Le vicomte de Bragelonne, Tome I. written by Alexandre Dumas
A >>
Alexandre Dumas >> Le vicomte de Bragelonne, Tome I.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30 |
31 |
32 |
33 | 34 |
35 |
36 |
37 |
38 |
39 |
40 |
41
Chapitre LVIII -- Les epicuriens
Comme Fouquet donnait ou paraissait donner toute son attention aux
illuminations brillantes, a la musique langoureuse des violons et
des hautbois, aux gerbes etincelantes des artifices qui, embrasant
le ciel de fauves reflets, accentuaient, derriere les arbres, la
sombre silhouette du donjon de Vincennes; comme, disons-nous, le
surintendant souriait aux dames et aux poetes, la fete ne fut pas
moins gaie qu'a l'ordinaire, et Vatel, dont le regard inquiet,
jaloux meme, interrogeait avec insistance le regard de Fouquet, ne
se montra pas mecontent de l'accueil fait a l'ordonnance de la
soiree.
Le feu tire, la societe se dispersa dans les jardins et sous les
portiques de marbre, avec cette molle liberte qui decele, chez le
maitre de la maison, tant d'oubli de la grandeur, tant de
courtoise hospitalite, tant de magnifique insouciance.
Les poetes s'egarerent, bras dessus, bras dessous, dans les
bosquets; quelques-uns s'etendirent sur des lits de mousse, au
grand desastre des habits de velours et des frisures, dans
lesquelles s'introduisaient les petites feuilles seches et les
brins de verdure. Les dames, en petit nombre, ecouterent les
chants des artistes et les vers des poetes; d'autre ecouterent la
prose que disaient, avec beaucoup d'art, des hommes qui n'etaient
ni comediens ni poetes, mais a qui la jeunesse et la solitude
donnaient une eloquence inaccoutumee qui leur paraissait etre la
preferable de toutes.
-- Pourquoi, dit La Fontaine, notre maitre Epicure n'est-il pas
descendu au jardin? Jamais Epicure n'abandonnait ses disciples, le
maitre a tort.
-- Monsieur, lui dit Conrart, vous avez bien tort de persister a
vous decorer du nom d'epicurien; en verite, rien ici ne rappelle
la doctrine du philosophe de Gargette.
-- Bah! repliqua La Fontaine, n'est-il pas ecrit qu'Epicure acheta
un grand jardin et y vecut tranquillement avec ses amis?
-- C'est vrai.
-- Eh bien! M. Fouquet n'a-t-il pas achete un grand jardin a
Saint-Mande, et n'y vivons-nous pas, fort tranquillement, avec lui
et nos amis?
-- Oui, sans doute; malheureusement ce n'est ni le jardin ni les
amis qui peuvent faire la ressemblance. Or, ou est la ressemblance
de la doctrine de M. Fouquet avec celle d'Epicure?
-- La voici: "Le plaisir donne le bonheur."
-- Apres?
-- Eh bien?
-- Je ne crois pas que nous nous trouvions malheureux, moi, du
moins. Un bon repas, du vin de Joigny qu'on a la delicatesse
d'aller chercher pour moi a mon cabaret favori; pas une ineptie
dans tout un souper d'une heure, malgre dix millionnaires et vingt
poetes.
-- Je vous arrete la. Vous avez parle de vin de Joigny et d'un bon
repas; persistez-vous?
-- Je persiste, _antecho_, comme on dit a Port-Royal.
-- Alors, rappelez-vous que le grand Epicure vivait et faisait
vivre ses disciples de pain, de legumes et d'eau claire.
-- Cela n'est pas certain, dit La Fontaine, et vous pourriez bien
confondre Epicure avec Pythagore, mon cher Conrart.
-- Souvenez-vous aussi que le philosophe ancien etait un assez
mauvais ami des dieux et des magistrats.
-- Oh! voila ce que je ne puis souffrir, repliqua LaFontaine,
Epicure comme M. Fouquet.
-- Ne le comparez pas a M. le surintendant, dit Conrart, d'une
voix emue, sinon vous accrediteriez les bruits qui courent deja
sur lui et sur nous.
-- Quels bruits?
-- Que nous sommes de mauvais Francais, tiedes au monarque, sourds
a la loi.
-- J'en reviens donc a mon texte, alors, dit La Fontaine. Ecoutez,
Conrart, voici la morale d'Epicure... lequel, d'ailleurs, je
considere, s'il faut que je vous le dise, comme un mythe. Tout ce
qu'il y a d'un peu tranche dans l'Antiquite est mythe. Jupiter, si
l'on veut bien y faire attention, c'est la vie, Alcide, c'est la
force. Les mots sont la pour me donner raison: Zeus, c'est _zen_,
vivre; Alcide, c'est _alce_, vigueur. Eh bien! Epicure, c'est la
douce surveillance, c'est la protection; or, qui surveille mieux
l'Etat et qui protege mieux les individus que M. Fouquet?
-- Vous me parlez etymologie, mais non pas morale: je dis que,
nous autres epicuriens modernes, nous sommes de facheux citoyens.
-- Oh! s'ecria La Fontaine, si nous devenons de facheux citoyens,
ce ne sera pas en suivant les maximes du maitre. Ecoutez un de ses
principaux aphorismes.
-- J'ecoute.
-- "Souhaitez de bons chefs."
-- Eh bien?
-- Eh bien! que nous dit M. Fouquet tous les jours? "Quand donc
serons nous gouvernes?" Le dit-il? Voyons, Conrart, soyez franc!
-- Il le dit, c'est vrai.
-- Eh bien! doctrine d'Epicure.
-- Oui, mais c'est un peu seditieux, cela.
-- Comment! c'est seditieux de vouloir etre gouverne par de bons
chefs?
-- Certainement, quand ceux qui gouvernent sont mauvais.
-- Patience! j'ai reponse a tout.
-- Meme a ce que je viens de vous dire?
-- Ecoutez: "Soumettez-vous a ceux qui gouvernent mal..." Oh!
c'est ecrit: _Cacos politeuousi_... Vous m'accordez le texte?
-- Pardieu! je le crois bien. Savez-vous que vous parlez grec
comme Esope, mon cher La Fontaine?
-- Est-ce une mechancete, mon cher Conrart?
-- Dieu m'en garde!
-- Alors, revenons a M. Fouquet. Que nous repetait-il toute la
journee? N'est-ce pas ceci: "Quel cuistre que ce Mazarin! quel
ane! quelle sangsue! Il faut pourtant obeir a ce drole!..."
Voyons, Conrart, le disait-il ou ne le disait-il pas?
-- J'avoue qu'il le disait, et meme peut-etre un peu trop.
-- Comme Epicure, mon ami, toujours comme Epicure; je le repete,
nous sommes epicuriens, et c'est fort amusant.
-- Oui, mais j'ai peur qu'il ne s'eleve, a cote de nous, une secte
comme celle d'Epictete; vous savez bien, le philosophe
d'Hierapolis, celui qui appelait le pain du luxe, les legumes de
la prodigalite et l'eau claire de l'ivrognerie; celui qui, battu
par son maitre, lui disait en grognant un peu, c'est vrai, mais
sans se facher autrement: "Gageons que vous m'avez casse la
jambe?" et qui gagnait son pari.
-- C'etait un oison que cet Epictete.
-- Soit; mais il pourrait bien revenir a la mode en changeant
seulement son nom en celui de Colbert.
-- Bah! repliqua La Fontaine, c'est impossible; jamais vous ne
trouverez Colbert dans Epictete.
-- Vous avez raison, j'y trouverai... Coluber, tout au plus.
-- Ah! vous etes battu, Conrart; vous vous refugiez dans le jeu de
mots. M. Arnault pretend que je n'ai pas de logique... j'en ai
plus que M. Nicolle.
-- Oui, riposta Conrart, vous avez de la logique, mais vous etes
janseniste.
Cette peroraison fut accueillie par un immense eclat de rire. Peu
a peu, les promeneurs avaient ete attires par les exclamations des
deux ergoteurs autour du bosquet sous lequel ils peroraient. Toute
la discussion avait ete religieusement ecoutee, et Fouquet lui-
meme, se contenant a peine, avait donne l'exemple de la
moderation.
Mais le denouement de la scene le jeta hors de toute mesure; il
eclata. Tout le monde eclata comme lui, et les deux philosophes
furent salues par des felicitations unanimes.
Cependant La Fontaine fut declare vainqueur, a cause de son
erudition profonde et de son irrefragable logique.
Conrart obtint les dedommagements dus a un combattant malheureux;
on le loua sur la loyaute de ses intentions et la purete de sa
conscience.
Au moment ou cette joie se manifestait par les plus vives
demonstrations; au moment ou les dames reprochaient aux deux
adversaires de n'avoir pas fait entrer les femmes dans le systeme
du bonheur epicurien, on vit Gourville venir de l'autre bout du
jardin, s'approcher de Fouquet, qui le couvait des yeux, et, par
sa seule presence, le detacher du groupe.
Le surintendant conserva sur son visage le rire et tous les
caracteres de l'insouciance; mais a peine hors de vue, il quitta
le masque.
-- Eh bien! dit-il vivement, ou est Pellisson? que fait Pellisson?
-- Pellisson revient de Paris.
-- A-t-il ramene les prisonniers?
-- Il n'a pas seulement pu voir le concierge de la prison.
-- Quoi! n'a-t-il pas dit qu'il venait de ma part?
-- Il l'a dit; mais le concierge a fait repondre ceci: "Si l'on
vient de la part de M. Fouquet, on doit avoir une lettre de
M. Fouquet."
-- Oh! s'ecria celui-ci, s'il ne s'agit que de lui donner une
lettre...
-- Jamais, repliqua Pellisson, qui se montra au coin du petit
bois, jamais, monseigneur... Allez vous-meme et parlez en votre
nom.
-- Oui, vous avez raison; je rentre chez moi comme pour
travailler; laissez les chevaux atteles, Pellisson. Retenez mes
amis, Gourville.
-- Un dernier avis, monseigneur, repondit celui-ci.
-- Parlez, Gourville.
-- N'allez chez le concierge qu'au dernier moment; c'est brave,
mais ce n'est pas adroit. Excusez-moi, monsieur Pellisson, si je
suis d'un autre avis que vous; mais croyez-moi, monseigneur,
envoyez encore porter des paroles a ce concierge, c'est un galant
homme; mais ne les portez pas vous meme.
-- J'aviserai, dit Fouquet; d'ailleurs, nous avons la nuit tout
entiere.
-- Ne comptez pas trop sur le temps, ce temps fut-il double de
celui que nous avons, repliqua Pellisson; ce n'est jamais une
faute d'arriver trop tot.
-- Adieu, dit le surintendant; venez avec moi, Pellisson.
Gourville, je vous recommande mes convives.
Et il partit.
Les epicuriens ne s'apercurent pas que le chef de l'ecole avait
disparu; les violons allerent toute la nuit.
Chapitre LIX -- Un quart d'heure de retard
Fouquet, hors de sa maison pour la deuxieme fois dans cette
journee, se sentit moins lourd et moins trouble qu'on n'eut pu le
croire.
Il se tourna vers Pellisson, qui gravement meditait dans son coin
de carrosse quelque bonne argumentation contre les emportements de
Colbert.
-- Mon cher Pellisson, dit alors Fouquet, c'est bien dommage que
vous ne soyez pas une femme.
-- Je crois que c'est bien heureux, au contraire, repliqua
Pellisson; car, enfin, monseigneur, je suis excessivement laid.
-- Pellisson! Pellisson! dit le surintendant en riant, vous
repetez trop que vous etes laid pour ne pas laisser croire que
cela vous fait beaucoup de peine.
-- Beaucoup, en effet, monseigneur; il n'y a pas d'homme plus
malheureux que moi; j'etais beau, la petite verole m'a rendu
hideux; je suis prive d'un grand moyen de seduction; or, je suis
votre premier commis ou a peu pres; j'ai affaire de vos interets,
et si, en ce moment, j'etais une jolie femme, je vous rendrais un
important service.
-- Lequel?
-- J'irais trouver le concierge du palais, je le seduirais, car
c'est un galant homme et un galantin; puis j'emmenerais nos deux
prisonniers.
-- J'espere bien encore le pouvoir moi-meme, quoique je ne sois
pas une jolie femme, repliqua Fouquet.
-- D'accord, monseigneur; mais vous vous compromettez beaucoup.
-- Oh! s'ecria soudain Fouquet, avec un de ces transports secrets
comme en possede dans le coeur le sang genereux de la jeunesse ou
le souvenir de quelque douce emotion; oh! je connais une femme qui
fera pres du lieutenant gouverneur de la Conciergerie le
personnage dont nous avons besoin.
-- Moi, j'en connais cinquante, monseigneur, cinquante trompettes
qui instruiront l'univers de votre generosite, de votre devouement
a vos amis, et par consequent vous perdront tot ou tard en se
perdant.
-- Je ne parle pas de ces femmes, Pellisson; je parle d'une noble
et belle creature qui joint a l'esprit de son sexe la valeur et le
sang-froid du notre; je parle d'une femme assez belle pour que les
murs de la prison s'inclinent pour la saluer, d'une femme assez
discrete pour que nul ne soupconne par qui elle aura ete envoyee.
-- Un tresor, dit Pellisson; vous feriez la un fameux cadeau a
M. le gouverneur de la Conciergerie. Peste! monseigneur, on lui
couperait la tete, cela peut arriver, mais il aurait eu avant de
mourir une bonne fortune, telle que jamais homme ne l'aurait
rencontree avant lui.
-- Et j'ajoute, dit Fouquet, que le concierge du palais n'aurait
pas la tete coupee, car il recevrait de moi mes chevaux pour se
sauver, et cinq cent mille livres pour vivre honorablement en
Angleterre; j'ajoute que la femme, mon ami, ne lui donnerait que
les chevaux et l'argent. Allons trouver cette femme, Pellisson.
Le surintendant etendit la main vers le cordon de soie et d'or
place a l'interieur de son carrosse. Pellisson l'arreta.
-- Monseigneur, dit-il, vous allez perdre a chercher cette femme
autant de temps que Colomb en mit a trouver le Nouveau Monde. Or,
nous n'avons que deux heures a peine pour reussir; le concierge
une fois couche, comment penetrer chez lui sans de grands eclats?
le jour une fois venu, comment cacher nos demarches? Allez, allez,
monseigneur, allez vous meme, et ne cherchez ni ange ni femme pour
cette nuit.
-- Mais, cher Pellisson, nous voila devant sa porte.
-- Devant la porte de l'ange.
-- Eh oui!
-- C'est l'hotel de Mme de Belliere, cela.
-- Chut!
-- Ah! mon Dieu! s'ecria Pellisson.
-- Qu'avez-vous a dire contre elle? demanda Fouquet.
-- Rien, helas! c'est ce qui me desespere. Rien, absolument
rien... Que ne puis je vous dire, au contraire, assez de mal pour
vous empecher de monter chez elle!
Mais deja Fouquet avait donne l'ordre d'arreter; le carrosse etait
immobile.
-- M'empecher! dit Fouquet; nulle puissance au monde ne
m'empecherait, vois-tu, de dire un compliment a Mme du Plessis-
Belliere; d'ailleurs, qui sait si nous n'aurons pas besoin d'elle!
Montez-vous avec moi?
-- Non, monseigneur, non.
-- Mais je ne veux pas que vous m'attendiez, Pellisson, repliqua
Fouquet avec une courtoisie sincere.
-- Raison de plus, monseigneur; sachant que vous me faites
attendre, vous resterez moins longtemps la-haut... Prenez garde!
vous voyez un carrosse dans la cour; elle a quelqu'un chez elle!
Fouquet se pencha vers le marchepied du carrosse.
-- Encore un mot, s'ecria Pellisson: n'allez chez cette dame qu'en
revenant de la Conciergerie, par grace!
-- Eh! cinq minutes, Pellisson, repliqua Fouquet en descendant au
perron meme de l'hotel.
Pellisson demeura au fond du carrosse, le sourcil fronce.
Fouquet monta chez la marquise, dit son nom au valet, ce qui
excita un empressement et des respects qui temoignaient de
l'habitude que la maitresse de la maison avait prise de faire
respecter et aimer ce nom chez elle.
-- Monsieur le surintendant! s'ecria la marquise en s'avancant
fort pale au devant de Fouquet. Quel honneur! quel imprevu! dit-
elle. Puis tout bas:
-- Prenez garde! ajouta la marquise, Marguerite Vanel est chez
moi.
-- Madame, repondit Fouquet trouble, je venais pour affaires... Un
seul mot pressant.
Et il entra dans le salon.
Mme Vanel s'etait levee plus pale, plus livide que l'Envie elle-
meme.
Fouquet lui adressa vainement un salut des plus charmants, des
plus pacifiques; elle n'y repondit que par un coup d'oeil
terrible, lance sur la marquise et sur Fouquet. Ce regard acere
d'une femme jalouse est un stylet qui trouve le defaut de toutes
les cuirasses; Marguerite Vanel plongea du coup dans le coeur des
deux confidents. Elle fit une reverence a son amie, une plus
profonde a Fouquet, et prit conge, en pretextant un grand nombre
de visites a faire avant que la marquise, interdite, ni Fouquet,
saisi d'inquietude, eussent songe a la retenir. A peine fut-elle
partie, que Fouquet, reste seul avec la marquise, se mit a ses
genoux sans dire un mot.
-- Je vous attendais, repondit la marquise avec un doux sourire.
-- Oh! non, dit-il, car vous eussiez renvoye cette femme.
-- Elle arrive depuis un quart d'heure a peine, et je ne pouvais
soupconner qu'elle dut venir ce soir.
-- Vous m'aimez donc un peu, marquise?
-- Ce n'est pas de cela qu'il s'agit, monsieur, c'est de vos
dangers; ou en sont vos affaires?
-- Je vais ce soir arracher mes amis aux prisons du palais.
-- Comment cela?
-- En achetant, en seduisant le gouverneur.
-- Il est de mes amis; puis-je vous aider sans vous nuire?
-- Oh! marquise, ce serait un signale service; mais comment vous
employer sans vous compromettre? Or, jamais ni ma vie, ni ma
puissance, ni ma liberte meme, ne seront rachetees, s'il faut
qu'une larme tombe de vos yeux, s'il faut qu'une douleur
obscurcisse votre front.
-- Monseigneur, ne me dites plus de ces mots qui m'enivrent; je
suis coupable d'avoir voulu vous servir, sans calculer la portee
de ma demarche. Je vous aime, en effet, comme une tendre amie, et,
comme amie, je vous suis reconnaissante de votre delicatesse mais,
helas!... helas! jamais vous ne trouverez en moi une maitresse.
-- Marquise!... s'ecria Fouquet d'une voix desesperee, pourquoi?
-- Parce que vous etes trop aime, dit tout bas la jeune femme,
parce que vous l'etes de trop de gens... parce que l'eclat de la
gloire et de la fortune blesse mes yeux, tandis que la sombre
douleur les attire; parce qu'enfin, moi qui vous ai repousse dans
vos fastueuses magnificences, moi qui vous ai a peine regarde
lorsque vous resplendissiez, j'ai ete, comme une femme egaree, me
jeter, pour ainsi dire, dans vos bras lorsque je vis un malheur
planer sur votre tete... Vous me comprenez maintenant,
monseigneur... Redevenez heureux pour que je redevienne chaste de
coeur et de pensee: votre infortune me perdrait.
-- Oh! madame, dit Fouquet avec une emotion qu'il n'avait jamais
ressentie, dusse-je tomber au dernier degre de la misere humaine,
j'entendrai de votre bouche ce mot que vous me refusez, et ce
jour-la, madame, vous vous serez abusee dans votre noble egoisme;
ce jour-la, vous croirez consoler le plus malheureux des hommes,
et vous aurez dit: "Je t'aime!" au plus illustre, au plus
souriant, au plus triomphant des heureux de ce monde!
Il etait encore a ses pieds, lui baisant la main, lorsque
Pellisson entra precipitamment en s'ecriant avec humeur:
-- Monseigneur! madame! par grace, madame! veuillez m'excuser...
Monseigneur, il y a une demi-heure que vous etes ici... Oh! ne me
regardez pas ainsi tous deux d'un air de reproche... madame, je
vous prie, qui est cette dame qui est sortie de chez vous a
l'entree de Monseigneur?
-- Mme Vanel, dit Fouquet.
-- La! s'ecria Pellisson, j'en etais sur!
-- Eh bien! quoi?
-- Eh bien! elle est montee, toute pale, dans son carrosse.
-- Que m'importe! dit Fouquet.
-- Oui, mais ce qui vous importe, c'est ce qu'elle a dit a son
cocher.
-- Quoi donc, mon Dieu? s'ecria la marquise.
-- "Chez M. Colbert!" dit Pellisson d'une voix rauque.
-- Grand Dieu! partez! partez, monseigneur! repondit la marquise
en poussant Fouquet hors du salon, tandis que Pellisson
l'entrainait par la main.
-- En verite, dit le surintendant, suis-je un enfant a qui l'on
fasse peur d'une ombre?
-- Vous etes un geant, dit la marquise, qu'une vipere cherche a
mordre au talon.
Pellisson continua d'entrainer Fouquet jusqu'au carrosse.
-- Au palais, ventre a terre! cria Pellisson au cocher.
Les chevaux partirent comme l'eclair; nul obstacle ne ralentit
leur marche un seul instant. Seulement, a l'arcade Saint-Jean,
lorsqu'ils allaient deboucher sur la place de Greve, une longue
file de cavaliers, barrant le passage etroit, arreta le carrosse
du surintendant. Nul moyen de forcer cette barriere; il fallut
attendre que les archers du guet a cheval, car c'etaient eux,
fussent passes, avec le chariot massif qu'ils escortaient et qui
remontait rapidement vers la place Baudoyer.
Fouquet et Pellisson ne prirent garde a cet evenement que pour
deplorer la minute de retard qu'ils eurent a subir. Ils entrerent
chez le concierge du palais cinq minutes apres.
Cet officier se promenait encore dans la premiere cour. Au nom de
Fouquet, prononce a son oreille par Pellisson, le gouverneur
s'approcha du carrosse avec empressement, et, le chapeau a la
main, multiplia les reverences.
-- Quel honneur pour moi, monseigneur! dit-il.
-- Un mot, monsieur le gouverneur. Voulez-vous prendre la peine
d'entrer dans mon carrosse?
L'officier vint s'asseoir en face de Fouquet dans la lourde
voiture.
-- Monsieur, dit Fouquet, j'ai un service a vous demander.
-- Parlez, monseigneur.
-- Service compromettant pour vous, monsieur, mais qui vous assure
a jamais ma protection et mon amitie.
-- Fallut-il me jeter au feu pour vous, monseigneur, je le ferais.
-- Bien, dit Fouquet; ce que je vous demande est plus simple.
-- Ceci fait, monseigneur, alors; de quoi s'agit-il?
-- De me conduire aux chambres de MM. Lyodot et d'Emerys.
-- Monseigneur veut-il m'expliquer pourquoi?
-- Je vous le dirai en leur presence, monsieur, en meme temps que
je vous donnerai tous les moyens de pallier cette evasion.
-- Evasion! Mais Monseigneur ne sait donc pas?
-- Quoi?
-- MM. Lyodot et d'Emerys ne sont plus ici.
-- Depuis quand? s'ecria Fouquet tremblant.
-- Depuis un quart d'heure.
-- Ou sont-ils donc?
-- A Vincennes, au donjon.
-- Qui les a tires d'ici?
-- Un ordre du roi.
-- Malheur! s'ecria Fouquet en se frappant le front, malheur!
Et, sans dire un seul mot de plus au gouverneur, il regagna son
carrosse, le desespoir dans l'ame, la mort sur le visage.
-- Eh bien? fit Pellisson avec anxiete.
-- Eh bien! nos amis sont perdus! Colbert les emmene au donjon. Ce
sont eux qui nous ont croises sous l'arcade Saint-Jean.
Pellisson, frappe comme d'un coup de foudre, ne repliqua pas. D'un
reproche, il eut tue son maitre.
-- Ou va Monseigneur? demanda le valet de pied.
-- Chez moi, a Paris; vous, Pellisson, retournez a Saint-Mande,
ramenez moi l'abbe Fouquet sous une heure. Allez!
Chapitre LX -- Plan de bataille
La nuit etait deja avancee quand l'abbe Fouquet arriva pres de son
frere.
Gourville l'avait accompagne. Ces trois hommes, pales des
evenements futurs, ressemblaient moins a trois puissants du jour
qu'a trois conspirateurs unis par une meme pensee de violence.
Fouquet se promena longtemps, l'oeil fixe sur le parquet, les
mains froissees l'une contre l'autre.
Enfin, prenant son courage au milieu d'un grand soupir:
-- L'abbe, dit-il, vous m'avez parle aujourd'hui meme de certaines
gens que vous entretenez?
-- Oui, monsieur, repliqua l'abbe.
-- Au juste, qui sont ces gens?
L'abbe hesitait.
-- Voyons! pas de crainte, je ne menace pas; pas de forfanterie,
je ne plaisante pas.
-- Puisque vous demandez la verite, monsieur, la voici: j'ai cent
vingt amis ou compagnons de plaisir qui sont voues a moi comme les
larrons a la potence.
-- Et vous pouvez compter sur eux?
-- En tout.
-- Et vous ne serez pas compromis?
-- Je ne figurerai meme pas.
-- Et ce sont des gens de resolution?
-- Ils bruleront Paris si je leur promets qu'ils ne seront pas
brules.
-- La chose que je vous demande, l'abbe, dit Fouquet en essuyant
la sueur qui tombait de son visage, c'est de lancer vos cent vingt
hommes sur les gens que je vous designerai, a un certain moment
donne... Est-ce possible?
-- Ce n'est pas la premiere fois que pareille chose leur sera
arrivee, monsieur.
-- Bien; mais ces bandits attaqueront-ils... la force armee?
-- C'est leur habitude.
-- Alors, rassemblez vos cent vingt hommes, l'abbe.
-- Bien! Ou cela?
-- Sur le chemin de Vincennes, demain, a deux heures precises.
-- Pour enlever Lyodot et d'Emerys?... Il y a des coups a gagner?
-- De nombreux. Avez-vous peur?
-- Pas pour moi, mais pour vous.
-- Vos hommes sauront donc ce qu'ils font?
-- Ils sont trop intelligents pour ne pas le deviner. Or, un
ministre qui fait emeute contre son roi... s'expose.
-- Que vous importe, si je paie?... D'ailleurs, si je tombe, vous
tombez avec moi.
-- Il serait alors plus prudent, monsieur, de ne pas remuer, de
laisser le roi prendre cette petite satisfaction.
-- Pensez bien a ceci, l'abbe, que Lyodot et d'Emerys a Vincennes
sont un prelude de ruine pour ma maison. Je le repete, moi arrete,
vous serez emprisonne; moi emprisonne, vous serez exile.
-- Monsieur, je suis a vos ordres. En avez-vous a me donner?
-- Ce que j'ai dit: je veux que demain les deux financiers que
l'on cherche a rendre victimes, quand il y a tant de criminels
impunis, soient arraches a la fureur de mes ennemis. Prenez vos
mesures en consequence. Est-ce possible?
-- C'est possible.
-- Indiquez-moi votre plan.
-- Il est d'une riche simplicite. La garde ordinaire aux
executions est de douze archers.
-- Il y en aura cent demain.
-- J'y compte; je dis plus, il y en aura deux cents.
-- Alors, vous n'avez pas assez de cent vingt hommes?
-- Pardonnez-moi. Dans toute foule composee de cent mille
spectateurs, il y a dix mille bandits ou coupeurs de bourse;
seulement, ils n'osent pas prendre d'initiative.
-- Eh bien?
-- Il y aura donc demain sur la place de Greve, que je choisis
pour terrain, dix mille auxiliaires a mes cent vingt hommes.
L'attaque commencee par ceux-ci, les autres l'acheveront.
-- Bien! mais que fera-t-on des prisonniers sur la place de Greve?
-- Voici: on les fera entrer dans une maison quelconque de la
place; la, il faudra un siege pour qu'on puisse les enlever... Et,
tenez, autre idee, plus sublime encore: certaines maisons ont deux
issues, l'une sur la place, l'autre sur la rue de la Mortellerie,
ou de la Vannerie, ou de la Tixeranderie. Les prisonniers, entres
par l'une, sortiront par l'autre.
-- Mais dites quelque chose de positif.
-- Je cherche.
-- Et moi, s'ecria Fouquet, je trouve. Ecoutez bien ce qui me
vient en ce moment.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30 |
31 |
32 |
33 | 34 |
35 |
36 |
37 |
38 |
39 |
40 |
41