Le vicomte de Bragelonne, Tome I. written by Alexandre Dumas
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Alexandre Dumas >> Le vicomte de Bragelonne, Tome I.
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-- Une poignee de conspirateurs...
-- Non pas, non pas, une masse de peuple!
-- Oh! vraiment, dit Colbert en s'epanouissant, une masse du
peuple criait: "Vive Colbert!" Etes-vous bien sur de ce que vous
dites, monsieur?...
-- Il n'y avait qu'a ouvrir les oreilles, ou plutot a les fermer,
tant les cris etaient terribles.
-- Et c'etait du peuple, du vrai peuple?
-- Certainement, monsieur; seulement, ce vrai peuple nous a
battus.
-- Oh! fort bien, continua Colbert tout a sa pensee. Alors vous
supposez que c'est le peuple seul qui voulait faire bruler les
condamnes?
-- Oh! oui, monsieur.
-- C'est autre chose... Vous avez donc bien resiste?
-- Nous avons eu trois hommes etouffes, monsieur.
-- Vous n'avez tue personne, au moins?
-- Monsieur, il est reste sur le carreau quelques mutins, un,
entre autres, qui n'etait pas un homme ordinaire.
-- Qui?
-- Un certain Menneville, sur qui, depuis longtemps, la police
avait l'oeil ouvert.
-- Menneville! s'ecria Colbert; celui qui tua, rue de la Huchette,
un brave homme qui demandait un poulet gras?
-- Oui, monsieur, c'est le meme.
-- Et ce Menneville, criait-il aussi: "Vive Colbert!" lui?
-- Plus fort que tous les autres; comme un enrage.
Le front de Colbert devint nuageux et se rida. L'espece d'aureole
ambitieuse qui eclairait son visage s'eteignit comme le feu des
vers luisants qu'on ecrase sous l'herbe.
-- Que disiez-vous donc, reprit alors l'intendant decu, que
l'initiative venait du peuple? Menneville etait mon ennemi; je
l'eusse fait pendre, et il le savait bien; Menneville etait a
l'abbe Fouquet... toute l'affaire vient de Fouquet; ne sait-on pas
que les condamnes etaient ses amis d'enfance?
"C'est vrai, pensa d'Artagnan, et voila mes doutes eclaircis. Je
le repete, M. Fouquet peut-etre ce qu'on voudra, mais c'est un
galant homme."
-- Et, poursuivit Colbert, pensez-vous etre sur que ce Menneville
est mort?
D'Artagnan jugea que le moment etait venu de faire son entree.
-- Parfaitement, monsieur, repliqua-t-il en s'avancant tout a
coup.
-- Ah! c'est vous; monsieur? dit Colbert.
-- En personne, repliqua le mousquetaire avec son ton delibere; il
parait que vous aviez dans Menneville un joli petit ennemi?
-- Ce n'est pas moi, monsieur, qui avais un ennemi, repondit
Colbert, c'est le roi.
"Double brute! pensa d'Artagnan, tu fais de la morgue et de
l'hypocrisie avec moi..."
-- Eh bien! poursuivit-il, je suis tres heureux d'avoir rendu un
si bon service au roi, voudrez-vous vous charger de le dire a Sa
Majeste, monsieur l'intendant?
-- Quelle commission me donnez-vous, et que me chargez-vous de
dire, monsieur? Precisez, je vous prie, repondit Colbert d'une
voix aigre et toute chargee d'avance d'hostilites.
-- Je ne vous donne aucune commission, repartit d'Artagnan avec le
calme qui n'abandonne jamais les railleurs. Je pensais qu'il vous
serait facile d'annoncer a Sa Majeste que c'est moi qui, me
trouvant la par hasard, ai fait justice de M. Menneville et remis
les choses dans l'ordre.
Colbert ouvrit de grands yeux et interrogea du regard le chef du
guet.
-- Ah! c'est bien vrai, dit celui-ci, que monsieur a ete notre
sauveur.
-- Que ne me disiez-vous, monsieur, que vous veniez me raconter
cela? fit Colbert avec envie; tout s'expliquait, et mieux pour
vous que pour tout autre.
-- Vous faites erreur, monsieur l'intendant, je ne venais pas du
tout vous raconter cela.
-- C'est un exploit pourtant, monsieur.
-- Oh! dit le mousquetaire avec insouciance, la grande habitude
blase l'esprit.
-- A quoi dois-je l'honneur de votre visite, alors?
-- Tout simplement a ceci: le roi m'a commande de venir vous
trouver.
-- Ah! dit Colbert en reprenant son aplomb, parce qu'il voyait
d'Artagnan tirer un papier de sa poche, c'est pour me demander de
l'argent?
-- Precisement, monsieur.
-- Veuillez attendre, je vous prie, monsieur; j'expedie le rapport
du guet.
D'Artagnan tourna sur ses talons assez insolemment, et, se
retrouvant en face de Colbert apres ce premier tour, il le salua
comme Arlequin eut pu le faire; puis, operant une seconde
evolution, il se dirigea vers la porte d'un bon pas.
Colbert fut frappe de cette vigoureuse resistance a laquelle il
n'etait pas accoutume. D'ordinaire, les gens d'epee, lorsqu'ils
venaient chez lui, avaient un tel besoin d'argent, que, leurs
pieds eussent-ils du prendre racine dans le marbre, leur patience
ne s'epuisait pas. D'Artagnan allait-il droit chez le roi? allait-
il se plaindre d'une reception mauvaise ou raconter son exploit?
C'etait une grave matiere a reflexion.
En tout cas, le moment etait mal choisi pour renvoyer d'Artagnan,
soit qu'il vint de la part du roi, soit qu'il vint de la sienne.
Le mousquetaire venait de rendre un trop grand service, et depuis
trop peu de temps, pour qu'il fut deja oublie.
Aussi Colbert pensa-t-il que mieux valait secouer toute arrogance
et rappeler d'Artagnan.
-- He! monsieur d'Artagnan, cria Colbert, quoi! vous me quittez
ainsi?
D'Artagnan se retourna.
-- Pourquoi non? dit-il tranquillement; nous n'avons plus rien a
nous dire, n'est-ce pas?
-- Vous avez au moins de l'argent a toucher, puisque vous avez une
ordonnance?
-- Moi? pas le moins du monde, mon cher monsieur Colbert.
-- Mais enfin, monsieur, vous avez un bon! Et de meme que, vous,
vous donnez un coup d'epee pour le roi quand vous en etes requis,
je paie, moi, quand on me presente une ordonnance. Presentez.
-- Inutile, mon cher monsieur Colbert, dit d'Artagnan, qui
jouissait interieurement du desarroi mis dans les idees de
Colbert; ce bon est paye.
-- Paye! par qui donc?
-- Mais par le surintendant.
Colbert palit.
-- Expliquez-vous alors, dit-il d'une voix etranglee; si vous etes
paye, pourquoi me montrer ce papier?
-- Suite de la consigne dont vous parliez si ingenieusement tout a
l'heure, cher monsieur Colbert; le roi m'avait dit de toucher un
quartier de la pension qu'il veut bien me faire...
-- Chez moi?... dit Colbert.
-- Pas precisement. Le roi m'adit: "Allez chez M. Fouquet: le
surintendant n'aura peut-etre pas d'argent, alors vous irez chez
M. Colbert."
Le visage de Colbert s'eclaircit un moment; mais il en etait de sa
malheureuse physionomie comme du ciel d'orage, tantot radieux,
tantot sombre comme la nuit, selon que brille l'eclair ou que
passe le nuage.
-- Et... il y avait de l'argent chez le surintendant? demanda-t-
il.
-- Mais, oui, pas mal d'argent, repliqua d'Artagnan... Il faut le
croire, puisque M. Fouquet, au lieu de me payer un quartier de
cinq mille livres...
-- Un quartier de cinq mille livres! s'ecria Colbert, saisi comme
l'avait ete Fouquet de l'ampleur d'une somme destinee a payer le
service d'un soldat; cela ferait donc vingt mille livres de
pension?
-- Juste, monsieur Colbert. Peste! vous comptez comme feu
Pythagore; oui, vingt mille livres.
-- Dix fois les appointements d'un intendant des finances. Je vous
en fais mon compliment, dit Colbert avec un venimeux sourire.
-- Oh! dit d'Artagnan, le roi s'est excuse de me donner si peu;
aussi m'a-t-il fait promesse de reparer plus tard, quand il serait
riche ... Mais j'acheve etant fort presse...
-- Oui, et malgre l'attente du roi, le surintendant vous a paye?
-- Comme, malgre l'attente du roi, vous avez refuse de me payer,
vous.
-- Je n'ai pas refuse, monsieur, je vous ai prie d'attendre. Et
vous dites que M. Fouquet vous a paye vos cinq mille livres?
-- Oui; c'est ce que vous eussiez fait, vous; et encore, encore...
il a fait mieux que cela, cher monsieur Colbert.
-- Et qu'a-t-il fait?
-- Il m'a poliment compte la totalite de la somme, en disant que
pour le roi les caisses etaient toujours pleines.
-- La totalite de la somme! M. Fouquet vous a compte vingt mille
livres au lieu de cinq mille.
-- Oui, monsieur.
-- Et pourquoi cela?
-- Afin de m'epargner trois visites a la caisse de la
surintendance; donc, j'ai les vingt mille livres la, dans ma
poche, en fort bel or tout neuf. Vous voyez donc que je puis m'en
aller, n'ayant aucunement besoin de vous et n'etant passe ici que
pour la forme.
Et d'Artagnan frappa sur ses poches en riant, ce qui decouvrit a
Colbert trente-deux magnifiques dents aussi blanches que des dents
de vingt-cinq ans, et qui semblaient dire dans leur langage:
"Servez-nous trente-deux petits Colbert, et nous les mangerons
volontiers." Le serpent est aussi brave que le lion, l'epervier
aussi courageux que l'aigle, cela ne se peut contester. Il n'est
pas jusqu'aux animaux qu'on a nommes laches qui ne soient braves
quand il s'agit de la defense. Colbert n'eut pas peur des trente-
deux dents de d'Artagnan; il se roidit, et soudain:
-- Monsieur, dit-il, ce que M. le surintendant a fait la, il
n'avait pas le droit de le faire.
-- Comment dites-vous? repliqua d'Artagnan.
-- Je dis que votre bordereau... Voulez-vous me le montrer, s'il
vous plait, votre bordereau?
-- Tres volontiers; le voici.
Colbert saisit le papier avec un empressement que le mousquetaire
ne remarqua pas sans inquietude et surtout sans un certain regret
de l'avoir livre.
-- Eh bien! monsieur, dit Colbert, l'ordonnance royale porte ceci:
A vue, j'entends qu'il soit paye a M. d'Artagnan la somme de cinq
mille livres, formant un quartier de la pension que je lui ai
faite.
-- C'est ecrit, en effet, dit d'Artagnan affectant le calme.
-- Eh bien! le roi ne vous devait que cinq mille livres, pourquoi
vous en a t-on donne davantage?
-- Parce qu'on avait davantage, et qu'on voulait me donner
davantage; cela ne regarde personne.
-- Il est naturel, dit Colbert avec une orgueilleuse aisance, que
vous ignoriez les usages de la comptabilite; mais, monsieur, quand
vous avez mille livres a payer, que faites-vous?
-- Je n'ai jamais mille livres a payer, repliqua d'Artagnan.
-- Encore... s'ecria Colbert irrite, encore, si vous aviez un
paiement a faire, ne paieriez-vous que ce que vous devez.
-- Cela ne prouve qu'une chose, dit d'Artagnan: c'est que vous
avez vos habitudes particulieres en comptabilite, tandis que
M. Fouquet a les siennes.
-- Les miennes, monsieur, sont les bonnes.
-- Je ne dis pas non.
-- Et vous avez recu ce qu'on ne vous devait pas.
L'oeil de d'Artagnan jeta un eclair.
-- Ce qu'on ne me devait pas encore, voulez-vous dire, monsieur
Colbert; car si j'avais recu ce qu'on ne me devait pas du tout,
j'aurais fait un vol.
Colbert ne repondit pas sur cette subtilite.
-- C'est donc quinze mille livres que vous devez a la caisse, dit-
il, emporte par sa jalouse ardeur.
-- Alors vous me ferez credit, repliqua d'Artagnan avec son
imperceptible ironie.
-- Pas du tout, monsieur.
-- Bon! comment cela?... Vous me reprendrez mes trois rouleaux,
vous?
-- Vous les restituerez a ma caisse.
-- Moi? Ah! monsieur Colbert, n'y comptez pas...
-- Le roi a besoin de son argent, monsieur.
-- Et moi, monsieur, j'ai besoin de l'argent du roi.
-- Soit; mais vous restituerez.
-- Pas le moins du monde. J'ai toujours entendu dire qu'en matiere
de comptabilite, comme vous dites, un bon caissier ne rend et ne
reprend jamais.
-- Alors, monsieur, nous verrons ce que dira le roi, a qui je
montrerai ce bordereau, qui prouve que M. Fouquet non seulement
paie ce qu'il ne doit pas, mais meme ne garde pas quittance de ce
qu'il paie.
-- Ah! je comprends, s'ecria d'Artagnan, pourquoi vous m'avez pris
ce papier, monsieur Colbert.
Colbert ne comprit pas tout ce qu'il y avait de menace dans son
nom prononce d'une certaine facon.
-- Vous en verrez l'utilite plus tard, repliqua-t-il en elevant
l'ordonnance dans ses doigts.
-- Oh! s'ecria d'Artagnan en attrapant le papier par un geste
rapide, je le comprends parfaitement, monsieur Colbert, et je n'ai
pas besoin d'attendre pour cela.
Et il serra dans sa poche le papier qu'il venait de saisir au vol.
-- Monsieur, monsieur! s'ecria Colbert... cette violence...
-- Allons donc! est-ce qu'il faut faire attention aux manieres
d'un soldat? repondit le mousquetaire; recevez mes baise-mains,
cher monsieur Colbert!
Et il sortit en riant au nez du futur ministre.
-- Cet homme-la va m'adorer, murmura-t-il; c'est bien dommage
qu'il me faille lui fausser compagnie.
Chapitre LXV -- Philosophie du coeur et de l'esprit
Pour un homme qui en avait vu de plus dangereuses, la position de
d'Artagnan vis-a-vis de Colbert n'etait que comique. D'Artagnan ne
se refusa donc pas la satisfaction de rire aux depens de
M. l'intendant, depuis la rue Neuve-des-Petits-Champs jusqu'a la
rue des Lombards.
Il y a loin. D'Artagnan rit donc longtemps. Il riait encore
lorsque Planchet lui apparut, riant aussi, sur la porte de sa
maison.
Car Planchet, depuis le retour de son patron, depuis la rentree
des guinees anglaises, passait la plus grande partie de sa vie a
faire ce que d'Artagnan venait de faire seulement de la rue Neuve-
des-Petits-Champs a la rue des Lombards.
-- Vous arrivez donc, mon cher maitre? dit Planchet a d'Artagnan.
-- Non, mon ami, repliqua le mousquetaire, je pars au plus vite,
c'est-a-dire que je vais souper, me coucher, dormir cinq heures,
et qu'au point du jour je sauterai en selle... A-t-on donne ration
et demie a mon cheval?
-- Eh! mon cher maitre, repliqua Planchet, vous savez bien que
votre cheval est le bijou de la maison, que mes garcons le baisent
toute la journee et lui font manger mon sucre, mes noisettes et
mes biscuits. Vous me demandez s'il a eu sa ration d'avoine?
demandez donc plutot s'il n'en a pas eu de quoi crever dix fois.
-- Bien, Planchet, bien. Alors, je passe a ce qui me concerne. Le
souper?
-- Pret: un roti fumant, du vin blanc, des ecrevisses, des cerises
fraiches. C'est du nouveau, mon maitre.
-- Tu es un aimable homme, Planchet; soupons donc, et que je me
couche.
Pendant le souper, d'Artagnan observa que Planchet se frottait le
front frequemment comme pour faciliter la sortie d'une idee logee
a l'etroit dans son cerveau. Il regarda d'un air affectueux ce
digne compagnon de ses traverses d'autrefois, et heurtant le verre
au verre:
-- Voyons, dit-il, ami Planchet, voyons ce qui te gene tant a
m'annoncer; mordioux! parle franc, tu parleras vite.
-- Voici, repondit Planchet, vous me faites l'effet d'aller a une
expedition quelconque.
-- Je ne dis pas non.
-- Alors vous auriez eu quelque idee nouvelle.
-- C'est possible, Planchet.
-- Alors, il y aurait un nouveau capital a aventurer? Je mets
cinquante mille livres sur l'idee que vous allez exploiter.
Et, ce disant, Planchet frotta ses mains l'une contre l'autre avec
la rapidite que donne une grande joie.
-- Planchet, repliqua d'Artagnan, il n'y a qu'un malheur.
-- Et lequel?
-- L'idee n'est pas a moi... Je ne puis rien placer dessus.
Ces mots arracherent un gros soupir du coeur de Planchet.
C'est une ardente conseillere, l'avarice; elle enleve son homme
comme Satan fit a Jesus sur la montagne, et lorsqu'une fois elle a
montre a un malheureux tous les royaumes de la terre, elle peut se
reposer, sachant bien qu'elle a laisse sa compagne, l'envie, pour
mordre le coeur.
Planchet avait goute la richesse facile, il ne devait plus
s'arreter dans ses desirs; mais, comme c'etait un bon coeur malgre
son avidite, comme il adorait d'Artagnan, il ne put s'empecher de
lui faire mille recommandations plus affectueuses les unes que les
autres. Il n'eut pas ete fache non plus d'attraper une petite
bribe du secret que cachait si bien son maitre: ruses, mines,
conseils et traquenards furent inutiles; d'Artagnan ne lacha rien
de confidentiel. La soiree se passa ainsi. Apres souper, le
portemanteau occupa d'Artagnan; il fit un tour a l'ecurie, caressa
son cheval en lui visitant les fers et les jambes; puis, ayant
recompte son argent, il se mit au lit, ou, dormant comme a vingt
ans, parce qu'il n'avait ni inquietude ni remords, il ferma la
paupiere cinq minutes apres avoir souffle la lampe. Beaucoup
d'evenements pouvaient pourtant le tenir eveille. La pensee
bouillonnait en son cerveau, les conjectures abondaient, et
d'Artagnan etait grand tireur d'horoscopes; mais; avec ce flegme
imperturbable qui fait plus que le genie pour la fortune et le
bonheur des gens d'action, il remit au lendemain la reflexion, de
peur, se dit-il, de n'etre pas frais en ce moment.
Le jour vint. La rue des Lombards eut sa part des caresses de
l'aurore aux doigts de rose, et d'Artagnan se leva comme l'aurore.
Il n'eveilla personne, mit son portemanteau sous son bras,
descendit l'escalier sans faire crier une marche, sans troubler un
seul des ronflements sonores etages du grenier a la cave; puis,
ayant selle son cheval, referme l'ecurie et la boutique, il partit
au pas pour son expedition de Bretagne.
Il avait eu bien raison de ne pas penser la veille a toutes les
affaires politiques et diplomatiques qui sollicitaient son esprit,
car au matin, dans la fraicheur et le doux crepuscule, il sentit
ses idees se developper pures et fecondes. Et d'abord, il passa
devant la maison de Fouquet, et jeta dans une large boite beante a
la porte du surintendant le bienheureux bordereau que, la veille,
il avait eu tant de peine a soustraire aux doigts crochus de
l'intendant.
Mis sous enveloppe a l'adresse de Fouquet, le bordereau n'avait
pas meme ete devine par Planchet, qui, en fait de divination,
valait Calchas ou Apollon Pythien.
D'Artagnan renvoyait donc la quittance a Fouquet, sans se
compromettre lui-meme et sans avoir desormais de reproches a
s'adresser. Lorsqu'il eut fait cette restitution commode:
-- Maintenant, se dit-il, humons beaucoup d'air matinal, beaucoup
d'insouciance et de sante, laissons respirer le cheval Zephire,
qui gonfle ses flancs comme s'il s'agissait d'aspirer un
hemisphere, et soyons tres ingenieux dans nos petites
combinaisons.
"Il est temps, poursuivit d'Artagnan, de faire un plan de
campagne, et, selon la methode de M. de Turenne, qui a une fort
grosse tete pleine de toutes sortes de bons avis, avant le plan de
campagne, il convient de dresser un portrait ressemblant des
generaux ennemis a qui nous avons affaire.
"Tout d'abord se presente M. Fouquet. Qu'est-ce que M. Fouquet?
"M. Fouquet, se repondit a lui-meme d'Artagnan, c'est un bel homme
fort aime des femmes; un galant homme fort aime des poetes; un
homme d'esprit tres execre des faquins.
"Je ne suis ni femme, ni poete, ni faquin; je n'aime donc ni ne
hais M. le surintendant, je me trouve donc absolument dans la
position ou se trouva M. de Turenne, lorsqu'il s'agit de gagner la
bataille des Dunes: il ne haissait pas les Espagnols, mais il les
battit a plate couture.
"Non pas; il y a meilleur exemple, mordioux: je suis dans la
position ou se trouva le meme M. de Turenne lorsqu'il eut en tete
le prince de Conde a Jargeau, a Gien et au faubourg Saint-Antoine.
Il n'execrait pas M. le prince, c'est vrai, mais il obeissait au
roi. M. le prince est un homme charmant, mais le roi est le roi;
Turenne poussa un gros soupir, appela Conde "mon cousin", et lui
rafla son armee.
"Maintenant, que veut le roi? Cela ne me regarde pas.
"Maintenant, que veut M. Colbert? oh! c'est autre chose.
M. Colbert veut tout ce que ne veut pas M. Fouquet.
"Que veut donc M. Fouquet? oh! oh! ceci est grave. M. Fouquet veut
precisement tout ce que veut le roi.
Ce monologue acheve, d'Artagnan se remit a rire en faisant siffler
sa houssine. Il etait deja en pleine grande route, effarouchant
les oiseaux sur les haies, ecoutant les louis qui dansaient a
chaque secousse dans sa poche de peau, et, avouons-le, chaque fois
que d'Artagnan se rencontrait en de pareilles conditions, la
tendresse n'etait pas son vice dominant.
-- Allons, dit-il, l'expedition n'est pas fort dangereuse, et il
en sera de mon voyage comme de cette piece que M. Monck me mena
voir a Londres, et qui s'appelle, je crois: beaucoup de bruit pour
rien.
Chapitre LXVI -- Voyage
C'etait la cinquantieme fois peut-etre, depuis le jour ou nous
avons ouvert cette histoire, que cet homme au coeur de bronze et
aux muscles d'acier avait quitte maison et amis, tout enfin, pour
aller chercher la fortune et la mort. L'une, c'est-a-dire la mort,
avait constamment recule devant lui comme si elle en eut peur;
l'autre, c'est-a-dire la fortune, depuis un mois seulement avait
fait reellement alliance avec lui. Quoique ce ne fut pas un grand
philosophe, selon Epicure ou selon Socrate, c'etait un puissant
esprit, ayant la pratique de la vie et de la pensee. On n'est pas
brave, on n'est pas aventureux, on n'est pas adroit comme l'etait
d'Artagnan, sans etre en meme temps un peu reveur. Il avait donc
retenu ca et la quelques bribes de M. de La Rochefoucauld, dignes
d'etre mises en latin par messieurs de Port-Royal, et il avait
fait collection en passant, dans la societe d'Athos et d'Aramis,
de beaucoup de morceaux de Seneque et de Ciceron, traduits par eux
et appliques a l'usage de la vie commune.
Ce mepris des richesses, que notre Gascon avait observe comme
article de foi pendant les trente-cinq premieres annees de sa vie,
avait ete regarde longtemps par lui comme l'article premier du
code de la bravoure.
-- Article premier, disait-il:
"On est brave parce qu'on n'a rien;
"On n'a rien parce qu'on meprise les richesses.
Aussi avec ces principes, qui, ainsi que nous l'avons dit, avaient
regi les trente-cinq premieres annees de sa vie, d'Artagnan ne fut
pas plutot riche qu'il dut se demander si, malgre sa richesse, il
etait toujours brave.
A cela, pour tout autre que d'Artagnan, l'evenement de la place de
Greve eut pu servir de reponse. Bien des consciences s'en fussent
contentees; mais d'Artagnan etait assez brave pour se demander
sincerement et consciencieusement s'il etait brave.
Aussi a ceci:
-- Mais il me semble que j'ai assez vivement degaine et assez
proprement estocade sur la place de Greve pour etre rassure sur ma
bravoure.
D'Artagnan s'etait repondu a lui-meme.
-- Tout beau, capitaine! ceci n'est point une reponse. J'ai ete
brave ce jour-la parce qu'on brulait ma maison, et il y a cent et
meme mille a parier contre un que, si ces messieurs de l'emeute
n'eussent pas eu cette malencontreuse idee, leur plan d'attaque
eut reussi, ou du moins ce n'eut point ete moi qui m'y fusse
oppose.
"Maintenant, que va-t-on tenter contre moi? Je n'ai pas de maison
a bruler en Bretagne; je n'ai pas de tresor qu'on puisse
m'enlever.
"Non! mais j'ai ma peau; cette precieuse peau de M. d'Artagnan,
qui vaut toutes les maisons et tous les tresors du monde; cette
peau a laquelle je tiens par-dessus tout parce qu'elle est, a tout
prendre, la reliure d'un corps qui renferme un coeur tres chaud et
tres satisfait de battre, et par consequent de vivre.
"Donc, je desire vivre, et en realite je vis bien mieux, bien plus
completement, depuis que je suis riche. Qui diable disait que
l'argent gatait la vie? Il n'en est rien, sur mon ame! il semble,
au contraire, que maintenant j'absorbe double quantite d'air et de
soleil. Mordioux! que sera-ce donc si je double encore cette
fortune, et si, au lieu de cette badine que je tiens en ma main,
je porte jamais le baton de marechal?
"Alors je ne sais plus s'il y aura, a partir de ce moment-la,
assez d'air et de soleil pour moi.
"Au fait, ce n'est pas un reve; qui diable s'opposerait a ce que
le roi me fit duc et marechal, comme son pere, le roi Louis XIII,
a fait duc et connetable Albert de Luynes? Ne suis-je pas aussi
brave et bien autrement intelligent que cet imbecile de Vitry?
"Ah! voila justement ce qui s'opposera a mon avancement; j'ai trop
d'esprit.
"Heureusement, s'il y a une justice en ce monde, la fortune en est
avec moi aux compensations. Elle me doit, certes, une recompense
pour tout ce que j'ai fait pour Anne d'Autriche et un
dedommagement pour tout ce qu'elle n'a point fait pour moi.
"Donc, a l'heure qu'il est, me voila bien avec un roi, et avec un
roi qui a l'air de vouloir regner.
"Dieu le maintienne dans cette illustre voie! Car s'il veut
regner, il a besoin de moi, et s'il a besoin de moi, il faudra
bien qu'il me donne ce qu'il m'a promis. Chaleur et lumiere. Donc,
je marche, comparativement, aujourd'hui, comme je marchais
autrefois, de rien a tout.
"Seulement, le rien aujourd'hui, c'est le tout d'autrefois; il n'y
a que ce petit changement dans ma vie.
"Et maintenant, voyons! faisons la part du coeur, puisque j'en ai
parle tout a l'heure.
"Mais, en verite, je n'en ai parle que pour memoire.
Et le Gascon appuya la main sur sa poitrine, comme s'il y eut
cherche effectivement la place du coeur.
-- Ah! malheureux! murmura-t-il en souriant avec amertume. Ah!
pauvre espece! tu avais espere un instant n'avoir pas de coeur, et
voila que tu en as un, courtisan manque que tu es, et meme un des
plus seditieux.
"Tu as un coeur qui te parle en faveur de M. Fouquet.
"Qu'est-ce que M. Fouquet, cependant, lorsqu'il s'agit du roi? Un
conspirateur, un veritable conspirateur, qui ne s'est meme pas
donne la peine de te cacher qu'il conspirait; aussi, quelle arme
n'aurais-tu pas contre lui, si sa bonne grace et son esprit
n'eussent pas fait un fourreau a cette arme.
"La revolte a main armee!... car enfin, M. Fouquet a fait de la
revolte a main armee.
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