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The Art of Short Selling: Book Review
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Agent to the Stars by John Scalzi">Book Review: Agent to the Stars by John Scalzi
A Cambridge School of Art graduate?s first book has been lauded in the international press. Kazuno Kohara, from Japan, who graduated from the MA in Children?s Book Illustration in 2007, has had her first book voted as one of 10 Best Illustrated

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Le vicomte de Bragelonne, Tome I. written by Alexandre Dumas

A >> Alexandre Dumas >> Le vicomte de Bragelonne, Tome I.

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-- J'ecoute.

Fouquet fit un signe a Gourville qui parut comprendre.

-- Un de mes amis me prete parfois les clefs d'une maison qu'il
loue rue Baudoyer, et dont les jardins spacieux s'etendent
derriere certaine maison de la place de Greve.

-- Voila notre affaire, dit l'abbe. Quelle maison?

-- Un cabaret assez achalande, dont l'enseigne represente l'image
de Notre Dame.

-- Je le connais, dit l'abbe.

-- Ce cabaret a des fenetres sur la place, une sortie sur une
cour, laquelle doit aboutir aux jardins de mon ami par une porte
de communication.

-- Bon!

-- Entrez par le cabaret, faites entrer les prisonniers, defendez
la porte pendant que vous les ferez fuir par le jardin de la place
Baudoyer.

-- C'est vrai, monsieur, vous feriez un general excellent, comme
M. le prince.

-- Avez-vous compris?

-- Parfaitement.

-- Combien vous faut-il pour griser vos bandits avec du vin et les
satisfaire avec de l'or?

-- Oh! monsieur, quelle expression! Oh! monsieur, s'ils vous
entendaient! Quelques-uns parmi eux sont tres susceptibles.

-- Je veux dire qu'on doit les amener a ne plus reconnaitre le
ciel d'avec la terre, car je lutterai demain contre le roi, et
quand je lutte, je veux vaincre, entendez-vous?

-- Ce sera fait, monsieur... Donnez-moi, monsieur, vos autres
idees.

-- Cela vous regarde.

-- Alors donnez-moi votre bourse.

-- Gourville, comptez cent mille livres a l'abbe.

-- Bon... et ne menageons rien, n'est-ce pas?

-- Rien.

-- A la bonne heure!

-- Monseigneur, objecta Gourville, si cela est su, nous y perdons
la tete.

-- Eh! Gourville, repliqua Fouquet, pourpre de colere, vous me
faites pitie; parlez donc pour vous, mon cher. Mais ma tete a moi
ne branle pas comme cela sur mes epaules. Voyons, l'abbe, est-ce
dit?

-- C'est dit.

-- A deux heures, demain?

-- A midi, parce qu'il faut maintenant preparer d'une maniere
secrete nos auxiliaires.

-- C'est vrai: ne menagez pas le vin du cabaretier.

-- Je ne menagerai ni son vin ni sa maison, repartit l'abbe en
ricanant. J'ai mon plan, vous dis-je; laissez-moi me mettre a
l'oeuvre, et vous verrez.

-- Ou vous tiendrez-vous?

-- Partout, et nulle part.

-- Et comment serai-je informe?

-- Par un courrier dont le cheval se tiendra dans le jardin meme
de votre ami. A propos, le nom de cet ami?

Fouquet regarda encore Gourville. Celui-ci vint au secours du
maitre en disant:

-- Accompagnez M. l'abbe pour plusieurs raisons; seulement, la
maison est reconnaissable: l'image de Notre-Dame par-devant, un
jardin, le seul du quartier, par-derriere.

-- Bon, bon. Je vais prevenir mes soldats.

-- Accompagnez-le, Gourville, dit Fouquet, et lui comptez
l'argent. Un moment, l'abbe... un moment, Gourville... Quelle
tournure donne-t-on a cet enlevement?

-- Une bien naturelle, monsieur... L'emeute.

-- L'emeute propos de quoi? Car enfin, si jamais le peuple de
Paris est dispose a faire sa cour au roi, c'est quand il fait
pendre des financiers.

-- J'arrangerai cela... dit l'abbe.

-- Oui, mais vous l'arrangerez mal et l'on devinera.

-- Non pas, non pas... j'ai encore une idee.

-- Dites.

-- Mes hommes crieront: "Colbert! Vive Colbert!" et se jetteront
sur les prisonniers comme pour les mettre en pieces et les
arracher a la potence, supplice trop doux.

-- Ah! voila une idee, en effet, dit Gourville. Peste, monsieur
l'abbe, quelle imagination!

-- Monsieur, on est digne de la famille, riposta fierement l'abbe.

-- Drole! murmura Fouquet.

Puis il ajouta:

-- C'est ingenieux! Faites et ne versez pas de sang.

Gourville et l'abbe partirent ensemble fort affaires. Le
surintendant se coucha sur des coussins, moitie veillant aux
sinistres projets du lendemain, moitie revant d'amour.


Chapitre LXI -- Le cabaret de l'Image-de-Notre-Dame


A deux heures, le lendemain, cinquante mille spectateurs avaient
pris position sur la place autour de deux potences que l'on avait
elevees en Greve entre le quai de la Greve et le quai Pelletier,
l'une aupres de l'autre, adossees au parapet de la riviere.

Le matin aussi, tous les crieurs jures de la bonne ville de Paris
avaient parcouru les quartiers de la cite, surtout les halles et
les faubourgs, annoncant de leurs voix rauques et infatigables la
grande justice faite par le roi sur deux prevaricateurs, deux
larrons affameurs du peuple. Et ce peuple dont on prenait si
chaudement les interets, pour ne pas manquer de respect a son roi,
quittait boutique, etaux, ateliers, afin d'aller temoigner un peu
de reconnaissance a Louis XIV, absolument comme feraient des
invites qui craindraient de faire une impolitesse en ne se rendant
pas chez celui qui les aurait convies.

Selon la teneur de l'arret, que lisaient haut et mal les crieurs,
deux traitants, accapareurs d'argent, dilapidateurs des deniers
royaux, concussionnaires et faussaires, allaient subir la peine
capitale en place de Greve, "leurs noms affiches sur leurs tetes",
disait l'arret. Quant a ces noms, l'arret n'en faisait pas
mention. La curiosite des Parisiens etait a son comble, et, ainsi
que nous l'avons dit, une foule immense attendait avec une
impatience febrile l'heure fixee pour l'execution. La nouvelle
s'etait deja repandue que les prisonniers, transferes au chateau
de Vincennes, seraient conduits de cette prison a la place de
Greve. Aussi le faubourg et la rue Saint-Antoine etaient-ils
encombres, car la population de Paris, dans ces jours de grande
execution, se divise en deux categories: ceux qui veulent voir
passer les condamnes, ceux-la sont les coeurs timides et doux,
mais curieux de philosophie, et ceux qui veulent voir les
condamnes mourir, ceux-la sont les coeurs avides d'emotions.

Ce jour-la, M. d'Artagnan, ayant recu ses dernieres instructions
du roi et fait ses adieux a ses amis, et pour le moment le nombre
en etait reduit a Planchent, se traca le plan de sa journee comme
doit le faire tout homme occupe et dont les instants sont comptes,
parce qu'il apprecie leur importance.

-- Le depart est, dit-il, fixe au point du jour, trois heures du
matin; j'ai donc quinze heures devant moi. Notons-en les six
heures de sommeil qui me sont indispensables, six; une heure de
repas, sept; une heure de visite a Athos, huit; deux heures pour
l'imprevu. Total: dix. "Restent donc cinq heures." Une heure pour
toucher, c'est-a-dire pour me faire refuser l'argent chez
M. Fouquet; une autre pour aller chercher cet argent chez
M. Colbert et recevoir ses questions et ses grimaces; une heure
pour surveiller mes armes, mes habits et faire graisser mes
bottes. Il me reste encore deux heures. Mordioux! que je suis
riche!

Et ce disant, d'Artagnan sentit une joie etrange, une joie de
jeunesse, un parfum de ces belles et heureuses annees d'autrefois
monter a sa tete et l'enivrer.

-- Pendant ces deux heures, j'irai, dit le mousquetaire, toucher
mon quartier de loyer de l'Image-de-Notre-Dame. Ce sera
rejouissant. Trois cent soixante-quinze livres! Mordioux! que
c'est etonnant! Si le pauvre qui n'a qu'une livre dans sa poche
avait une livre et douze deniers, ce serait justice, ce serait
excellent; mais jamais pareille aubaine n'arrive au pauvre. Le
riche, au contraire, se fait des revenus avec son argent, auquel
il ne touche pas... Voila trois cent soixante-quinze livres qui me
tombent du ciel.

"J'irai donc a l'Image-de-Notre-Dame, et je boirai avec mon
locataire un verre de vin d'Espagne qu'il ne manquera pas de
m'offrir.

"Mais il faut de l'ordre, monsieur d'Artagnan, il faut de l'ordre.

"Organisons donc notre temps et repartissons-en l'emploi.

"Article premier. Athos.

"Art. 2. L'Image-de-Notre-Dame.

"Art. 3. M. Fouquet.

"Art. 4. M. Colbert.

"Art. 5. Souper.

"Art. 6. Habits, bottes, chevaux, portemanteau.

"Art. 7 et dernier. Le sommeil.

En consequence de cette disposition, d'Artagnan s'en alla tout
droit chez le comte de La Fere auquel modestement et naivement il
raconta une partie de ses bonnes aventures.

Athos n'etait pas sans inquietude depuis la veille au sujet de
cette visite de d'Artagnan au roi; mais quatre mots lui suffirent
comme explications.

Athos devina que Louis avait charge d'Artagnan de quelque mission
importante et n'essaya pas meme de lui faire avouer le secret. Il
lui recommanda de se menager, lui offrit discretement de
l'accompagner si la chose etait possible.

-- Mais, cher ami, dit d'Artagnan, je ne pars point.

-- Comment! vous venez me dire adieu et vous ne partez point?

-- Oh! si fait, si fait, repliqua d'Artagnan en rougissant un peu,
je pars pour faire une acquisition.

-- C'est autre chose. Alors, je change ma formule. Au lieu de: "Ne
vous faites pas tuer", je dirai: "Ne vous faites pas voler."

-- Mon ami, je vous ferai prevenir si j'arrete mon idee sur
quelque propriete; puis vous voudrez bien me rendre le service de
me conseiller.

-- Oui, oui, dit Athos, trop delicat pour se permettre la
compensation d'un sourire.

Raoul imitait la reserve paternelle. D'Artagnan comprit qu'il
etait par trop mysterieux de quitter des amis sous un pretexte
sans leur dire meme la route qu'on prenait.

-- J'ai choisi Le Mans, dit-il a Athos. Est-ce pas un bon pays?

-- Excellent, mon ami, repliqua le comte sans lui faire remarquer
que Le Mans etait dans la meme direction que la Touraine, et qu'en
attendant deux jours au plus il pourrait faire route avec un ami.

Mais d'Artagnan, plus embarrasse que le comte, creusait a chaque
explication nouvelle le bourbier dans lequel il s'enfoncait peu a
peu.

-- Je partirai demain au point du jour, dit-il enfin. Jusque-la,
Raoul, veux-tu venir avec moi?

-- Oui, monsieur le chevalier, dit le jeune homme, si M. le comte
n'a pas affaire de moi.

-- Non, Raoul; j'ai audience aujourd'hui de Monsieur, frere du
roi, voila tout.

Raoul demanda son epee a Grimaud, qui la lui apporta sur-le-champ.

-- Alors, ajouta d'Artagnan ouvrant ses deux bras a Athos, adieu,
cher ami!

Athos l'embrassa longuement, et le mousquetaire, qui comprit bien
sa discretion, lui glissa a l'oreille:

-- Affaire d'Etat!

Ce a quoi Athos ne repondit que par un serrement de main plus
significatif encore.

Alors ils se separerent. Raoul prit le bras de son vieil ami, qui
l'emmena par la rue Saint-Honore.

-- Je te conduis chez le dieu Plutus, dit d'Artagnan au jeune
homme; prepare-toi; toute la journee tu verras empiler des ecus.
Suis-je change, mon Dieu!

-- Oh! oh! voila bien du monde dans la rue, dit Raoul.

-- Est-ce procession, aujourd'hui? demanda d'Artagnan a un
flaneur.

-- Monsieur, c'est pendaison, repliqua le passant.

-- Comment! pendaison, fit d'Artagnan, en Greve?

-- Oui, monsieur.

-- Diable soit du maraud qui se fait pendre le jour ou j'ai besoin
d'aller toucher mon terme de loyer! s'ecria d'Artagnan. Raoul, as-
tu vu pendre?

-- Jamais, monsieur... Dieu merci!

-- Voila bien la jeunesse... Si tu etais de garde a la tranchee,
comme je le fus, et qu'un espion... Mais, vois-tu, pardonne,
Raoul, je radote... Tu as raison, c'est hideux de voir pendre... A
quelle heure pendra-t-on, monsieur, s'il vous plait?

-- Monsieur, reprit le flaneur avec deference, charme qu'il etait
de lier conversation avec deux hommes d'epee, ce doit etre pour
trois heures.

-- Oh! il n'est qu'une heure et demie, allongeons les jambes, nous
arriverons a temps pour toucher mes trois cent soixante-quinze
livres et repartir avant l'arrivee du patient.

-- Des patients, monsieur, continua le bourgeois, car ils sont
deux.

-- Monsieur, je vous rends mille graces, dit d'Artagnan, qui, en
vieillissant, etait devenu d'une politesse raffinee.

En entrainant Raoul, il se dirigea rapidement vers le quartier de
la Greve.

Sans cette grande habitude que le mousquetaire avait de la foule
et le poignet irresistible auquel se joignait une souplesse peu
commune des epaules, ni l'un ni l'autre des deux voyageurs ne fut
arrive a destination.

Ils suivaient le quai qu'ils avaient gagne en quittant la rue
Saint-Honore, dans laquelle ils s'etaient engages apres avoir pris
conge d'Athos.

D'Artagnan marchait le premier: son coude, son poignet, son
epaule, formaient trois coins qu'il savait enfoncer avec art dans
les groupes pour les faire eclater et se disjoindre comme des
morceaux de bois. Souvent il usait comme renfort de la poignee en
fer de son epee. Il l'introduisait entre des cotes trop rebelles,
et la faisant jouer, en guise de levier ou de pince, separait a
propos l'epoux de l'epouse, l'oncle du neveu, le frere du frere.
Tout cela si naturellement et avec de si gracieux sourires, qu'il
eut fallu avoir des cotes de bronze pour ne pas crier merci quand
la poignee faisait son jeu, ou des coeurs de diamant pour ne pas
etre enchante quand le sourire s'epanouissait sur les levres du
mousquetaire. Raoul, suivant son ami, menageait les femmes, qui
admiraient sa beaute, contenait les hommes, qui sentaient la
rigidite de ses muscles, et tous deux fendaient, grace a cette
manoeuvre, l'onde un peu compacte et un peu bourbeuse du
populaire.

Ils arriverent en vue des deux potences, et Raoul detourna les
yeux avec degout. Pour d'Artagnan, il ne les vit meme pas; sa
maison au pignon dentele, aux fenetres pleines de curieux,
attirait, absorbait meme toute l'attention dont il etait capable.

Il distingua dans la place et autour des maisons bon nombre de
mousquetaires en conge, qui, les uns avec des femmes, les autres
avec des amis, attendaient l'instant de la ceremonie. Ce qui le
rejouit par-dessus tout, ce fut de voir que le cabaretier, son
locataire, ne savait auquel entendre.

Trois garcons ne pouvaient suffire a servir les buveurs. Il y en
avait dans la boutique, dans les chambres, dans la cour meme.
D'Artagnan fit observer cette affluence a Raoul et ajouta:

-- Le drole n'aura pas d'excuse pour ne pas payer son terme. Vois
tous ces buveurs, Raoul, on dirait des gens de bonne compagnie.
Mordioux! mais on n'a pas de place ici.

Cependant d'Artagnan reussit a attraper le patron par le coin de
son tablier et a se faire reconnaitre de lui.

-- Ah! monsieur le chevalier, dit le cabaretier a moitie fou, une
minute, de grace! J'ai ici cent enrages qui mettent ma cave sens
dessus dessous.

-- La cave, bon, mais non le coffre-fort.

-- Oh! monsieur, vos trente-sept pistoles et demie sont la-haut
toutes comptees dans ma chambre; mais il y a dans cette chambre
trente compagnons qui sucent les douves d'un petit baril de porto
que j'ai defonce ce matin pour eux... Donnez-moi une minute, rien
qu'une minute.

-- Soit, soit.

-- Je m'en vais, dit Raoul bas a d'Artagnan; cette joie est
ignoble.

-- Monsieur, repliqua severement d'Artagnan, vous allez me faire
le plaisir de rester ici. Le soldat doit se familiariser avec tous
les spectacles. Il y a dans l'oeil, quand il est jeune, des fibres
qu'il faut savoir endurcir, et l'on n'est vraiment genereux et bon
que du moment ou l'oeil est devenu dur et le coeur reste tendre.
D'ailleurs, mon petit Raoul, veux-tu me laisser seul ici? Ce
serait mal a toi. Tiens, il y a la cour la-bas, et un arbre dans
cette cour; viens a l'ombre, nous respirerons mieux que dans cette
atmosphere chaude de vins repandus.

De l'endroit ou s'etaient places les deux nouveaux hotes de
l'Image-de-Notre-Dame, ils entendaient le murmure toujours
grossissant des flots du peuple, et ne perdaient ni un cri ni un
geste des buveurs attables dans le cabaret ou dissemines dans les
chambres. D'Artagnan eut voulu se placer en vedette pour une
expedition, qu'il n'eut pas mieux reussi.

L'arbre sous lequel Raoul et lui etaient assis les couvrait d'un
feuillage deja epais. C'etait un marronnier trapu, aux branches
inclinees, qui versait son ombre sur une table tellement brisee,
que les buveurs avaient du renoncer a s'en servir.

Nous disons que de ce poste d'Artagnan voyait tout. Il observait,
en effet, les allees et venues des garcons, l'arrivee des nouveaux
buveurs, l'accueil tantot amical, tantot hostile, qui etait fait a
certains arrivants par certains installes Il observait pour passer
le temps, car les trente-sept pistoles et demie tardaient beaucoup
a arriver.

Raoul le lui fit remarquer.

-- Monsieur, lui dit-il, vous ne pressez pas votre locataire, et
tout a l'heure les patients vont arriver. Il y aura une telle
presse en ce moment, que nous ne pourrons plus sortir.

-- Tu as raison, dit le mousquetaire Hola! oh! quelqu'un,
mordioux!

Mais il eut beau crier, frapper sur les debris de la table, qui
tomberent en poussiere sous son poing, nul ne vint. D'Artagnan se
preparait a aller trouver lui-meme le cabaretier pour le forcer a
une explication definitive, lorsque la porte de la cour dans
laquelle il se trouvait avec Raoul, porte qui communiquait au
jardin situe derriere, s'ouvrit en criant peniblement sur ses
gonds rouilles, et un homme vetu en cavalier sortit de ce jardin
l'epee au fourreau, mais non a la ceinture, traversa la cour sans
refermer la porte, et ayant jete un regard oblique sur d'Artagnan
et son compagnon, se dirigea vers le cabaret meme en promenant
partout ses yeux qui semblaient percer les murs et les
consciences.

"Tiens, se dit d'Artagnan, mes locataires communiquent... Ah!
c'est sans doute encore quelque curieux de pendaison."

Au meme moment, les cris et le vacarme des buveurs cesserent dans
les chambres superieures. Le silence, en pareille circonstance,
surprend comme un redoublement de bruit. D'Artagnan voulut voir
quelle etait la cause de ce silence subit. Il vit alors que cet
homme, en habit de cavalier, venait d'entrer dans la chambre
principale et qu'il haranguait les buveurs, qui tous l'ecoutaient
avec une attention minutieuse. Son allocution, d'Artagnan l'eut
entendue peut-etre sans le bruit dominant des clameurs populaires
qui faisait un formidable accompagnement a la harangue de
l'orateur. Mais elle finit bientot, et tous les gens que contenait
le cabaret sortirent les uns apres les autres par petits groupes;
de telle sorte, cependant, qu'il n'en demeura que six dans la
chambre: l'un de ces six, l'homme a l'epee, prit a part le
cabaretier, l'occupant par des discours plus ou moins serieux,
tandis que les autres allumaient un grand feu dans l'atre: chose
assez etrange par le beau temps et la chaleur.

-- C'est singulier, dit d'Artagnan a Raoul; mais je connais ces
figures-la.

-- Ne trouvez-vous pas, dit Raoul, que cela sent la fumee ici?

-- Je trouve plutot que cela sent la conspiration, repliqua
d'Artagnan.

Il n'avait pas acheve que quatre de ces hommes etaient descendus
dans la cour, et, sans apparence de mauvais desseins, montaient la
garde aux environs de la porte de communication, en lancant par
intervalles a d'Artagnan des regards qui signifiaient beaucoup de
choses.

-- Mordioux! dit tout bas d'Artagnan a Raoul, il y a quelque
chose. Es-tu curieux, toi, Raoul?

-- C'est selon, monsieur le chevalier.

-- Moi, je suis curieux comme une vieille femme. Viens un peu sur
le devant, nous verrons le coup d'oeil de la place. Il y a gros a
parier que ce coup d'oeil va etre curieux.

-- Mais vous savez, monsieur le chevalier, que je ne veux pas me
faire le spectateur passif et indifferent de la mort de deux
pauvres diables.

-- Et moi donc, crois-tu que je sois un sauvage? Nous rentrerons
quand il sera temps de rentrer. Viens!

Ils s'acheminerent donc vers le corps de logis et se placerent
pres de la fenetre, qui, chose plus etrange encore que le reste,
etait demeuree inoccupee.

Les deux derniers buveurs, au lieu de regarder par cette fenetre,
entretenaient le feu.

En voyant entrer d'Artagnan et son ami:

-- Ah! ah! du renfort, murmurerent-ils.

D'Artagnan poussa le coude a Raoul.

-- Oui, mes braves, du renfort, dit-il; cordieu! voila un fameux
feu... Qui voulez-vous donc faire cuire?

Les deux hommes pousserent un eclat de rire jovial, et, au lieu de
repondre, ajouterent du bois au feu. D'Artagnan ne pouvait se
lasser de les regarder.

-- Voyons, dit un des chauffeurs, on vous a envoyes pour nous dire
le moment, n'est-ce pas?

-- Sans doute, dit d'Artagnan, qui voulait savoir a quoi s'en
tenir. Pourquoi serais-je donc ici, si ce n'etait pour cela?

-- Alors, mettez-vous a la fenetre, s'il vous plait.

D'Artagnan sourit dans sa moustache, fit signe a Raoul et se mit
complaisamment a la fenetre.


Chapitre LXII -- Vive Colbert!


C'etait un effrayant spectacle que celui que presentait la Greve
en ce moment. Les tetes, nivelees par la perspective, s'etendaient
au loin, drues et mouvantes comme les epis dans une grande plaine.
De temps en temps, un bruit inconnu, une rumeur lointaine, faisait
osciller les tetes et flamboyer des milliers d'yeux.

Parfois il y avait de grands refoulements. Tous ces epis se
courbaient et devenaient des vagues plus mouvantes que celles de
l'ocean, qui roulaient des extremites au centre, et allaient
battre, comme des marees, la haie d'archers qui entouraient les
potences. Alors les manches des hallebardes s'abaissaient sur la
tete ou les epaules des temeraires envahisseurs; parfois aussi
c'etait le fer au lieu du bois, et, dans ce cas, il se faisait un
large cercle vide autour de la garde: espace conquis aux depens
des extremites, qui subissaient a leur tour l'oppression de ce
refoulement subit qui les repoussait contre les parapets de la
Seine.

Du haut de sa fenetre, qui dominait toute la place, d'Artagnan
vit, avec une satisfaction interieure, que ceux des mousquetaires
et des gardes qui se trouvaient pris dans la foule savaient, a
coups de poing et de pommeaux d'epee, se faire place. Il remarqua
meme qu'ils avaient reussi, par suite de cet esprit de corps qui
double les forces du soldat, a se reunir en un groupe d'a peu pres
cinquante hommes; et que, sauf une douzaine d'egares qu'il voyait
encore rouler ca et la, le noyau etait complet et a la portee de
la voix. Mais ce n'etaient pas seulement les mousquetaires et les
gardes qui attiraient l'attention de d'Artagnan. Autour des
potences, et surtout aux abords de l'arcade Saint-Jean, s'agitait
un tourbillon bruyant, brouillon, affaire; des figures hardies,
des mines resolues se dessinaient ca et la au milieu des figures
niaises et des mines indifferentes; des signaux s'echangeaient,
des mains se touchaient. D'Artagnan remarqua dans les groupes, et
meme dans les groupes les plus animes, la figure du cavalier qu'il
avait vu entrer par la porte de communication de son jardin et qui
etait monte au premier pour haranguer les buveurs. Cet homme
organisait des escouades et distribuait des ordres.

-- Mordioux! s'ecria d'Artagnan, je ne me trompais pas, je connais
cet homme, c'est Menneville. Que diable fait-il ici?

Un murmure sourd et qui s'accentuait par degres arreta sa
reflexion et attira ses regards d'un autre cote. Ce murmure etait
occasionne par l'arrivee des patients; un fort piquet d'archers
les precedait et parut a l'angle de l'arcade. La foule tout
entiere se mit a pousser des cris. Tous ces cris formerent un
hurlement immense. D'Artagnan vit Raoul palir; il lui frappa
rudement sur l'epaule.

Les chauffeurs, a ce grand cri, se retournerent et demanderent ou
l'on en etait.

-- Les condamnes arrivent, dit d'Artagnan.

-- Bien, repondirent-ils en avivant la flamme de la cheminee.

D'Artagnan les regarda avec inquietude; il etait evident que ces
hommes qui faisaient un pareil feu, sans utilite aucune, avaient
d'etranges intentions.

Les condamnes parurent sur la place. Ils marchaient a pied, le
bourreau devant eux; cinquante archers se tenaient en haie a leur
droite et a leur gauche. Tous deux etaient vetus de noir, pales
mais resolus. Ils regardaient impatiemment au-dessus des tetes en
se haussant a chaque pas.

D'Artagnan remarqua ce mouvement.

-- Mordioux! dit-il, ils sont bien presses de voir la potence.

Raoul se reculait sans avoir la force cependant de quitter tout a
fait la fenetre. La terreur, elle aussi, a son attraction.

-- A mort! a mort! crierent cinquante mille voix.

-- Oui a mort! hurlerent une centaine de furieux, comme si la
grande masse leur eut donne la replique.

-- A la hart! a la hart! cria le grand ensemble; vive le roi!

-- Tiens! murmura d'Artagnan, c'est drole, j'aurais cru que
c'etait M. de Colbert qui les faisait pendre, moi.

Il y eut en ce moment un refoulement qui arreta un instant la
marche des condamnes.

Les gens a mine hardie et resolue qu'avait remarques d'Artagnan, a
force de se presser, de se pousser, de se hausser, etaient
parvenus a toucher presque la haie d'archers.

Le cortege se remit en marche.

Tout a coup, aux cris de: "Vive Colbert!" ces hommes que
d'Artagnan ne perdait pas de vue se jeterent sur l'escorte, qui
essaya vainement de lutter. Derriere ces hommes, il y avait la
foule. Alors commenca, au milieu d'un affreux vacarme, une
affreuse confusion.

Cette fois, ce sont mieux que des cris d'attente ou des cris de
joie, ce sont des cris de douleur.

En effet, les hallebardes frappent, les epees trouent, les
mousquets commencent a tirer.

Il se fit alors un tourbillonnement etrange au milieu duquel
d'Artagnan ne vit plus rien. Puis de ce chaos surgit tout a coup
comme une intention visible, comme une volonte arretee.

Les condamnes avaient ete arraches des mains des gardes et on les
entrainait vers la maison de l'Image-de-Notre-Dame. Ceux qui les
entrainaient criaient:

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