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Le vicomte de Bragelonne, Tome I. written by Alexandre Dumas

A >> Alexandre Dumas >> Le vicomte de Bragelonne, Tome I.

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Raoul fit un mouvement, puis soudain:

-- Vous etes bon, monsieur, dit-il, et votre concession me penetre
de reconnaissance; mais je n'accepterai pas.

-- Voila que vous refusez, a present?

-- Oui, monsieur.

-- Je ne vous en temoignerai rien, Raoul.

-- Mais vous avez au fond du coeur une idee contre ce mariage.
Vous ne me l'avez pas choisi.

-- C'est vrai.

-- Il suffit pour que je ne persiste pas: j'attendrai.

-- Prenez-y garde, Raoul! ce que vous dites est serieux.

-- Je le sais bien, monsieur; j'attendrai, vous dis-je.

-- Quoi! que je meure? fit Athos tres emu.

-- Oh! monsieur! s'ecria Raoul avec des larmes dans la voix, est-
il possible que vous me dechiriez le coeur ainsi, a moi qui ne
vous ai pas donne un sujet de plainte?

-- Cher enfant, c'est vrai, murmura Athos en serrant violemment
ses levres pour comprimer l'emotion dont il n'allait plus etre
maitre. Non, je ne veux point vous affliger; seulement, je ne
comprends pas ce que vous attendrez... Attendrez-vous que vous
n'aimiez plus?

-- Ah! pour cela, non, monsieur; j'attendrai que vous changiez
d'avis.

-- Je veux faire une epreuve, Raoul; je veux voir si Mlle de La
Valliere attendra comme vous.

-- Je l'espere, monsieur.

-- Mais, prenez garde, Raoul! si elle n'attendait pas! Ah! vous
etes si jeune, si confiant, si loyal... les femmes sont
changeantes.

-- Vous ne m'avez jamais dit de mal des femmes, monsieur; jamais
vous n'avez eu a vous en plaindre; pourquoi vous en plaindre a
moi, a propos de Mlle de La Valliere?

-- C'est vrai, dit Athos en baissant les yeux... jamais je ne vous
ai dit de mal des femmes; jamais je n'ai eu a me plaindre d'elles;
jamais Mlle de La Valliere n'a motive un soupcon; mais quand on
prevoit, il faut aller jusqu'aux exceptions, jusqu'aux
improbabilites! Si, dis-je, Mlle de La Valliere ne vous attendait
pas?

-- Comment cela, monsieur?

-- Si elle tournait ses vues d'un autre cote?

-- Ses regards sur un autre homme, voulez-vous dire? fit Raoul
pale d'angoisse.

-- C'est cela.

-- Eh bien! monsieur, je tuerais cet homme, dit simplement Raoul,
et tous les hommes que Mlle de La Valliere choisirait, jusqu'a ce
qu'un d'entre eux m'eut tue ou jusqu'a ce que Mlle de La Valliere
m'eut rendu son coeur.

Athos tressaillit.

-- Je croyais, reprit-il d'une voix sourde, que vous m'appeliez
tout a l'heure votre dieu, votre loi en ce monde?

-- Oh! dit Raoul tremblant, vous me defendriez le duel?

-- Si je le defendais, Raoul?

-- Vous me defendriez d'esperer, monsieur, et, par consequent,
vous ne me defendriez pas de mourir.

Athos leva les yeux sur le vicomte. Il avait prononce ces mots
avec une sombre inflexion, qu'accompagnait le plus sombre regard.

-- Assez, dit Athos apres un long silence, assez sur ce triste
sujet, ou tous deux nous exagerons. Vivez au jour le jour, Raoul;
faites votre service, aimez Mlle de La Valliere, en un mot,
agissez comme un homme, puisque vous avez l'age d'homme;
seulement, n'oubliez pas que je vous aime tendrement et que vous
pretendez m'aimer.

-- Ah! monsieur le comte! s'ecria Raoul en pressant la main
d'Athos sur son coeur.

-- Bien, cher enfant; laissez-moi, j'ai besoin de repos. A propos,
M. d'Artagnan est revenu d'Angleterre avec moi; vous lui devez une
visite.

-- J'irai la lui rendre, monsieur, avec une bien grande joie;
j'aime tant M. d'Artagnan!

-- Vous avez raison: c'est un honnete homme et un brave cavalier.

-- Qui vous aime! dit Raoul.

-- J'en suis sur... Savez-vous son adresse?

-- Mais au Louvre, au Palais-Royal, partout ou est le roi. Ne
commande-t-il pas les mousquetaires?

-- Non, pour le moment, M. d'Artagnan est en conge; il se
repose...

-- Ne le cherchez donc pas aux postes de son service. Vous aurez
de ses nouvelles chez un certain M. Planchet.

-- Son ancien laquais?

-- Precisement, devenu epicier.

-- Je sais; rue des Lombards?

-- Quelque chose comme cela... Ou rue des Arcis.

-- Je trouverai, monsieur, je trouverai.

-- Vous lui direz mille choses tendres de ma part et l'amenerez
diner avec moi avant mon depart pour La Fere.

-- Oui, monsieur.

-- Bonsoir, Raoul!

-- Monsieur, je vous vois un ordre que je ne vous connaissais pas;
recevez mes compliments.

-- La Toison?... c'est vrai... Hochet, mon fils... qui n'amuse
meme plus un vieil enfant comme moi... Bonsoir, Raoul!


Chapitre LII -- La lecon de M. d'Artagnan


Raoul ne trouva pas le lendemain M. d'Artagnan, comme il l'avait
espere. Il ne rencontra que Planchet, dont la joie fut vive en
revoyant ce jeune homme, et qui sut lui faire deux ou trois
compliments guerriers qui ne sentaient pas du tout l'epicerie.
Mais comme Raoul revenait de Vincennes, le lendemain, ramenant
cinquante dragons que lui avait confies M. le prince, il apercut,
sur la place Baudoyer, un homme qui, le nez en l'air, regardait
une maison comme on regarde un cheval qu'on a envie d'acheter. Cet
homme, vetu d'un costume bourgeois boutonne comme un pourpoint de
militaire, coiffe d'un tout petit chapeau, et portant au cote une
longue epee garnie de chagrin, tourna la tete aussitot qu'il
entendit le pas des chevaux, et cessa de regarder la maison pour
voir les dragons. C'etait tout simplement M. d'Artagnan;
M. d'Artagnan a pied; d'Artagnan les mains derriere le dos, qui
passait une petite revue des dragons apres avoir passe une revue
des edifices. Pas un homme, pas une aiguillette, pas un sabot de
cheval n'echappa a son inspection. Raoul marchait sur les flancs
de sa troupe; d'Artagnan l'apercut le dernier.

-- Eh! fit-il, eh! mordioux!

-- Je ne me trompe pas? dit Raoul en poussant son cheval.

-- Non, tu ne te trompes pas; bonjour! repliqua l'ancien
mousquetaire.

Et Raoul vint serrer avec effusion la main de son vieil ami.

-- Prends garde, Raoul, dit d'Artagnan, le deuxieme cheval du
cinquieme rang sera deferre avant le pont Marie; il n'a plus que
deux clous au pied de devant hors montoir.

-- Attendez-moi, dit Raoul, je reviens.

-- Tu quittes ton detachement?

-- Le cornette est la pour me remplacer.

-- Tu viens diner avec moi?

-- Tres volontiers monsieur d'Artagnan.

-- Alors fais vite, quitte ton cheval ou fais-m'en donner un.

-- J'aime mieux revenir a pied avec vous.

Raoul se hata d'aller prevenir le cornette, qui prit rang a sa
place; puis il mit pied a terre, donna son cheval a l'un des
dragons, et, tout joyeux, prit le bras de M. d'Artagnan, qui le
considerait depuis toutes ces evolutions avec la satisfaction d'un
connaisseur.

-- Et tu viens de Vincennes? dit-il d'abord.

-- Oui, monsieur le chevalier.

-- Le cardinal?...

-- Est bien malade; on dit meme qu'il est mort.

-- Es-tu bien avec M. Fouquet? demanda d'Artagnan, montrant, par
un dedaigneux mouvement d'epaules, que cette mort de Mazarin ne
l'affectait pas outre mesure.

-- Avec M. Fouquet? dit Raoul. Je ne le connais pas.

-- Tant pis, tant pis, car un nouveau roi cherche toujours a se
faire des creatures.

-- Oh! le roi ne me veut pas de mal, repondit le jeune homme.

-- Je ne parle pas de la couronne, dit d'Artagnan, mais du roi...
Le roi, c'est M. Fouquet, a present que le cardinal est mort. Il
s'agit d'etre tres bien avec M. Fouquet, si tu ne veux pas moisir
toute ta vie comme j'ai moisi... Il est vrai que tu as d'autres
protecteurs, fort heureusement.

-- M. le prince, d'abord.

-- Use, use, mon ami.

-- M. le comte de La Fere.

-- Athos? oh! c'est different; oui, Athos... et si tu veux faire
un bon chemin en Angleterre, tu ne peux mieux t'adresser. Je te
dirai meme, sans trop de vanite, que moi-meme j'ai quelque credit
a la cour de Charles II. Voila un roi, a la bonne heure!

-- Ah! fit Raoul avec la curiosite naive des jeunes gens bien nes
qui entendent parler l'experience et la valeur.

-- Oui, un roi qui s'amuse, c'est vrai, mais qui a su mettre
l'epee a la main et apprecier les hommes utiles. Athos est bien
avec Charles II. Prends-moi du service par la, et laisse un peu
les cuistres de traitants qui volent aussi bien avec des mains
francaises qu'avec des doigts italiens; laisse le petit pleurard
de roi, qui va nous donner un regne de Francois II. Sais-tu
l'histoire, Raoul?

-- Oui, monsieur le chevalier.

-- Tu sais que Francois II avait toujours mal aux oreilles, alors?

-- Non, je ne le savais pas.

-- Que Charles IX avait toujours mal a la tete?

-- Ah!

-- Et Henri III toujours mal au ventre?

Raoul se mit a rire.

-- Eh bien! mon cher ami, Louis XIV a toujours mal au coeur; c'est
deplorable a voir, qu'un roi soupire du soir au matin, et ne dise
pas une fois dans la journee: "Ventre-saint-gris!" ou "Corne de
boeuf!", quelque chose qui reveille, enfin.

-- C'est pour cela, monsieur le chevalier, que vous avez quitte le
service? demanda Raoul.

-- Oui.

-- Mais vous-meme, cher monsieur d'Artagnan, vous jetez le manche
apres la cognee; vous ne ferez pas fortune.

-- Oh! moi, repliqua d'Artagnan d'un ton leger, je suis fixe.
J'avais quelque bien de ma famille.

Raoul le regarda. La pauvrete de d'Artagnan etait proverbiale.
Gascon, il encherissait, par le guignon, sur toutes les
gasconnades de France et de Navarre; Raoul, cent fois, avait
entendu nommer Job et d'Artagnan, comme on nomme les jumeaux
Romulus et Remus. D'Artagnan surprit ce regard d'etonnement.

-- Et puis ton pere t'aura dit que j'avais ete en Angleterre?

-- Oui, monsieur le chevalier.

-- Et que j'avais fait la une heureuse rencontre?

-- Non, monsieur, j'ignorais cela.

-- Oui, un de mes bons amis, un tres grand seigneur, le vice-roi
d'Ecosse et d'Irlande, m'a fait retrouver un heritage.

-- Un heritage?

-- Assez rond.

-- En sorte que vous etes riche?

-- Peuh!...

-- Recevez mes bien sinceres compliments.

-- Merci... Tiens, voici ma maison.

-- Place de Greve?

-- Oui; tu n'aimes pas ce quartier?

-- Au contraire: l'eau est belle a voir... Oh! la jolie maison
antique!

-- L'Image-de-Notre-Dame, c'est un vieux cabaret que j'ai
transforme en maison depuis deux jours.

-- Mais le cabaret est toujours ouvert?

-- Pardieu!

-- Et vous, ou logez-vous?

-- Moi, je loge chez Planchet.

-- Vous m'avez dit tout a l'heure: "Voici ma maison!"

-- Je l'ai dit parce que c'est ma maison en effet... j'ai achete
cette maison.

-- Ah! fit Raoul.

-- Le denier dix, mon cher Raoul; une affaire superbe!... J'ai
achete la maison trente mille livres: elle a un jardin sur la rue
de la Mortellerie; le cabaret se loue mille livres avec le premier
etage; le grenier, ou second etage, cinq cents livres.

-- Allons donc!

-- Sans doute.

-- Un grenier cinq cents livres? Mais ce n'est pas habitable.

-- Aussi ne l'habite-t-on pas; seulement, tu vois que ce grenier a
deux fenetres sur la place.

-- Oui, monsieur.

-- Eh bien! chaque fois qu'on roue, qu'on pend, qu'on ecartele ou
qu'on brule, les deux fenetres se louent jusqu'a vingt pistoles.

-- Oh! fit Raoul avec horreur.

-- C'est degoutant, n'est-ce pas? dit d'Artagnan.

-- Oh! repeta Raoul.

-- C'est degoutant, mais c'est comme cela... Ces badauds de
Parisiens sont parfois de veritables anthropophages. Je ne concois
pas que des hommes, des chretiens, puissent faire de pareilles
speculations.

-- C'est vrai.

-- Quant a moi, continua d'Artagnan, si j'habitais cette maison,
je fermerais, les jours d'execution, jusqu'aux trous de serrures;
mais je ne l'habite pas.

-- Et vous louez cinq cents livres ce grenier?

-- Au feroce cabaretier qui le sous-loue lui-meme... Je disais
donc quinze cents livres.

-- L'interet naturel de l'argent, dit Raoul, au denier cinq.

-- Juste. Il me reste le corps de logis du fond: magasins,
logements et caves inondees chaque hiver, deux cents livres, et le
jardin, qui est tres beau, tres bien plante, tres enfoui sous les
murs et sous l'ombre du portail de Saint Gervais et Saint-Protais,
treize cents livres.

-- Treize cents livres! mais c'est royal.

-- Voici l'histoire. Je soupconne fort un chanoine quelconque de
la paroisse (ces chanoines sont des Cresus), je le soupconne donc
d'avoir loue ce jardin pour y prendre ses ebats. Le locataire a
donne pour nom M. Godard... C'est un faux nom ou un vrai nom; s'il
est vrai, c'est un chanoine; s'il est faux, c'est quelque inconnu;
pourquoi le connaitrais-je? Il paie toujours d'avance. Aussi
j'avais cette idee tout a l'heure, quand je t'ai rencontre,
d'acheter, place Baudoyer, une maison dont les derrieres se
joindraient a mon jardin, et feraient une magnifique propriete.
Tes dragons m'ont distrait de mon idee. Tiens, prenons la rue de
la Vannerie: nous allons droit chez maitre Planchet.

D'Artagnan pressa le pas et amena en effet Raoul chez Planchet,
dans une chambre que l'epicier avait cedee a son ancien maitre.
Planchet etait sorti, mais le diner etait servi. Il y avait chez
cet epicier un reste de la regularite, de la ponctualite
militaire.

D'Artagnan remit Raoul sur le chapitre de son avenir.

-- Ton pere te tient severement? dit-il.

-- Justement, monsieur le chevalier.

-- Oh! je sais qu'Athos est juste, mais serre, peut-etre?

-- Une main royale, monsieur d'Artagnan.

-- Ne te gene pas, garcon, si jamais tu as besoin de quelques
pistoles, le vieux mousquetaire est la.

-- Cher monsieur d'Artagnan...

-- Tu joues bien un peu?

-- Jamais.

-- Heureux en femmes, alors?... Tu rougis... Oh! petit Aramis, va!
Mon cher, cela coute encore plus cher que le jeu. Il est vrai
qu'on se bat quand on a perdu, c'est une compensation. Bah! le
petit pleurard de roi fait payer l'amende aux gens qui degainent.
Quel regne, mon pauvre Raoul, quel regne! Quand on pense que de
mon temps on assiegeait les mousquetaires dans les maisons, comme
Hector et Priam dans la ville de Troie; et alors les femmes
pleuraient, et alors les murailles riaient, et alors cinq cents
gredins battaient des mains et criaient: "Tue! Tue!" quand il ne
s'agissait pas d'un mousquetaire! Mordioux! vous ne verrez pas
cela vous autres.

-- Vous tenez rigueur au roi, cher monsieur d'Artagnan, et vous le
connaissez a peine.

-- Moi? Ecoute, Raoul: jour par jour, heure par heure, prends bien
note de mes paroles, je te predis ce qu'il fera. Le cardinal mort,
il pleurera; bien: c'est ce qu'il fera de moins niais, surtout
s'il n'en pense pas une larme.

-- Ensuite?

-- Ensuite, il se fera faire une pension par M. Fouquet et s'en
ira composer des vers a Fontainebleau pour des Mancini quelconques
a qui la reine arrachera les yeux. Elle est espagnole, vois-tu, la
reine, et elle a pour belle-mere Mme Anne d'Autriche. Je connais
cela, moi, les Espagnoles de la maison d'Autriche.

-- Ensuite?

-- Ensuite, apres avoir fait arracher les galons d'argent de ses
Suisses parce que la broderie coute trop cher, il mettra les
mousquetaires a pied, parce que l'avoine et le foin du cheval
coutent cinq sols par jour.

-- Oh! ne dites pas cela.

-- Que m'importe! je ne suis plus mousquetaire, n'est-ce pas?
Qu'on soit a cheval, a pied, qu'on porte une lardoire, une broche,
une epee ou rien, que m'importe?

-- Cher monsieur d'Artagnan, je vous en supplie, ne me dites plus
de mal du roi... Je suis presque a son service, et mon pere m'en
voudrait beaucoup d'avoir entendu, meme de votre bouche, des
paroles offensantes pour Sa Majeste.

-- Ton pere?... Eh! c'est un chevalier de toute cause vereuse.
Pardieu! oui, ton pere est un brave, un Cesar, c'est vrai; mais un
homme sans coup d'oeil.

-- Allons, bon! chevalier, dit Raoul en riant, voila que vous
allez dire du mal de mon pere, de celui que vous appeliez le grand
Athos; vous etes en veine mechante aujourd'hui, et la richesse
vous rend aigre, comme les autres la pauvrete.

-- Tu as, pardieu, raison; je suis un belitre, et je radote; je
suis un malheureux vieilli, une corde a fourrage effilee, une
cuirasse percee, une botte sans semelle, un eperon sans molette;
mais fais-moi un plaisir, dis moi une seule chose.

-- Quelle chose, cher monsieur d'Artagnan?

-- Dis-moi ceci: "Mazarin etait un croquant."

-- Il est peut-etre mort.

-- Raison de plus; je dis etait; si je n'esperais pas qu'il fut
mort, je te prierais de dire: "Mazarin est un croquant." Dis,
voyons, dis, pour l'amour de moi.

-- Allons, je le veux bien.

-- Dis!

-- Mazarin etait un croquant, dit Raoul en souriant au
mousquetaire, qui s'epanouissait comme en ses beaux jours.

-- Un moment, fit celui-ci. Tu as dit la premiere proposition;
voici la conclusion. Repete, Raoul, repete: "Mais je regretterais
Mazarin."

-- Chevalier!

-- Tu ne veux pas le dire, je vais le dire deux fois pour toi...
Mais tu regretterais Mazarin.

Ils riaient encore et discutaient cette redaction d'une profession
de principes, quand un des garcons epiciers entra.

-- Une lettre, monsieur, dit-il, pour M. d'Artagnan.

-- Merci... Tiens!... s'ecria le mousquetaire.

-- L'ecriture de M. le comte, dit Raoul.

-- Oui, oui.

Et d'Artagnan decacheta.

"Cher ami, disait Athos, on vient de me prier de la part du roi de
vous faire chercher..."

-- Moi? dit d'Artagnan, laissant tomber le papier sous la table.

Raoul le ramassa et continua de lire tout haut: "Hatez-vous... Sa
Majeste a grand besoin de vous parler, et vous attend au Louvre."

-- Moi? repeta encore le mousquetaire.

-- He! he! dit Raoul.

-- Oh! oh! repondit d'Artagnan. Qu'est-ce que cela veut dire?


Chapitre LIII -- Le roi


Le premier mouvement de surprise passe, d'Artagnan relut encore le
billet d'Athos.

-- C'est etrange, dit-il, que le roi me fasse appeler.

-- Pourquoi, dit Raoul, ne croyez-vous pas, monsieur, que le roi
doive regretter un serviteur tel que vous?

-- Oh! oh! s'ecria l'officier en riant du bout des dents, vous me
la donnez belle, maitre Raoul. Si le roi m'eut regrette, il ne
m'eut pas laisse partir. Non, non, je vois la quelque chose de
mieux, ou de pis, si vous voulez.

-- De pis! Quoi donc, monsieur le chevalier?

-- Tu es jeune, tu es confiant, tu es admirable... Comme je
voudrais etre encore ou tu en es! Avoir vingt-quatre ans, le front
uni ou le cerveau vide de tout, si ce n'est de femmes, d'amour ou
de bonne intentions... Oh! Raoul! tant que tu n'auras pas recu les
sourires des rois et les confidences des reines; tant que tu
n'auras pas eu deux cardinaux tues sous toi, l'un tigre, l'autre
renard; tant que tu n'auras pas... Mais a quoi bon toutes ces
niaiseries? Il faut nous quitter, Raoul!

-- Comme vous me dites cela! Quel air grave!

-- Eh! mais la chose en vaut la peine... Ecoute-moi: j'ai une
belle recommandation a te faire.

-- J'ecoute, cher monsieur d'Artagnan.

-- Tu vas prevenir ton pere de mon depart.

-- Vous partez?

-- Pardieu!... Tu lui diras que je suis passe en Angleterre et que
j'habite ma petite maison de plaisance.

-- En Angleterre, vous!... Et les ordres du roi?

-- Je te trouve de plus en plus naif: tu te figures que je vais
comme cela me rendre au Louvre et me remettre a la disposition de
ce petit louveteau couronne?

-- Louveteau! le roi? Mais, monsieur le chevalier, vous etes fou.

-- Je ne fus jamais si sage, au contraire. Tu ne sais donc pas ce
qu'il veut faire de moi, ce digne fils de Louis le Juste?... Mais,
mordioux! c'est de la politique...Il veut me faire embastiller
purement et simplement, vois-tu.

-- A quel propos? s'ecria Raoul effare de ce qu'il entendait.

-- A propos de ce que je lui ai dit un certain jour a Blois...
J'ai ete vif; il s'en souvient.

-- Vous lui avez dit?

-- Qu'il etait un ladre, un polisson, un niais.

-- Ah! mon Dieu!... dit Raoul; est-il possible que de pareils mots
soient sortis de votre bouche?

-- Peut-etre que je ne te donne pas la lettre de mon discours,
mais au moins je t'en donne le sens.

-- Mais le roi vous eut fait arreter tout de suite!

-- Par qui? C'etait moi qui commandais les mousquetaires: il eut
fallu me commander a moi-meme de me conduire en prison; je n'y
eusse jamais consenti; je me fusse resiste a moi-meme... Et puis
j'ai passe en Angleterre... plus de d'Artagnan... Aujourd'hui, le
cardinal est mort ou a peu pres: on me sait a Paris; on met la
main sur moi.

-- Le cardinal etait donc votre protecteur?

-- Le cardinal me connaissait; il savait de moi certaines
particularites; j'en savais de lui certaines aussi: nous nous
apprecions mutuellement... Et puis, en rendant son ame au diable,
il aura conseille a Anne d'Autriche de me faire habiter en lieu
sur. Va donc trouver ton pere, conte-lui le fait, et adieu!

-- Mon cher monsieur d'Artagnan, dit Raoul tout emu apres avoir
regarde par la fenetre, vous ne pouvez pas meme fuir.

-- Pourquoi donc?

-- Parce qu'il y a en bas un officier des Suisses qui vous attend.

-- Eh bien?

-- Eh bien! il vous arretera.

D'Artagnan partit d'un eclat de rire homerique.

-- Oh! je sais bien que vous lui resisterez, que vous le
combattrez meme; je sais bien que vous serez vainqueur; mais c'est
de la rebellion, cela, et vous etes officier vous-meme, sachant ce
que c'est que la discipline.

-- Diable d'enfant! comme c'est eleve, comme c'est logique!
grommela d'Artagnan.

-- Vous m'approuvez, n'est-ce pas?

-- Oui. Au lieu de passer par la rue ou ce benet m'attend, je vais
m'esquiver simplement par les derrieres. J'ai un cheval a
l'ecurie; il est bon; je le creverai, mes moyens me le permettent,
et, de cheval creve en cheval creve, j'arriverai a Boulogne en
onze heures; je sais le chemin... Ne dis plus qu'une chose a ton
pere.

-- Laquelle?

-- C'est que... ce qu'il sait bien est place chez Planchet, sauf
un cinquieme, et que...

-- Mais, mon cher monsieur d'Artagnan, prenez bien garde; si vous
fuyez, on va dire deux choses.

-- Lesquelles, cher ami?

-- D'abord, que vous avez eu peur.

-- Oh! qui donc dira cela?

-- Le roi tout le premier.

-- Eh bien! mais... il dira la verite. J'ai peur.

-- La seconde, c'est que vous vous sentiez coupable.

-- Coupable de quoi?

-- Mais des crimes que l'on voudra bien vous imputer.

-- C'est encore vrai... Et alors tu me conseilles d'aller me faire
embastiller?

-- M. le comte de La Fere vous le conseillerait comme moi.

-- Je le sais pardieu bien! dit d'Artagnan reveur; tu as raison,
je ne me sauverai pas. Mais si l'on me jette a la Bastille?

-- Nous vous en tirerons, dit Raoul d'un air tranquille et calme.

-- Mordioux! s'ecria d'Artagnan en lui prenant la main, tu as dit
cela d'une brave facon, Raoul; c'est de l'Athos tout pur. Eh bien!
je pars. N'oublie pas mon dernier mot.

-- Sauf un cinquieme, dit Raoul.

-- Oui, tu es un joli garcon, et je veux que tu ajoutes une chose
a cette derniere.

-- Parlez!

-- C'est que, si vous ne me tirez pas de la Bastille et que j'y
meure... Oh! cela s'est vu... et je serais un detestable
prisonnier, moi qui fus un homme passable... en ce cas, je donne
trois cinquiemes a toi et le quatrieme a ton pere.

-- Chevalier!

-- Mordioux! si vous voulez m'en faire dire, des messes, vous etes
libres.

Cela dit, d'Artagnan decrocha son baudrier, ceignit son epee, prit
un chapeau dont la plume etait fraiche, et tendit la main a Raoul,
qui se jeta dans ses bras.

Une fois dans la boutique, il lanca un coup d'oeil sur les
garcons, qui consideraient la scene avec un orgueil mele de
quelque inquietude; puis plongeant la main dans une caisse de
petits raisins secs de Corinthe, il poussa vers l'officier, qui
attendait philosophiquement devant la porte de la boutique.

-- Ces traits!... C'est vous, monsieur de Friedisch! s'ecria
gaiement le mousquetaire. Eh! eh! nous arretons donc nos amis?

-- Arreter! firent entre eux les garcons.

-- C'est moi, dit le Suisse. Ponchour, monsir d'Artagnan.

-- Faut-il vous donner mon epee? Je vous previens qu'elle est
longue et lourde. Laissez-la-moi jusqu'au Louvre; je suis tout
bete quand je n'ai pas d'epee par les rues, et vous seriez encore
plus bete que moi d'en avoir deux.

-- Le roi n'afre bas dit, repliqua le Suisse, cartez tonc votre
epee.

-- Eh bien! c'est fort gentil de la part du roi. Partons vite.

M. de Friedisch n'etait pas causeur, et d'Artagnan avait beaucoup
trop a penser pour l'etre. De la boutique de Planchet au Louvre,
il n'y avait pas loin; on arriva en dix minutes. Il faisait nuit
alors. M. de Friedisch voulut entrer par le guichet.

-- Non, dit d'Artagnan, vous perdrez du temps par la: prenez le
petit escalier.

Le Suisse fit ce que lui recommandait d'Artagnan et le conduisit
au vestibule du cabinet de Louis XIV. Arrive la, il salua son
prisonnier, et, sans rien dire, retourna a son poste.

D'Artagnan n'avait pas eu le temps de se demander pourquoi on ne
lui otait pas son epee, que la porte du cabinet s'ouvrit et qu'un
valet de chambre appela:

-- Monsieur d'Artagnan!

Le mousquetaire prit sa tenue de parade et entra, l'oeil grand
ouvert, le front calme, la moustache roide.

Le roi etait assis devant sa table et ecrivait. Il ne se derangea
point quand le pas du mousquetaire retentit sur le parquet; il ne
tourna meme pas la tete. D'Artagnan s'avanca jusqu'au milieu de la
salle, et voyant que le roi ne faisait pas attention a lui,
comprenant d'ailleurs fort bien que c'etait de l'affectation,
sorte de preambule facheux pour l'explication qui se preparait, il
tourna le dos au prince et se mit a regarder de tous ses yeux les
fresques de la corniche et les lezardes du plafond. Cette
manoeuvre fut accompagnee de ce petit monologue tacite: "Ah! tu
veux m'humilier, toi que j'ai vu tout petit, toi que j'ai sauve
comme mon enfant, toi que j'ai servi comme mon Dieu, c'est-a-dire
pour rien... Attends, attends; tu vas voir ce que peut faire un
homme qui a sifflote l'air du branle des Huguenots a la barbe de
M. le cardinal, le vrai cardinal!"

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