Le vicomte de Bragelonne, Tome I. written by Alexandre Dumas
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Alexandre Dumas >> Le vicomte de Bragelonne, Tome I.
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Et, sur ces mots, la folle jeune fille mit Raoul a la porte par
les epaules; celui-ci se glissa le long du porche, retrouva son
cheval, sauta dessus et partit comme s'il eut les huit gardes de
Monsieur a ses trousses.
Chapitre IV -- Le pere et le fils
Raoul suivit la route bien connue, bien chere a sa memoire, qui
conduisait de Blois a la maison du comte de La Fere. Le lecteur
nous dispensera d'une description nouvelle de cette habitation. Il
y a penetre avec nous en d'autres temps; il la connait. Seulement,
depuis le dernier voyage que nous y avons fait, les murs avaient
pris une teinte plus grise, et la brique des tons de cuivre plus
harmonieux; les arbres avaient grandi, et tel autrefois allongeait
ses bras greles par-dessus les haies, qui maintenant, arrondi,
touffu, luxuriant, jetait au loin, sous ses rameaux gonfles de
seve, l'ombre epaisse des fleurs ou des fruits pour le passant.
Raoul apercut au loin le toit aigu, les deux petites tourelles, le
colombier dans les ormes, et les volees de pigeons qui
tournoyaient incessamment, sans pouvoir le quitter jamais, autour
du cone de briques, pareils aux doux souvenirs qui voltigent
autour d'une ame sereine. Lorsqu'il s'approcha, il entendit le
bruit des poulies qui grincaient sous le poids des seaux massifs;
il lui sembla aussi entendre le melancolique gemissement de l'eau
qui retombe dans le puits, bruit triste, funebre, solennel, qui
frappe l'oreille de l'enfant et du poete reveurs, que les Anglais
appellent _splass_, les poetes arabes _gasgachau_, et que nous
autres Francais, qui voudrions bien etre poetes, nous ne pouvons
traduire que par une periphrase: le bruit de l'eau tombant dans
l'eau. Il y avait plus d'un an que Raoul n'etait venu voir son
pere. Il avait passe tout ce temps chez M. le prince.
En effet, apres toutes ces emotions de la Fronde dont nous avons
autrefois essaye de reproduire la premiere periode, Louis de Conde
avait fait avec la cour une reconciliation publique, solennelle et
franche. Pendant tout le temps qu'avait dure la rupture de M. le
prince avec le roi, M. le prince, qui s'etait depuis longtemps
affectionne a Bragelonne, lui avait vainement offert tous les
avantages qui peuvent eblouir un jeune homme. Le comte de La Fere,
toujours fidele a ses principes de loyaute et de royaute,
developpes un jour devant son fils dans les caveaux de Saint-
Denis, le comte de La Fere, au nom de son fils, avait toujours
refuse. Il y avait plus: au lieu de suivre M. de Conde dans sa
rebellion, le vicomte avait suivi M. de Turenne, combattant pour
le roi. Puis, lorsque M. de Turenne, a son tour, avait paru
abandonner la cause royale, il avait quitte M. de Turenne, comme
il avait fait de M. de Conde. Il resultait de cette ligne
invariable de conduite que, comme jamais Turenne et Conde
n'avaient ete vainqueurs l'un de l'autre que sous les drapeaux du
roi, Raoul avait, si jeune qu'il fut encore, dix victoires
inscrites sur l'etat de ses services, et pas une defaite dont sa
bravoure et sa conscience eussent a souffrir. Donc Raoul avait,
selon le voeu de son pere, servi opiniatrement et passivement la
fortune du roi Louis XIV, malgre toutes les tergiversations, qui
etaient endemiques et, on peut dire, inevitables a cette epoque.
M. de Conde, rentre en grace, avait use de tout, d'abord de son
privilege d'amnistie pour redemander beaucoup de choses qui lui
avaient ete accordees et, entre autres choses, Raoul. Aussitot
M. le comte de La Fere, dans son bon sens inebranlable, avait
renvoye Raoul au prince de Conde.
Un an donc s'etait ecoule depuis la derniere separation du pere et
du fils; quelques lettres avaient adouci, mais non gueri, les
douleurs de son absence. On a vu que Raoul laissait a Blois un
autre amour que l'amour filial.
Mais rendons-lui cette justice que, sans le hasard et Mlle de
Montalais, deux demons tentateurs, Raoul, apres le message
accompli, se fut mis a galoper vers la demeure de son pere en
retournant la tete sans doute, mais sans s'arreter un seul
instant, eut-il vu Louise lui tendre les bras.
Aussi, la premiere partie du trajet fut-elle donnee par Raoul au
regret du passe qu'il venait de quitter si vite, c'est-a-dire a
l'amante; l'autre moitie a l'ami qu'il allait retrouver, trop
lentement au gre de ses desirs. Raoul trouva la porte du jardin
ouverte et lanca son cheval sous l'allee, sans prendre garde aux
grands bras que faisait, en signe de colere, un vieillard vetu
d'un tricot de laine violette et coiffe d'un large bonnet de
velours rape. Ce vieillard, qui sarclait de ses doigts une plate-
bande de rosiers nains et de marguerites, s'indignait de voir un
cheval courir ainsi dans ses allees sablees et ratissees.
Il hasarda meme un vigoureux _hum!_ qui fit retourner le cavalier.
Ce fut alors un changement de scene; car aussitot qu'il eut vu le
visage de Raoul, ce vieillard se redressa et se mit a courir dans
la direction de la maison avec des grognements interrompus qui
semblaient etre chez lui le paroxysme d'une joie folle. Raoul
arriva aux ecuries, remit son cheval a un petit laquais, et
enjamba le perron avec une ardeur qui eut bien rejoui le coeur de
son pere.
Il traversa l'antichambre, la salle a manger et le salon sans
trouver personne; enfin, arrive a la porte de M. le comte de La
Fere, il heurta impatiemment et entra presque sans attendre le
mot: _Entrez!_ que lui jeta une voix grave et douce tout a la
fois. Le comte etait assis devant une table couverte de papiers et
de livres: c'etait bien toujours le noble et le beau gentilhomme
d'autrefois, mais le temps avait donne a sa noblesse, a sa beaute,
un caractere plus solennel et plus distinct. Un front blanc et
sans rides sous ses longs cheveux plus blancs que noirs, un oeil
percant et doux sous des cils de jeune homme, la moustache fine et
a peine grisonnante, encadrant des levres d'un modele pur et
delicat, comme si jamais elles n'eussent ete crispees par les
passions mortelles; une taille droite et souple, une main
irreprochable mais amaigrie, voila quel etait encore l'illustre
gentilhomme dont tant de bouches illustres avaient fait l'eloge
sous le nom d'Athos. Il s'occupait alors de corriger les pages
d'un cahier manuscrit, tout entier rempli de sa main. Raoul saisit
son pere par les epaules, par le cou, comme il put, et l'embrassa
si tendrement, si rapidement, que le comte n'eut pas la force ni
le temps de se degager, ni de surmonter son emotion paternelle.
-- Vous ici, vous voici, Raoul! dit-il, est-ce bien possible?
-- Oh! monsieur, monsieur, quelle joie de vous revoir!
-- Vous ne me repondez pas, vicomte. Avez-vous un conge pour etre
a Blois, ou bien est-il arrive quelque malheur a Paris?
-- Dieu merci! monsieur, repliqua Raoul en se calmant peu a peu,
il n'est rien arrive que d'heureux; le roi se marie, comme j'ai eu
l'honneur de vous le mander dans ma derniere lettre, et il part
pour l'Espagne. Sa Majeste passera par Blois.
-- Pour rendre visite a Monsieur?
-- Oui, monsieur le comte. Aussi, craignant de le prendre a
l'improviste, ou desirant lui etre particulierement agreable,
M. le prince m'a-t-il envoye pour preparer les logements.
-- Vous avez vu Monsieur? demanda le comte vivement.
-- J'ai eu cet honneur.
-- Au chateau?
-- Oui, monsieur, repondit Raoul en baissant les yeux, parce que,
sans doute, il avait senti dans l'interrogation du comte plus que
de la curiosite.
-- Ah! vraiment, vicomte?... Je vous fais mon compliment. Raoul
s'inclina.
-- Mais vous avez encore vu quelqu'un a Blois?
-- Monsieur, j'ai vu Son Altesse Royale, Madame.
-- Tres bien. Ce n'est pas de Madame que je parle.
Raoul rougit extremement et ne repondit point.
-- Vous ne m'entendez pas, a ce qu'il parait, monsieur le vicomte?
insista M. de La Fere sans accentuer plus nerveusement sa
question, mais en forcant l'expression un peu plus severe de son
regard.
-- Je vous entends parfaitement, monsieur, repliqua Raoul, et si
je prepare ma reponse, ce n'est pas que je cherche un mensonge,
vous le savez, monsieur.
-- Je sais que vous ne mentez jamais. Aussi, je dois m'etonner que
vous preniez un si long temps pour me dire: oui ou non.
-- Je ne puis vous repondre qu'en vous comprenant bien, et si je
vous ai bien compris, vous allez recevoir en mauvaise part mes
premieres paroles. Il vous deplait sans doute, monsieur le comte,
que j'aie vu...
-- Mlle de La Valliere, n'est-ce pas?
-- C'est d'elle que vous voulez parler, je le sais bien, monsieur
le comte, dit Raoul avec une inexprimable douceur.
-- Et je vous demande si vous l'avez vue.
-- Monsieur, j'ignorais absolument, lorsque j'entrai au chateau,
que Mlle de La Valliere put s'y trouver; c'est seulement en m'en
retournant, apres ma mission achevee, que le hasard nous a mis en
presence. J'ai eu l'honneur de lui presenter mes respects.
-- Comment s'appelle le hasard qui vous a reuni a Mlle de La
Valliere?
-- Mlle de Montalais, monsieur.
-- Qu'est-ce que Mlle de Montalais?
-- Une jeune personne que je ne connaissais pas, que je n'avais
jamais vue. Elle est fille d'honneur de Madame.
-- Monsieur le vicomte, je ne pousserai pas plus loin mon
interrogatoire, que je me reproche deja d'avoir fait durer. Je
vous avais recommande d'eviter Mlle de La Valliere, et de ne la
voir qu'avec mon autorisation. Oh! je sais que vous m'avez dit
vrai, et que vous n'avez pas fait une demarche pour vous
rapprocher d'elle. Le hasard m'a fait du tort; je n'ai pas a vous
accuser. Je me contenterai donc de ce que je vous ai deja dit
concernant cette demoiselle. Je ne lui reproche rien, Dieu m'en
est temoin; seulement il n'entre pas dans mes desseins que vous
frequentiez sa maison. Je vous prie encore une fois, mon cher
Raoul, de l'avoir pour entendu. On eut dit que l'oeil si limpide
et si pur de Raoul se troublait a cette parole.
-- Maintenant, mon ami, continua le comte avec son doux sourire et
sa voix habituelle, parlons d'autre chose. Vous retournez peut-
etre a votre service?
-- Non, monsieur, je n'ai plus qu'a demeurer aupres de vous tout
aujourd'hui. M. le prince ne m'a heureusement fixe d'autre devoir
que celui-la, qui etait si bien d'accord avec mes desirs.
-- Le roi se porte bien?
-- A merveille.
-- Et M. le Prince aussi?
-- Comme toujours, monsieur.
Le comte oubliait Mazarin: c'etait une vieille habitude.
-- Eh bien! Raoul, puisque vous n'etes plus qu'a moi, je vous
donnerai, de mon cote, toute ma journee. Embrassez-moi...
encore... encore... Vous etes chez vous, vicomte... Ah! voici
notre vieux Grimaud!... Venez, Grimaud, M. le vicomte veut vous
embrasser aussi.
Le grand vieillard ne se le fit pas repeter; il accourait les bras
ouverts. Raoul lui epargna la moitie du chemin.
-- Maintenant, voulez-vous que nous passions au jardin, Raoul? Je
vous montrerai le nouveau logement que j'ai fait preparer pour
vous a vos conges, et, tout en regardant les plantations de cet
hiver et deux chevaux de main que j'ai changes, vous me donnerez
des nouvelles de nos amis de Paris.
Le comte ferma son manuscrit, prit le bras du jeune homme et passa
au jardin avec lui.
Grimaud regarda melancoliquement partir Raoul, dont la tete
effleurait presque la traverse de la porte, et, tout en caressant
sa royale blanche, il laissa echapper ce mot profond:
-- Grandi!
Chapitre V -- Ou il sera parle de Cropoli, de Cropole et d'un
grand peintre inconnu
Tandis que le comte de La Fere visite avec Raoul les nouveaux
batiments qu'il a fait batir, et les chevaux neufs qu'il a fait
acheter, nos lecteurs nous permettront de les ramener a la ville
de Blois et de les faire assister au mouvement inaccoutume qui
agitait la ville. C'etait surtout dans les hotels que s'etait fait
sentir le contrecoup de la nouvelle apportee par Raoul.
En effet, le roi et la cour a Blois, c'est-a-dire cent cavaliers,
dix carrosses, deux cents chevaux, autant de valets que de
maitres, ou se caserait tout ce monde, ou se logeraient tous ces
gentilshommes des environs qui allaient arriver dans deux ou trois
heures peut-etre, aussitot que la nouvelle aurait elargi le centre
de son retentissement, comme ces circonferences croissantes que
produit la chute d'une pierre dans l'eau d'un lac tranquille?
Blois, aussi paisible le matin, nous l'avons vu, que le lac le
plus calme du monde, a l'annonce de l'arrivee royale, s'emplit
soudain de tumulte et de bourdonnement. Tous les valets du
chateau, sous l'inspection des officiers, allaient en ville querir
les provisions, et dix courriers a cheval galopaient vers les
reserves de Chambord pour chercher le gibier, aux pecheries du
Beuvron pour le poisson, aux serres de Cheverny pour les fleurs et
pour les fruits. On tirait du garde-meuble les tapisseries
precieuses, les lustres a grands chainons dores; une armee de
pauvres balayaient les cours et lavaient les devantures de pierre,
tandis que leurs femmes foulaient les pres au-dela de la Loire
pour recolter des jonchees de verdure et de fleurs des champs.
Toute la ville, pour ne pas demeurer au-dessous de ce luxe de
proprete, faisait sa toilette a grand renfort de brosses, de
balais et d'eau.
Les ruisseaux de la ville superieure, gonfles par ces lotions
continues, devenaient fleuves au bas de la ville, et le petit
pave, parfois tres boueux, il faut le dire, se nettoyait, se
diamantait aux rayons amis du soleil.
Enfin, les musiques se preparaient, les tiroirs se vidaient; on
accaparait chez les marchands cires, rubans et noeuds d'epees; les
menageres faisaient provision de pain, de viandes et d'epices.
Deja meme bon nombre de bourgeois, dont la maison etait garnie
comme pour soutenir un siege, n'ayant plus a s'occuper de rien,
endossaient des habits de fete et se dirigeaient vers la porte de
la ville pour etre les premiers a signaler ou a voir le cortege.
Ils savaient bien que le roi n'arriverait qu'a la nuit, peut-etre
meme au matin suivant. Mais qu'est-ce que l'attente, sinon une
sorte de folie, et qu'est-ce que la folie, sinon un exces
d'espoir? Dans la ville basse, a cent pas a peine du chateau des
Etats, entre le mail et le chateau, dans une rue assez belle qui
s'appelait alors rue Vieille, et qui devait en effet etre bien
vieille, s'elevait un venerable edifice, a pignon aigu, a forme
trapue et large ornee de trois fenetres sur la rue au premier
etage, de deux au second, et d'un petit oeil-de-boeuf au
troisieme.
Sur les cotes de ce triangle on avait recemment construit un
parallelogramme assez vaste qui empietait sans facon sur la rue,
selon les us tout familiers de l'edilite d'alors. La rue s'en
voyait bien retrecie d'un quart, mais la maison s'en trouvait
elargie de pres de moitie; n'est-ce pas la une compensation
suffisante?
Une tradition voulait que cette maison a pignon aigu fut habitee,
du temps de Henri III, par un conseiller des Etats que la reine
Catherine etait venue, les uns disent visiter, les autres
etrangler. Quoi qu'il en soit, la bonne dame avait du poser un
pied circonspect sur le seuil de ce batiment.
Apres le conseiller mort par strangulation ou mort naturellement,
il n'importe, la maison avait ete vendue, puis abandonnee, enfin
isolee des autres maisons de la rue. Vers le milieu du regne de
Louis XIII seulement, un Italien nomme Cropoli, echappe des
cuisines du marechal d'Ancre, etait venu s'etablir en cette
maison. Il y avait fonde une petite hotellerie ou se fabriquait un
macaroni tellement raffine, qu'on en venait querir ou manger la de
plusieurs lieues a la ronde.
L'illustration de la maison etait venue de ce que la reine Marie
de Medicis, prisonniere, comme on sait, au chateau des Etats, en
avait envoye chercher une fois.
C'etait precisement le jour ou elle s'etait evadee par la fameuse
fenetre. Le plat de macaroni etait reste sur la table, effleure
seulement par la bouche royale.
De cette double faveur faite a la maison triangulaire, d'une
strangulation et d'un macaroni, l'idee etait venue au pauvre
Cropoli de nommer son hotellerie d'un titre pompeux. Mais sa
qualite d'Italien n'etait pas une recommandation en ce temps-la,
et son peu de fortune soigneusement cachee l'empechait de se
mettre trop en evidence. Quand il se vit pres de mourir, ce qui
arriva en 1643, apres la mort du roi Louis XIII, il fit venir son
fils, jeune marmiton de la plus belle esperance, et, les larmes
aux yeux, il lui recommanda de bien garder le secret du macaroni,
de franciser son nom, d'epouser une Francaise, et enfin, lorsque
l'horizon politique serait debarrasse des nuages qui le couvraient
-- on pratiquait deja a cette epoque cette figure, fort en usage
de nos jours dans les premiers Paris et a la Chambre, -- de faire
tailler par le forgeron voisin une belle enseigne, sur laquelle un
fameux peintre qu'il designa tracerait deux portraits de la reine
avec ces mots en legende: Aux Medicis. Le bonhomme Cropoli, apres
ces recommandations, n'eut que la force d'indiquer a son jeune
successeur une cheminee sous la dalle de laquelle il avait enfoui
mille louis de dix francs, et il expira. Cropoli fils, en homme de
coeur, supporta la perte avec resignation et le gain sans
insolence.
Il commenca par accoutumer le public a faire sonner si peu l'i
final de son nom, que, la complaisance generale aidant, on ne
l'appela plus que M. Cropole, ce qui est un nom tout francais.
Ensuite il se maria, ayant justement sous la main une petite
Francaise dont il etait amoureux, et aux parents de laquelle il
arracha une dot raisonnable en montrant le dessous de la dalle de
la cheminee. Ces deux premiers points accomplis, il se mit a la
recherche du peintre qui devait faire l'enseigne.
Le peintre fut bientot trouve.
C'etait un vieil Italien emule des Raphael et des Carrache, mais
emule malheureux. Il se disait de l'ecole venitienne, sans doute
parce qu'il aimait fort la couleur. Ses ouvrages, dont jamais il
n'avait vendu un seul, tiraient l'oeil a cent pas et deplaisaient
formidablement aux bourgeois, si bien qu'il avait fini par ne plus
rien faire.
Il se vantait toujours d'avoir peint une salle de bains pour
Mme la marechale d'Ancre, et se plaignait que cette salle eut ete
brulee lors du desastre du marechal.
Cropoli, en sa qualite de compatriote, etait indulgent pour
Pittrino. C'etait le nom de l'artiste. Peut-etre avait-il vu les
fameuses peintures de la salle de bains. Toujours est-il qu'il
avait dans une telle estime, voire dans une telle amitie, le
fameux Pittrino, qu'il le retira chez lui. Pittrino, reconnaissant
et nourri de macaroni, apprit a propager la reputation de ce mets
national, et, du temps de son fondateur, il avait rendu par sa
langue infatigable des services signales a la maison Cropoli.
En vieillissant, il s'attacha au fils comme au pere, et peu a peu
devint l'espece de surveillant d'une maison ou sa probite integre,
sa sobriete reconnue, sa chastete proverbiale, et mille autres
vertus que nous jugeons inutile d'enumerer ici, lui donnerent
place eternelle au foyer, avec droit d'inspection sur les
domestiques. En outre, c'etait lui qui goutait le macaroni, pour
maintenir le gout pur de l'antique tradition; il faut dire qu'il
ne pardonnait pas un grain de poivre de plus, ou un atome de
parmesan en moins. Sa joie fut bien grande le jour ou, appele a
partager le secret de Cropole fils, il fut charge de peindre la
fameuse enseigne.
On le vit fouiller avec ardeur dans une vieille boite, ou il
retrouva des pinceaux un peu manges par les rats, mais encore
passables, des couleurs dans des vessies a peu pres dessechees, de
l'huile de lin dans une bouteille, et une palette qui avait
appartenu autrefois au Bronzino, ce _diou_ de la _pittoure_, comme
disait, dans son enthousiasme toujours juvenile, l'artiste
ultramontain.
Pittrino etait grandi de toute la joie d'une rehabilitation. Il
fit comme avait fait Raphael, il changea de maniere et peignit a
la facon d'Albane deux deesses plutot que deux reines. Ces dames
illustres etaient tellement gracieuses sur l'enseigne, elles
offraient aux regards etonnes un tel assemblage de lis et de
roses, resultat enchanteur du changement de maniere de Pittrino;
elles affectaient des poses de sirenes tellement anacreontiques,
que le principal echevin, lorsqu'il fut admis a voir ce morceau
capital dans la salle de Cropole, declara tout de suite que ces
dames etaient trop belles et d'un charme trop anime pour figurer
comme enseigne a la vue des passants.
-- Son Altesse Royale Monsieur, fut-il dit a Pittrino, qui vient
souvent dans notre ville, ne s'arrangerait pas de voir Mme son
illustre mere aussi peu vetue, et il vous enverrait aux oubliettes
des Etats, car il n'a pas toujours le coeur tendre, ce glorieux
prince. Effacez donc les deux sirenes ou la legende, sans quoi je
vous interdis l'exhibition de l'enseigne. Cela est dans votre
interet, maitre Cropole, et dans le votre, seigneur Pittrino.
Que repondre a cela? Il fallut remercier l'echevin de sa
gracieusete; c'est ce que fit Cropole.
Mais Pittrino demeura sombre et decu.
Il sentait bien ce qui allait arriver. L'edile ne fut pas plutot
parti que Cropole, se croisant les bras:
-- Eh bien! maitre, dit-il, qu'allons-nous faire?
-- Nous allons oter la legende, dit tristement Pittrino. J'ai la
du noir d'ivoire excellent, ce sera fait en un tour de main, et
nous remplacerons les Medicis par les Nymphes ou les Sirenes,
comme il vous plaira.
-- Non pas, dit Cropole, la volonte de mon pere ne serait pas
remplie. Mon pere tenait...
-- Il tenait aux figures, dit Pittrino.
-- Il tenait a la legende, dit Cropole.
-- La preuve qu'il tenait aux figures, c'est qu'il les avait
commandees ressemblantes, et elles le sont, repliqua Pittrino.
-- Oui, mais si elles ne l'eussent pas ete, qui les eut reconnues
sans la legende? Aujourd'hui meme que la memoire des Blesois
s'oblitere un peu a l'endroit de ces personnes celebres, qui
reconnaitrait Catherine et Marie sans ces mots: Aux Medicis?
-- Mais enfin, mes figures? dit Pittrino desespere, car il sentait
que le petit Cropole avait raison. Je ne veux pas perdre le fruit
de mon travail.
-- Je ne veux pas que vous alliez en prison et moi dans les
oubliettes.
-- Effacons Medicis, dit Pittrino suppliant.
-- Non, repliqua fermement Cropole. Il me vient une idee, une idee
sublime... votre peinture paraitra, et ma legende aussi... Medici
ne veut-il pas dire medecin en italien?
-- Oui, au pluriel.
-- Vous m'allez donc commander une autre plaque d'enseigne chez le
forgeron; vous y peindrez six medecins, et vous ecrirez dessous:
Aux Medicis... ce qui fait un jeu de mots agreable.
-- Six medecins! Impossible! Et la composition? s'ecria Pittrino.
-- Cela vous regarde, mais il en sera ainsi, je le veux, il le
faut. Mon macaroni brule.
Cette raison etait peremptoire; Pittrino obeit. Il composa
l'enseigne des six medecins avec la legende; l'echevin applaudit
et autorisa. L'enseigne eut par la ville un succes fou. Ce qui
prouve bien que la poesie a toujours eu tort devant les bourgeois,
comme dit Pittrino. Cropole, pour dedommager son peintre
ordinaire, accrocha dans sa chambre a coucher les nymphes de la
precedente enseigne, ce qui faisait rougir Mme Cropole chaque fois
qu'elle les regardait en se deshabillant le soir.
Voila comment la maison au pignon eut une enseigne, voila comment,
faisant fortune, l'hotellerie des Medicis fut forcee de s'agrandir
du quadrilatere que nous avons depeint.
Voila comment il y avait a Blois une hotellerie de ce nom ayant
pour proprietaire maitre Cropole et pour peintre ordinaire maitre
Pittrino.
Chapitre VI -- L'inconnu
Ainsi fondee et recommandee par son enseigne, l'hotellerie de
maitre Cropole marchait vers une solide prosperite. Ce n'etait pas
une fortune immense que Cropole avait en perspective, mais il
pouvait esperer de doubler les mille louis d'or legues par son
pere, de faire mille autre louis de la vente de la maison et du
fonds, et libre enfin, de vivre heureux comme un bourgeois de la
ville. Cropole etait apre au gain, il accueillit en homme fou de
joie la nouvelle de l'arrivee du roi Louis XIV.
Lui, sa femme, Pittrino et deux marmitons firent aussitot main
basse sur tous les habitants du colombier, de la basse-cour et des
clapiers, en sorte qu'on entendit dans les cours de l'Hotellerie
des Medicis autant de lamentations et de cris que jadis on en
avait entendu dans Rama.
Cropole n'avait pour le moment qu'un seul voyageur.
C'etait un homme de trente ans a peine, beau, grand, austere, ou
plutot melancolique dans chacun de ses gestes et de ses regards.
Il etait vetu d'un habit de velours noir avec des garnitures de
jais; un col blanc, simple comme celui des puritains les plus
severes, faisait ressortir la teinte mate et fine de son cou plein
de jeunesse; une legere moustache blonde couvrait a peine sa levre
fremissante et dedaigneuse. Il parlait aux gens en les regardant
en face, sans affectation, il est vrai, mais sans scrupule; de
sorte que l'eclat de ses yeux bleus devenait tellement
insupportable que plus d'un regard se baissait devant le sien,
comme fait l'epee la plus faible dans un combat singulier. En ce
temps ou les hommes, tous crees egaux par Dieu, se divisaient,
grace aux prejuges, en deux castes distinctes, le gentilhomme et
le roturier, comme ils se divisent reellement en deux races, la
noire et la blanche, en ce temps, disons-nous, celui dont nous
venons d'esquisser le portrait ne pouvait manquer d'etre pris pour
un gentilhomme, et de la meilleure race. Il ne fallait pour cela
que consulter ses mains, longues, effilees et blanches, dont
chaque muscle, chaque veine transparaissaient sous la peau au
moindre mouvement, dont les phalanges rougissaient a la moindre
crispation.
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