s'il n'a
pas quelque bonne bouteille de Beaugency ou de la coulee de Ceran
derriere les grosses buches de son cellier.

En effet, l'hote interpelle monta aussitot.

-- Monsieur, interrompit le poete, prenez garde, nous n'aurons pas
le temps de boire le vin, a moins que nous ne nous pressions fort,
car je dois profiter de la maree pour prendre le bateau.

-- Quel bateau? demanda d'Artagnan.

-- Mais le bateau qui part pour Belle-Ile.

-- Ah! pour Belle-Ile? dit le mousquetaire. Bon!

-- Bah! vous aurez tout le temps, monsieur, repliqua l'hotelier en
debouchant la bouteille; le bateau ne part que dans une heure.

-- Mais qui m'avertira? fit le poete.

-- Votre voisin, repliqua l'hote.

-- Mais je le connais a peine.

-- Quand vous l'entendrez partir, il sera temps que vous partiez.

-- Il va donc a Belle-Ile aussi?

-- Oui.

-- Ce monsieur qui a un laquais? demanda d'Artagnan.

-- Ce monsieur qui a un laquais.

-- Quelque gentilhomme, sans doute?

-- Je l'ignore.

-- Comment, vous l'ignorez?

-- Oui. Tout ce que je sais, c'est qu'il boit le meme vin que
vous.

-- Peste! voila bien de l'honneur pour nous, dit d'Artagnan en
versant a boire a son compagnon, tandis que l'hote s'eloignait.

-- Ainsi, reprit le poete, revenant a ses idees dominantes, vous
n'avez jamais vu imprimer?

-- Jamais.

-- Tenez, on prend ainsi les lettres qui composent le mot, voyez-
vous; AB; ma foi, voici un R. deux EE, puis un G.

Et il assembla les lettres avec une vitesse et une habilete qui
n'echapperent point a l'oeil de d'Artagnan.

-- Abrege, dit-il en terminant.

-- Bon! dit d'Artagnan; voici bien les lettres assemblees; mais
comment tiennent-elles?

Et il versa un second verre de vin a son hote. M. Jupenet sourit
en homme qui a reponse a tout; puis il tira, de sa poche toujours,
une petite regle de metal, composee de deux parties assemblees en
equerre, sur laquelle il reunit et aligna les caracteres en les
maintenant sous son pouce gauche.

-- Et comment appelle-t-on cette petite regle de fer? dit
d'Artagnan; car enfin tout cela doit avoir un nom.

-- Cela s'appelle un composteur, dit Jupenet. C'est a l'aide de
cette regle que l'on forme les lignes.

-- Allons, allons, je maintiens ce que j'ai dit; vous avez une
presse dans votre poche, dit d'Artagnan en riant d'un air de
simplicite si lourde, que le poete fut completement sa dupe.

-- Non, repliqua-t-il, mais je suis paresseux pour ecrire, et
quand j'ai fait un vers dans ma tete, je le compose tout de suite
pour l'imprimerie. C'est une besogne dedoublee.

"Mordioux! pensa en lui-meme d'Artagnan, il s'agit d'eclaircir
cela."

Et sous un pretexte qui n'embarrassa pas le mousquetaire, homme
fertile en expedients, il quitta la table, descendit l'escalier,
courut au hangar sous lequel etait le petit chariot, fouilla avec
la pointe de son poignard l'etoffe et les enveloppes d'un des
paquets, qu'il trouva plein de caracteres de fonte pareils a ceux
que le poete imprimeur avait dans sa poche.

"Bien! dit d'Artagnan, je ne sais point encore si M. Fouquet veut
fortifier materiellement Belle-Ile; mais voila, en tout cas, des
munitions spirituelles pour le chateau."

Puis, riche de cette decouverte, il revint se mettre a table.

D'Artagnan savait ce qu'il voulait savoir. Il n'en resta pas moins
en face de son partenaire jusqu'au moment ou l'on entendit dans la
chambre voisine le remue-menage d'un homme qui s'apprete a partir.
Aussitot l'imprimeur fut sur pied; il avait donne des ordres pour
que son cheval fut attele. La voiture l'attendait a la porte. Le
second voyageur se mettait en selle dans la cour avec son laquais.
D'Artagnan suivit Jupenet jusqu'au port; il embarqua sa voiture et
son cheval sur le bateau.

Quant au voyageur opulent, il en fit autant de ses deux chevaux et
de son domestique. Mais quelque esprit que depensat d'Artagnan
pour savoir son nom, il ne put rien apprendre.

Seulement, il remarqua son visage, de facon que le visage se
gravat pour toujours dans sa memoire. D'Artagnan avait bonne envie
de s'embarquer avec les deux passagers, mais un interet plus
puissant que celui de la curiosite, celui du succes, le repoussa
du rivage et le ramena dans l'hotellerie.

Il y rentra en soupirant et se mit immediatement au lit afin
d'etre pret le lendemain de bonne heure avec de fraiches idees et
le conseil de la nuit.


Chapitre LXVIII -- D'Artagnan continue ses investigations


Au point du jour, d'Artagnan sella lui-meme Furet, qui avait fait
bombance toute la nuit, et devore a lui seul les restes de
provisions de ses deux compagnons.

Le mousquetaire prit tous ses renseignements de l'hote, qu'il
trouva fin, defiant, et devoue corps et ame a M. Fouquet. Il en
resulta que, pour ne donner aucun soupcon a cet homme, il continua
sa fable d'un achat probable de quelques salines. S'embarquer pour
Belle-Ile a La Roche-Bernard, c'eut ete s'exposer a des
commentaires que peut-etre on avait deja faits et qu'on allait
porter au chateau.

De plus, il etait singulier que ce voyageur et son laquais fussent
restes un secret pour d'Artagnan, malgre toutes les questions
adressees par lui a l'hote, qui semblait le connaitre
parfaitement. Le mousquetaire se fit donc renseigner sur les
salines et prit le chemin des marais, laissant la mer a sa droite
et penetrant dans cette plaine vaste et desolee qui ressemble a
une mer de boue, dont ca et la quelques cretes de sel argentent
les ondulations.

Furet marchait a merveille avec ses petits pieds nerveux, sur les
chaussees larges d'un pied qui divisent les salines.

D'Artagnan, rassure sur les consequences d'une chute qui
aboutirait a un bain froid, le laissait faire, se contentant, lui,
de regarder a l'horizon les trois rochers aigus qui sortaient
pareils a des fers de lance du sein de la plaine sans verdure.

Piriac, le bourg de Batz et Le Croisic, semblables les uns aux
autres, attiraient et suspendaient son attention. Si le voyageur
se retournait pour mieux s'orienter, il voyait de l'autre cote un
horizon de trois autres clochers, Guerande, Le Pouliguen, Saint-
Joachim, qui, dans leur circonference, lui figuraient un jeu de
quilles, dont Furet et lui n'etaient que la boule vagabonde.
Piriac etait le premier petit port sur sa droite. Il s'y rendit,
le nom des principaux sauniers a la bouche. Au moment ou il visita
le petit port de Piriac, cinq gros chalands charges de pierres
s'en eloignaient.

Il parut etrange a d'Artagnan que des pierres partissent d'un pays
ou l'on n'en trouve pas. Il eut recours a toute l'amenite de
M. Agnan pour demander aux gens du port la cause de cette
singularite. Un vieux pecheur repondit a M. Agnan que les pierres
ne venaient pas de Piriac, ni des marais, bien entendu.

-- D'ou viennent-elles, alors? demanda le mousquetaire.

-- Monsieur, elles viennent de Nantes et de Paimboeuf.

-- Ou donc vont-elles?

-- Monsieur, a Belle-Ile.

-- Ah! ah! fit d'Artagnan, du meme ton qu'il avait pris pour dire
a l'imprimeur que ses caracteres l'interessaient... On travaille
donc, a Belle-Ile?

-- Mais oui-da! monsieur. Tous les ans, M. Fouquet fait reparer
les murs du chateau.

-- Il est en ruine donc?

-- Il est vieux.

-- Fort bien.

"Le fait est, se dit d'Artagnan, que rien n'est plus naturel, et
que tout proprietaire a le droit de faire reparer sa propriete.
C'est comme si l'on venait me dire, a moi, que je fortifie
l'Image-de-Notre-Dame, lorsque je serai purement et simplement
oblige d'y faire des reparations. En verite, je crois qu'on a fait
de faux rapports a Sa Majeste et qu'elle pourrait bien avoir
tort..."

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