Le vicomte de Bragelonne, Tome I. written by Alexandre Dumas
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Alexandre Dumas >> Le vicomte de Bragelonne, Tome I.
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Colbert s'inclina.
-- Vous etes financier, monsieur, je crois.
-- Oui, Sire.
-- Et M. le cardinal vous employait a son economat?
-- J'ai eu cet honneur, Sire.
-- Jamais vous ne fites personnellement rien pour ma maison, je
crois.
-- Pardon, Sire; c'est moi qui eus le bonheur de donner a M. le
cardinal l'idee d'une economie qui met trois cent mille francs par
an dans les coffres de Sa Majeste.
-- Quelle economie, monsieur? demanda Louis XIV.
-- Votre Majeste sait que les cent-suisses ont des dentelles
d'argent de chaque cote de leurs rubans?
-- Sans doute.
-- Eh bien! Sire, c'est moi qui ai propose que l'on mit a ces
rubans des dentelles d'argent faux. Cela ne parait point et cent
mille ecus font la nourriture d'un regiment pendant le semestre,
ou le prix de dix mille bons mousquets, ou la valeur d'une flute
de dix canons prete a prendre la mer.
-- C'est vrai, dit Louis XIV en considerant plus attentivement le
personnage, et voila, par ma foi, une economie bien placee;
d'ailleurs, il etait ridicule que des soldats portassent la meme
dentelle que portent des seigneurs.
-- Je suis heureux d'etre approuve par Sa Majeste, dit Colbert.
-- Est-ce la le seul emploi que vous teniez pres du cardinal?
demanda le roi.
-- C'est moi que Son Eminence avait charge d'examiner les comptes
de la surintendance, Sire.
-- Ah! fit Louis XIV qui s'appretait a renvoyer Colbert et que ce
mot arreta; ah! c'est vous que Son Eminence avait charge de
controler M. Fouquet. Et le resultat du controle?
-- Est qu'il y a deficit, Sire; mais si Votre Majeste daigne me
permettre...
-- Parlez, monsieur Colbert.
-- Je dois donner a Votre Majeste quelques explications.
-- Point du tout, monsieur; c'est vous qui avez controle ces
comptes, donnez-m'en le releve.
-- Ce sera facile, Sire. Vide partout, argent nulle part.
-- Prenez-y garde, monsieur; vous attaquez rudement la gestion de
M. Fouquet, lequel, a ce que j'ai entendu dire cependant, est un
habile homme.
Colbert rougit, puis palit, car il sentit que, de ce moment, il
entrait en lutte avec un homme dont la puissance balancait presque
la puissance de celui qui venait de mourir.
-- Oui, Sire, un tres habile homme, repeta Colbert en s'inclinant.
-- Mais si M. Fouquet est un habile homme et que, malgre cette
habilete, l'argent manque, a qui la faute?
-- Je n'accuse pas, Sire, je constate.
-- C'est bien; faites vos comptes et presentez-les-moi. Il y a
deficit, dites vous? Un deficit peut etre passager, le credit
revient, les fonds rentrent.
-- Non, Sire.
-- Sur cette annee peut-etre, je comprends cela; mais sur l'an
prochain?
-- L'an prochain, Sire, est mange aussi ras que l'an qui court.
-- Mais l'an d'apres alors?
-- Comme l'an prochain.
-- Que me dites-vous la, monsieur Colbert?
-- Je dis qu'il y a quatre annees engagees d'avance.
-- On fera un emprunt, alors.
-- On en a fera trois, Sire.
-- Je creerai des offices pour les faire resigner et l'on
encaissera l'argent des charges.
-- Impossible, Sire, car il y a deja eu creations sur creations
d'offices dont les provisions sont livrees en blanc, en sorte que
les acquereurs en jouissent sans les remplir. Voila pourquoi Votre
Majeste ne peut resigner. De plus; sur chaque traite, M. le
surintendant a donne un tiers de remise, en sorte que les peuples
sont foules sans que Votre Majeste en profite.
Le roi fit un mouvement.
-- Expliquez-moi cela, monsieur Colbert.
-- Que Votre Majeste formule clairement sa pensee, et me dise ce
qu'elle desire que je lui explique.
-- Vous avez raison. La clarte, n'est-ce pas?
-- Oui, Sire, la clarte. Dieu est Dieu surtout parce qu'il a fait
la lumiere.
-- Eh bien, par exemple, reprit Louis XIV, si aujourd'hui que
M. le cardinal est mort et que me voila roi, si je voulais avoir
de l'argent?
-- Votre Majeste n'en aurait pas.
-- Oh! voila qui est etrange, monsieur; comment, mon surintendant
ne me trouverait point d'argent?
Colbert secoua sa grosse tete.
-- Qu'est-ce donc? dit le roi; les revenus de l'Etat sont-ils donc
oberes a ce point qu'ils ne soient plus des revenus?
-- Oui, Sire, a ce point.
Le roi fronca le sourcil.
-- Soit, dit-il; j'assemblerai les ordonnances pour obtenir des
porteurs un degrevement, une liquidation a bon marche.
-- Impossible, car les ordonnances ont ete converties en billets,
lesquels billets, pour commodite de rapport et facilite de
transaction, sont coupes en tant de parts que l'on ne peut plus
reconnaitre l'original.
Louis, fort agite, se promenait de long en large, le sourcil
toujours fronce.
-- Mais si cela etait comme vous le dites, monsieur Colbert, fit-
il en s'arretant tout d'un coup, je serais ruine avant meme de
regner?
-- Vous l'etes en effet, Sire, repartit l'impassible aligneur de
chiffres.
-- Mais cependant, monsieur, l'argent est quelque part?
-- Oui, Sire, et meme pour commencer, j'apporte a Votre Majeste
une note de fonds que M. le cardinal Mazarin n'a pas voulu relater
dans son testament, ni dans aucun acte quelconque; mais qu'il
m'avait confies, a moi.
-- A vous?
-- Oui, Sire, avec injonction de les remettre a Votre Majeste.
-- Comment! outre les quarante millions du testament?
-- Oui, Sire.
-- M. de Mazarin avait encore d'autres fonds? Colbert s'inclina.
-- Mais c'etait donc un gouffre que cet homme! murmura le roi.
M. de Mazarin d'un cote, M. Fouquet de l'autre; plus de cent
millions peut-etre pour eux deux! Cela ne m'etonne point que mes
coffres soient vides.
Colbert attendait sans bouger.
-- Et la somme que vous m'apportez en vaut-elle la peine? demanda
le roi.
-- Oui, Sire; la somme est assez ronde.
-- Elle s'eleve?
-- A treize millions de livres, Sire.
-- Treize millions! s'ecria Louis XIV en frissonnant de joie. Vous
dites treize millions, monsieur Colbert.
-- J'ai dit treize millions, oui, Votre Majeste.
-- Que tout le monde ignore?
-- Que tout le monde ignore.
-- Qui sont entre vos mains?
-- En mes mains, oui, Sire.
-- Et que je puis avoir?
-- Dans deux heures.
-- Mais ou sont-ils donc?
-- Dans la cave d'une maison que M. le cardinal possedait en ville
et qu'il veut bien me laisser par une clause particuliere de son
testament.
-- Vous connaissez donc le testament du cardinal?
-- J'en ai un double signe de sa main.
-- Un double?
-- Oui, Sire, et le voici.
Colbert tira simplement l'acte de sa poche et le montra au roi.
Le roi lut l'article relatif a la donation de cette maison.
-- Mais, dit-il, il n'est question ici que de la maison et nulle
part l'argent n'est mentionne.
-- Pardon, Sire, il l'est dans ma conscience.
-- Et M. de Mazarin s'en est rapporte a vous?
-- Pourquoi pas, Sire?
-- Lui, l'homme defiant par excellence?
-- Il ne l'etait pas pour moi, Sire, comme Votre Majeste peut le
voir.
Louis arreta avec admiration son regard sur cette tete vulgaire,
mais expressive.
-- Vous etes un honnete homme, monsieur Colbert, dit le roi.
-- Ce n'est pas une vertu, Sire, c'est un devoir, repondit
froidement Colbert.
-- Mais, ajouta Louis XIV, cet argent n'est-il pas a la famille?
-- Si cet argent etait a la famille, il serait porte au testament
du cardinal comme le reste de sa fortune. Si cet argent etait a la
famille, moi qui ai redige l'acte de donation fait en faveur de
Votre Majeste, j'eusse ajoute la somme de treize millions a celle
de quarante millions qu'on vous offrait deja.
-- Comment! s'ecria Louis XIV, c'est vous qui avez redige la
donation, monsieur Colbert?
-- Oui, Sire.
-- Et le cardinal vous aimait? ajouta naivement le roi.
-- J'avais repondu a Son Eminence que Votre Majeste n'accepterait
point, dit Colbert de ce meme ton tranquille que nous avons dit et
qui, meme dans les habitudes de la vie, avait quelque chose de
solennel. Louis passa une main sur son front:
"Oh! que je suis jeune, murmura-t-il tout bas, pour commander aux
hommes!"
Colbert attendait la fin de ce monologue interieur. Il vit Louis
relever la tete.
-- A quelle heure enverrai-je l'argent a Votre Majeste? demanda-t-
il.
-- Cette nuit, a onze heures. Je desire que personne ne sache que
je possede cet argent.
Colbert ne repondit pas plus que si la chose n'avait point ete
dite pour lui.
-- Cette somme est-elle en lingots ou en or monnaye?
-- En or monnaye, Sire.
-- Bien.
-- Ou l'enverrai-je?
-- Au Louvre. Merci, monsieur Colbert.
Colbert s'inclina et sortit.
-- Treize millions! s'ecria Louis XIV lorsqu'il fut seul; mais
c'est un reve!
Puis il laissa tomber son front dans ses mains, comme s'il dormait
effectivement.
Mais, au bout d'un instant, il releva le front, secoua sa belle
chevelure, se leva, et, ouvrant violemment la fenetre, il baigna
son front brulant dans l'air vif du matin qui lui apportait l'acre
senteur des arbres et le doux parfum des fleurs.
Une resplendissante aurore se levait a l'horizon et les premiers
rayons du soleil inonderent de flamme le front du jeune roi.
-- Cette aurore est celle de mon regne, murmura Louis XIV, et est-
ce un presage que vous m'envoyez, Dieu tout-puissant?...
Chapitre L -- Le premier jour de la royaute de Louis XIV
Le matin, la mort du cardinal se repandit dans le chateau, et du
chateau dans la ville.
Les ministres Fouquet, Lyonne et Letellier entrerent dans la salle
des seances pour tenir conseil.
Le roi les fit mander aussitot.
-- Messieurs, dit-il, M. le cardinal a vecu. Je l'ai laisse
gouverner mes affaires; mais a present, j'entends les gouverner
moi-meme. Vous me donnerez vos avis quand je vous les demanderai.
Allez!
Les ministres se regarderent avec surprise. S'ils dissimulerent un
sourire, ce fut un grand effort, car ils savaient que le prince,
eleve dans une ignorance absolue des affaires, se chargeait la,
par amour-propre, d'un fardeau trop lourd pour ses forces.
Fouquet prit conge de ses collegues sur l'escalier en leur disant:
-- Messieurs, voila bien de la besogne de moins pour nous.
Et il monta tout joyeux dans son carrosse. Les autres, un peu
inquiets de la tournure que prendraient les evenements, s'en
retournerent ensemble a Paris.
Le roi, vers les dix heures, passa chez sa mere, avec laquelle il
eut un entretien fort particulier; puis, apres le diner, il monta
en voiture fermee et se rendit tout droit au Louvre. La, il recut
beaucoup de monde, et prit un certain plaisir a remarquer
l'hesitation de tous et la curiosite de chacun.
Vers le soir, il commanda que les portes du Louvre fussent
fermees, a l'exception d'une seule, de celle qui donnait sur le
quai. Il mit en sentinelle a cet endroit deux Cent-Suisses qui ne
parlaient pas un mot de francais, avec consigne de laisser entrer
tout ce qui serait ballot, mais rien autre chose, et de ne laisser
rien sortir.
A onze heures precises, il entendit le roulement d'un pesant
chariot sous la voute, puis d'un autre, puis d'un troisieme. Apres
quoi, la grille roula sourdement sur ses gonds pour se refermer.
Bientot quelqu'un gratta de l'ongle a la porte du cabinet. Le roi
alla ouvrir lui-meme, et il vit Colbert, dont le premier mot fut
celui-ci:
-- L'argent est dans la cave de Votre Majeste.
Louis descendit alors et alla visiter lui-meme les barriques
d'especes, or et argent, que, par les soins de Colbert, quatre
hommes a lui venaient de rouler dans un caveau dont le roi avait
fait passer la clef a Colbert le matin meme. Cette revue achevee,
Louis rentra chez lui, suivi de Colbert, qui n'avait pas rechauffe
son immobile froideur du moindre rayon de satisfaction
personnelle.
-- Monsieur, lui dit le roi, que voulez-vous que je vous donne en
recompense de ce devouement et de cette probite?
-- Rien absolument, Sire.
-- Comment, rien? pas meme l'occasion de me servir?
-- Votre Majeste ne me fournirait pas cette occasion que je ne la
servirais pas moins. Il m'est impossible de n'etre pas le meilleur
serviteur du roi.
-- Vous serez intendant des finances, monsieur Colbert.
-- Mais il y a un surintendant, Sire?
-- Justement.
-- Sire, le surintendant est l'homme le plus puissant du royaume.
-- Ah! s'ecria Louis en rougissant, vous croyez?
-- Il me broiera en huit jours, Sire; car enfin, Votre Majeste me
donne un controle pour lequel la force est indispensable.
Intendant sous un surintendant, c'est l'inferiorite.
-- Vous voulez des appuis... vous ne faites pas fond sur moi?
-- J'ai eu l'honneur de dire a Votre Majeste que M. Fouquet, du
vivant de M. Mazarin, etait le second personnage du royaume; mais
voila M. Mazarin mort, et M. Fouquet est devenu le premier.
-- Monsieur, je consens a ce que vous me disiez toutes choses
aujourd'hui encore; mais demain, songez-y, je ne le souffrirai
plus.
-- Alors je serai inutile a Votre Majeste?
-- Vous l'etes deja, puisque vous craignez de vous compromettre en
me servant.
-- Je crains seulement d'etre mis hors d'etat de vous servir.
-- Que voulez-vous alors?
-- Je veux que Votre Majeste me donne des aides dans le travail de
l'intendance.
-- La place perd de sa valeur?
-- Elle gagne de la surete.
-- Choisissez vos collegues.
-- MM. Breteuil, Marin, Hervard.
-- Demain, l'ordonnance paraitra.
-- Sire, merci!
-- C'est tout ce que vous demandez?
-- Non, Sire; encore une chose...
-- Laquelle?
-- Laissez-moi composer une Chambre de justice.
-- Pourquoi faire, cette Chambre de justice?
-- Pour juger les traitants et les partisans qui, depuis dix ans,
ont mal verse.
-- Mais... que leur fera-t-on?
-- On en pendra trois, ce qui fera rendre gorge aux autres.
-- Je ne puis cependant commencer mon regne par des executions,
monsieur Colbert.
-- Au contraire, Sire, afin de ne pas le finir par des supplices.
Le roi ne repondit pas.
-- Votre Majeste consent-elle? dit Colbert.
-- Je reflechirai, monsieur.
-- Il sera trop tard quand la reflexion sera faite.
-- Pourquoi?
-- Parce que nous avons affaire a des gens plus forts que nous,
s'ils sont avertis.
-- Composez cette Chambre de justice, monsieur.
-- Je la composerai.
-- Est-ce tout?
-- Non, Sire; il y a encore une chose importante... Quels droits
attache Votre Majeste a cette intendance?
-- Mais... je ne sais... il y a des usages...
-- Sire, j'ai besoin qu'a cette intendance soit devolu le droit de
lire la correspondance avec l'Angleterre.
-- Impossible, monsieur, car cette correspondance se depouille au
conseil; M. le cardinal lui-meme le faisait.
-- Je croyais que Votre Majeste avait declare ce matin qu'elle
n'aurait plus de conseil.
-- Oui, je l'ai declare.
-- Que Votre Majeste alors veuille bien lire elle-meme et toute
seule ses lettres, surtout celles d'Angleterre; je tiens
particulierement a ce point.
-- Monsieur, vous aurez cette correspondance et m'en rendrez
compte.
-- Maintenant, Sire, qu'aurai-je a faire des finances?
-- Tout ce que M. Fouquet ne fera pas.
-- C'est la ce que je demandais a Votre Majeste. Merci, je pars
tranquille.
Il partit en effet sur ces mots. Louis le regarda partir.
Colbert n'etait pas encore a cent pas du Louvre que le roi recut
un courrier d'Angleterre. Apres avoir regarde, sonde l'enveloppe,
le roi la decacheta precipitamment, et trouva tout d'abord une
lettre du roi Charles II.
Voici ce que le prince anglais ecrivait a son royal frere:
"Votre Majeste doit etre fort inquiete de la maladie de M. le
cardinal Mazarin; mais l'exces du danger ne peut que vous servir.
Le cardinal est condamne par son medecin. Je vous remercie de la
gracieuse reponse que vous avez faite a ma communication touchant
lady Henriette Stuart, ma soeur, et dans huit jours la princesse
partira pour Paris avec sa cour.
"Il est doux pour moi de reconnaitre la paternelle amitie que vous
m'avez temoignee, et de vous appeler plus justement encore mon
frere. Il m'est doux, surtout, de prouver a Votre Majeste combien
je m'occupe de ce qui peut lui plaire. Vous faites sourdement
fortifier Belle-Ile-en-Mer. C'est un tort. Jamais nous n'aurons la
guerre ensemble. Cette mesure ne m'inquiete pas; elle
m'attriste...
"Vous depensez la des millions inutiles, dites-le bien a vos
ministres, et croyez que ma police est bien informee; rendez-moi,
mon frere, les memes services, le cas echeant."
Le roi sonna violemment, et son valet de chambre parut.
-- M. Colbert sort d'ici et ne peut etre loin... Qu'on l'appelle!
s'ecria-t-il.
Le valet de chambre allait executer l'ordre, le roi l'arreta.
-- Non, dit-il, non... Je vois toute la trame de cet homme. Belle-
Ile est a M. Fouquet; Belle-Ile fortifiee, c'est une conspiration
de M. Fouquet... La decouverte de cette conspiration, c'est la
ruine du surintendant, et cette decouverte resulte de la
correspondance d'Angleterre; voila pourquoi Colbert voulait avoir
cette correspondance. Oh! je ne puis cependant mettre toute ma
force sur cet homme; il n'est que la tete, il me faut le bras.
Louis poussa tout a coup un cri joyeux.
-- J'avais, dit-il au valet de chambre, un lieutenant de
mousquetaires?
-- Oui, Sire; M. d'Artagnan.
-- Il a quitte momentanement mon service?
-- Oui, Sire.
-- Qu'on me le trouve, et que demain il soit ici a mon lever.
Le valet de chambre s'inclina et sortit.
-- Treize millions dans ma cave, dit alors le roi; Colbert tenant
ma bourse et d'Artagnan portant mon epee: je suis roi!
Chapitre LI -- Une passion
Le jour meme de son arrivee, en revenant du Palais-Royal, Athos,
comme nous l'avons vu, rentra en son hotel de la rue Saint-Honore.
Il y trouva le vicomte de Bragelonne qui l'attendait dans sa
chambre en faisant la conversation avec Grimaud.
Ce n'etait pas une chose aisee que de causer avec le vieux
serviteur; deux hommes seulement possedaient ce secret: Athos et
d'Artagnan. Le premier y reussissait, parce que Grimaud cherchait
a le faire parler lui-meme; d'Artagnan, au contraire, parce qu'il
savait faire causer Grimaud.
Raoul etait occupe a se faire raconter le voyage d'Angleterre, et
Grimaud l'avait conte dans tous ses details avec un certain nombre
de gestes et huit mots, ni plus ni moins.
Il avait d'abord indique, par un mouvement onduleux de la main,
que son maitre et lui avaient traverse la mer.
-- Pour quelque expedition? avait demande Raoul.
Grimaud, baissant la tete, avait repondu: Oui.
-- Ou M. le comte courut des dangers? interrogea Raoul.
Grimaud haussa legerement les epaules comme pour dire: "Ni trop ni
trop"
-- Mais encore, quels dangers! insista Raoul.
Grimaud montra l'epee, il montra le feu et un mousquet pendu au
mur.
-- M. le comte avait donc la-bas un ennemi? s'ecria Raoul.
-- Monck, repliqua Grimaud.
-- Il est etrange, continua Raoul, que M. le comte persiste a me
regarder comme un novice et a ne pas me faire partager l'honneur
ou le danger de ces rencontres.
Grimaud sourit.
C'est a ce moment que revint Athos.
L'hote lui eclairait l'escalier, et Grimaud, reconnaissant le pas
de son maitre, courut a sa rencontre, ce qui coupa court a
l'entretien.
Mais Raoul etait lance; en voie d'interrogation, il ne s'arreta
pas, et, prenant les deux mains du comte avec une tendresse vive,
mais respectueuse:
-- Comment se fait-il, monsieur, dit-il, que vous partiez pour un
voyage dangereux sans me dire adieu, sans me demander l'aide de
mon epee, a moi qui dois etre pour vous un soutien, depuis que
j'ai de la force; a moi, que vous avez eleve comme un homme? Ah!
monsieur, voulez-vous donc m'exposer a cette cruelle epreuve de ne
plus vous revoir jamais?
-- Qui vous a dit, Raoul, que mon voyage fut dangereux? repliqua
le comte en deposant son manteau et son chapeau dans les mains de
Grimaud, qui venait de lui degrafer l'epee.
-- Moi, dit Grimaud.
-- Et pourquoi cela? fit severement Athos.
Grimaud s'embarrassait; Raoul le prevint en repondant pour lui.
-- Il est naturel, monsieur, que ce bon Grimaud me dise la verite
sur ce qui vous concerne. Par qui serez-vous aime, soutenu, si ce
n'est par moi?
Athos ne repliqua point. Il fit un geste amical qui eloigna
Grimaud, puis s'assit dans un fauteuil, tandis que Raoul demeurait
debout devant lui.
-- Toujours est-il, continua Raoul, que votre voyage etait une
expedition... et que le fer, le feu vous ont menace.
-- Ne parlons plus de cela, vicomte, dit doucement Athos; je suis
parti vite, c'est vrai; mais le service du roi Charles II exigeait
ce prompt depart. Quant a votre inquietude, je vous en remercie,
et je sais que je puis compter sur vous... Vous n'avez manque de
rien, vicomte, en mon absence?
-- Non, monsieur, merci.
-- J'avais ordonne a Blaisois de vous faire compter cent pistoles
au premier besoin d'argent.
-- Monsieur, je n'ai pas vu Blaisois.
-- Vous vous etes passe d'argent, alors!
-- Monsieur, il me restait trente pistoles de la vente des chevaux
que je pris lors de ma derniere campagne, et M. le prince avait eu
la bonte de me faire gagner deux cents pistoles a son jeu, il y a
trois mois.
-- Vous jouez?... Je n'aime pas cela, Raoul.
-- Je ne joue jamais, monsieur; c'est M. le prince qui m'a ordonne
de tenir ses cartes a Chantilly... un soir qu'il etait venu un
courrier du roi. J'ai obei; le gain de la partie, M. le prince m'a
commande de le prendre.
-- Est-ce que c'est une habitude de la maison, Raoul? dit Athos en
froncant le sourcil.
-- Oui, monsieur; chaque semaine, M. le prince fait, sur une cause
ou sur une autre, un avantage pareil a l'un de ses gentilshommes.
Il y a cinquante gentilshommes chez Son Altesse; mon tour s'est
rencontre cette fois.
-- Bien! vous allates donc en Espagne?
-- Oui, monsieur, je fis un fort beau voyage, et fort interessant.
-- Voila un mois que vous etes revenu?
-- Oui, monsieur.
-- Et depuis ce mois?
-- Depuis ce mois...
-- Qu'avez-vous fait?
-- Mon service, monsieur.
-- Vous n'avez point ete chez moi, a La Fere? Raoul rougit.
Athos le regarda de son oeil fixe et tranquille.
-- Vous auriez tort de ne pas me croire, dit Raoul, je rougis et
je le sens bien; c'est malgre moi. La question que vous me faites
l'honneur de m'adresser est de nature a soulever en moi beaucoup
d'emotions; je rougis donc, parce que je suis emu, non parce que
je mens.
-- Je sais, Raoul, que vous ne mentez jamais.
-- Non, monsieur.
-- D'ailleurs, mon ami, vous auriez tort, ce que je voulais vous
dire...
-- Je le sais bien, monsieur; vous voulez me demander si je n'ai
pas ete a Blois.
-- Precisement.
-- Je n'y suis pas alle; je n'ai meme pas apercu la personne dont
vous voulez me parler.
La voix de Raoul tremblait en prononcant ces paroles. Athos,
souverain juge en toute delicatesse, ajouta aussitot:
-- Raoul, vous repondez avec un sentiment penible; vous souffrez.
-- Beaucoup, monsieur; vous m'avez defendu d'aller a Blois et de
revoir Mlle de La Valliere.
Ici le jeune homme s'arreta. Ce doux nom, si charmant a prononcer,
dechirait son coeur en caressant ses levres.
-- Et j'ai bien fait, Raoul, se hata de dire Athos. Je ne suis pas
un pere barbare ni injuste; je respecte l'amour vrai; mais je
pense pour vous a un avenir... a un immense avenir. Un regne
nouveau va luire comme une aurore; la guerre appelle le jeune roi
plein d'esprit chevaleresque. Ce qu'il faut a cette ardeur
heroique, c'est un bataillon de lieutenants jeunes et libres, qui
courent aux coups avec enthousiasme et tombent en criant: "Vive le
roi!" au lieu de crier: "Adieu, ma femme!..." Vous comprenez cela,
Raoul. Tout brutal que paraisse etre mon raisonnement, je vous
adjure donc de me croire et de detourner vos regards de ces
premiers jours de jeunesse ou vous prites l'habitude d'aimer,
jours de molle insouciance qui attendrissent le coeur et le
rendent incapable de contenir ces fortes liqueurs ameres qu'on
appelle la gloire et l'adversite. Ainsi, Raoul, je vous le repete,
voyez dans mon conseil le seul desir de vous etre utile, la seule
ambition de vous voir prosperer. Je vous crois capable de devenir
un homme remarquable; marchez seul, vous marcherez mieux et plus
vite.
-- Vous avez commande, monsieur, repliqua Raoul, j'obeis.
-- Commande! s'ecria Athos. Est-ce ainsi que vous me repondez! Je
vous ai commande! Oh! vous detournez mes paroles, comme vous
meconnaissez mes intentions! je n'ai pas commande, j'ai prie.
-- Non pas, monsieur, vous avez commande, dit Raoul avec
opiniatrete... mais n'eussiez-vous fait qu'une priere, votre
priere est encore plus efficace qu'un ordre. Je n'ai pas revu Mlle
de La Valliere.
-- Mais vous souffrez! vous souffrez! insista Athos.
Raoul ne repondit pas.
-- Je vous trouve pali, je vous trouve attriste... Ce sentiment
est donc bien fort!
-- C'est une passion, repliqua Raoul.
-- Non... une habitude.
-- Monsieur, vous savez que j'ai voyage beaucoup, que j'ai passe
deux ans loin d'elle... Toute habitude se peut rompre en deux
annees, je crois... Eh bien! au retour, j'aimais, non pas
davantage, c'est impossible, mais autant. Mlle de La Valliere est
pour moi la compagne par excellence; mais vous etes pour moi Dieu
sur la terre... A vous je sacrifierai tout.
-- Vous auriez tort, dit Athos; je n'ai plus aucun droit sur vous.
L'age vous a emancipe; vous n'avez plus meme besoin de mon
consentement. D'ailleurs, le consentement, je ne le refuserai pas,
apres tout ce que vous venez de me dire. Epousez Mlle de La
Valliere, si vous le voulez.
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